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Parlez de VOUS

Mardi 14 août 2007

Mi-mai, Cai Li évoqua la proximité de mes trente-cinq ans. J'avais répondu par une moue absorbée, tout en réglant derrière le PC les petits soucis constituant un quotidien professionnel. Elle s'était refermée, vide d'instructions quant à mes desideratas d'anniversaire, évènement dont j'étais pourtant l'objet.

 

Les jours s'égrainant, j'ai ressassé le même constat : il y a quatre ans et demie, âgé de trente ans, j'atterrissais en Chine tout pétri de naïveté et de courage. J'étais parti en quête de spiritualité, et ne suis arrivé qu'à m'abrutir de travail. La Chine, camp de base pour s'imbiber l'esprit, était devenue qu'une source de réussite par le travail.

 

Fin mai, à l'aurore de trente-cinq ans éclairée par deux bougies numériques au sommet d'une gourmandise à la crème, je me suis éveillé. La vie est belle, mais courte. Le travail est aboutissant, très bien. Quid des rêves qui m'ont porté si loin ? En contrecoup d'une pauvreté historique, la Chine n'est irriguée que par le succès. Et combien en plains-je, ici, des léthargiques richissimes, qui sortiront de leur hibernation au crépuscule, pleurant de ne pouvoir héberger leurs millions dans la tombe ? Je ne veux pas finir comme eux.

 

Je l'ai avoué à Cai Li, en réponse tardive à l'interrogation qu'elle avait formulé deux semaines plus tôt. L'activité de ma société, fruit d'un copieux coup de collier qui a duré deux ans, est pérenne. Le sacrifice, pour peu qu'il puisse être ainsi qualifié, aboutit et promet pour l'avenir. Mais à l'orée de mon anniversaire, je me suis demandé comment j'étais passé de trente-trois à trente-cinq ans, sans m'en être rendu compte, trop absorbé pendant deux ans par la seule viabilité de l'entreprise.

 

Et puis à trente-cinq ans, on a perdu son sentiment d'immortalité. On sait que les lendemains se décomptent, et qu'il y en aura un dernier. J'ai senti peser la menace de n'ouvrir les yeux sur mes rêves inaboutis que dans dix ans. Tout homme vit une crise, dès lors qu'il réalise que sa jeunesse est passée de mode.

 

Fin mai, c'était ma crise.

Mais je vais beaucoup mieux, je vous remercie.

 

Parce qu'après réflexion, quand on prend de l'âge, rien ne change. A l'image de la loi de Lavoisier, rien ne se perd, ni ne se créé, et tout se transforme. Passée la trentaine, on perd en cheveux ce qu'on gagne en bide. La prise d'âge, on ne la réalise pas au coeur. On en prend conscience dès lors qu'on a du poil qui commence à pousser dans les oreilles.

 

Prendre le travail pour prétexte est facile, surtout quand on se gargarise d'être un artisan de l'international, dont l'indépendance noble oblige un travail léché. Et, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !" reste une excuse. Le métier est aboutissant, et l'argent gagné doit servir d'autres accomplissements plus spirituels... Comme les vacances ! Et puis, depuis deux ans que Cai Li est dans ma vie, nous ne sommes jamais partis en congés amoureux. Au même titre, mes derniers moments de farniente réels, sans téléphone ni internet, remontent à quatre jours passés au Hainan en septembre 2004.

 

A ruminer mon trentenaire et demi dans la différence du temps qui passe, j'en suis arrivé à la conclusion jouissive que mes rêves aventureux nécessitaient un dépoussiérage. La meilleure façon de m'y atteler était de renfiler le sac à dos qui avait accompagné mes baroudages planétaires avant l'expatriation (oui, quand j'étais jeune, donc), et de rechausser mes bottes de sept lieux. J'ai donc proposé à Cai Li de mettre à profit celui de ma société, le dépensant en partie lors de périples en Chine.

 

Maintenant que mon analyse psychologique a été faite, avec pour bilan que les voyages ne forment pas que la jeunesse, je partirais régulièrement, au bras de Cai Li, à la découverte de son pays dix-huit fois grand comme l'hexagone, et qui s'enorgueillit d'une civilisation datant presque autant que l'Egypte antique.

 

Je vous remercie tous de cette thérapie de groupe, qui m'a fait un bien fou, et offre (preuve de ma gratitude) de vous raconter le récit de notre premier séjour choisi, à savoir dans le sud de la province de l'Anhui, autour de Huangshan, où "montagnes jaunes". Même si l'anniversaire révélateur a eu lieu fin mai, Cai Li et moi-même n'avons pu libérer du temps qu'à la mi-juillet, et pour trois jours seulement, car comprenez-vous, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !"

1°/ Lundi 16 juillet : les grands départs.

 

J'éteins mon PC à vingt et une heures. Notre train part dans deux heures et demie. Je n'ai pas encore rempli notre sac, et mon cerveau est encore connecté de commandes et de relances. Les sourcils froncés par le travail, j'attrape les affaires que Cai Li a déposé sur le lit, les enfournant dans le sac à dos : caleçons, chaussettes, tee-shirts, calculatrice. Je m'arrête un instant. Nous partons en montagne, à près de deux mille mètres d'altitude. Pourquoi emporter la calculatrice ?

 

Je me masse les tempes du pouce et de l'index. La calculatrice, c'est mon prozac comptable. Au calcul, je rassure les rentrées d'argent, les objectifs accomplis, et la faisabilité de ceux à atteindre. En société, ou pour le compte de la mienne, je la dégaine d'une dextérité pistolérote, déchargeant pourcentages et conversions de devises de la pression d'un doigt. Money Luke, l'homme qui tape plus vite que son nombre.

 

Je me surprends alors à deux titres. Le premier, c'est que j'ai glissé la calculatrice dans le sac de façon réfléchie, et pourtant complètement automatique, comme si elle faisait partie de la panoplie standard du vacancier. Le deuxième, c'est que je ressens un mal-être à l'idée de l'en retirer, comme si trois jours sans calculette allaient engendrer un manque (à gagner, dans ce cas). Fermant les yeux sur ma calculoïte incurable, je l'enferme dans un tiroir, évacuant le sentiment de perte par le remplissage d'artefacts plus à propos.

 

Cai Li a fait des achats en prévision du périple : un abondant sac plastique rempli de xiaochi (la traduction serait "petit manger"). On y trouve, à foison, des bonbons gélatineux aux saveurs thé vert, des barres de chocolat fondues sous la chaleur estivale où surnagent des éclats de noisette, et des tranches séchées de boeuf au piment. Amoureusement, elle a prévu pour deux, mais sera la seule à s'en délecter.

 

Nous quittons notre appartement après avoir débranché toutes les prises, éteins les lumières, et escamoté les PC portables dans nos méandres placardesques, sous des couettes qui prendrons la poussière jusqu'à l'hiver. Nous descendons prestement les six étages, tout en comptant au toucher le contenu de nos poches. En braille, nous n'avons rien oublié. Les ténèbres nocturnes n'offrent aucune fraîcheur. L'été, dans le Jiangsu, à quelle qu'heure, il fait toujours chaud et humide. Nous hélons un taxi qui nous déposera à la gare.

 

La gare de Suzhou, c'est la cour des miracles. Répandus là se trouvent pléthore d'humbles vautrés sur leurs volumineux sacs à stries pastels, les polos remontés jusqu'aux pectoraux osseux, les sandales ou chaussons élimés, et les pantalons retroussés sur des mollets allumettes.

 

En Chine, on pénètre à l'intérieur des gares en justifiant un billet à l'entrée. Cai Li montre les nôtres et nous rentrons. Malgré l'heure tardive, c'est la cohue. Nous atteignons la salle d'attente. Les gares fonctionnent en aéroports : on attend son train dans une salle bondée, jusqu'à l'embarquement, où la foule de voyageurs se rue à quai, avec l'obligation de représenter son billet pour y accéder.

 

A vingt trois heures trente, nous nous frayons un passage au bord de la voie. Le train vient d'arriver, et repart dans neuf minutes. Nous courrons jusqu'au wagon où nous attendent nos couchettes. Il existe en Chine deux classes : mou et dur. Et notre niveau de vie de nabab nous permet de nous offrir la classe molle.

 

Très étonnement, des français partagent le même compartiment : couple aventureux de l'éducation nationale, profitant des généreuses congés d'été pour explorer la Chine, avec leurs sacs à dos, leur guide du routard, leur jeune fils, et bien du courage, dans un pays où leur analphabétisme du chinois leur interdit de lire et de communiquer. Nous passons un moment à nous découvrir, jusqu'à ce que les lumières s'éteignent.

 

Dans un uniforme de gradé, le contrôleur officie pour la sécurité des voyageurs. Il passe avec une régularité métronomique dans les allées, nous aveuglant scrupuleusement au rayon de sa torche. Je m'ensommeille rarement, attendant les vacances, qui ont pourtant déjà commencé.

 

2°/ Mardi 17 juillet : Huangshan, nous voilà.

 

A cinq heures du matin, lassé d'avoir expérimenté toutes les positions géométriquement réalisables sur ma couchette, et au solde d'un sommeil comptabilisable en minutes, je me lève avec le soleil. Cai Li, comme la famille française, dort à poings fermés. Les chinois, qui se couchent comme les poules et s'éveillent au chant du coq, commencent à s'ébrouer bruyamment sous les draps. Souhaitant éviter de trouver leurs crachats matinaux dans les lavabos, je file me toiletter le premier.

 

Debout sur la plateforme séparant les wagons qui officie en coin fumeur, je devise le Lonely Planet. Même si il date de mon arrivée, il reste fiable. J'essaye de comprendre comment le train, partant à minuit, n'arrive qu'à dix heures à Huangshan. En potassant, je découvre que le train Shanghai - Huangshan (Suzhou étant une étape) passe à Nanjing, à deux heures et demie au nord est de Suzhou, alors que Huangshan se trouve diamétralement opposé, au sud ouest. Sans comprendre la logique du trajet, je referme le bouquin, dubitatif.

 

Il est dix heures. Nous arrivons à Huangshan. Je descends du train sous une température clémente. La famille française nous suit, comptant sur notre aide, car elle souhaite profiter de sa présence en gare pour acheter des billets pour Guilin, à l'autre bout de la Chine.

Cai Li se rue à l'extérieur. Etant passés par un voyagiste, un accompagnateur doit nous guider en bus jusqu'aux montagnes. Même sans expérience du voyage, ma fiancée a fait admirablement les choses : le forfait comprend les billets de train, les tickets d'accès aux montagnes, et une nuit d'hôtel en altitude. Car, idéalement, un passage à Huangshan doit compter un lever de soleil au sommet.

 

La course s'accélère à la sortie de la gare. Cai Li trouve notre contact, qui hurle de nous voir aider des français, alors qu'un car nous attend. Après le passage au guichet, nous courrons jusqu'au bus, emportant la famille française avec nous. Pour trente yuans, elle sera acheminée un peu plus loin, à son hôtel, en aval de Huangshan. Nous nous quitterons là, sans connaître nos prénoms, dans un échange sincère de sourires furtifs à la vitre du car.

 

Le bus mettra une heure pour atteindre l'aval, et nous déposera dans la cour d'un hôtel. Je descends pour fumer une cigarette. Un gardien m'indiquera une interdiction formelle de m'en griller une. Dans un sourire, j'écrase mon mégot à peine entamé : c'est les vacances. Et déjà, le parc forestier qui noie l'aval de son toit vert recolore notre grisaille citadine.

 

Un deuxième bus nous rejoint, pour nous déposer au pied de la ligne de téléphérique de Yuping Feng (ou "pic de l'écran de jade"). Un sympathique freluquet chinois nous y attend, sa prestation de guide étant incluse dans notre forfait. Cai Li et moi échangeons un sourire : nous ne sommes jamais partis seuls en amoureux. Après une explication avec le guide, nous nous passerons de sa présence d'érudit chaperon montagnard.

 

J'ai horreur du téléphérique : ma phobie du vide est abominable. Quitter le plancher des vaches, c'est ma kryptonite. Et dans la boite de Damoclès suspendue à un fil, la vue était aussi imprenable que l'éloignement du sol était terrifiant. Si l'enfer existe, il est dans les airs.

 

J'ai pris mon angoisse en patience, baignant dans une sueur niagaresque, le corps contracté jusqu'aux cheveux. A chaque passage sous un poteau du téléphérique, la cabine s'ébranlait dans un soubresaut prêt à me faire défaillir. J'ai fermé un oeil, engonçant l'autre orbite dans l'oeilleton du caméscope, espérant ainsi ne pas évaluer les distances et le vide qui les sépare.

 

Nous arrivons enfin, et après la minute qui me sera nécessaire pour reprendre tant l'équilibre que mes esprits, nous entamons notre marche vers Tiandu Feng (ou "pic de la capitale céleste"), trônant à 1849 mètres d'altitude. La tradition touristique nous oblige à y faire l'acquisition de deux cadenas en forme de coeur, où contre quelques billets, un artisan gravera nos deux noms. Nous les refermons sur la rambarde où quelques autres milliers de cadenas scellent les sentiments des couples passés là.

 

Un des objectifs du séjour à Huangshan, c'était l'extraction de la foule citadine, bruyante et fourmilière, qui nous exténue à Suzhou. Nous recherchions un havre où l'étouffante étreinte des autres aurait disparu. Le fiasco complet : la population y est aussi dense et surexcitée qu'un jour de soldes : impossible de faire un pas sans marcher dans quelqu'un. Au rang des outils inutiles et irritants, les guides chinois disposent par ailleurs d'un porte-voix pour déclamer leur argumentaire touristique, dont les décibels assourdiraient une corne de brume.

 

La foule est d'autant plus compacte autour de Ying Ke Song ("pin de l'accueil des invités"), qui est le symbole de la province de l'Anhui. C'est un pin à sommet plat, comme tous ceux qui hérissent Huangshan, avec cette particularité physionomique cassée de résineux tarabiscoté, qu'on ne retrouve que sur les peintures traditionnelles chinoises.

 

A Huangshan, les prix grimpent avec l'altitude. Nous avons déjeuné dans un restaurant de Tiandu Feng, et même si les plats y étaient délicieux, ils n'étaient pas aussi salés que la note. Cai Li sursautera à la vue du montant, croyant que c'était la date. Je souris, et sors mon portefeuille sans tergiverser : nous sommes en vacances, avons voulu venir à Huangshan, et n'y reviendrons à priori jamais tant une vie entière ne suffirait pas à découvrir toute la Chine.

 

Repus, nous attaquons notre ascension. Notre prochaine étape nous conduira à Guangming Ding ("sommet de la clarté"), guère plus élevé que Tiandu Feng, puisqu'à 1860 mètres d'altitude. Sur le trajet, nous traverserons Hehua Feng (ou "pic du lotus"), à 1864 mètres. Malgré une distance de quelques kilomètres, la difficulté des sentiers de montagne entrelacés et de leurs escaliers aux marches sèches, nous fera arriver des heures plus tard.

 

Le paysage montagneux et forestier aux formes uniques et tourmentées, vaut très largement la fatigue occasionnée. La brume se déplace en vapeurs spectrales pour recouvrir les pics rocailleux ombragés, dans un silence que seul la population touristique brise. La structure de la flore est incompréhensible : des pins prennent racines dans la pierre, sur des flancs pourtant verticaux et inaccessibles autrement qu'avec du matériel d'escalade.

 

Le travail d'aménagement fait à Huangshan est impressionnant. Les sentiers sont bien organisés, et les indications, dans un parc pointu de soixante-douze sommets, permettent de s'orienter sans difficultés. L'entretien du site est époustouflant, d'une propreté impeccable, malgré la foule constante.

 

Guangming Ding est une plateforme en altitude. Il y a un petit magasin, ainsi qu'un panneau lumineux affichant les heures de lever et de coucher du soleil, ceux-ci restant parmi les spectacles incontournables qu'offre la chaîne de montagnes. C'est là qu'est notre hôtel, le plus pitoyable où j'ai séjourné. Pourtant, du fait de sa localisation au sommet d'un des sites les plus touristiques de Chine, les tarifs pourraient rivaliser avec ceux des suites présidentielles du Ritz.

 

La réceptionniste y est vautrée sur son coude, le regard vide et la moue avachie d'un crapaud aviné. Elle flatule un oeil agacé sur notre réservation, et jette une clé sur le comptoir avec la conviction professionnelle d'un moribond. Pendant que Cai Li tente de communiquer, je devise les prix, sans y croire tant ils sont délirants, et pourtant affichés sans honte. Les chambres coûtent de cent à quatre cent cinquante euros. A Suzhou, pour dix euros, on aurait une chambre cent fois plus confortable.

 

Nous rejoignons notre chambre, souhaitant faire une pause avant le dîner. Nous traversons un paysage hôtelier post-apocalyptique. Sur le palier de la cage d'escalier sont installés des matelas à même le sol. Nous nous accrochons à la rampe, faisant un petit bond pour éviter de marcher sur leurs occupants. Notre étage offre une vision d'exode : dans les couloirs sont alignés des lits militaires à deux étages, où dormiront les plus humbles. L'espace entre ces lits et le mur est tellement étriqué qu'il faut y passer sans sac à dos, en marchant en crabe. Ce n'est pas un hôtel. C'est un camp de réfugiés.

 

La chambre n'est pas mieux. La fenêtre donne sur l'intérieur de l'hôtel, puit de lumière sur un bar bruyant deux étages plus bas. Le climatiseur ne fonctionne pas : la réception nous assure qu'en montagne, les nuits sont froides. La moquette nécessite un shampooinage au lance-flammes. Je refuse d'y marcher en chaussettes, et encore moins pieds nus. Cai Li fait de même, par peur d'avoir à se faire vacciner contre l'hépatite à notre retour. Les draps sont si jaunes qu'ils ont du servir de linceul à une momie. La poignée de la porte de la salle de bain me reste dans la main. Cai Li, en nage, enrage : la télé n'a pas de télécommande.

 

Nous dînerons dans l'hôtel, faute d'autre choix à cette altitude. Comme pour le déjeuner, la gastronomie familiale est délicieuse, mais les prix sont dix fois supérieurs à ceux normalement pratiqués en Chine. Fourbus, nous regagnerons notre chambre. J'y dormirais habillé, au-dessus des draps, en priant pour qu'un cafard ne vienne pas me ronger une oreille en plein sommeil.

 

3°/ Mercredi 18 juillet : Huangshan, archipel de montagne et mer de nuages.

 

Nous avions mis nos réveils à quatre heures et demi du matin, le soleil se levant à cinq heures dix-sept. Nous l'avons fais pour rien, à double titre : dès quatre heures du matin, le brouhaha ambiant nous a réveillé, et le ciel était tellement englué de brume qu'il n'y a rien eu à voir.

 

Se frayer un passage jusqu'à l'esplanade de Guangming Ding a été difficile. Plusieurs centaines de chinois, armés de leur manteau de pluie et de leur appareil photo, stationnaient avec excitation en espérant voir l'astre se lever. Le ciel est passé du noir au gris au crème, sans que le soleil n'apparaisse, masqué qu'il était derrière un mur de nuages.

Dans tous les cas dans l'incapacité de se rendormir, nous nous sommes préparés, avons enfilé la petite laine que nous avions bien fais d'emporter, et avons entamé notre journée de marche dans Huangshan, quittant avec délice un hôtel où nous ne refoutrons plus jamais les pieds.

 

L'objectif de ce matin-là était d'atteindre Bei Hai, soit "la mer du nord", pour en faire notre dernier terrain vague avant la descente. Un détour nous permettra d'admirer Feilai Shi, rocher posé étonnement et naturellement à la verticale. Mais la brume matinale nous empêchera de visualiser le caillou autrement qu'en étant à portée de main.

 

La promenade était magnifique. Traverser ces sentiers forestiers où les arbres se décalquent vaporeux en filigrane du brouillard, dans un silence plein, donnait l'impression d'évoluer dans un dessin traditionnel chinois en trois dimensions. Féerique, fantomatique, et foncièrement inoubliable. En avançant dans ce décor de conte exotique, Cai Li et moi-même nous sommes surpris à parler à voix basse.

 

Une heure plus tard, nous arrivons à Bei Hai, où la cohue touristique nous a devancé. La brume s'est finalement effacée, laissant apparaître un ciel clair et saupoudré de coton. La vue est imprenable : plongeon sur les gouffres qui séparent à pic de l'aval, et horizon vertigineux sur les autres sommets. Nous déambulerons pendant plusieurs heures d'un rocher à l'autre, étreints tant par la trouille du vide que par la majesté du somptueux paysage. Bei Hai est vaste, et chaque pas offre une merveille à l'oeil.

 

Comme partout à Huangshan (exception faite des hôtels, donc), Bei Hai est d'une propreté stupéfiante. A mon retour, j'en discuterais avec un chinois amateur de trekking. Il m'expliquera que l'équipe d'entretien prend des risques mortels pour accéder à des détritus perchés à flanc de falaise. Au su de l'inconscience des chinois en matière de sécurité, je ne serais pas surpris.

 

Après un repas réparateur, et préparateur de la marche qui nous attend, nous attaquons notre descente. Sur le trajet, nous croiserons des porteurs ravitaillant les hôtels en amont à la force de leurs épaules et mollets. Certains transportent des cartons de boissons, d'autres du linge. Tous m'impressionnent par leur endurance, à gravir, lourdement chargés, les près de huit kilomètres qui séparent l'aval du sommet. Malgré ce travail de bâtisseur de pyramide, plus d'un esquissera un sourire à mon passage.

 

Etonnement, la descente est plus difficile que l'inverse ! Les escaliers n'en finissent pas, écrasant chaque pas sur une marche plus brutale que la précédente. Les cuisses, les genoux et les mollets commencent à nous peiner. Cai Li a du mal à suivre, et je n'arrive pas à freiner mon rythme, par peur de manquer d'endurance. Le téléphérique passe au-dessus, et malgré la difficulté, je n'échangerais ces escaliers de roc contre aucune boite vitrée dans le vide.

Nous mettrons quelques heures à descendre ces milliers de marche qui suivent la topologie accidentée des montagnes. Cai Li m'en veut de ne pas l'attendre. Elle entame la conversation avec des touristes, espérant que les discussions feront passer le temps et la douleur. Lâchement, je fais des pauses, prétextant que j'attend qu'elle me rejoigne.

 

Victorieux et exténués, nous arrivons en bas. Sur le vaste parking, des chauffeurs de taxi nous harassent sans nous laisser reprendre notre souffle. Cai Li négocie rapidement avec l'un d'entre eux, pour que celui-ci nous dépose à notre nouvel hôtel... Car le voyage ne s'est pas arrêté là.

 

Nous passerons la nuit dans la ville de Huangshan, en aval, à des tarifs cette fois raisonnables. L'hôtel est confortable, et le gérant d'une amabilité qui redonnerait foi en l'humanité. Il discute avec nous comme si nous étions ses invités, aux quels, avec passion, il souhaiterait faire découvrir la région. Sachant que notre train pour Suzhou ne part que le lendemain soir, il nous aide à organiser nos déplacements, et y va de ses recommandations quant aux sites à privilégier. Et pour vingt euros, nous règlerons la location d'un taxi pour tout le lendemain, qui passera nous prendre après le petit-déjeuner, pour nous déposer à la gare le soir même. Quand nous lui demanderons quel est le niveau de confiance que nous pouvons accorder au chauffeur (pour qu'il ne nous laisse pas en plan en ayant volé nos affaires, ou bien qu'il n'accélère pas le mouvement, nous frustrant du voyage), il nous répondra dans un éclat de rire qu'il n'y a aucun soucis à se faire : il nous réserve le meilleur chauffeur, à savoir sa soeur !

 

Nous nous endormirons sereinement dans des lits propres et frais. Après la première nuit dans le train, et la seconde dans un hôtel holocaustien, du véritable repos était bienvenue.

(./..)

par Christophe Pavillon publié dans : Traditions millénaires.
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Dimanche 1 avril 2007
La semaine dernière, Cai Li est venue me voir les pieds en dedans, me suggérant de l'accompagner à Jinjiang, un village du Jiangsu, pour assister au mariage de Zhao Li Li, une de ses amies de fac. Elle jubilait à l'idée de revoir ses copines, éparpillées depuis le diplôme, ainsi qu'à celle de me les présenter. Moi, j'y allais un peu à reculons : la campagne chinoise recense peu d'occidentaux, et je me voyais y attirer d'autant plus les regards. Et puis, j'ai déjà assisté à de nombreux mariages chinois. Réalisant toutefois l'importance que celà revétait pour elle, j'ai accepté, et ne l'ai pas regretté, tant nous avons passé une journée exceptionnelle.
1- La course au mariage, passage obligé d'une vie :

Au sortir des études, les chinois trouvent un travail, et l'étape suivante, pour s'intégrer dans la société, c'est de se marier. J'entends souvent des célibataires clamer : "L'an prochain, je me marie !" Et quand je réponds : "Félicitations ! Avec qui ?", j'ai toujours droit à la même conclusion : "Je n'ai personne et dois trouver un(e) petit(e) ami(e) d'ici là." Ici, c'est très commun, et quand je mentionne la problématique sentimentale, on me répond que l'épouse ne se doit pas d'être celle qu'on a le plus aimé, mais qu'il faut fonder une famille à l'âge approprié. La famille est accomplissante, l'amour optionnel.

En Chine, ne pas être marié à trente ans ne génère que suspicion, particulièrement s'agissant des femmes. Moi-même, qui, étant pourtant étranger, sort des gabarits chinois, était regardé d'un oeil torve quand j'avouais être seul. Depuis un an et demie que ma vie de couple est établie, la perception que les chinois ont de moi est beaucoup plus rassurée : je suis rentré dans la norme sociale. Car à mon âge, être célibataire est symptômatique d'une instabilité. Pire encore, et qui accentue la course au mariage : une femme, passé trente ans, a peu de chance de trouver un homme prêt à l'épouser : elle a atteint la date de péremption.

Zhao Li Li a vécu la perspective du mariage comme une libération. En fac, elle était la seule à ne pas avoir de petit ami, était effrayée à l'idée de ne pas en trouver un, et de ne pouvoir accomplir ce jalon essentiel qu'est la noce. Elle sera finalement la première de ses amies à se marier, avec un bonheur extrême.
 

2- La recherche de l'âme soeur :

Quand on a l'âge de se marier, on demande directement à ses amis si ils connaissent quelqu'un de libre et "de bien". Les parents eux-mêmes officient parfois en entremetteurs. Arrivé en Chine, et découvrant cette pratique d'introduction par des tiers, on trouve celà mignon, voire même euphorisant. C'est fantastique de se dire "ce soir, je vais rencontrer une fille pour la première fois, et peut-être qu'elle sera celle de ma vie !" Mais après une demie-douzaine de rencontres idoines, où on ne trouve pas l'amour, il n'en reste plus qu'un abbatage glacé, et un pragmatisme vide de romanesque.

On part en quête de quelqu'un avec qui passer sa vie, mais pas pour autant d'une passion éternelle. Les jeunes chinois recherchent une "fille bien", rêvant d'une vierge. Ils ne veulent pas épouser une femme divorcée, et celles-ci sont mises au banc de la société, nonbostant les raisons de leur séparation. Epouser une divorcée, c'est comme d'acheter une voiture d'occasion qu'on n'aura jamais le droit de changer.

En rencontrant quelqu'un avec qui on se sent bien, que l'amour soit présent ou non, on planifie le mariage très rapidement. Il faut mettre à la décharge des chinois que la vie ici est exceptionnellement dure comparativement à l'Occident, et qu'il faut se battre tout le temps contre tout le monde, sans possibilité de recours auprès des autorités. Il ne s'agit pas d'une vérité vaine : le vide juridique est total, et la soif de pouvoir inhérente à la logique de pensée chinoise fait monter l'entubade sur le plus haut podium des traditions établies. La pire absurdité est prétexte au conflit, et le combat est épuisant. Les autorités plénipotentiaires se comportent en salomons, légiférant au coin de la rue des décisions autoproclamées, sans se soucier de la loi, et se limitant à leur propre ressentiment. Constituer un foyer, c'est pouvoir faire bloc, être plus fort, ne pas être seul face à l'adversité, et être reconnu comme une véritable entité sociale.
 

2- Les pressions familiales :

Contrairement à l'Occident, la Chine est restée traditionnaliste. Pour un amateur d'exotisme, c'est très stimulant de baigner dans ces coutumes inaltérables depuis Confucius... Même si ce traditionnalisme freine la progression : nous assistons à l'émergence d'une jeune génération qui peut prétendre aux rêves libéraux de la propriété, et malgré tout, les ingérences familiales restent totales.

J'avais été témoin, il y a quelques mois, d'un inoubliable lavage de linge sale en famille. A l'occasion des congés de mai, Cai Li et moi-même étions partis à Jiangyan, chez ses parents. Parents, grands-parents, oncles et tantes vivent dans le même hameau campagnard, et nous nous étions tous réunis un soir pour dîner. Chen Ri, cousin de vingt-cinq ans, de passage à Jiangyan, était parmi nous, avec ses parents. Le repas avait démarré tendrement, jusqu'à ce qu'on évoque sa vie privée. Celui-ci avait une petite amie avec qui il vivait. La chaleur familiale est alors montée d'un cran volcanique. Crescendo, la mère de Chen Ri beuglait que ce n'était pas une fille bien, et qu'il était hors de question qu'il l'épouse. La soufflante hystérique a duré une demie-heure, à tel point que mon beau-père m'invitera à sortir, pour "laisser l'étranger ne parlant pas notre dialecte hors de celà". Je m'étais retrouvé sur le perron de la fermette, à inspirer la fraîcheur nocturne pour atténuer la migraine générée par la castratrice hurlante. La mégère explosait si fort que, de l'extérieur,  j'entendais la vaisselle vibrer. Le fiston, rougi d'effroi, rentrait la tête dans les épaules en subissant le courroux maternel. Le plus étonnant, c'est que le reste de la famille pouffait de ce lavage de dents au savon.
 

Le repas s'est conclu sur une saveur amère. Pour digérer, Chen Ri nous demandera de le rejoindre en terrain neutre, dans notre chambre. Allongé sur le lit à fumer cigarette sur cigarette, il nous racontera qu'il a connu cette fille dans un bar, qu'elle n'a pas fait d'études, et qu'elle vivotte de petits boulots. Le tort qu'il a eu, consentira-t-il, c'est d'avoir expliqué à sa génétrice les circonstances de la rencontre. Apprendre que cette fille avait harponné son fils dans un établissement où, en Chine, les "filles bien" ne vont pas, l'avait empli d'une colère désespérée. Car ici, l'importance des convenances est extravagante : Cai Li et moi-même avions du, pour rassurer ses parents sur nos objectifs communs, inventer une présentation fomentée par un ami, alors que nous nous sommes rencontrés en discothèque. Chen Ri, écartelé entre son propre mal-être sentimental, et celui de sa mère, ne savait quelle décision prendre.

Cai Li et Chen Ri m'ont demandé mon avis, moi qui provenait d'un autre horizon. Si mes parents s'étaient comportés ainsi, je me serais levé de table et serais parti. Je ne tolérerais pas qu'ils me forcent dans des choix qui m'appartiennent entièrement. Mes parents ont toujours respecté mes décisions, tout en me mettant en garde. En réponse, j'ai eu droit au systématique "tu ne peux pas comprendre : tu n'es pas chinois". Pourtant, je reste convaincu d'avoir des parents justes. Je n'ai pas souhaité m'arrêter là, et ai posé la question qui n'avait pas été évoqué, à savoir "Chen Ri, est-ce que tu es amoureux d'elle ?" Sa réponse a été ambigüe, amalgammant le fait qu'il était épris d'elle, et celui qu'elle ne satisfaisait pas aux exigences familiales. Quand j'ai conclu que c'était à lui qu'elle devait plaire, et pas à ses parents, j'ai été sentencé du même axiome : "tu n'es pas chinois : tu ne peux pas comprendre." Et nous n'en avons plus parlé.
 

Quelques semaines plus tard, Chen Ri passera un coup de fil à Cai Li, pour lui dire qu'il est à Suzhou pour une nuit, avec sa petite amie, et qu'il se propose de nous la présenter. La porte lui est toujours ouverte, et nous les avons accueilli avec plaisir. La demoiselle m'a fait l'effet d'un animal craintif à l'idée d'une confrontation familiale où elle serait jugée. Chen Ri nous expliquera qu'ils sont venus à Suzhou pour fuir la pression familiale. Finalement, quatre mois après leur passage à Suzhou, Cai Li m'annoncera que Chen Ri avait rompu. Elle n'a pas évoqué le sujet plus en avant, mais j'ai très bien compris que la désaprobation parentale avait sonné le glas de sa relation.
Et ça ne s'est pas arrêté là !

En février, nous sommes retournés à Jiangyan pour fête le nouvel an chinois. Chen Ri était présent... Avec sa nouvelle petite amie. Elle était à notre table, pleinement intégrée à la famille. Lors du dîner, Chen Ri nous annoncera qu'ils allaient se marier... Onze jours plus tard. En haussant les sourcils, j'ai fais un rapide calcul. Il s'est séparé de sa précédente dulcinée quatre mois plus tôt. En si peu de temps, il a réussi à faire son deuil, à rencontrer quelqu'un d'autre, à officialiser une relation, à la demander en mariage, à la faire accepter, et à organiser la noce pour qu'elle puisse être célébrée deux semaines plus tard. Grand prix, palme d'or, et félicitations du jury.

Un peu plus tard, alors que Cai Li et moi-même nous retrouvions dans la chaleur intime de la couette conjugale, je l'ai questionnée sur Chen Ri et sa future épouse. Elle m'avouera qu'il s'était séparé de sa précédente petite amie car il n'assumait plus le fiel familial. Suite à la rupture, ses parents lui ont présenté sa future épouse. Même sans être amoureux, il se sentaient bien ensemble, et l'optique du mariage semblant ravir l'entourage familial mutuel, ils ne voyaient pas de raison de ne pas se marier. Ainsi, le problème du mariage, passage obligé de la vie des jeunes chinois, était réglé.
 

3- Une monogamie conceptuelle :

Ici, l'image que l'on donne de soi est essentielle : il faut montrer que l'on est un professionnel ambitieux, et un père de famille respectable. Dans de nombreux cas, ce n'est hélas qu'une façade. Une fois mariés,  les hommes cumulent fièrement les petites amies, héritage des concubines ancestrales. Même si les femmes ne le tolèrent pas, c'est une démarche générale de la gent masculine contre laquelle, exception faite d'un divorce, elles ne peuvent rien faire. Plus d'une fois, j'ai entendu des chinois dire :"je me marie, et après on verra bien...", façon d'avouer que la famille faisait partie de leurs plans, mais pas la fidélité.

Le cumul des petites amies prouve la réussite. Les chinois ont l'ego haut placé. L'amour, en dehors de celui qu'ils portent à cet ego, a peu d'importance. Je me souviens d'un chef d'entreprise qui, marié à la plus douce des chinoises, n'en additionnait pas moins de sept maîtresses. Quand je lui faisais part de mon incompréhension, il répondait qu'il était riche, et qu'il fallait que ça se voit. En France, un homme qui se vanterait d'autant de relations extraconjugales serait irrémédiablement relégué au rang des pauvres types. Ici, c'est le contraire : celui qui se contente de son épouse n'a aucune ambition. Même si celà n'est pas prêt de changer, j'entends de plus en plus parler de divorces, du fait d'aldutères : l'image de la femme chinoise soumise s'avèrerait surannée.
Ce chef d'entreprise a du divorcer, son épouse s'étant rendu compte de la supercherie qu'était son mariage. Quelques mois plus tard, pour rétablir sa position sociale, il s'est remarié. Comme je connaissais certaines de ses amantes, je lui ai demandé si il avait épousé l'une d'entre elles. Avec un petit sourire en coin, il me répondra que "les épouses ne sont pas les maîtresses". Le pouvoir est le plus puissant des aphrodisiaques.
 

Au début de notre relation, Cai Li m'avouait que c'était la raison pour laquelle elle avait souhaité s'acoquiner d'un occidental plutôt que d'un chinois. Elle ne pouvait s'imaginer vivre avec un homme montrant une façade de bon mari, pour mieux complèter un tableau de chasse. Au rang des idées reçues, il est éberluant d'entendre l'image que les chinois ont des occidentaux, sentimentalement s'entend. Je les écoute dire que les blancs ont beaucoup de petites amies, et qu'ils ne sont pas fiables. Ce à quoi je leur rétorque qu'ils ont mal compris : en Europe, le sexe n'est plus un tabou. Les occidentaux ont naturellement plus de relations avec le sexe opposé, mais pas en même temps, et à fortiori pas après le mariage. En Chine, le sexe reste un tabou social en apparence : il suffit de voir le nombre de maîtresses additionné par certains pères de famille.
 
Si le sexe reste tabou en Chine, c'est aussi du fait de l'éducation. J'en parlais avec Cai Li dernièrement, ne comprenant que modérément les gênes rougissantes aux quelles j'ai droit de la part des locaux dès lors que j'évoque le sujet dépassionnément. Elle me racontera qu'à l'école, elle n'a pas suivi de leçons de choses. L'éducation sexuelle est évoquée au lycée, mais les professeurs invitent les élèves à étudier dans leurs livres, sans donner de cours magistraux. Quand, adolescente, elle demandait à ses parents comment naissaient les bébés, ils lui répondaient qu'ils sortaient de sous les aisselles des femmes ! C'est un peu moins romantique que nos explications potagères. Les chinois partent à la découverte de leur sexualité en totale méconnaissance de cause. Encore actuellement, le bureau du planning familial propose aux jeunes couples, au préalable de leur mariage, de venir visionner des films éducatifs qui expliquent l'amour physique, ses modes opératoires, et les différentes géométries possibles... Sans nul doute pour éviter que les jouvenceaux ne se blessent lors de leurs premiers ébats. Rien d'étonnant à ce que certains d'entre eux, après avoir compris ce qui se déroulait dans les draps conjuguaux, aient envie de poursuivre leurs expérimentations dans le lit de tiers. Car je reste convaincu que ces messieurs adultères y ressentent une jouissance purement ludique.
 

4- Et l'amour dans tout ça ?

J'ai somme toute rencontré peu de couples chinois véritablement amoureux au sens occidental du terme, et en suis arrivé à la conclusion que le concept de l'amour n'est pas universel, mais culturel. Dans le cadre d'une expatriation, on réalise que de nombreuses vérités, pourtant essentielles et fondatrices, que l'on croyait uniformes d'un pays à un autre, sont variables en fonction de la culture.

En Chine, être amoureux, c'est avoir l'habitude de vivre avec quelqu'un qui prend soin de soi. L'époux gère toute l'intendance financière pour assumer l'assurance du couple et de l'enfant à venir. La sécurité prévaut, et se substitue à l'amour. En échange, la femme apporte son soutien. Et puis, sachant que les chinois ont une confiance relative les uns envers les autres, dès lors que l'on souhaite monter un commerce ou une entreprise, l'investissement est gèré en couple, tant dans l'actionnariat que dans le travail.
 

Les chinois qui ne sont pas résignés, ceux qui cherchent l'amour véritable et inaltérable, sont peu légion. Ceux-ci, au même titre que Chen Ri, doivent combattre un ennemi qui prend les proportions de leur environnement complet. J'en ai connu, et ceux-ci se sentent seuls au monde, poussés par leur famille pour obtempérer à ce qu'ici, on considère être la sécurité suprême : le mariage.

Il n'y a pas de réponse formatée à donner concernant le bonheur des couples mariés. Sauver la face est impératif en Chine, et les gens vous disent ce qu'ils ont envie d'entendre à leur sujet. A les écouter, tous nagent en plein bonheur. Pourtant, le poids du quotidien n'est pas dur à sentir. Combien en ai-je connu, angoissés à la perspective du mariage, pour être finalement extatiques au jour de leurs noces ? Je reste convaincu que dans la plupart des cas, c'est l'aboutissement social qui est le moteur de leur bonheur, et qu'ils l'assimilent à ce qu'en Occident, on nomme l'amour.
 

5- L'héritage des traditions :

Ancestralement, le mariage était l'union de deux familles, et le couple ne faisait parfois connaissance qu'au jour de ses noces. Le mari régnait en maître de famille, et l'épouse n'avait pas d'autres options que d'obéir. Les choses ont évolué : elles ne sont plus là pour pronlonger le nom, et ont légalement les mêmes droits que les hommes. En pratique, les femmes indépendantes font peur, car elles restent difficilement contrôlables. Mais on peut dorénavant choisir d’épouser qui on veut, même si, à la campagne, les traditions changent lentement.

Naguère, l’entremetteur était une profession à part entière. Il organisait le mariage, et faisait des études astrologiques pour confirmer que les deux fiancés se convenaient. Il règlait aussi les négociations relatives aux contingences matérielles. L’épouse partait vivre chez son mari en emmenant avec elle toutes ses possessions. En contrepartie, la famille de l’époux devait organiser un mariage digne d’elle. L’entremetteur discutait la quantité de nourriture pour les noces ainsi que les mets que la belle-famille souhaitait. Des cadeaux de valeur devaient être faits par l'époux à l’élue de son coeur. La profession a disparu, mais la fonction reste pérenne : l’entremetteur est un ami du couple qui visite les parents de la demoiselle pour obtenir un accord de mariage.
 

Par le passé, au démarrage de la célébration, le futur époux se rendait à pied chez la mariée, accompagné des membres de sa famille, en portant de hautes perches rouge. L'objectif était de montrer à tout le monde que l'épouse allait être récupérée par autre famille. Les perches servaient de chassis pour transporter les biens de la mariée dans la maison de sa belle famille.

Une fois arrivé, le cortège jetait des pétards autour de la maison de la jeune fille, pour repousser les démons. La famille de la mariée enpêchait quiconque de rentrer. Tout ceci faisait partie d'un rituel convivial, et sytématiquement, l’entremetteur réussissait à corrompre le barrage en offrant des cigarettes et des gâteaux.

A l'intérieur, les beaux parents attendaient l'époux et se faisaient un peu prier, toujours dans la bonne humeur, pour lui remettre des enveloppes rouges contenant de l’argent. Ce deuxième barrage forcé, il pouvait enfin retrouver sa bien aimée. Puis, tous se mettaient à table, où ils restaient jusqu’au milieu de l’après-midi.
 

Après le repas, on allongeait les perches rouges tout en sortant les affaires de la mariée. Le petit convoi reprenait sa route, avec l'épouse et ses biens. Même si la maison du mari se trouvait à l'extérieur du village, on traversait systématiquement le bourg, pour que les habitants réalisent que l’épouse venait de changer de famille. 

Une fois arrivé, on rentrait le mobilier dans la maison. C’est la tante du marié qui était chargée de chaperonner l'épouse pour sa dernière soirée de célibat. Toutes les femmes mangeaient à part, pendant que les hommes faisaient la fête de leur côté. Certains plats avaient, et ont encore, une symbolique : la cacahuète représente la fécondité, et tous les aliments ronds caractérisent l’union familiale. Un nombre de plats pair est servi, pour apporter chance et bonheur aux époux. A la fin du repas, qui durera plusieurs heures, ils se lavaient le visage, en signe de nouveau départ. Enfin, la jeune fille était présentée à sa nouvelle famille. A son tour, on lui donnait de l’argent dans une enveloppe rouge. La fête durait toute la nuit et les époux ne se retrouvaient dans l'intimité qu'au lendemain.
 
 
6- Se marier en ville :
 
En ville, les mariages sont très sommaires. Les chinois attachent plus d'importance à la superstition des dates qu'aux jours ouvrés, et il n'est pas rare d'être invité à une noce en milieu de semaine. Les festivités se résument à un dîner d'une heure ou deux, dans un hotel classieux. J'ai toujours été un peu surpris de ce mode expéditif, qui rend l'évènement sensiblement moins... Evènementiel.
 
Les invités arrivent en short et tee-shirt, et quand je les rejoins, taillé dans la coupe européenne de mes costumes, on me sourit en me demandant pourquoi je suis sur mon trente et un pour un mariage. Quand je réponds que dans mon pays, c'est la tradition, les chinois trouvent la démarche élégante. Les époux reçoivent les invités à l'entrée de l'hôtel. A leurs côtés trône une photo d'eux au format affichette, prise au minimum quelques semaines auparavant, dans une posture si hollywoodienne qu'elle en devient risible. En plus des félicitations, on leur adresse une enveloppe rouge contenant de vingt à cent euros, en fonction de la relation.
 
 
Durant le repas, on assiste à des mises en scène amusantes, telles que la découpe de la pièce montée, ou la fontaine de champagne. Il s'agit uniquement de mises en scène, car d'une part, c'est une mode importée d'Occident, et d'autre part, la pièce montée comme les coupes de champagne sont laissées en l'état, sans que personne n'y touche. Une fois le dîner expédié, après que les mariés aient terminé leur tournée pour offrir cigarettes et trinquer, tout le monde rentre chez soi.
 
 
Durant les noces, il y a deux étapes, qui existent en Occident, et qu'on ne retrouve jamais en Chine : le mariage civil, et la prise de photos. Les chinois considèrent le mariage civil comme une démarche purement administrative, et il n'y a aucune célébration. Les futurs époux, avec leurs papiers d'identité, se rendent au bureau local dédié, y font la queue, et n'ont qu'un formulaire à remplir face à un fonctionnaire qui officialise la relation d'un coup de tampon. Les photos de mariage sont prises bien avant la célébration, parfois même un an avant ! Très souvent, le week-end, en se promenant dans des parcs reconnus pour leur beauté, on croise de équipes de photographes, avec un ou deux couples, et qui les immortalise dans des pauses outrancières, et manquant complètement de naturel. Les époux auront choisi leurs vêtements dans la garde robe de déguisements de ces studios de photos, et passent un après-midi entourés de ces paparazzi. Rien qu'à Suzhou, il doit y avoir une trentaine de photographes proposant ce type de prestation. Le plus réputé s'appelle "Paris Photos", dans un souci de romantisme certainement, et dispose d'un magasin avec des conseillers en photo de mariage... Qui ne désemplit pas. Les clichés sont ensuite retraités sous les logiciels appropriés pour que les tourtereaux soient complètement vidés de leur naturel, et ne ressemblent plus qu'à des gravures de mode glacées qui ne les ressemblent plus. Qu'importe que celà est l'air vrai : les chinois trouvent ça beau.
 
 

7- Le mariage de Zhao Li Li :
 
Certaines pratiques traditionnelles sont encore d'actualité. Zhao Li Li nous accueillera chez ses parents, à Jinjiang. Enfermée dans sa chambre, elle était revêtue d'une somptueuse robe blanche froufroutante et meringuée, à l'appartenance occidentale fondamentalement mode. Les mariées chinoises sont indéfectiblement magnifiques : le matin de leurs noces, elles passent de longues heures chez un apprêteur professionnel qui aura blanchi leur visage, pailleté le bord de leurs yeux en y ajoutant des faux-cils félins, et arrangé leurs cheveux voluptueusement. Très souvent, ce n'est qu'à la robe blanche qu'on reconnaît ces beautés somptuaires d'un jour, qui révèlent pourtant un physique banal au quotidien.
 
Les amis et la famille défilèrent, en attendant l'arrivée de l'époux, et le démarrage des festivités. Alors que les retrouvailles entre copines de fac fusaient, à l'extérieur, les préparatifs allaient bon train. Des bassines de poisson, de viande, de légumes, et de larges woks étaient entreposés sur le béton de la cour, pendant que les femmes préparaient les ingrédients du déjeuner dans une bonne humeur travailleuse. Une heure passa, durant laquelle tables rondes et vaisselle furent installées. Laissant Cai Li profiter joyeusement de la présence de ses amies, je joindrais l'intendance, sous les rires des chinois, qui n'imaginaient pas qu'un étranger sache mettre la table.
 
 
Au dehors résonna l'explosion consécutive de ribambelles de pétards : c'était l'époux. L'usage d'artifices permet tant d'annoncer son arrivée, que d'éloigner les mauvais esprits. Même si cette superstition n'existe plus, l'utilisation des pétards est perpétuée pour son côté festif. Le prétendant n'arrive plus chez son épouse à pied, mais à bord d'une voiture avec chauffeur. En ville, on croise de somptueuses limousines de location, rutilantes de chrome, décorées de pourpre, et qui dissimulent jusqu'à leurs plaques minéralogiques sous de pimpantes bandes de papier rouge et or affichant "cent ans de bonheur".
 
 
Fidèles à la tradition, les parents de Zhao Li Li laisseront la grille d'entrée scrupuleusement close. Je me glisserais dehors, ne souhaitant pas en manquer une miette. A l'extérieur, entourée d'un atroupement jouissant du spectacle autant que moi, la famille de Zhao Li Li, et celle de son époux, batailleront dans une joute verbale hurlante qui durera un bon quart d'heure. L'époux devra argumenter à gorge déployée toutes ses meilleures intentions vis-à-vis de sa future épouse, et, en échange de quelques paquets de cigarettes, pourra finalement rentrer. Suant mais renforcé par cette première victoire, il se précipitera en courant vers la chambre de Zhao Li Li, brandissant un pharaonique et magnifique bouquet de fleurs à l'intention de sa femme.
 
 
A la porte de la chambre, les meilleures amies de la mariée, Cai Li en tête, lui refuseront l'accès, pouffant de leurs taquineries à l'encontre du jeune homme, allant jusqu'à lui demander de l'argent, avec un sérieux réquisitionniste. Ce n'est qu'après une dizaine de minutes, une fois que ces demoiselles se seront lassées de ce petit jeu, et que Cai Li restera la seule à faire obstacle, qu'il forcera violemment le passage pour accéder au coeur de son aimée. Le mariage, ça se mérite.
 
Dans la chambre, le prétendant endimanché se jettera aux pieds de l'élue et de son lit, lui offrant son bouquet ravissant en échange d'une vie à ses côtés. Les rires continuèrent, et, alors que la pièce se remplissaient d'amis et de membres de la famille, les félicitations explosèrent : elle venait d'accepter.
 
Nous passerons tous à table. Un plat de poisson était posé au centre. Lorsque, les baguettes malhabiles, je tenterais d'en saisir un morceau, Cai Li me l'interdira. Le poisson est un symbole de prospérité : lors des mariages, le repas en comporte toujours un, auquel aucun des convives ne doit toucher, pour apporter la richesse. J'ai fais sourire les chinois de mon ignorance, et j'ai appris quelque chose.
Sur la table, des paquets de cigarettes étaient posés à l'intention des invités. En Chine, on fume socialement, la cigarette étant, au même titre qu'un repas arrosé, un plaisir. La cigarette est surtout une manière de souhaiter la bienvenue : quand les oncles de Cai Li arrivent chez ses parents, sa mère me donne toujours un petit coup de coude, et, en comprenant la raison, je sors de mon paquet autant de cigarettes qu'il y a d'intrus, et leur distribue. Avant la fin du repas, les époux devront aussi faire la tournée des tables pour trinquer avec tous les invités, allumant une cigarette à chacun d'entre eux. Même les non-fumeurs souscrivent à la coutume sans aucunement diaboliser la tige, quitte à l'écraser l'instant d'après. Dans ce genre de circonstances conviviales, fumer, pour quelqu'un qui n'est normalement pas enclin à le faire, c'est prétexte à s'amuser.
 
Le déjeuner terminé tardivement, nous avons suivi la caravane de voitures qui, une fois chargée des affaires de Zhao Li Li, se rendra chez les parents de son époux. C'est là la version moderne de la tradition des perches rouges. Sur la route, point de concert et klaxonnade, mais les décorations arborées par les véhicules étaient suffisantes pour prouver qu'il s'agissait d'un cortège de noces. Arrivé devant chez les parents de l'époux, les convives et la famille ont fait à nouveau exploser des pêtards, au grand intérêt du voisinage, et nous sommes rentrés... Pour passer à nouveau à table.
 
Tous les cadeaux de mariage, ainsi que les affaires de Zhao Li Li, furent disposés dans leur chambre. Le lit conjugal avait été spécialement décoré pour l'occasion du sinogramme du double bonheur. L'ancienne tradition donnait une importance fondamentale au lit du jeune couple. A l'époque, il était spécialement fabriqué par un artisan, et décoré d'enluminures souhaitant la fécondité et le bonheur.
 
Pour le dîner, Zhao Li Li avait changé de robe, préférant cette fois un apparât flamboyant de rouge, couleur du bonheur et du mariage en Chine. Souvent, dans les mariages chinois, les épouses changent trois fois de robe, de la robe contemporaine occidentale à traineau, jusquà la qipao traditionnelle au col Sun Ya Tsen, juste au corps, brodée de soie, et échancrée jusqu'au haut de la cuisse. Nous sommes repartis au solde de ce deuxième repas, tout aussi festif que le premier, le ventre plein, et des émotions plein la tête.
 
par Christophe Pavillon publié dans : Traditions millénaires.
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