
Mi-mai, Cai Li évoqua la proximité de mes trente-cinq ans. J'avais répondu par une moue absorbée, tout en réglant derrière le PC les petits soucis constituant un quotidien professionnel. Elle s'était refermée, vide d'instructions quant à mes desideratas d'anniversaire, évènement dont j'étais pourtant l'objet.
Les jours s'égrainant, j'ai ressassé le même constat : il y a quatre ans et demie, âgé de trente ans, j'atterrissais en Chine tout pétri de naïveté et de courage. J'étais parti en quête de spiritualité, et ne suis arrivé qu'à m'abrutir de travail. La Chine, camp de base pour s'imbiber l'esprit, était devenue qu'une source de réussite par le travail.

Fin mai, à l'aurore de trente-cinq ans éclairée par deux bougies numériques au sommet d'une gourmandise à la crème, je me suis éveillé. La vie est belle, mais courte. Le travail est aboutissant, très bien. Quid des rêves qui m'ont porté si loin ? En contrecoup d'une pauvreté historique, la Chine n'est irriguée que par le succès. Et combien en plains-je, ici, des léthargiques richissimes, qui sortiront de leur hibernation au crépuscule, pleurant de ne pouvoir héberger leurs millions dans la tombe ? Je ne veux pas finir comme eux.
Je l'ai avoué à Cai Li, en réponse tardive à l'interrogation qu'elle avait formulé deux semaines plus tôt. L'activité de ma société, fruit d'un copieux coup de collier qui a duré deux ans, est pérenne. Le sacrifice, pour peu qu'il puisse être ainsi qualifié, aboutit et promet pour l'avenir. Mais à l'orée de mon anniversaire, je me suis demandé comment j'étais passé de trente-trois à trente-cinq ans, sans m'en être rendu compte, trop absorbé pendant deux ans par la seule viabilité de l'entreprise.

Et puis à trente-cinq ans, on a perdu son sentiment d'immortalité. On sait que les lendemains se décomptent, et qu'il y en aura un dernier. J'ai senti peser la menace de n'ouvrir les yeux sur mes rêves inaboutis que dans dix ans. Tout homme vit une crise, dès lors qu'il réalise que sa jeunesse est passée de mode.
Fin mai, c'était ma crise.
Mais je vais beaucoup mieux, je vous remercie.
Parce qu'après réflexion, quand on prend de l'âge, rien ne change. A l'image de la loi de Lavoisier, rien ne se perd, ni ne se créé, et tout se transforme. Passée la trentaine, on perd en cheveux ce qu'on gagne en bide. La prise d'âge, on ne la réalise pas au coeur. On en prend conscience dès lors qu'on a du poil qui commence à pousser dans les oreilles.
Prendre le travail pour prétexte est facile, surtout quand on se gargarise d'être un artisan de l'international, dont l'indépendance noble oblige un travail léché. Et, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !" reste une excuse. Le métier est aboutissant, et l'argent gagné doit servir d'autres accomplissements plus spirituels... Comme les vacances ! Et puis, depuis deux ans que Cai Li est dans ma vie, nous ne sommes jamais partis en congés amoureux. Au même titre, mes derniers moments de farniente réels, sans téléphone ni internet, remontent à quatre jours passés au Hainan en septembre 2004.
A ruminer mon trentenaire et demi dans la différence du temps qui passe, j'en suis arrivé à la conclusion jouissive que mes rêves aventureux nécessitaient un dépoussiérage. La meilleure façon de m'y atteler était de renfiler le sac à dos qui avait accompagné mes baroudages planétaires avant l'expatriation (oui, quand j'étais jeune, donc), et de rechausser mes bottes de sept lieux. J'ai donc proposé à Cai Li de mettre à profit celui de ma société, le dépensant en partie lors de périples en Chine.

Maintenant que mon analyse psychologique a été faite, avec pour bilan que les voyages ne forment pas que la jeunesse, je partirais régulièrement, au bras de Cai Li, à la découverte de son pays dix-huit fois grand comme l'hexagone, et qui s'enorgueillit d'une civilisation datant presque autant que l'Egypte antique.
Je vous remercie tous de cette thérapie de groupe, qui m'a fait un bien fou, et offre (preuve de ma gratitude) de vous raconter le récit de notre premier séjour choisi, à savoir dans le sud de la province de l'Anhui, autour de Huangshan, où "montagnes jaunes". Même si l'anniversaire révélateur a eu lieu fin mai, Cai Li et moi-même n'avons pu libérer du temps qu'à la mi-juillet, et pour trois jours seulement, car comprenez-vous, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !"

1°/ Lundi 16 juillet : les grands départs.
J'éteins mon PC à vingt et une heures. Notre train part dans deux heures et demie. Je n'ai pas encore rempli notre sac, et mon cerveau est encore connecté de commandes et de relances. Les sourcils froncés par le travail, j'attrape les affaires que Cai Li a déposé sur le lit, les enfournant dans le sac à dos : caleçons, chaussettes, tee-shirts, calculatrice. Je m'arrête un instant. Nous partons en montagne, à près de deux mille mètres d'altitude. Pourquoi emporter la calculatrice ?
Je me masse les tempes du pouce et de l'index. La calculatrice, c'est mon prozac comptable. Au calcul, je rassure les rentrées d'argent, les objectifs accomplis, et la faisabilité de ceux à atteindre. En société, ou pour le compte de la mienne, je la dégaine d'une dextérité pistolérote, déchargeant pourcentages et conversions de devises de la pression d'un doigt. Money Luke, l'homme qui tape plus vite que son nombre.
Je me surprends alors à deux titres. Le premier, c'est que j'ai glissé la calculatrice dans le sac de façon réfléchie, et pourtant complètement automatique, comme si elle faisait partie de la panoplie standard du vacancier. Le deuxième, c'est que je ressens un mal-être à l'idée de l'en retirer, comme si trois jours sans calculette allaient engendrer un manque (à gagner, dans ce cas). Fermant les yeux sur ma calculoïte incurable, je l'enferme dans un tiroir, évacuant le sentiment de perte par le remplissage d'artefacts plus à propos.

Cai Li a fait des achats en prévision du périple : un abondant sac plastique rempli de xiaochi (la traduction serait "petit manger"). On y trouve, à foison, des bonbons gélatineux aux saveurs thé vert, des barres de chocolat fondues sous la chaleur estivale où surnagent des éclats de noisette, et des tranches séchées de boeuf au piment. Amoureusement, elle a prévu pour deux, mais sera la seule à s'en délecter.
Nous quittons notre appartement après avoir débranché toutes les prises, éteins les lumières, et escamoté les PC portables dans nos méandres placardesques, sous des couettes qui prendrons la poussière jusqu'à l'hiver. Nous descendons prestement les six étages, tout en comptant au toucher le contenu de nos poches. En braille, nous n'avons rien oublié. Les ténèbres nocturnes n'offrent aucune fraîcheur. L'été, dans le Jiangsu, à quelle qu'heure, il fait toujours chaud et humide. Nous hélons un taxi qui nous déposera à la gare.

La gare de Suzhou, c'est la cour des miracles. Répandus là se trouvent pléthore d'humbles vautrés sur leurs volumineux sacs à stries pastels, les polos remontés jusqu'aux pectoraux osseux, les sandales ou chaussons élimés, et les pantalons retroussés sur des mollets allumettes.
En Chine, on pénètre à l'intérieur des gares en justifiant un billet à l'entrée. Cai Li montre les nôtres et nous rentrons. Malgré l'heure tardive, c'est la cohue. Nous atteignons la salle d'attente. Les gares fonctionnent en aéroports : on attend son train dans une salle bondée, jusqu'à l'embarquement, où la foule de voyageurs se rue à quai, avec l'obligation de représenter son billet pour y accéder.
A vingt trois heures trente, nous nous frayons un passage au bord de la voie. Le train vient d'arriver, et repart dans neuf minutes. Nous courrons jusqu'au wagon où nous attendent nos couchettes. Il existe en Chine deux classes : mou et dur. Et notre niveau de vie de nabab nous permet de nous offrir la classe molle.

Très étonnement, des français partagent le même compartiment : couple aventureux de l'éducation nationale, profitant des généreuses congés d'été pour explorer la Chine, avec leurs sacs à dos, leur guide du routard, leur jeune fils, et bien du courage, dans un pays où leur analphabétisme du chinois leur interdit de lire et de communiquer. Nous passons un moment à nous découvrir, jusqu'à ce que les lumières s'éteignent.

Dans un uniforme de gradé, le contrôleur officie pour la sécurité des voyageurs. Il passe avec une régularité métronomique dans les allées, nous aveuglant scrupuleusement au rayon de sa torche. Je m'ensommeille rarement, attendant les vacances, qui ont pourtant déjà commencé.

2°/ Mardi 17 juillet : Huangshan, nous voilà.
A cinq heures du matin, lassé d'avoir expérimenté toutes les positions géométriquement réalisables sur ma couchette, et au solde d'un sommeil comptabilisable en minutes, je me lève avec le soleil. Cai Li, comme la famille française, dort à poings fermés. Les chinois, qui se couchent comme les poules et s'éveillent au chant du coq, commencent à s'ébrouer bruyamment sous les draps. Souhaitant éviter de trouver leurs crachats matinaux dans les lavabos, je file me toiletter le premier.

Debout sur la plateforme séparant les wagons qui officie en coin fumeur, je devise le Lonely Planet. Même si il date de mon arrivée, il reste fiable. J'essaye de comprendre comment le train, partant à minuit, n'arrive qu'à dix heures à Huangshan. En potassant, je découvre que le train Shanghai - Huangshan (Suzhou étant une étape) passe à Nanjing, à deux heures et demie au nord est de Suzhou, alors que Huangshan se trouve diamétralement opposé, au sud ouest. Sans comprendre la logique du trajet, je referme le bouquin, dubitatif.

Il est dix heures. Nous arrivons à Huangshan. Je descends du train sous une température clémente. La famille française nous suit, comptant sur notre aide, car elle souhaite profiter de sa présence en gare pour acheter des billets pour Guilin, à l'autre bout de la Chine.

Cai Li se rue à l'extérieur. Etant passés par un voyagiste, un accompagnateur doit nous guider en bus jusqu'aux montagnes. Même sans expérience du voyage, ma fiancée a fait admirablement les choses : le forfait comprend les billets de train, les tickets d'accès aux montagnes, et une nuit d'hôtel en altitude. Car, idéalement, un passage à Huangshan doit compter un lever de soleil au sommet.

La course s'accélère à la sortie de la gare. Cai Li trouve notre contact, qui hurle de nous voir aider des français, alors qu'un car nous attend. Après le passage au guichet, nous courrons jusqu'au bus, emportant la famille française avec nous. Pour trente yuans, elle sera acheminée un peu plus loin, à son hôtel, en aval de Huangshan. Nous nous quitterons là, sans connaître nos prénoms, dans un échange sincère de sourires furtifs à la vitre du car.

Le bus mettra une heure pour atteindre l'aval, et nous déposera dans la cour d'un hôtel. Je descends pour fumer une cigarette. Un gardien m'indiquera une interdiction formelle de m'en griller une. Dans un sourire, j'écrase mon mégot à peine entamé : c'est les vacances. Et déjà, le parc forestier qui noie l'aval de son toit vert recolore notre grisaille citadine.

Un deuxième bus nous rejoint, pour nous déposer au pied de la ligne de téléphérique de Yuping Feng (ou "pic de l'écran de jade"). Un sympathique freluquet chinois nous y attend, sa prestation de guide étant incluse dans notre forfait. Cai Li et moi échangeons un sourire : nous ne sommes jamais partis seuls en amoureux. Après une explication avec le guide, nous nous passerons de sa présence d'érudit chaperon montagnard.

J'ai horreur du téléphérique : ma phobie du vide est abominable. Quitter le plancher des vaches, c'est ma kryptonite. Et dans la boite de Damoclès suspendue à un fil, la vue était aussi imprenable que l'éloignement du sol était terrifiant. Si l'enfer existe, il est dans les airs.

J'ai pris mon angoisse en patience, baignant dans une sueur niagaresque, le corps contracté jusqu'aux cheveux. A chaque passage sous un poteau du téléphérique, la cabine s'ébranlait dans un soubresaut prêt à me faire défaillir. J'ai fermé un oeil, engonçant l'autre orbite dans l'oeilleton du caméscope, espérant ainsi ne pas évaluer les distances et le vide qui les sépare.

Nous arrivons enfin, et après la minute qui me sera nécessaire pour reprendre tant l'équilibre que mes esprits, nous entamons notre marche vers Tiandu Feng (ou "pic de la capitale céleste"), trônant à 1849 mètres d'altitude. La tradition touristique nous oblige à y faire l'acquisition de deux cadenas en forme de coeur, où contre quelques billets, un artisan gravera nos deux noms. Nous les refermons sur la rambarde où quelques autres milliers de cadenas scellent les sentiments des couples passés là.

Un des objectifs du séjour à Huangshan, c'était l'extraction de la foule citadine, bruyante et fourmilière, qui nous exténue à Suzhou. Nous recherchions un havre où l'étouffante étreinte des autres aurait disparu. Le fiasco complet : la population y est aussi dense et surexcitée qu'un jour de soldes : impossible de faire un pas sans marcher dans quelqu'un. Au rang des outils inutiles et irritants, les guides chinois disposent par ailleurs d'un porte-voix pour déclamer leur argumentaire touristique, dont les décibels assourdiraient une corne de brume.

La foule est d'autant plus compacte autour de Ying Ke Song ("pin de l'accueil des invités"), qui est le symbole de la province de l'Anhui. C'est un pin à sommet plat, comme tous ceux qui hérissent Huangshan, avec cette particularité physionomique cassée de résineux tarabiscoté, qu'on ne retrouve que sur les peintures traditionnelles chinoises.

A Huangshan, les prix grimpent avec l'altitude. Nous avons déjeuné dans un restaurant de Tiandu Feng, et même si les plats y étaient délicieux, ils n'étaient pas aussi salés que la note. Cai Li sursautera à la vue du montant, croyant que c'était la date. Je souris, et sors mon portefeuille sans tergiverser : nous sommes en vacances, avons voulu venir à Huangshan, et n'y reviendrons à priori jamais tant une vie entière ne suffirait pas à découvrir toute la Chine.

Repus, nous attaquons notre ascension. Notre prochaine étape nous conduira à Guangming Ding ("sommet de la clarté"), guère plus élevé que Tiandu Feng, puisqu'à 1860 mètres d'altitude. Sur le trajet, nous traverserons Hehua Feng (ou "pic du lotus"), à 1864 mètres. Malgré une distance de quelques kilomètres, la difficulté des sentiers de montagne entrelacés et de leurs escaliers aux marches sèches, nous fera arriver des heures plus tard.

Le paysage montagneux et forestier aux formes uniques et tourmentées, vaut très largement la fatigue occasionnée. La brume se déplace en vapeurs spectrales pour recouvrir les pics rocailleux ombragés, dans un silence que seul la population touristique brise. La structure de la flore est incompréhensible : des pins prennent racines dans la pierre, sur des flancs pourtant verticaux et inaccessibles autrement qu'avec du matériel d'escalade.

Le travail d'aménagement fait à Huangshan est impressionnant. Les sentiers sont bien organisés, et les indications, dans un parc pointu de soixante-douze sommets, permettent de s'orienter sans difficultés. L'entretien du site est époustouflant, d'une propreté impeccable, malgré la foule constante.

Guangming Ding est une plateforme en altitude. Il y a un petit magasin, ainsi qu'un panneau lumineux affichant les heures de lever et de coucher du soleil, ceux-ci restant parmi les spectacles incontournables qu'offre la chaîne de montagnes. C'est là qu'est notre hôtel, le plus pitoyable où j'ai séjourné. Pourtant, du fait de sa localisation au sommet d'un des sites les plus touristiques de Chine, les tarifs pourraient rivaliser avec ceux des suites présidentielles du Ritz.

La réceptionniste y est vautrée sur son coude, le regard vide et la moue avachie d'un crapaud aviné. Elle flatule un oeil agacé sur notre réservation, et jette une clé sur le comptoir avec la conviction professionnelle d'un moribond. Pendant que Cai Li tente de communiquer, je devise les prix, sans y croire tant ils sont délirants, et pourtant affichés sans honte. Les chambres coûtent de cent à quatre cent cinquante euros. A Suzhou, pour dix euros, on aurait une chambre cent fois plus confortable.

Nous rejoignons notre chambre, souhaitant faire une pause avant le dîner. Nous traversons un paysage hôtelier post-apocalyptique. Sur le palier de la cage d'escalier sont installés des matelas à même le sol. Nous nous accrochons à la rampe, faisant un petit bond pour éviter de marcher sur leurs occupants. Notre étage offre une vision d'exode : dans les couloirs sont alignés des lits militaires à deux étages, où dormiront les plus humbles. L'espace entre ces lits et le mur est tellement étriqué qu'il faut y passer sans sac à dos, en marchant en crabe. Ce n'est pas un hôtel. C'est un camp de réfugiés.

La chambre n'est pas mieux. La fenêtre donne sur l'intérieur de l'hôtel, puit de lumière sur un bar bruyant deux étages plus bas. Le climatiseur ne fonctionne pas : la réception nous assure qu'en montagne, les nuits sont froides. La moquette nécessite un shampooinage au lance-flammes. Je refuse d'y marcher en chaussettes, et encore moins pieds nus. Cai Li fait de même, par peur d'avoir à se faire vacciner contre l'hépatite à notre retour. Les draps sont si jaunes qu'ils ont du servir de linceul à une momie. La poignée de la porte de la salle de bain me reste dans la main. Cai Li, en nage, enrage : la télé n'a pas de télécommande.

Nous dînerons dans l'hôtel, faute d'autre choix à cette altitude. Comme pour le déjeuner, la gastronomie familiale est délicieuse, mais les prix sont dix fois supérieurs à ceux normalement pratiqués en Chine. Fourbus, nous regagnerons notre chambre. J'y dormirais habillé, au-dessus des draps, en priant pour qu'un cafard ne vienne pas me ronger une oreille en plein sommeil.

3°/ Mercredi 18 juillet : Huangshan, archipel de montagne et mer de nuages.
Nous avions mis nos réveils à quatre heures et demi du matin, le soleil se levant à cinq heures dix-sept. Nous l'avons fais pour rien, à double titre : dès quatre heures du matin, le brouhaha ambiant nous a réveillé, et le ciel était tellement englué de brume qu'il n'y a rien eu à voir.

Se frayer un passage jusqu'à l'esplanade de Guangming Ding a été difficile. Plusieurs centaines de chinois, armés de leur manteau de pluie et de leur appareil photo, stationnaient avec excitation en espérant voir l'astre se lever. Le ciel est passé du noir au gris au crème, sans que le soleil n'apparaisse, masqué qu'il était derrière un mur de nuages.

Dans tous les cas dans l'incapacité de se rendormir, nous nous sommes préparés, avons enfilé la petite laine que nous avions bien fais d'emporter, et avons entamé notre journée de marche dans Huangshan, quittant avec délice un hôtel où nous ne refoutrons plus jamais les pieds.

L'objectif de ce matin-là était d'atteindre Bei Hai, soit "la mer du nord", pour en faire notre dernier terrain vague avant la descente. Un détour nous permettra d'admirer Feilai Shi, rocher posé étonnement et naturellement à la verticale. Mais la brume matinale nous empêchera de visualiser le caillou autrement qu'en étant à portée de main.

La promenade était magnifique. Traverser ces sentiers forestiers où les arbres se décalquent vaporeux en filigrane du brouillard, dans un silence plein, donnait l'impression d'évoluer dans un dessin traditionnel chinois en trois dimensions. Féerique, fantomatique, et foncièrement inoubliable. En avançant dans ce décor de conte exotique, Cai Li et moi-même nous sommes surpris à parler à voix basse.

Une heure plus tard, nous arrivons à Bei Hai, où la cohue touristique nous a devancé. La brume s'est finalement effacée, laissant apparaître un ciel clair et saupoudré de coton. La vue est imprenable : plongeon sur les gouffres qui séparent à pic de l'aval, et horizon vertigineux sur les autres sommets. Nous déambulerons pendant plusieurs heures d'un rocher à l'autre, étreints tant par la trouille du vide que par la majesté du somptueux paysage. Bei Hai est vaste, et chaque pas offre une merveille à l'oeil.

Comme partout à Huangshan (exception faite des hôtels, donc), Bei Hai est d'une propreté stupéfiante. A mon retour, j'en discuterais avec un chinois amateur de trekking. Il m'expliquera que l'équipe d'entretien prend des risques mortels pour accéder à des détritus perchés à flanc de falaise. Au su de l'inconscience des chinois en matière de sécurité, je ne serais pas surpris.

Après un repas réparateur, et préparateur de la marche qui nous attend, nous attaquons notre descente. Sur le trajet, nous croiserons des porteurs ravitaillant les hôtels en amont à la force de leurs épaules et mollets. Certains transportent des cartons de boissons, d'autres du linge. Tous m'impressionnent par leur endurance, à gravir, lourdement chargés, les près de huit kilomètres qui séparent l'aval du sommet. Malgré ce travail de bâtisseur de pyramide, plus d'un esquissera un sourire à mon passage.

Etonnement, la descente est plus difficile que l'inverse ! Les escaliers n'en finissent pas, écrasant chaque pas sur une marche plus brutale que la précédente. Les cuisses, les genoux et les mollets commencent à nous peiner. Cai Li a du mal à suivre, et je n'arrive pas à freiner mon rythme, par peur de manquer d'endurance. Le téléphérique passe au-dessus, et malgré la difficulté, je n'échangerais ces escaliers de roc contre aucune boite vitrée dans le vide.

Nous mettrons quelques heures à descendre ces milliers de marche qui suivent la topologie accidentée des montagnes. Cai Li m'en veut de ne pas l'attendre. Elle entame la conversation avec des touristes, espérant que les discussions feront passer le temps et la douleur. Lâchement, je fais des pauses, prétextant que j'attend qu'elle me rejoigne.

Victorieux et exténués, nous arrivons en bas. Sur le vaste parking, des chauffeurs de taxi nous harassent sans nous laisser reprendre notre souffle. Cai Li négocie rapidement avec l'un d'entre eux, pour que celui-ci nous dépose à notre nouvel hôtel... Car le voyage ne s'est pas arrêté là.

Nous passerons la nuit dans la ville de Huangshan, en aval, à des tarifs cette fois raisonnables. L'hôtel est confortable, et le gérant d'une amabilité qui redonnerait foi en l'humanité. Il discute avec nous comme si nous étions ses invités, aux quels, avec passion, il souhaiterait faire découvrir la région. Sachant que notre train pour Suzhou ne part que le lendemain soir, il nous aide à organiser nos déplacements, et y va de ses recommandations quant aux sites à privilégier. Et pour vingt euros, nous règlerons la location d'un taxi pour tout le lendemain, qui passera nous prendre après le petit-déjeuner, pour nous déposer à la gare le soir même. Quand nous lui demanderons quel est le niveau de confiance que nous pouvons accorder au chauffeur (pour qu'il ne nous laisse pas en plan en ayant volé nos affaires, ou bien qu'il n'accélère pas le mouvement, nous frustrant du voyage), il nous répondra dans un éclat de rire qu'il n'y a aucun soucis à se faire : il nous réserve le meilleur chauffeur, à savoir sa soeur !
Nous nous endormirons sereinement dans des lits propres et frais. Après la première nuit dans le train, et la seconde dans un hôtel holocaustien, du véritable repos était bienvenue.

(./..)
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