Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

Propagande

Le contenu du blog est intégralement original. Vous êtes les bienvenus pour vous promener, et aussi pour y puiser ce que vous souhaitez pour vos propres sites, en ayant la politesse de m'informer, l'objectif restant de communiquer cette expérience atypique d'expatriation le plus largement possible.
Lundi 2 février 2009 1 02 /02 /Fév /2009 10:05

27.

Enfin arrivé, vous ouvrez la porte de votre appartement, éreinté par la chaleur… Et avez la désagréable surprise de réaliser qu’il fait tout aussi chaud à l’intérieur. L’électricité est bien évidemment toujours coupée.

 

Soudain, on frappe à la porte. Ou plus justement, on tambourine violement à la porte, comme si on voulait la défoncer. Car les chinois s’annoncent toujours ainsi, certainement par crainte que l’occupant soit sourd. Vous sursautez, et vous précipitez pour ouvrir. C’est Mason (vous ignorez son nom chinois), le fils de votre propriétaire, adolescent d’une quinzaine d’années, dont la qualité de l’anglais à un si jeune âge ne cesse de vous impressionner. Vous l’invitez à rentrer, et sautez sur l’occasion pour lui expliquer votre problème de facture. Mason est un peu désarçonné : il passait uniquement pour vous emprunter quelques DVD de films américains pour, tout en rêvant de l’Occident lointain, parfaire sa compréhension de l’idiome de John Wayne. Gentil garçon, Mason bombe le torse, vous confirmant comme un serment qu’on prête, qu’il va faire de son mieux pour vous aider à payer votre facture. Vous soupirez d’aise : vous n’êtes plus seul contre la Chine entière. Vous vous asseyez, et lui détaillez votre incompréhension des choses :

 




Lorsqu’on vous avait placardé une facture d’électricité sur la porte pour la première fois, il y a peut-être un an maintenant, vous étiez allé à la Banque de l’Industrie, en bas de chez vous, votre facture à la main, et vous aviez pu vous en acquitter. Par ailleurs, vous aviez un peu traîné pour le paiement, et on ne vous avez pas pour autant coupé le jus. Cette fois-ci, lorsque vous êtes allé à la Banque de l’Industrie, vous n’avez pas pu régler. Comment se fait-il que vous ayez pu régler la dernière fois, et que ce soit dorénavant impossible ? Sur les conseils de la gérante, vous êtes allés à la Banque de la Construction, et, tantôt on accepte votre règlement… Pour mieux le refuser dix minutes plus tard, après que vous ayez bataillé pour retirer des sous. Si toutes les factures se payent en banque, même si c’est une banque où vous n’avez pas de compte, qu’au préalable vous pouviez régler à la Banque de l’Industrie, et que, pour une raison inconnue, ce n’est plus possible, et que, pour finir, à la Banque de la Construction, on accepte votre paiement qu’une fois sur deux, où peut-on donc bien régler ? Même Kafka se serait tiré une balle : la logique de la procédure est impénétrable.

 





Mason vous a écouté religieusement, hochant la tête positivement à chacune de vos ponctuations. Candide, et réduisant le problème à sa plus basique finalité, vous lui demandez « Mason, mon ami, comment fait-on pour régler une facture d’électricité en Chine ? ». L’ado se réfugie dans une réflexion intense, pour finalement abdiquer : « Et bien, je ne sais pas trop : j’ai quinze ans, et n’ai jamais payé de facture. »


Vous haussez mollement les épaules, proche que vous êtes de la perte totale d’espoir, lorsqu’une lueur étincelle dans le regard de l’adolescent, qui continue : « Mais quand tu as emménagé, tu as du récupéré les cartes qui permettent de payer l’eau, le gaz, et l’électricité, non ? » 
Soudainement, vous vous souvenez que le propriétaire vous avait laissé des cartes au format carte de crédit pour assurer le règlement des charges. Vous aviez signé le bail (enfin, Cai Li l’avait fait, car le propriétaire ne voulait pas qu’un étranger qui peut repartir dans ses pénates du jour au lendemain s’engage légalement), et le propriétaire vous avait remis une enveloppe avec des documents dont ces fameuses cartes.

 

« - Et avec ça, je pourrais régler ma facture d’électricité ?

- Et bien, a priori oui… Mais bon, encore une fois, je n’ai jamais été confronté au problème. Donne-moi les cartes, et je lirais ce qu’il y a dessus : peut-être y a-t-il des indications. »

 

Bonne idée. Par contre, la grande question, c’est de savoir où vous avez bien pu mettre tout cela. Vous commencez à fourrager au hasard : lancez votre pièce de monnaie.

- Pile, allez au paragraphe 28.

- Face, allez au paragraphe 31.

 

28.

Vous farfouillez partout dans les tiroirs, les meubles de rangement, et tombez finalement sur la liasse de documents liée au logement, que vous aviez méticuleusement organisée. Parmi toute cette paperasse en mandarin, vous retrouvez une petite enveloppe, qui a la bonne idée de contenir quelques cartes. Après une lecture sommaire, Mason isole celle qui sert au règlement de l’électricité. Le plus étonnant, c’est que vous n’aviez jamais eu besoin de ces cartes au préalable. Ne vous posez donc pas tant de questions, et allez au paragraphe 33.

 

29.

La selle de Rossinante a tiédi au soleil. En centre-ville, il y a affluence. L’endroit où vous avez laissé votre scooter électrique est tellement surchargé de deux-roues que vous avez du mal à extirper le vôtre de la masse. Vous poussez le vélo à sa gauche, puis le scooter à sa droite, et, en tendant le bras dans une moue contractée, la sueur aux tempes, vous atteignez l’antivol que vous réussissez à détacher. Encore un effort, et vous descendez Rossinante du trottoir, en prenant soin de ne pas faire choir les cycles adjacents. Vous reprenez votre chemin en direction de Ling Tang Xin Cun. Sur le trajet, vous évitez toutes formes d’obstacles : piétons qui traversent sans regarder, vélos qui arrivent à contresens, bicyclettes qui vous grillent la priorité comme si il n’y avait aucune règle d’anticipation, et, vous assistez avec hilarité à un scénette fort amusante :

 

Voir un étranger en Chine au guidon d’un scooter électrique n’est pas un spectacle banal. En conséquence, les locaux vous regardent toujours avec étonnement quand vous conduisez. Alors que vous filez à vive allure, deux vélos roulant en sens inverse se rentrent dedans : les deux cyclistes avaient oublié de regarder devant eux, y préférant l’observation stupéfaite de votre face blanchâtre aux commandes de Rossinante. Vous venez de générer un accident. Les deux bougres reprennent leurs esprits, oubliant votre présence qui se noie dans la circulation surnuméraire de ce début de week-end, et commencent à s’engueuler !

 

Vous n’êtes plus très loin maintenant. Même si c’est toujours un délice de se faire masser par les rayons du soleil lorsque vous conduisez Rossinante, l’état des routes commence à tasser vos vertèbres, et la perspective de vous abandonner à votre canapé vous stimule au plus haut point. Vous serez de retour dans vos pénates, au paragraphe 27… En ayant pris soin de déduire deux points de votre total de points d’électricité.


 

30.

Une demi-heure s’est écoulée depuis que vous êtes ressorti de la Banque de la Construction. Vous êtes confortablement installé dans un des canapés moelleux du Ming Tian Ka Fei, un « coffee shop » comme on les appelle ici, et qui est une formule cent pour cent chinoise de ce que les locaux désignent comme « un café occidental. » En fait, c’est une occidentalisation de la maison de thé traditionnelle chinoise, où les serveurs et serveuses en uniforme font preuve d’une politesse exceptionnelle, souhaitant « la bienvenue à votre présence lumineuse » à tout quidam qui rentre dans l’établissement. La musique diffusée est douce, reprenant les irritants medleys de Richard Clayderman, ou des standards occidentaux, réinterprétés au synthé. Ainsi, depuis que vous êtes là, vous avez pu entendre la version Bontempi de « my heart will go on », « ce n’est qu’un au revoir », et même « jingle bells », malgré que nous soyons à la mi-juin.

 

Ce qui est très bon, au Ming Tian Ka Fei, c’est le capuccino. Il est surplombé d’un îlot de crème sucrée, lui-même saupoudré de cannelle, et, couronnant ce petit monticule laiteux de bonheur, un zeste d’orange donne au breuvage une saveur exceptionnelle. Ce moment de paix vous fait relativiser votre malheur, et vous regagnez un point de patience. Vous dégustez votre capuccino en observant par la fenêtre le chaos du centre-ville. Les vélos roulent en tous sens, les taxis doublent par la droite en klaxonnant, les filles circulent sous des ombrelles pour s’abriter du soleil, et vous, vous ne savez toujours pas comment régler votre facture.

 

En y réfléchissant, vous ne voyez que trois possibilités :

- Vous tentez de contacter Wang Ke Rong, afin que celui-ci vous donne la démarche à suivre, pour peu qu’il sache comment s’y prendre. Allez au paragraphe 26.

- Vous appelez Cai Li, pour lui demander son aide. Allez au paragraphe 24.

- Vous jetez l’éponge et décidez de rentrer chez vous. De toute façon, il fait trop chaud. Vaincu, allez au paragraphe 29 si vous êtes venus en scooter, et 25 si vous avez pris le bus.

 

31.

Vous aurez beau mettre l’appartement à sac pendant une heure, il vous est impossible de remettre la main sur une quelconque carte de règlement d’électricité. Vous êtes là, accroupi au sol, souffrant de la chaleur dans des soupires transpirants. Allez au paragraphe 33… En prenant soin de vous ôter un point de patience.

 

32.

La Banque de l’Industrie est à deux pas, et ce serait trop bête de ne pas retenter votre chance, sachant que Mason pourra tout expliquer. Il y a moins de monde que ce matin, et en deux minutes, vous arrivez au guichet. Le petit gros jaune est plus que jamais derrière, et Mason jette la facture sur le comptoir. Le petit bonhomme reste placide, et, après quelques explications avec l’adolescent, lui repasse finalement la facture ! « Alors ? » lui demandez-vous benoîtement. « Et bien, il a dit qu’il fallait aller directement à Jiangsu Power, la compagnie d’électricité. » vous répond Mason. « Oui, mais pourquoi avait-il accepté le règlement la fois précédente ? ». Il vous répond qu’il ne sait pas. « Et le gars, il sait où ça se trouve, Jiangsu Power ? ». Et bien non, pas précisément. C’est sur San Xiang Lu, l’artère qui borde la résidence, mais c’est une longue avenue, et il n’est pas certain de l’endroit. Toujours est-il qu’il a confirmé que ce n’était pas bien loin. Par contre, il n’est même pas certain que vous puissiez régler là-bas ! Pour Mason, ça ne fait aucun doute. Ah bon. Alors si ça ne fait aucun doute, allons-y. Gentiment, l’adolescent propose de vous accompagner. Soupirant d’aise, vous le remerciez chaleureusement, et cheminez ensemble au paragraphe 34.

 



33.

Mason vous propose alors de descendre une fois de plus à l’agence qui se trouve en bas de chez vous, et d’expliquer votre cas à la gérante. Vous, vous êtes prêt à suivre l’ado, et à payer tout ce qu’on vous dira, pour peu qu’on vous remette le courant. Vous enfilez à nouveau vos chaussures, et Mason vous arrache la facture des mains. Vous descendez les marches de la cage d’escalier, et arrivez face à l’agence. La gérante est là, ronflante sur le canapé de bois exotique, le fessier vautré sur une natte de paille. Mason hurle pour réveiller la vieille, et continue d’hurler que le courant n’a toujours pas été rétabli et que vous ne savez pas où payer la facture. Vous assistez au spectacle amusant de leur conversation en mandarin. L’adolescent gueule comme un putois, et se voit répondre par des sourires, comme si elle s’en contrefoutait. Au bout de cinq minutes, Mason ressort, et, sans plus d’informations, vous le suivez. Quand vous lui demandez ce qui s’est dis, il vous répond que la gérante ne sait pas trop. Celle-ci pense que vous vous êtes mal expliqué à la Banque de l’Industrie, mais que, dans tous les cas, il serait plus facile d’aller payer directement auprès de Jiangsu Power, la compagnie d’électricité. Ah, parce qu’on peut aller régler directement auprès de la compagnie d’électricité ? Première nouvelle. Lorsque vous demandez où ça se trouve, Mason vous assure que ce n’est pas très loin… Sans savoir précisément où. C’est sur San Xiang Lu, l’avenue qui borde la résidence. Mais l’avenue est bien longue, et vous n’avez aucune idée de ce à quoi le bâtiment ressemble.

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Si vous voulez retourner à la Banque de l’Industrie avec Mason, filez au paragraphe 32.

- Si vous souhaitez aller au bureau de Jiangsu Power, rendez-vous au paragraphe 34.

 

34.

Vous vous retrouvez à l’extérieur, et, après avoir décidé d’aller à Jiangsu Power, la compagnie d’électricité, il ne vous reste plus qu’à sélectionner le moyen de transport :

- En scooter électrique, roulez jusqu’au paragraphe 40.

- A pieds (puisque ce n’est pas bien loin), marchez jusqu’au paragraphe 37.

 

35.

Lorsque vous arrivez près du flic, il peste en mandarin, et Mason lui explique que vous ne saviez pas qu’il était interdit de transporter quelqu’un d’autre. Vous les voyez palabrer pendant cinq minutes, et, finalement, le policier se servira de son carnet de contredanses pour inscrire un numéro de téléphone qu’il tendra à l’adolescent. Dans l‘incompréhension totale, et sans tenter d’en savoir plus, vous enfourchez Rossinante, et chevauchez lentement, Mason marchant à vos côtés, attendant que l’agent soit hors de vue pour remonter à l’arrière. Vous profitez de cela pour lui demander des explications. Il en pouffe encore. Le flic a fait l’impasse sur la contravention, en échange d’une condition : contacter son fils pour lui donner des cours d’anglais ! Vous éclatez de rire. Ca vous a toujours épaté, ça : plein de gens viennent spontanément vous demander de leur donner des cours d’anglais. Chez votre premier employeur en Chine, la première semaine, cinq personnes par jour passaient dans votre bureau pour vous en faire la requête. Car les étrangers, en Chine, sont considérés comme étant tous nés anglicistes. Sur ces considérations, allez au paragraphe 41, please.

 

36.

Vous pénétrez dans l’allée dévolue aux cyclistes, en utilisant la méthode locale, c’est-à-dire sans même regarder si d’autres deux-roues arrivent, obligeant deux vélos et un scooter à piler. Un sentiment de bien-être vous irrigue : vos lunettes de soleil posées sur le nez, la ville vous appartient, et Rossinante vous permet de vous emparer de chaque endroit avec une aisance de film d’aventure. Des véhicules roulent en contre sens, des piétons marchent par trois, les uns à côté des autres, dans l’allée cycliste, et c’est à grand renfort de coups de klaxon que vous signalez votre arrivée, vous mêlant à la cacophonie zimboumesque de la grande fourmilière. Depuis votre arrivée, vous balader sur Rossinante reste un grand plaisir : en selle sur ce moyen de transport local, vous vous fondez dans l’atmosphère unique de la vie citadine chinoise, avec ses enseignes criardes en mandarin, ses badauds passant en tous sens, le tintamarre incessant, les discussions hurlées, les parfums saturées de chaleur moite et de poussière. Tout ce bonheur vous fait toutefois perdre 2 points d’électricité. Vous arrivez sur Ren Min Lu, « l’Avenue du Peuple ». La Banque de la Construction est à deux pas. Vous avancez une centaine de mètres et garez votre scooter électrique dans la masse de deux-roues alignée sur le trottoir. Une vieille femme avec un large chapeau de paille et un tablier vous tend un petit ticket, et vous somme de payer cinq mao, soit un demi-yuan, pour avoir le droit de parquer Rossinante parmi les cycles. Vous pénétrez dans l’établissement au paragraphe 16.

 

37.

Vous partez à pieds. Le soleil est maintenant haut dans le ciel. La température dépasse les trente-cinq degrés, et vous ne jouissez plus que très modérément de l’atmosphère. Mason, idoine à ses compatriotes, ne semble pas souffrir de la chaleur. Par contre, vous, vous regrettez de ne pas avoir pris Rossinante. Bah, vous êtes déjà presque à la sortie de la résidence, avez traversé le pont en dos d’âne à la forme si spécifiquement chinoise, surplombant le canal où naviguent de petites péniches ; avez dépassé les vendeurs de lychees, de pastèques et de raisin. San Xiang Lu n’est pas bien loin, et, avec un peu de chance, Jiangsu Power non plus. Vous commencez toutefois à suer à grosses gouttes ; mais, plein d’espérance, vous continuez jusqu’au paragraphe 41.

 

38.

Après quelques pas, vous arrivez à l’arrêt de bus. Les arrêts de bus à Suzhou sont exceptionnels, car ils ont été reconstruits dans le style architectural des jardins traditionnels, avec leurs murs blancs, leurs boiseries, et leurs toits en pisée. Vous trouvez l’initiative excellente, et, vous qui êtes originaires de la Vallée de la Loire, vous demandez quelle tête auraient les arrêts de bus de votre ville natale si ils avaient la forme du Château de Chambord. Les bus s’alignent les uns derrière les autres, et seul le premier longe l’arrêt. Les autres attendent les usagers derrière, mais ne prendront pas la peine de faire une halte face à l’arrêt. Et si vous ne faites pas attention, vous risquez de voir votre bus vous passer sous le nez !

 

Le bus numéro 38 arrive. Vous grimpez dedans, glissez le yuan que la course coûte dans la boite métallique boulonnée près du chauffeur, et restez debout dans l’encombrement habituel du transport en commun. Vingt minutes plus tard, vous arrivez sur l’Avenue du Peuple, et descendez par la double porte arrière. Comme d’habitude, le chauffeur redémarre avant que vous ne soyez descendu. Et comme d’habitude aussi, vous sautez en marche. La Banque de la Construction est là, à deux pas. Une centaine de mètres plus loin, vous pénétrez dans l’établissement, au paragraphe 16.

 



39.

L’occasion est trop belle. Vous tendez bien droit votre index en direction du policier, et tournez la poignée d’accélération aussi fort que vous pouvez, mettant rapidement le flic désabusé hors de portée. Mason n’a rien compris lorsque vous avez hurlé un libérateur : « mort aux vaches ! », mais explose toutefois de rire en jouissant de la cocasserie de la situation. Cet épisode passé, vous observez autour de vous, cherchant désespérément le bureau de Jiangsu Power. Vous ne devez pas être bien loin. Peut-être au paragraphe 41.

 

40.

Il commence à faire sacrément chaud, et avancer à pieds sous la boule de feu juchée au milieu du ciel est de la folie pure. Vous rentrez chez vous, foncez au garage, et récupérez Rossinante, votre fidèle destrier électrique. Vous arrivez à l’extérieur. Mason grimpe à l’arrière de la large selle. Vous tournez la poignée d’accélération, et, dans le silence habituel qui caractérise le scooter électrique, Rossinante avance, dépassant les petits commerces, survolant le pont en dos d’âne à la forme si spécifiquement chinoise, pour finalement s’engouffrer dans le flux de cycles de San Xiang Lu. Vous êtes heureux. Il n’y en a plus pour longtemps. Jiangsu Power n’est pas bien loin, et vous n’allez pas avoir à régler le problème tout seul. Dans une demi-heure maximum, toute cette histoire ne sera qu’un souvenir.

 

Vous entendez alors retentir un coup de sifflet : il s’agit d’un représentant de la maréchaussée. Et aïe donc. Ici, vous le savez pertinemment, il est expressément interdit de porter un autre adulte à l’arrière des petits cycles, et à quinze ans, Mason ne peut plus être considéré comme un enfant. D’après ce que vous avez entendu, le coût de l’infraction s’élève à cinquante yuans, et payer une somme pareille pour si peu ne vous enchante pas. Les locaux sont moins cons que vous, car ils connaissent le truc. Les flics ne se trouvent qu’aux carrefours. Dès lors que les cyclistes transportent un individu, ils s’arrêtent vingt mètres avant les carrefours, font descendre la personne, qui traverse à pieds, et la reprennent de l’autre côté. Vous, vous n’y pensez pas, et, par ailleurs, les flics laissent en général passer les occidentaux.

 

Que faites-vous ?

- En étranger respectueux de son pays d’accueil, vous rejoignez le policier au paragraphe 35.

- Vous fuyez au paragraphe 39, gageant que la vélocité de Rossinante est sans commune mesure avec celle de la paire de chaussures du représentant de l’ordre.

 

41.

Cela fait bientôt une demi-heure que vous tournez, empruntant San Xiang Lu dans tous les sens, évitant les cyclistes, les piétons et les voitures. C’en est trop, et Mason commence lui aussi à fatiguer. La meilleure solution, vous semble-t-il, c’est encore de demander. Mason soupire, car, comme c’est lui le chinois, c’est lui qui va s’y coller. Dans la rue, proche de vous, vous avez le choix, et vous sélectionnez quelques personnes à qui vous pourriez demander de l’aide. Faites votre choix au paragraphe 50.

 

42.

Vous adorez traverser votre quartier. De chaque côté de la rue se trouvent des petits commerces humbles, vendant des fruits et légumes, des galettes de riz et d’œuf à l’oignon, ou des brioches cuites à la vapeur. Il y a aussi des réparateurs de vélos et de motos. Celui que vous avez surnommé « le concessionnaire Harley-Davidson de Ling Tang Xin Cun », à savoir le piteux propriétaire d’un triste garage au toit de tôle ondulée, vous salue d’un geste franc en hurlant « laowai ni hao ! », soit « l’étranger, bonjour ! ». Et puis, il y a les frondaisons rafraîchissantes qui assombrissent la chaussée, donnant au quartier un parfum d’Italie, avec son linge pendant aux fenêtres, cette femme assise sur un tabouret bas, donnant le sein à son bébé, cette autre accroupie à même le sol, lavant ses habits dans une large bassine, alors que son enfant roupille sur une natte à ses côtés. Et puis il y a le parfum des fruits réchauffés par le soleil, celui des épices servant à la préparation des mets simples et bons qui sont vendus dans la rue pour des montants dérisoires, et toutes ces odeurs sont mixées par le passage incessant des deux-roues et des piétons avançant en tous sens.

 

Vous arrivez sur Gan Jiang Lu. Vous entendez un sifflement multiple assourdissant, comme si on avait superposé quantité de sonorités exceptionnellement aigues. Cette cacophonie est si vive qu’elle en perce les tympans. Vous avez repéré d’où cela vient : sur le trottoir, face à la piste cyclable, il y a un type en guenilles, posé contre son vélo. Sur son porte bagage sont attachées, en gigantesque boule, des petites cages en rotin, grosses comme le poing. A l’intérieur de chacune de ces cages est emprisonné un grillon. Ils sont à la vente. Il doit y en plusieurs centaines sur le vélo, et leur chant collégial vous oblige à vous boucher une oreille lorsque vous passez à proximité. Le son hurleur, et la masse de grillons enfermés dans ces étonnantes petites cages continue de vous surprendre. Et puis, vous n’avez jamais compris qui pouvait bien acheter cela, et pour quelle raison. Mais un jour, vous en aviez ramené un à Cai Li. Voyant la pauvre vermine enfermée dans sa prison de rotin, elle vous avait demandé, sur un ton supplié, de la libérer. Vous étiez sortis alors, la boite à la main, et, méticuleusement, pour éviter de blesser l’insecte, vous aviez découpé la cage avec des ciseaux. Le grillon avait tout de même réussi à vous mordre ! Vous chassez ce souvenir dans un sourire à l’encontre du vendeur, qui ne manque pas de vous proposer l’acquisition d’une bestiole.

 

- Si vous êtes en scooter électrique, allez au paragraphe 36.

- Si vous vous apprêtez à prendre le bus, allez au paragraphe 38.


43.

Le vendeur de pastèque, un jeune d’à peine vingt-cinq ans au visage creusé par la dureté de sa condition, a retroussé le bas de son pantalon jusqu’aux genoux, pour éviter de trop souffrir de la chaleur. Pour la même raison, il a relevé son vieux polo orange jusqu’au dessus du nombril. Cette élégance bikinienne et ploucoïde est très répandue chez les messieurs chinois en période de canicule. La coupe en bataille comme tombé du nid, il s’est accroupi dans cette position typiquement chinoise qui donne l’impression que les locaux sont posés au-dessus de toilettes turques. Vous trouvez cette géométrie foncièrement incommodante, tant elle tire sur les mollets, et voir les chinois rester assis ainsi des heures ne cesse de susciter votre incompréhension quant à leur anatomie. Eux vous répondent que c’est très confortable. Il sourie en vous voyant arriver, et vous propose une des énormes pastèques se trouvant dans sa vieille charrette en bois. Mason lui fait comprendre qu’il ne souhaite pas de pastèque, mais un renseignement. Le vendeur l’écoute avec concentration, pour finalement se gratter le menton, et lui indiquer une direction, joignant à cela quantités d’explications. Mason revient vers vous tout heureux, et vous confirme que c’est à juste en dessous, au paragraphe 44.

 

44.

Grâce aux explications du vendeur de pastèque, vous arrivez face au bureau de Jiangsu Power, pour réaliser que vous avez du vous y prendre comme un âne. En effet, d’une part, celui-ci est juste à côté, et, d’autre part, le bâtiment est d’une dimension telle qu’il est difficile de le rater. Cerise sur le gâteau, le nom de la société est rédigé en anglais, sur une enseigne titanesque. Mason demande au garde à l’entrée, et celui-ci lui indique un bureau ouvert au public, sur le côté. Vous vous y rendez, jouissant de l’air conditionné glacé qui vous traverse l’échine dès que vous poussez la porte. Voyant la foule généreuse qui poireaute aux guichets, vous soupirez : une fois de plus, il va falloir vous armer de la plus sereine des patiences. Allez attendre au paragraphe 52.

 

45.

A ses traits rustiques et ses haillons, et voyant les roses que le petit bout de chou propose à la vente, vous réalisez à quel point il y a un problème de partage des richesses. Bien évidemment, lui demander votre chemin ne rime à rien. Le petit s’accroche à votre pantalon sans vouloir le lâcher : la seule solution est de lui acheter une rose. Vous demandez à Mason d’en choisir une, et donnez cinq yuans à l’enfant. Réduisez d’autant le montant de vos liquidités. Cela ne règle pas votre problème. Retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 

46.

Elle paraît un peu surprise, mais accepte. Mason feint de toussoter pour vous remémorer sa présence, et le fait que vous avez toujours une facture d’électricité en souffrance. Vous abandonnez la demoiselle et vous retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.


47.

C’est une attitude qui vous a toujours étonné, et, qui, à votre arrivée, avait suscité stupeur et doute : en Chine, bon nombre de petits vieux marchent paisiblement à reculons. Pourquoi font-ils donc cela ? Vous aviez posé la question à Cai Li, et celle-ci vous avait répondu que c’est une gymnastique pratiquée par les personnes âgées pour garder la forme. Vous aviez accepté l’explication, et, après quelques mois, vous y êtes habitués, tout en continuant de trouver la démarche un brin surréaliste. Mason s’adresse au vieil homme serein et concentré. Celui-ci lui répond en suzhouhua, le dialecte local. Mason lui demande s’il parle le mandarin. Peine perdue ! L’ado revient vers vous en pouffant de rire. Certaines personnes âgées en sont encore restées à leur dialecte… L’enseignement obligatoire du mandarin remontant tout juste à Deng Xiao Ping. Souriant comme si vous veniez de croiser un breton ne parlant pas français, vous vous redirigez vers le paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 


48.

Comprenant la situation, le guichetier préfèrera exploser de rire, ce qui, en Chine, est une façon de masquer sa gêne. Mais cette attitude a tendance à vous faire sortir de vos gonds : voir quelqu’un se marrer quand vous l’engueulez vous donne l’impression qu’il se fout ouvertement de votre gueule. Souhaitant tant détendre l’atmosphère que régler votre problème, le préposé demande la carte de règlement à Mason.

 

Aviez-vous retrouvé votre carte d’électricité dans votre appartement ?

- Si oui, tendez-la au guichetier au paragraphe 55.

- Si non, faites-lui comprendre que non, au paragraphe 53.

 

49.

Vous indiquez à Mason d’aller demander votre chemin à la poupée de porcelaine qui avance au rythme dodelinant de sa queue de cheval. Il commence alors à s’adresser à la jolie jaune fille, et instantanément, la barbie ocre se désintéresse de l’adolescent, pour s’adresser directement à vous, en anglais. En même temps qu’elle vous répond qu’elle ne sait pas où le bureau de Jiangsu Power se trouve, elle vous demande de quel pays vous venez. Dès lors que vous lui dites que vous êtes français, elle pouffe dans le revers de sa main, les pieds en dedans, en vous répondant que la France est un pays très romantique. Vous ne manquez pas de confirmer fermement.

 

Souhaitez-vous lui demander son numéro de téléphone ?

- Si oui, allez au paragraphe 46.

- Si non, retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 

50.

A qui allez-vous demander à Mason de s’adresser ?

- Au chauffeur de taxi qui vient de s’arrêter illégalement dans l’allée des vélos ? Allez au paragraphe 51.

- Au vendeur de pastèques ? Allez au paragraphe 43.

- A cette jolie chinoise ? Allez au paragraphe 49.

- A ce petit vieux qui marche étonnement à reculons sur le trottoir ? Allez au paragraphe 47.

- A ce gamin qui n’a même pas cinq ans, qui est revêtu de guenilles, et qui vend des roses ? Allez au paragraphe 45.

 

51.

Mason frappe au carreau du taxi bleu. Le chauffeur venait de reculer son siège pour pouvoir se reposer, sans se soucier du fait que son véhicule se trouve garé en plein milieu de la piste cyclable, et constitue donc une effroyable gêne pour la circulation. Il ne comprend pas trop, et baisse sa vitre. Vous entendez les deux autochtones s’entretenir, et Mason revient vers vous, modérément satisfait. Vous lui demandez alors si le taxi a pu lui indiquer le chemin. Il vous répond qu’il sait où c’est, mais qu’il ne le dira pas. Par contre, contre dix yuans, il est prêt à vous y emmener ! Refusant définitivement ce genre de pratique qui n’a pour but que de plumer l’occidental, vous retournez au paragraphe 50 pour demander à quelqu’un d’autre.

 






52.

Malgré le mouvement constant des fourmis qui ont envahi le bureau de Jiangsu Power, et, en ayant plus ou moins réussi à isoler les curieux qui ne sont rentrés là que pour jouir de la fraîcheur de ceux qui sont de véritables clients, il doit y avoir pas loin d’une trentaine d’assujettis qui attendent qu’on daigne les servir. De l’autre côté de l’hygiaphone, fébrilement protégé derrière une vitre épaisse, seuls deux guichets sont ouverts, alors qu’un troisième employé, assis, la tête jetée en arrière contre le dossier, sommeille la bouche ouverte. Vous et Mason vous regardez. Vous n’avez pas encore sélectionné quel que guichet que ce soit, que vous êtes déjà excédé par l’attente qui se profile.

 

- Souhaitez-vous attendre au guichet de droite ? Allez au paragraphe 54.

- Souhaitez-vous attendre au guichet de gauche ? Allez au paragraphe 56.






 

53.

Le guichetier se gratte la tête, détaillant votre facture avec une moue simiesque. Il fait défiler plusieurs fenêtres sur son moniteur, tapant des commandes sur le clavier, et vous imprime finalement… Une carte de règlement d’électricité toute neuve, ne manquant pas de donner les explications nécessaires à Mason, qui l’écoutera religieusement, hochant de la tête en conservant la bouche ouverte. Vous tendez vos quatre cent yuans sous l’hygiaphone, attendez la monnaie et les deux inutiles duplicatas au carbone mitraillés de coups de tampon qui accusent réception du paiement, pour remercier le jeune homme, et sortir prendre l’air au paragraphe 58.

 

54.

Vous attendez depuis dix minutes. Les habitudes des locaux ont la vie dure, plusieurs personnes longeant la file d’attente pour atteindre le guichet avant vous. Comme à l’accoutumée, personne ne dit rien. Sans hésitation, vous tirez Mason par le bras, observez les resquilleurs avec une moue mordante, montrant la pâleur de votre visage et la clarté de vos yeux, espérant fébrilement que cela suffira à désarçonner les récalcitrants. Vous faites forte impression, et êtes surpris de voir les gens se pousser de leur petit morceau de comptoir, vous laissant la place. Jubilant de cette médiocre victoire, vous demandez à Mason de raconter votre histoire au guichetier concentré. L’ado hurle tout ce qu’il peut, pour finalement se prendre la tête à deux mains en soupirant. Tout fatigué et déçu, il vous annonce que pour les règlements de facture, c’est l’autre guichet.

 

- Si vous n’êtes pas allé à l’autre guichet, allez faire la queue au paragraphe 56.

Si vous êtes déjà passé par l’autre guichet, lancez votre pièce.

- Pile, allez au paragraphe 57.

- Face, allez au paragraphe 59.

 

55.

En moins d’une minute, chrono en main, le guichetier imprime un reçu, accepte les quatre cent yuans que vous lui tendez, vous rend la monnaie, et vous fournit deux duplicata au carbone mitraillés de coups de tampon. Vous tournez les talons, et sortez victorieux, la tête haute, et le torse bombé. Mason continue de baragouiner avec le fonctionnaire, et vous prenez le parti de l’attendre à l’extérieur, une cigarette au bec, au paragraphe 58.

 

56.

Va pour le guichet de gauche. De toutes façons, il n’a pas l’air pire que le guichet de droite. Derrière vous, un quarantain aux dents passablement en avant, la coupe en bataille, ne cesse d’hurler dans son téléphone portable, à tel point que vous finissez par vous demander s’il ne prend pas votre oreille pour l’émetteur. Vous espérez qu’il n’a pas d’hépatite, tant votre nuque se rafraîchit allègrement de ses postillons. Vous vous retournez pour lui faire comprendre que, malgré la chaleur, l’arrosage a assez duré. Il vous sourit sans autre réaction que de beugler encore plus fort dans le combiné. Il n’a pas réalisé.

 

Devant vous, une femme âgée tient sa petite fille par la main. L’enfant doit avoir cinq ans, porte deux tresses noires, et un petit vêtement léger de soie. Elle vous regarde avec de grands yeux interrogatifs. La grand-mère psalmodie quelque chose vous concernant au rejeton de sa progéniture, et se retourne vers vous, son appareil photo à la main, pour s’adresser à Mason. En bonne interface linguistique, Mason vous explique que la grand-mère aimerait prendre une photo de vous avec l’enfant dans les bras. Les étrangers sont des V.I.P. partout, mais parfois, vous avez le sentiment d’être un animal de zoo. La gamine est craquante, et la démarche vous amuse. Vous acceptez, en prenant bien garde qu’on ne vous vole pas votre place. Mason est hilare. Le résultat, c’est que la grand-mère, comme de nombreux chinois qui placent la qualité de l’accueil offert aux étrangers en priorité, vous laisse passer devant. Vous êtes un peu gêné, mais Mason vous pousse de deux pas en avant.

 

Vous arrivez au guichet où vous attend un jeune fonctionnaire à l’allure osseuse de freluquet zélé. Lorsque Mason explique la raison de votre venue, il répond qu’il est désolé, mais que c’est à l’autre guichet que les factures d’électricité se payent.

 

- Si vous n’êtes pas allé à l’autre guichet, allez faire la queue au paragraphe 54.

Si vous êtes déjà passé par l’autre guichet, lancez votre pièce.

- Pile, allez au paragraphe 57.

- Face, allez au paragraphe 59.

 

57.

Votre face occidentale passe du blanc au rouge plus rapidement qu’un lapin lancé contre un mur. Vous gueulez en anglais, disant au préposé que vous venez de l’autre guichet, et que là, on vous a dit qu’il fallait payer à ce guichet. Vous videz votre sac : cela fait des heures que vous tentez vainement de régler votre note d’électricité, et que vous en avez plus que marre de faire face à des responsables qui ne veulent pas accepter le règlement que vous être prêt à effectuer avec la meilleure volonté du monde. Vous concluez en indiquant que si personne ne veut de votre argent, et bien, cela ne vous gêne que modérément, mais au moins, qu’on vous rétablisse le courant ! Dans votre monologue cataclysmique, vous perdez un point de patience. C’est le silence. Après un instant de stupeur, Mason sort de sa torpeur pour tenter de prendre un ton tout aussi agressif, et incendie en mandarin le pauvre guichetier qui reste tout étonné, et n’a pas encore réagi. Finissez votre gueulante au paragraphe 48.


 


58.

Vous êtes sur le trottoir, devant l’immense bâtiment de Jiangsu Power, respirant comme vous le pouvez l’air chaud saturé d’humidité. Vous profitez de ce répit pour vous allumer une cigarette, en attendant Mason, qui ne tarde pas à vous rejoindre, vous livrant des explications complémentaires. L’électricité sera rétablie dans moins de vingt quatre heures. Vous devrez dorénavant payer tous les débuts de mois, soit au bureau de Jiangsu Power, soit à la Banque de l’Industrie, ou encore à la Banque de la Construction. Quand vous lui direz que ces deux derniers établissements ont, aujourd’hui même, et consécutivement, refusé votre règlement, il vous répondra qu’il ne sait pas. Le problème est réglé, et c’est une raison bien suffisante pour ne pas chercher à comprendre. Maintenant, vous pouvez sereinement regagner votre appartement de Ling Tang Xin Cun.

 

Comment êtes-vous venu jusqu’ici ?

- En scooter électrique, allez au paragraphe 60.

- A pieds, marchez jusqu’au paragraphe 61.

 

59.

Vous ravalez votre colère, et désespéré, dites à Mason d’expliquer au tocard derrière le comptoir que vous venez déjà de l’autre guichet, et qu’on vous a signifié qu’il fallait vous rendre à celui-ci pour effectuer, enfin, votre règlement. L’ado braille auprès du préposé, qui sourie de se faire houspiller avec tant de virulence par un si jeune homme. Mason finira sa gueulante au paragraphe 48.

 

60.

Faites votre compte de points d’électricité.

- Si votre total ne dépasse pas 0, allez au paragraphe 62.

- Si votre total est au moins égal à un, allez au paragraphe 63.

 

61.

On vous avait dis que le bureau de Jiangsu Power était tout près, et vous vous rendez compte que la distance, dans l’esprit des chinois, est plus que relative. Vous entamez trois quarts d’heure de marche pour regagner votre appartement. Rendez-vous au paragraphe 64.

 

62.

Vous retirez l’antivol, le glissez dans la boite à gants, insérez la petite clé de contact, vous asseyez sur l’impressionnant véhicule, et invitez Maison à faire de même. Il s’abandonne à la mollesse de la selle imitation cuir dans un petit bond, posé en amazone. Dès lors que vous démarrez, votre fidèle destrier avance par brèves saccades. Vous vérifiez le niveau de charge de la batterie. Pas de bol : au même titre que votre appartement, Rossinante n’a plus de jus. Et là, il n’y a pas de facture à régler. N’ayant pas d’autre solution, vous pédalez pendant une demie heure… Et arrivez, coulant de sueur, et harassé, au paragraphe 64.

 

63.

Après avoir enlevé l’antivol, Rossinante repart dans un ronronnement électrique. Mason saute à l’arrière de la selle, et, après dix minutes, vous arrivez au pied de votre immeuble. C’est là que la batterie de votre fidèle destrier rend l’âme. Il va falloir que vous la remontiez dans votre appartement (alors que son poids pourrait rentrer confortablement en compétition avec celui d’une enclume), et que vous la rebranchiez pendant six à huit heures… Dès lors que vous aurez à nouveau le jus chez vous. La portant fébrilement dans des gémissements de porteur d’eau, vous gravissez les marches de la cage d’escalier pour atteindre le paragraphe 64.

 

64.

Alors que vous tournez la clé dans la serrure de la porte d’entrée en suffocant, Mason tient le crachoir dans un monologue cinéphilique où il vante les DVD que vous lui prêtez à l’accoutumée. Et enfin, après vous avoir filé ce sérieux coup de main, il va pouvoir atteindre l’objectif de son passage : vous emprunter de nouvelles galettes. Comme d’habitude, il vous faudra batailler pour qu’il vous les rende, mais vous lui devez bien ça.

 

Exténué, ne percevant que des bribes du discours de l’ado, vous agissez comme une machine, attendant le moment salvateur où vous pourrez vous reposer : vous enlevez vos chaussures, déposez vos affaires sur la table, et vous affalez sur votre lit dans un râle libéré. Ainsi vautré, vous indiquez à Mason de choisir les DVD qu’il veut. L’adolescent se précipite sur votre collection qui, au tarif des films pirates en Chine, recense des milliers de titres. Sa sélection terminée, vous vous remerciez réciproquement, et Mason se rapproche de la porte d’entrée.

 

Ca y est. Vous êtes chez vous. Nous sommes en milieu d’après-midi. Il vous reste une journée et demie. Le courant sera rétabli dans les vingt-quatre heures, si tout se passe bien. Vous réalisez que vous n’avez toujours pas fais votre toilette, que vous n’avez cessé de courir d’un établissement à un autre depuis tôt le matin… Et qu’une bonne douche, même à l’eau froide, est indispensable. Vous hissant jusqu’à la salle de bain, vous tournez les robinets frénétiquement, d’abord de la baignoire, puis du lavabo : le néant. Mason pouffe de rire en vous tendant une facture qu’il a trouvée sur le paillasson : vous n’avez pas réglé à temps, et on vient de vous couper l’eau !



NdA :

 

Toutes les anecdotes relatées dans cet article sont authentiques. Je n’ai fais que les cumuler le temps du jeu. Par contre, il est important de noter que j’avais rédigé cet article en 2004, à l’époque où je publiais des chroniques au sein de feu l’excellent site Ailleurs Magazine. Je l’ai modifié conséquemment pour y faire apparaître des éléments de mon quotidien inexistants à l’époque, dont Cai Li essentiellement, que je n’ai rencontré qu’un an plus tard. Et comme les choses vont très vite en Chine, je ne serais pas surpris, sans en avoir la certitude, que le système de règlement des factures se soit simplifié en quatre ans. Egoïstement, je ne suis plus confronté au problème, l’abandonnant à Cai Li, qui paye dorénavant les charges à partir du distributeur automatique de sa banque… En deux temps trois mouvements !

Par Christophe Pavillon - Publié dans : Exotisme au quotidien.
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Samedi 3 janvier 2009 6 03 /01 /Jan /2009 23:00

Dimanche 9 novembre 2008 :

 

Tout comme la veille, nous fainéantons, et quittons notre chambre d’autant plus tard qu’il n’y a plus d’eau chaude, et qu’il nous faut attendre le passage du plombier pour pouvoir prendre une douche. Le plus fort, c’est que celui-ci est passé pour donner un coup de clé de douze, et qu’il nous a jeté « je n’ai pas fini, je reviens tout de suite ». Une demie heure plus tard, lassé d’attendre son retour, nous appelons la réception, qui nous confirme qu’il ne viendra plus, que le problème a été résolu, et qu’il n’y a plus qu’à attendre que l’eau chauffe. Rebelote, à la réception, nous informons l’employée somnolente que malgré notre information d’hier matin à ce sujet, nous avons à nouveau retrouvé la porte de notre chambre entrebâillée. Elle froncera les sourcils, non pas désolée de la répétitivité du problème, mais agacée par ce couple franco-chinois qui vient se plaindre derechef. Remédier à notre énervement et s’excuser, comprenez-vous, elle n’avait pas que ça à faire.

 

Nous traînons sans nous presser dans les ruelles environnant l’hôtel pour sélectionner un endroit pour petit-déjeuner. Nombreux sont les établissements où l’on peut se restaurer, mais la teneur des plats stimule peu la faim. Nous nous abandonnerons au hasard d’une enseigne. Cai Li y commande une sorte de hamburger au cholestérol indubitable, et qui emprisonnait une tranche de porc grasse entre deux tranches de pain. Je me limite à un café, et nous reprenons la route, hélant un taxi sur le talus.


 


Une fois de plus, le chauffeur comprend très bien le mandarin. Nous lui indiquons de nous déposer à la plage de Cheoc Van, à la pointe la plus australe de Coloane, elle-même île la plus au sud du territoire de Macao. Il nous précise que l’endroit est très éloigné, car il faut vingt minutes pour s’y rendre. J’accompagne Cai Li quand elle pouffe : en vingt minutes de taxi, nous ne traversons pas la moitié de Suzhou.

 


La voiture longe les berges qui donnent sur Zhuhai, dépasse la Sky Tower en bout de baie, et emprunte l’un des ponts qui rejoint Taipa, la première île. Ce pont est véritablement une frontière entre deux mondes : Taipa est bien moins densément urbanisé que Macao, et l’environnement l’affilie plus à une île méridionale vierge qu’à une ville. A l’image de la Chine que j’ai connue il y a une quinzaine d’années, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’une campagne du tiers-monde en cours de modernisation.

 


Nous traversons Taipa, et passons devant un lot d’immeubles massifs, au bord duquel, à taille réelle semble-t-il, trône des reproductions du palais des doges, de la place St Marc, et du pont de Rialto. Cet endroit aux aspirations tant vénitiennes que titanesques, c’est le Venetian, un hôtel et un casino au sud de l’île de Taipa, dont les proportions rappellent Las Vegas. Et autour, l’urbanisme reste naissant, pour ne pas dire presque inexistant.

 







Nous descendons le long de Coloane, la deuxième île, et après avoir parcouru quelques kilomètres à travers des routes vallonnées, notre chauffeur nous dépose sur le parking de Cheoc Van, petite crique au sable blanc qui se jette dans le sud de la mer de Chine. La plage est agréable, et, étonnement pour un dimanche matin, alors qu’il fait presque une trentaine de degrés, vide de baigneurs. Seul un couple occidental fait trempette à l’ombre des palmiers. Le sable y est grossier, un hôtel balnéaire pourlèche les berges, et une monumentale piscine surplombe les vagues. Nous y rôtirons une petite heure avant de repartir, pour tenter, si la distance le permet à pied, de rejoindre Hac Sa, la deuxième plage de Coloane.




 



Au début, nous avons un peu pris peur. Dans ce paradis luxuriant et oublié, la densité de taxis est peu importante. Et si Hac Sa s’avérait inaccessible pour des marcheurs, nous devrions nous accommoder du bus, en espérant que, dans cet endroit reculé, il y en ait plusieurs par jour. En fait, la balade a été plus que plaisante : nous avancions sur ces routes montantes, descendantes, zigzagantes, non sans rappeler celles qui escargotent autour des villages provençaux de l’arrière pays cannois.



La similitude avec les villages de Provence m’a choqué. Même l’architecture des maisons à flanc de collines, parmi les forêts de palmiers ou de conifères se jetant dans la mer, recensait beaucoup de caractéristiques que l’on retrouve dans les habitations du sud de la France : murs de crépis roses ou beige, toits de tuiles orangées, arcades en terrasse des habitations, le tout blotti dans la verdoyante humidité des cocotiers et des pins. Je ferais la réflexion à Cai Li, qui rêve de découvrir la Provence. Malgré la chaleur et les côtes à grimper, un sentiment de quiétude et de bien-être m’envahira. Nous sommes à un peu plus d’un quart d’heure de route de l’ébullition exigüe du centre-ville de Macao, et nous retrouvons pourtant en pleine campagne méridionale, en bordure d’une mer azur à l’horizon. Le paradoxe de la promiscuité des deux univers est incompréhensible.

 


Je dois bien l’avouer : Macao et son centre nous ont modérément séduits. C’est la version naine d’un Hong Kong dont on aurait omis tous les attraits. Par contre, pour ce qui est de Taipa et Coloane… Ca a été le coup de foudre immédiat. C’est le genre d’endroit, avec sa quiétude, sa luxuriance et sa vue sur la mer, qui donne envie d’y emménager sur l’instant.

 


Les guides touristiques font la part belle à Macao, à ses ruines, et à ses jeux d’argent. Et si nous nous en étions tenus à leurs recommandations, nous serions repartis déçus. Dieu merci, nous avons opté, à l’occasion de cette seconde journée sur le territoire, pour une visite des îles mitoyennes… Et nous ne l’avons pas regretté. Si vous partez à Macao, allez jeter un œil au centre et à ses monuments. Mais plus que tout, allez vous perdre sur les sentiers qui, à flancs verdoyants de collines, longent le sud de la mer de Chine. C’est surtout cela qui vaut le déplacement !


 

Après dix minutes de balade montante, à croiser des villas aux quelles il ne manquait plus qu’un apéritif anisé en terrasse pour avérer l’appartenance méridionale, nous arrivons face à une résidence balnéaire gardée âprement par des officiers en uniforme de maréchaux, elle-même face au large. Même si les appartements, dans leur configuration parallélépipédique, renvoyait aux pires des clapiers, leurs verrières frontales avec vue sur la mer en faisaient les parfaits logements balnéaires. Et le luxe apparent, même si sans l’emphase kitsch à laquelle la richesse chinoise est habituée, révélait que leurs propriétaires ne devaient pas être des va-nu-pieds. Nous nous arrêterons là quelques minutes, tant pour reprendre notre souffle dans les embruns, que pour prendre quelques photos. Accoudé à une balustrade plongeant dans les flots, je sens alors une forte odeur de poisson. En cherchant d’où le parfum pouvait émaner, je tombe alors, aligné sur la rambarde, sur un chapelet de sardines ficelées, qu’un pêcheur quidam, ou peut-être un des gardes à l’entrée, avait abandonné à sécher au soleil.


 

Nous reprenons notre marche, avec d’un côté une colline, et des villas de l’autre. Après quelques minutes, nous tombons sur un sentier sablonneux qui traverse la forêt de pins et de palmiers, au bord de l’eau. A deviser la carte, Coloane regorge de chemins similaires, aménagés spécifiquement pour les promenades en pleine luxuriance insulaire. Nous ne sommes pas pressés, et empruntons celui-ci pour deux kilomètres, jouissant de l’atmosphère, proche de celle que l’on ressentirait lors d’une balade dans les pinèdes de l’Esterel.

 

De retour sur la route, nous arrivons rapidement à la plage de Hac Sa. Là aussi, nous sommes stupéfaits des distances insignifiantes : depuis Cheoc Vac, il nous aura fallu moins de quarante minutes pour atteindre notre objectif, malgré les routes tortueuses, et le temps passé à flâner généreusement sur le trajet. A ce rythme-là, en trois heures de marche, on doit pouvoir remonter de la pointe sud de Coloane jusqu’à la pointe nord de Taipa, l’île adjacente à Macao : c’est un mouchoir de poche.

 

Hac Sa est très différent de Cheoc Vac. La plage est bordée de villas et d’appartements, et nombreux sont les occidentaux que nous avons croisé qui vivent dans ce cadre balnéaire, et confortable. Le sable anthracite s’étend très largement au bord de la côte, alors que Cheoc Vac se limite à une toute petite crique. Des restaurants, depuis des baraques en bois jusqu’à de véritables bars, s’alignent, offrant un choix important de havre de relaxation et de restauration.

 

Nous nous posons dans un restaurant faisant penser à un pub, où quelques couples de seniors anglo-saxons vident des verres de vin en partageant leur expérience de l’expatriation. Le patron doit être philippin. Nous prenons le temps de manger tranquillement, et l’appétit de Cai Li me surprendra : un plat de poulet ne suffira pas, et elle devra y ajouter un autre, de poissons. Le prix est raisonnable, et les mets délicieux. Il nous reste toute l’après-midi, et Cai Li, entre deux bouchées, propose que nous allions ensuite visiter le village de Taipa, sur l’île du même nom, plus au nord, et qui se trouve sur le chemin du retour à Macao. Les yeux rivés sur le Lonely Planet, deux courtes phrases en font mention. Toutefois, nous avons une demi-journée devant nous, et si je m’étais fié au seul guide, je ne me serais pas aventuré sur les îles qui, pourtant, valent bien plus le déplacement que Macao.

 

Va donc pour le village de Taipa. Nous prenons un taxi à la sortie du restaurant. Sur le trajet, nous passons à nouveau devant le gigantesque casino Venetian. J’y remarque que le réalisme des décors a été poussé jusqu’à construire des canaux, et que des gondoles y circulent ! Notre chauffeur freine un peu, je prends quelques rapides photos, et nous repartons.

 





Nous descendons de la Toyota à l’entrée du village de Taipa. La foule parait inhabituelle dans les rues, et des baraques temporaires ont été construites. Il y a là un festival international où sont représentés tous les pays où le portugais est la langue officielle. Et il était assez amusant de croiser des chinois habillés en costume traditionnel portugais, brésilien ou de contrées africaines. Des jeux étaient organisés, suscitant l’hilarité des passants, et le plaisir des enfants. Le plus étonnant reste le melting-pot important : des gens de tous les continents, fédérés par la langue, se retrouvaient et faisaient connaissance. Nous ferons un tour rapide, visiterons des galeries hébergées dans des maisons traditionnelles, puis rentrerons au cœur du village de Taipa, avec un certain sentiment de bien-être.

 






Peu de voitures circulent, nombreuses sont les artères piétonnes et pavées, et à chaque nouveau regard, une bâtisse d’inspiration portugaise, ou la décoration méridionale d’une petite place, s’offre à nous. Le tourisme parait important, car dans la principale rue du centre-bourg, des magasins à l’enfilade proposent des pâtisseries ou des bibelots locaux. Le village étant assez petit, nous aurons le temps d’y flâner tranquillement, profitant de la quiétude de l’endroit, de son manque de trafic, et de la beauté de l’agglomération de maisons basses.

 


Je ne suis allé qu’une seule fois au Portugal, pour quelques jours seulement, et cela doit remonter à huit ou neuf ans. Je me souviens de l’accueil chaleureux des locaux, et de la vie qui irriguait les rues. C’était à Porto, et l’architecture ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Ou bien, c’est tout simplement que j’ai oublié, pour ne me rappeler que de la gentillesse désarmante des portugais. En conséquence, le village de Taipa, malgré son aspect qui renvoie au sud de l’Europe, ne m’a pas rappelé le Portugal. Idoine à la luxuriance de Coloane, j’y ai retrouvé quelque chose de la Provence, ou bien des éléments que j’ai pu voir dans des villages italiens encastrés dans la montagne. Des bâtiments sur deux à trois étages maximum, des fenêtres au chambranle arrondi, des façades décrépites où subsistent des couleurs pastel et énergiques, et des ruelles pavées parsemées de lampadaires dont la forme n’a pas variée depuis que ceux-ci étaient encore alimentés au gaz. Chaque pas propose, pour le photographe amateur que je suis, un nouveau cliché potentiellement intéressant, fleuri, fait de décoration du sud, ou d’architecture traditionnelle.

 







Le village de Taipa est resté préservé, loin de l’urbanisme tractopellien pourtant systématiquement de mise en Chine Populaire. Et grand bien lui fait ! Qu’il reste ainsi, à l’abri des tours de verre et loin du brouhaha citadin, en havre de paix éternel et incompréhensible quand on vient du continent, où le béton surgit, démesuré et épidémique, en symbole de confort et de civilisation.

 




Au risque de me répéter, si vous souhaitez passer un peu de temps à Macao, ne vous limitez pas aux clichés touristiques de la péninsule, et prenez le temps d’aller vous égarer sur les îles concomitantes de Taipa et Coloane : là est l’authentique dépaysement, et le sentiment réel d’être en vacances.

 






La fin d’après-midi s’annonce : le soleil est à la baisse, et nos pas sont plus difficiles. Nous avons beaucoup marché, sans nous poser d’autres questions que d’aller à la découverte du prochain coin de ruelle ou de sentier, enthousiasmés à chaque nouveau mètre. Après une courte pause sur un banc, alors que des enfants jouent au ballon autour de nous, nous reprenons un taxi pour rentrer à Macao.



La journée est bien entamée, mais n’est pas pour autant terminée. Cai Li est peintre amateur, avec talent, et ses toiles comme ses aquarelles ne cessent de m’émerveiller. Et je caresse le projet, dès lors que sa production sera suffisante, d’organiser une exposition dans une galerie en France. L’art et la Chine y ayant le vent en poupe, je me plais à croire que la qualité de ses œuvres ainsi que sa ténacité justifieront un jour un tel accomplissement.



Et elle avait lu que Macao recelait un musée d’art qui pouvait s’avérer intéressant. Il s’agit donc de notre prochaine destination. Dans le taxi, après avoir indiqué l’arrêt au musée, nous sentirons d’autant plus le gouffre qui sépare Macao de Taipa et Coloane : de la quiétude méridionale, nous passons à l’entassement urbain. Dommage : nous y étions si bien.

 








Le musée d’art de Macao est un blockhaus gigantesque, dont l’intérêt m’a paru obscur. Il fait la part belle à l’art contemporain qui, n’en déplaise aux amateurs, reste à mon humble avis foncièrement masturbatoire. Car sa démarche, qui se veut avant tout spéculative, n’en reste pas moins destinée à une élite snobinarde qui trouve que socialement, ça fait bien. Le questionnement qui en découle reste du niveau de la pire des BD, et à mourir de rire, si il n’était pas ennuyeux au possible. Je comprends la démarche, l’apprécie en théorie, mais ses applications confèrent au numéro de cirque.












 

Et le grand hall spartiate du musée aligne sur ses murs des postes de télévision, avec quelques clichés et de brèves explications, présentant en vidéo des performances d’artistes. Je suis passé de l’un à l’autre, m’en suis infusé ainsi une demie douzaine, avant de déclarer forfait, fort de l’ennui dans lequel ces spectacles abrutissants et sans queue ni tête m’enlisaient le cortex : aucun n’a généré en moi la moindre interrogation, sinon sur le QI de l’artiste présenté, et aucun n’a déclenché une crise de rire, ce qui aurait pourtant été un prétexte suffisant à poursuivre la visite. J’en ai conservé un en mémoire, tellement sa stupidité inégalable m’a dégoûté : un artiste japonais nu, sur la scène d’un bar de nuit quelconque, pratiquait des gestes anatomiques standards d’un quotidien humain. Il respirait, s’asseyait, s’allongeait, et finissait par pisser debout, entouré d’un public qui observait le spectacle, ouaté à des tables tamisées. Sa petite commission terminée, il s’est incliné sous un tonnerre d’applaudissement. Je ne sais pas quel concept novateur il souhaitait communiquer, et quelles spéculations sur la réalité cette performance pouvait susciter, mais s’il avait vraiment un besoin urgent, il aurait pu interrompre son spectacle pour aller assouvir sa vessie dans les toilettes du troquet de luxe. A moins que la thématique profonde de sa performance artistique soit l’incontinence. Car dans tous les cas, sa place est au fond d’une cuvette en émail, dont on n’oubliera pas de tirer la chasse. Tout simplement à vomir.



Cai Li, même si elle ne l’avouera pas, ne s’attendait pas à cela. Son intérêt pour l’art s’arrête juste avant Picasso, et elle trouve déjà les impressionnistes un chouia too much. Les performances en vidéo de ces artistes contemporains l’ont désarçonnée, mais force est de reconnaître qu’à l’inverse de mon attitude, elle est allé jusqu’au bout, histoire d’être bien certaine qu’à mon instar, elle trouvait cela d’une connerie admirable.

 

Au première étage, quelques oeuvres de George Chinnery, l’artiste anglais très reconnu à Macao, et dont la sépulture se trouve au cimetière protestant visité la veille, attirent un peu plus son attention. Moi, j’ai mal aux pieds, et la beauté de certaines toiles ne me fait pas oublier l’irrésistible envie que j’ai de quitter mes chaussures. J’attends patiemment sur un sofa molletonné que Cai Li ait fini sa visite, heureux à l’idée de reprendre un taxi pour faire une longue pause à l’hôtel. Sachant que nous avons déjeuné copieusement sur l’île de Coloane, nous abandonnons l’idée d’un dîner, ayant encore à la nuit tombée l’impression de sortir de table. Par contre, nous prenons un taxi pour les berges, et nous asseyons à la terrasse d’un des bars de l’artère. Macao est conséquemment pourvu en casinos, mais les bistrots ne sont pas légions ! Il est presque vingt et une heures, et pourtant, il n’y a pas foule. Après un verre, nous marchons de nuit au bord de l’eau, à proximité d’une statue dorée gigantesque de la déesse Ah Ma.

 

Avant de rentrer finalement à l’hôtel, nous prenons un nouveau taxi pour nous rendre au phare du mont Guia, autre symbole de la péninsule. Ce phare, construit au milieu du XIXème siècle, est le plus ancien d’Asie du Sud Est, et fonctionne encore. Il est posé sur une colline, et domine toute la ville, offrant de nuit une vue panoramique assez étonnante : en devisant toutes les maisons et les bâtiments peu élevés en contrebas, avec leur éclairage tamisé, on a le sentiment de surplomber une gigantesque maquette ! Nous en faisons le tour, prenons quelques clichés, et hélons un taxi qui nous ramènera à l’hôtel.

 


Alors que nous redescendons la colline, je demande à Cai Li de prendre une photo de moi au pied des remparts, face à un des spots ultra puissants qui éclaire le site. Sachant que notre appareil, pour peu qu’on s’en serve un peu correctement, a une capacité extraordinaire à contraster les lumières et les couleurs de nuit, je voulais faire un petit test, et voir quel pourrait être le rendu avec un éclairage massif sur ma personne. Je vous glisse le cliché ci-dessous :


 

Le rendu, particulièrement spectral, terrifie Cai Li ! Et c’est en la serrant contre moi que nous courrons à la sortie de l’édifice, dévalons la colline, pour retrouver la rassurante atmosphère urbaine, et trouver un taxi ! Je suis amateur de surnaturel pour le frisson dans l’échine, et Cai Li, comme la plupart de ses compatriotes, vit dans une superstition terrifiante.

 

Dernière surprise ce soir-là : notre chauffeur passe dans les rues qui servent de circuit pour le grand prix de formule un de Macao. En plein centre-ville, entouré de l’urbanisme un tantinet anarchique de la péninsule, il était assez surprenant de traverser ces routes au trafic constant, et de largeur somme toute assez peu importante, le tout cuirassé de glissières de sécurité plus haute que l’habitacle de notre taxi, et dont l’épaisseur renvoie au blindage.

 

Lundi 10 novembre 2008 :

 

Nous quittons l’hôtel à huit heures du matin, ayant rendez-vous à Hong Kong avec un client de Onesource pour le déjeuner. A la réception, quand nous rendons la clé, l’employée nous remercie, et nous indique que nous pouvons partir. C’est bien la première fois que je quitte un hôtel sans que le contenu de la chambre ne soit vérifié ! Il faut dire que l’état de salubrité interdit toute velléité kleptomane. Les deux seules choses qu’on aurait pu piquer sont des bactéries et des squelettes de cancrelats.

 

La dernière vue que nous offre Macao, depuis les larges hublots rectangulaires du jetfoil, est celle de la baie séparant la péninsule de Taipa, avec ses ponts en vagues blanches s’étirant jusqu’à l’horizon insulaire. Et c’est gorgé d’énergie que nous nous adossons à nos sièges, prêts à affronter une semaine de travail, au sein d’un autre archipel, celui de Hong Kong : le week-end de découverte de Macao nous a ressourcés.

 

 

Par Christophe Pavillon - Publié dans : Traditions millénaires. - Communauté : images du monde
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