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Fin octobre, je suis rentré à Suzhou après quinze jours de pérégrinations aventureuses et professionnelles de Ningbo à Hangzhou en passant par Shaoxing, Shantou et Canton, y ayant effectué mes emplettes en conteneurs gorgés de marchandises pour Onesource.
Cai Li se languissait, et a serré les dents quand je lui ai annoncé que je rapportais une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle, c'est que je devais repartir pour Hong Kong. La bonne nouvelle, c'est que je souhaitais qu'elle m'accompagne, l'idée étant qu'après les quarante-huit heures dévolues au travail, nous profitions d'un week-end dans l'archipel.
Hong Kong reste inclassable : ce n'est pas la Chine, malgré ses racines historiques continentales, et la rétrocession du territoire à Pékin il y a dix ans ; et ce n'est pas non plus l'Occident, malgré la domination anglaise pendant presque un siècle, et sa population cosmopolite établie. Hong Kong est unique, et je souhaitais évoquer les impressions ressenties lors de ce séjour.
1°/ Kowloon : les neuf dragons.
La partie continentale australe de Hong Kong, en cantonnais, se nomme Kowloon. J'ai appris par hasard, quelques jours avant notre départ, que Kowloon signifiait "neuf
dragons".
Je ne connais rien au cantonnais, et c'est en le lisant en chinois dans un guide touristique ("Jiulong" et "Kowloon" s'écrivent de la même façon en mandarin et en cantonnais : seule la
prononciation change) que j'en ai compris le sens.
Fier de ma trouvaille, j'en fis part à Cai Li avec une fausse humilité, utilisant ce prétexte pour lui montrer que je décryptais son langage sans
difficulté.
Le flop : plutôt que de pousser un râle ébahi face à la capacité déductive de son fiancé, Cai Li bailla grassement en ajoutant que tout le monde savait ça.
Histoire d'écraser mon ego plus profond, elle précisa que cela provenait d'une légende selon laquelle l'empereur,
visitant Hong Kong et voyant les huit pics de l'île, s'exclama "il y a huit dragons", ce à quoi un conseiller obséquieux répondit qu'il y avait neuf dragons, et non huit, faisant
référence à l'empereur comme dragon supplémentaire.
C'est à Kowloon que nous avons posé nos bagages, dans un hôtel de Mong Kok, un des quartiers de la péninsule. Les tarifs hongkongais n'ayant rien à voir avec ceux pratiqués en Chine, mais n'en ayant moi-même qu'un vague souvenir, nous nous sommes orientés vers le premier quatre étoiles dont nous avons croisé le chemin. En Chine, pour cinquante euros, on passe la nuit dans un palace, incluant un lit grand format explosant de coussins, au sein d'une chambre dont la moquette cotonneuse donne l'impression de bondir de nuage en nuage, le tout agrémenté d'un écran plasma, d'un lecteur de DVD, d'un minibar, et d'une connexion Internet à haut débit, quand ce n'est pas d'un PC équipé pour surfer sur la toile.
A Mong Kok, pour un standing équivalent, le prix était trois fois supérieur. Nous avons poursuivi nos pérégrinations nocturnes dans les rues environnants, sac au dos et valise à la
main, pour choisir le logement le moins cher : un hôtel exigu aux peintures murales baroques d'influence gréco-romaines... Mâtinées de Kama-Sutra frisant le hardcore. Notre chambre étroite
recensait un lit rond surplombé d'un miroir plafonnier pour visualiser nos ébats sous différents angles, et d'un poste de télévision antédiluvien qui diffusait, à toute heure, sur un canal
interne, des pornos aux provenances tant occidentales qu'extrême-orientales.
Le prix de la chambre équivalait celui d'un hôtel de luxe en Chine Populaire. Cette auberge cantonaise, qui avait tout d'espagnole, siégeait au troisième étage d'un bâtiment
vétuste, posée adroitement au-dessus d'un karaoké, dont la renommée des services offerts par les hôtesses n'est plus à faire : une fois le client trouvé, elles n'ont plus qu'à gravir un
étage. Il y a fort à parier qu'au-delà de cela, notre hôtel était idéal pour les rendez-vous anonymes des couples adultères.
Le taulier, un cinquantain grisonnant au sourire ivoire, parlait un peu le mandarin, et nous a gentiment servi de guide, nous indiquant les chemins à emprunter pour profiter de notre voyage. Cai Li, dans son innocence fraîche, n'avait pas remarqué la typologie particulière de l'hôtel, de passe, donc. Ce n'est qu'en assemblant les éléments du décor qu'elle s'est posée des questions. Rieurs, nous avons conclu qu'un hôtel de passe nous correspondait, puisque nous ne faisions que passer. Cet état de fait accepté, nous pouvions librement découvrir Hong Kong.
Nathan Road est l'artère principale de Kowloon, lacérant la péninsule du nord au sud. Cette large avenue accueille de nombreux commerces, des plus renommés aux plus humbles. Le passage des voitures, taxis et autobus à impériale y est constant. A la différence de la Chine, le trafic n'est pas rythmé de coups de klaxon, et même si les hongkongais roulent vite, ils ne donnent pas l'impression de le faire en état d'ivresse. Les taxis, influence britannique oblige, sont larges et spacieux à l'arrière, affublés au pare-brise de gigantesques rétroviseurs à grand angle. L'espace permet largement, aux pieds, de glisser une valise. Même si ce n'est pas le moyen de transport le moins cher, il reste très pratique. Et puis, il y a dans les rues une sonorité qui n'appartient qu'à Hong Kong : il s'agit des passages piétons. Les feux trônant aux extrémités disposent d'une indication sonore, sorte de bruit de crécelle métronomique, dont le rythme accélère dès que le feu s'apprête à passer au rouge. La circulation constante des autobus à deux étages, autre héritage anglais, lèche cette image citadine.
Très étonnement, le matin, Kowloon est pour ainsi dire désert. Les magasins n'ouvrent pas avant dix heures, voire midi, et le quotidien travaillomane des locaux les oblige à rester enfermés dans
les bureaux plutôt qu'à se promener en centre ville. Mais le soir, et jusque tard dans la nuit, les rues sont encombrées d'une foule qui donne le vertige. Les hongkongais sortent pour dîner
et pour cumuler les emplettes dans une véritable fièvre acheteuse. Il suffit de remarquer le nombre de sacs qu'ils portent en sortant des magasins pour comprendre qu'ils en ont les
moyens. Les gigantesques centres commerciaux ne désemplissent pas, comme si les soldes étaient quotidiennes. Alors qu'en journée, nous balader ne posait pas de problème, à la nuit
tombée, nous nous trouvions emportés dans le flot dense d'une population de fourmilière occupant le moindre centimètre carré de trottoir. Le marché de nuit de Temple Street est un bon exemple, même si il attire autant d'étrangers que d'autochtones. On vend là
quantités de gadgets made in China de piètre fabrication, ou des tee-shirts assurant la promotion touristique de l'archipel. S'y dégottent aussi de la maroquinerie, des vêtements, de
l'électronique ou des montres. Derrière les tentes des forains, des restaurateurs se sont installés au rez-de-chaussée des bâtiments, permettant de manger un morceau entre deux séances de
marchandage aux étalages.
Ca et là, de nombreux marchés se découvrent au détour d'une perpendiculaire à Nathan Road, comme Nurenjie (en mandarin), "la rue de la femme", qui propose des vêtements et des chaussures,
exclusivement pour femmes. D'autres apparaissent alors que l'on émerge des stations de métro de Kowloon, aux alentours de Mong Kok, Yau Ma Tei, ou Tsim Sha Tsui.
Même loin de ces marchés largement fréquentés, la ville existe intensément à travers l'explosion de ses néons. Dans chaque rue ou avenue, ils sont accrochés bas, et juxtaposés jusqu'à l'horizon, ne laissant plus passer la moindre parcelle de ciel. Les murs, décrépis pour nombre d'entre eux, accueillent des superpositions de publicités criardes, dont certaines, érotiques, restent impensables en Chine continentale du fait du conservatisme ambiant.
De nuit, des fumées exotiques s'exhalent des restaurants et des caniveaux. Et on croise parfois un commerce surprenant, comme ce marchand de poissons rouges, qui a disposé sa marchandise dans des
petits sacs plastiques transparents remplis d'eau, sur une grille qui s'étale sur toute la devanture du magasin, tant comme enseigne que présentoir.
C'est à l'embarcadère du Star Ferry qu'on prend le bac traversant la baie pour atteindre l'île de Hong Kong parsemée de gratte-ciels. On y croise des sampans, des péniches, et des petits chalutiers précaires, tout en discernant des portes conteneurs titanesques dans le lointain. S’asseoir sur les bancs en bois du ferry, et se gorger du parfum d'embruns et de goudron, tout en observant les buildings se rapprocher, reste une étape nécessaire à toute visite de l'archipel. Le point de vue, même si touristique, n'en reste pas moins euphorisant. Sur chaque berge, de gigantesques publicités permettent d'être vues depuis l'autre côté de la baie.
2°/ Hong Kong : le port parfumé.
C'est à l'occasion d'un passage à Hong Kong il y a près d'une décennie, avec un ami qui vit en Asie depuis vingt-cinq ans, que celui-ci m'avait appris que Hong Kong signifiait "le port parfumé". Dans "parfumé", il convient de traduire plus exactement "qui sent bon", car tout comme en mandarin, le cantonnais offre un adjectif qui définit directement cette expression pour laquelle le français n'a pas de mot (dans la langue de Molière, ce qui est parfumé ne sent pas obligatoirement bon, même si c'est suggéré).
L'île de Hong Kong est un verger de gratte-ciels qui force au torticolis, tant chaque coin d'avenue oblige à lancer le regard en l'air pour s'étonner de l'architecture des tours. La plus connue,
qui abrite la Bank of China, a été imaginée par Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre. La physionomie urbaine de Hong Kong reste assez différente de celle de Kowloon. Où, à Kowloon, on
trouvera bon nombre d'immeubles de quelques étages accolés les uns aux autres au bord de ruelles aux trottoirs étroits, Hong Kong parait beaucoup plus aéré, malgré l'exiguïté insulaire. Ce que
les bâtisseurs locaux n'ont pas étalé au sol, ils l'ont empilé dans de vertigineux buildings aux étages cumulés jusqu'aux nuages.
Pour atteindre le sommet de Victoria Peak, qui offre une vue imprenable sur l'île, la baie, et le continent, il faut prendre le funiculaire. La pente est si forte, qu'assis à l'intérieur de la cabine, on a le dos écrasé contre le dossier, avec l’amusante angoisse qu'un câble quelconque ne rompt, avec pour désastreuse conséquence que le funiculaire n'aille s'écraser en aval après être descendu à grande vitesse. A travers les larges fenêtres, on voit défiler les bâtiments penchés par notre montée, et la luxuriance tropicale des palétuviers insulaires.
Victoria Peak a été conçu comme un complexe touristique, et dès la sortie du funiculaire, l'oeil est
agressé par de multiples enseignes de points de vente. Autre particularité importée de Grande Bretagne, on y trouve un musée de Madame Tussaud, Grévin d'outre-manche, où Cai Li et moi-même avons
passé quelques heures ludiques à nous faire tirer le portrait à côté de Jacky Chan ou d'Adolf Hitler.
C'est la brume qui nous accueillera au sommet des terrasses supérieures. J'ai eu, à l'occasion de mes nombreux voyages à Hong Kong, l'opportunité de me rendre plusieurs fois à Victoria Peak, et je n'ai jamais pu y profiter d'un ciel dégagé sur l'horizon, limitant le spectacle à l'orée de Kowloon. Mais c'est toujours avec ébahissement que l'on découvre cette pépinière de tours effilées depuis Victoria Peak, noyée dans une verdure moutonnante sur les flancs des montagnes.
La brume reste une marque d'authenticité typiquement hongkongaise. Les hauteurs du port, sans cette brume, n'auraient pas le même cachet. On regarde en contrebas la ruche urbaine qui ne s'arrête jamais, pour voir, sur les côtés, des pics aux sommets gommés par la brume dans une sérénité paradoxale.
3°/ Promenade sur les traces de Largo Winch :
La population hongkongaise a de l'argent. On le sent dans sa boulimie consumériste, à courir les magasins à la
tombée de la nuit, à s'habiller avec goût de vêtements de marque, ou à arborer des objets de prix : Hong Kong est le temple du shopping. A l'image d'une capitale, on y trouve
tout, à tous les prix, que ce soit insulaire, continental, ou importé. Toutes les grandes marques internationales y sont présentes, à des niveaux de tarification variables, dans des centres
commerciaux répartis par positionnement sur leur marché. Tel grand magasin propose des articles Dior, Vuitton ou Chanel (et on le ressent dès le hall, où la décoration est
somptuaire), ou tel autre, sur d'aussi nombreux étages, recense des magasins de produits moyen de gamme.
Il y a quelques années, j'avais entendu dire que Hong Kong était le territoire qui, au monde, comptait la proportion la plus élevée de Rolls Royce par habitant. Et, en un seul week-end, nous en avons croisé deux sur les avenues, ainsi qu'une Ferrari (plus pratique pour se garer, mais moins adaptée pour passer les dos d'âne).
Bénéfice de sa culture internationale, on peut manger de tout à Hong Kong. La plupart des restaurants locaux offrent une gastronomie d'inspiration cantonaise, la province adjacente. Je trouve cette cuisine relativement insipide, assez peu variée, et soit trop bouillie, soit trop sèche. Pourtant, la renommée de la cuisine cantonaise n'est plus à faire, à tel point qu'en Chine, il y a un dicton qui prétend que "tout ce qui marche, vole, ou nage, les cantonnais savent l'assaisonner". J'y préfère, très largement, les saveurs épicées du Sichuan, où celles, moyen orientales, du Xinjiang. Même Cai Li, pourtant chinoise, a trouvé que tous ces mets manquaient foncièrement de goût.
Pour les ventres creux au réveil, de très nombreux restaurants humbles offrent une variété de plats à qui veut commencer la journée par un repas. On y propose des petits déjeuners au cachet
anglo-saxon édulcoré, avec saucisses et oeufs brouillés, mais dans des saveurs industrielles qui m'astreignent à y commander uniquement un café. Là aussi, Cai Li a fait contre mauvaise fortune la
moue, cherchant désespérément, sans jamais les trouver, des plats sur la carte qui pourraient correspondre à ses références gustatives.
Au-delà de cette cuisine locale, qu'il m'écorche d'appeler "gastronomie", préférant me limiter aux trois premières lettres, conséquence directe de sa digestion, l'amplitude et la variété des
restaurants à Hong Kong est totale : on peut y manger européen, américain, australien, et y découvrir certainement bien d'autres établissements internationaux. La France n'y est pas en
reste, particulièrement lorsqu'on considère la chaîne Délifrance, qui regorge de viennoiseries, de sandwiches et de salades hexagonales, et dont le concept rappelle Starbucks dans une
version gauloise.
Une particularité hongkongaise, qui rappelle l'hégémonie anglaise d'avant la rétrocession : le sens de circulation, à gauche des chaussées, oblige le piéton à regarder sur sa droite lorsqu'il traverse la route. Comme si cela avait été pensé pour les non-résidents, au pied de nombreux clous, une indication rappelle à l'ordre les passants quant à la direction qu'ils doivent observer avant de traverser.
Hong Kong reste aussi la Mecque extrême orientale d'un cinéma de genre. Jacky Chan, Bruce Lee, Chow Yun Fat,
ou John Woo, en restent les portes étendards internationaux. Je suis cinéphile depuis l'enfance, et c'est avec une surprise émerveillée et trépignante que j'ai fais une découverte au hasard de
nos promenades sur l'île. Quand j'étais ado, j'avais lu avec intérêt une bande dessinée qui s'appelle Largo Winch, qui racontait les aventures d'un magnat trentenaire et bellâtre. J'avais appris,
en début d'année, qu'une adaptation devait se tourner incessamment pour le grand écran. Et, en passant dans une rue, Cai Li et moi-même sommes tombés sur un monospace garé, rempli de caisses de
matériel, affichant sur une des vitres "Largo Winch, van number three". J'en ai déduit que la toile se tournait à Hong Kong, ce qui m'a été confirmé a posteriori par les sites Internet
d'actualité cinématographique. En retour de mon excitation frissonnante, Cai Li a haussé les épaules, ne comprenant rien de mon intérêt à la chose : si elle avait croisé Jacky Chan, qui reste son
idole indétrônable, c'est elle que j'aurais du porter à bout de bras suite à son évanouissement !
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