A visiter

Propagande

Cliquez ici pour recommander ce blog

Parlez de VOUS

Lundi 3 décembre 2007

Le moteur de cet article consiste en un commentaire laissé récemment par Patrice, un lecteur assidu du blog de l'expat, que je cite verbatim ci-après, passant outre les règles fondamentales de la propriété intellectuelle, car en Chine, on se contrefout de contrefaire.

Hmm, hmm (je m'éclaircis toujours la voix en citant un tiers, du fait de ma voix de baryton qui, au téléphone, me permet d'imiter Dark Vador avec une authenticité confondante). Deux points, ouvrez les guillemets, je cite :

 

"Bonjour Christophe, je parcoure votre blog depuis quelques mois, je le trouve vraiment remarquable et me décide à vous posez deux questions. Pour mettre en lumière mes interrogations, je dois vous expliquer que j'ai rencontré une chinoise au mois de janvier et que c'est un véritable coup de foudre pour moi. Je vous passerai les détails sur les symptômes du coup de foudre, parce que la raison n'a plus sa place. Mon questionnement bien sur est en relation avec ce qui est pour moi la plus belle rencontre de ma vie. Excusez-moi d'avance Christophe pour ces interrogations qui peuvent paraître ridicules. D'abord je voudrais savoir si une relation d'une chinoise avec un étranger [français], est bien acceptée. Mais ma principale question se situe sur la différence d'age. Il y a 22 ans d'écart entre elle et moi, même si cela ne se voit pas. Comment les Chinois voient cette différence d'age et quand je dis les Chinois, je pense bien sur aux parents. Bonne continuation pour ce formidable blog et plein de bonheur avec Cai Li, ho la la, je vous envie..."

 

 

Nonobstant l'éloge du blog et les voeux de bonheur avec Cai Li (avec nos remerciements, mon cher Patrice), j'ai été subjugué par la beauté sentimentale du message, son humilité pourtant passionnée, ainsi que le romanesque féérique dans lequel le veinard de lecteur évolue. J'ai voulu y donner une réponse immédiate, tout ému que je fûs par l'aveu de cet amour exotique et superbe.

Et puis, du fait de mon expérience de couple avec Cai Li, je me suis ravisé, réalisant que j'avais bien des choses à dire sur le sujet. Et surtout, je ne résiste pas à la perversion de prétexter la différence culturelle pour exhiber ma vie privée.

 

 

J'ai rencontré Cai Li le 20 août 2005. Après avoir écumé les comptoirs avec mon précédent associé, nous avions décidé d'achever la soirée dans une discothèque sélective de Suzhou, en cerise d'un gâteau alcoolisé. La boite de nuit saturait de décibels et de flashs épileptiques, noire de monde jaune. Nous frayant un passage à travers la jeunesse branchée, avec l'éclairage stroboscopique comme seule torche, nous n'avions finalement pas trouvé de table.



Cai Li était là, souriante à travers les nuages tabagiques, sise à côté d'une amie qui ayant abusé de la bouteille, était vautrée au sofa comme un pantin au rebus, une bile maltée aux lèvres. Ma future fiancée s'emmerdait fermement, après avoir passé la nuit à contempler les sauts abyssaux de son amie au fond des verres à whisky, alors qu'elle-même s'était contentée de l'ivresse vitaminée d'un jus de fruits. Entre deux baillements, elle nous a aperçu lorgner les quatre coins de l'établissement en quête d'une table vide. Voyant qu'en ratatinant un peu la bonne copine sôule qui, de toutes façons, ne s'en rendrait même pas compte, sa banquette était bien assez large pour accueillir tant mon derrière que celui de mon associé, elle nous a invité.

 

Nous avons accepté, et, alors que la boite s'apprêtait à fermer, je me suis décidé à faire connaissance, pour finalement échanger des numéros de téléphone. Trois mois plus tard, nous emménagions ensemble.

1 - La différence culturelle : force ou frein ?

Avant de connaître Cai Li, j'en étais arrivé à la conclusion prématurée que la différence culturelle rajoutait un panel de difficultés inextricables, alors qu'une vie de couple entre compatriotes en compte déjà bien assez. Couleur de peau et politique, valeurs éduquées, langage, situation sociale et économique : Cai Li et moi-même sommes complètement diagonales. Et pourtant, ça roule. C'est bien simple : on ne s'engueule jamais (sauf quand nous évoquons Mao, qu'elle voit messianique, et moi monstrueux).

Ces différences apportent des découvertes au quotidien, parfois amusantes au démarrage, souvent agaçantes à terme. Mais la réussite du couple passe par l'acceptation de ces différences culturelles, sans pour autant s'y plier : c'est un respect mutuel, qui pousse à sourire des divergences comportementales, plutôt qu'à les pointer du doigt en prétextant qu'on détient la vérité.

 

 

Quand Cai Li a ses lubies de chaussons saisonniers, qui m'obligent à porter aux pieds une paire fourrée de laine l'hiver, et des sandales de plastique l'été, alors que j'ai toujours été habitué à marcher en chaussures chez moi, je plie souriant à ce pragmatisme ménager, où même le confort doit passer par des règles despotiques au domicile. Ce n'est pas le fait de Cai Li, mais une généralité chinoise : une de ses amies, venue dîner un soir de juillet dernier, écarquilla les yeux à s'en dilater les orbites, en me voyant porter des charentaises en laine, alors que nous étions au milieu de l'été. De même, chez mon dernier employeur, sous l'escalier qui montait aux bureaux, étaient alignés des casiers nominatifs à clé. On y rangeait nos chaussures le matin en arrivant, pour en retirer des chaussons aux couleurs de la société, et qu'une circulaire en interne nous obligeait à porter pendant les horaires ouvrés. Les clients occidentaux pouffaient de voir le cadre commercial que je suis, dont l'élégance rutilante et carrée du costume italien s'achevait sur une amusante paire de pantoufles.

 


La réciproque est toute aussi vraie, et complètement légitime dans un contexte de différence culturelle : Cai Li ne comprend pas le dandisme surranné et snobinard qui me pousse à garder mes souliers dans notre appartement, alors que je pourrais m'abandonner à la béatitude cotonneuse des chaussons. Elle ne cesse de plaider que c'est pour mon propre confort, particulièrement quand mes pieds sont restés enfermés dans l'étuve de cuir que constitue mon imitation de weston. La logique tient la route.

Ces clivages génèrent une vie à deux bien plus enrichissante, et prouvent que le succés tient uniquement au tempérament des individus, à leur volonté de construction, et à leur désir d'aimer l'autre pour ce qu'il est plutôt que ce qu'on aimerait qu'il soit. Dès lors qu'on veut avancer ensemble, jusqu'au bout, la culture n'est plus un frein : on se bat côte à côte pour tout, en un bloc, sans se poser de questions.

Certes, la plupart de différences s'avèrent plus essentielles que le confort des pieds. Et appréhender les clivages culturels liés à l'argent, la famille, le consensus social, la réussite, ou son apparence, recèle un lot de confrontations impliquant un cheminement personnel, et en commun, pour réussir à transiger.

 

 

L'argent a été, durant notre première année, un sujet sensible. Il nous a fallu ce délai pour comprendre la relation que l'autre, culturellement, portait aux finances. Particulièrement en France, on naît au-dessus d'un filet de prestations qui garantit, dans la plupart des cas, que même au chômage, on ne mourra pas de faim, qu'on vieillira avec de quoi subsister, et que l'état prendra en charge le moindre problème de santé. En Chine, si on ne bosse pas, on crêve. Et si on travaille aujourd'hui, ce n'est pas uniquement pour se nourrir, mais aussi pour engranger les moyens de survivre à l'avenir. Car si on perd son travail, et qu'on n'a pas thésaurisé, c'est la rue. Dès lors, l'argent devient un souci constant. Au tout début, j'ai confondu celà avec une avidité financière. En avançant avec Cai Li, j'ai réalisé un peu plus chaque jour qu'il n'y avait là qu'une crainte de ne pouvoir manger le lendemain, ou l'an prochain. On doit penser à soi, à son couple, mais aussi à ses parents : la couverture sociale étant pour ainsi dire inexistante ici, si le papa ou la maman de Cai Li ont un gros problème de santé, aura-t-on assez d'argent pour payer les frais médicaux, et sinon, que va-t-il leur advenir ?

 

 



Les premières années de mon expatriation, j'ai rencontré des filles avec lesquelles je me sentais bien. Mais dès lors que j'ai vu leur attachement à l'argent, je me suis éloigné, les croyant systématiquement intéressées. Avec le recul, je réalise que je suis passé à côté de filles très chouettes, parce que je n'avais tout simplement rien compris !... Mais celà ne m'aurait pas permis de rencontrer Cai Li. La différence avec Cai Li, c'est sa capacité à appréhender ma logique, autant que je tente de comprendre la sienne, pour que nous trouvions une solution commune qui nous convienne. Une fois le point de concordance arrêté, nous continuons à avancer, ensemble.

Aimer et vivre avec une chinoise, c'est cuisiner à deux une omelette sentimentale, où on mélange le blanc et le jaune pour obtenir une saveur incomparable. Et malgré toutes ces différences culturelles qui nous définissent, et par voie de conséquence, définissent notre relation, ma vie aux côtés de Cai Li est bien plus facile qu'elle ne l'a jamais été avec aucune de mes précédentes concubines.



2 - Décoder la communication :

Des lecteurs français confrontés à des incompréhensions dans leur couple avec une chinoise me posent parfois des questions par emails, plus discrets qu'un commentaire sur le blog. Egoïstement, celà me rassure toujours, car je réalise que les situations rencontrées sont sensiblement les mêmes que celles partagées avec Cai Li.


Pour ceux qui ont retenu la phrase introductive indiquant que j'allais, avec perversité, exhiber certains événements de ma vie de couple, c'est là que ça devient croustillant.

En Chine, la suggestion est une méthode de communication. Un occidental, pour informer un quidam, utilisera la voie rapide d'un vecteur AB, très directe. Le chinois prendra des sentiers détournés qui, toujours avec les mêmes point d'origine A et terminus B, passeront par un chemin C, une voie D, puis E, puis F, incluant excuses et prétextes qui sont supposés faire comprendre l'objectif B à la personne à laquelle il s'adresse, sans jamais lui avoir vraiment annoncé.

Au niveau professionnel, c'est un casse-tête, car il faut partir du principe qu'il y a trois oui : le oui qui veut dire oui, le oui qui signifie peut-être, et le oui qui est un non. Et toute la démarche consiste à deviner si ce qui est consenti sera bien appliqué. Si on sent que le chinois dit oui pour faire plaisir, il vaut mieux directement trouver une autre solution : il aura dit oui, mais ne fera rien de ce qu'il a promis.



Ce principe de suggestion se retrouve dans le couple. Cai Li, à l'orée de notre relation, revendiquait son traditionnalisme forcené, abhorant les galipettes pour la façade de bienséance, par peur que je ne la prenne pour la plus inassouvie des nymphomanes. Avant que nous ne vivions ensemble, quand elle venait dîner chez moi, elle me lançait en conclusion de notre soirée qu'elle allait rentrer chez elle. Benoîtement, je répondais un '"ah bon", signifiant que j'avais bien reçu le message, à savoir qu'elle allait rentrer chez elle. Et la première fois, elle est repartie vexée. Car en fait, son "je vais rentrer chez moi" ne voulait pas du tout dire "je vais rentrer chez moi", mais au contraire "je veux que tu m'invite à dormir chez toi", avec tout le tumulte matelassier implicitement inclut. Une fille bien ne peut décemment pas faire ce genre de proposition : il faut qu'elle suggère qu'elle en a envie, en préchant le faux pour obtenir le vrai, afin que la demande provienne de la partie adverse. L'objectif est atteint, et la vertue est sauve.

Encore actuellement, quand elle me dit "il faut que tu manges", la signification exacte est parfois "pourquoi n'irions nous pas au restaurant ?". C'est devenu un jeu amusant, et aucunement un frein. Par ailleurs, avec le temps, on connaît l'autre, et un regard suffit pour faire passer l'information. Pour tous les sujets essentiels, elle ne prend plus de précautions, et je n'ai plus à me creuser la tête pour savoir si le message compris est bien celui émis : Cai Li communique directement.

 

 

 

Parfois aussi, l'échange est volontairement vague, pour laisser libre court à tout un panel d'interprétations au bénéfice de la demoiselle. D'autres expatriés vivant avec des chinoises m'en ont raconté de bonnes. Un français souhaitant se fiancer avec une chinoise lui demanda combien il devait offrir à sa famille dans une enveloppe rouge à cette occasion, puisqu'il s'agit d'une tradition. Lui n'y connaissait rien, et n'avait aucune idée de ce que pouvait représenter une somme honorable pour une famille chinoise. Elle lui a répondu qu'il pouvait donner ce qu'il voulait. Le français n'était guère plus avancé, mais souhaitait faire bonne impression auprès de sa belle-famille : et soit il ne donnait pas assez, passant pour un minable, soit il donnait beaucoup trop, passant pour un richissime arrogant. Je lui avais conseillé de prendre sa douce et tendre à son propre jeu commerçant, tendre et ludique, en revenant vers elle, et en jetant de manière anecdotique dans une conversation n'ayant rien à voir, qu'il avait l'intention de donner tel montant à ses parents (en tirant la somme vers le bas). En conséquence de quoi, la demoiselle serait revenue vers lui pour lui dire que c'était trop peu : les négociations pouvaient enfin démarrer.

 



3 - La notion de couple est-elle universelle ?

J'évoquais plus haut une relation à l'argent complètement opposée en Extrême Orient et en Occident. Honnêteté intellectuelle oblige, il faut admettre que cette relation à l'argent n'est qu'une conséquence des responsabilités, ici très marquées et définis, qu'ont l'homme et la femme dans le couple. Le rôle de l'homme est celui de pourvoyeur à la sécurité du couple. C'est donc sur lui que repose la nécessité de gagner suffisament d'argent pour que sa bien aimée soit à l'abri, et que le futur de l'enfant soit assuré. En soutien à cet apport en garanties financières, l'épouse ou la petite amie doit assumer toute l'intendance éducative, domestique, et administrative qui permettra à son concubin de se concentrer sur les rentrées d'argent et l'investissement.

C'est donc à l'homme d'alimenter en argent sa partenaire, quand elle en fait sentir le besoin, même si elle se doit d'être raisonnable. Dans la société Chinoise, un homme qui n'entretient pas sa femme est un minable sans ambitions. C'est dans cette logique séparatiste des rôles que repose véritablement la différence culturelle, et pas sur l'argent : car en Occident, une fille qui se fait entretenir est fatalement intéressée (voire une salope). Et l'amoureux transi qui lui payera tous ses caprices passera pour l'ultime abruti. Si j'avais intimé à Cai Li de s'assumer avec son salaire, en faisant ce que je voulais du mien, elle m'aurait pris pour un moins que rien qui n'a pas les épaules d'un homme responsable : c'est donc plus une question d'hormones que de monnaie.



Sans machisme aucun (j'aurais pu écrire "Sans aucun machisme", moins lourd, mais qui perd de sa dimension épique, à l'instar de "sans coup férir", plutôt que "sans férir coup", qui, malgré sa prose plus légère, pour le coup, ferait rire), cette image forte en devoirs qu'a le mâle dans le couple chinois est agréable au quotidien, car on se sent investis de responsabilités dont l'homme, dans un couple occidental moderne est généralement diminué. Certes, pendant de cette image forte, on doit prendre son courage à deux boules pour se battre, et être l'épaule protectrice. L'égalité des sexes est la même qu'en Occident (oubliez le cliché de l'asiatique soumise), mais la séparation des rôles est sensiblement plus marquée. Un ami expatrié, qui lui aussi vit avec une chinoise, résumait cette impression flateusement masculine, à un axiome qui veut tout dire : "avec une chinoise, je sens que je suis un homme".

 

 

 

 

 

De nombreux étrangers ici se gargarisent de ne pas verser un sou à leur dulcinée chinoise : c'est une erreur qui provient de leur ignorance de la culture locale. Où, en Occident, on leur dira qu'ils ont raison, et qu'une femme, comme un homme, doit être indépendant, en Chine, ils passeront pour des minables incapables d'assumer leur couple.

 

 

 

On brosse inlassablement en Occident le portrait d'une femme asiatique demie-pute ne s'intéressant aux étrangers qu'à l'épaisseur de leur portefeuille. Certes, ces filles existent, mais ne sont pas légion. Cette idée reçue occidentale s'est construite sur l'existence de ces filles vénales, mais aussi sur l'incompréhension des différences culturelles liées au rôle des deux genres dans un couple établi.

 

 

Même en l'ayant complètement assimilé, il n'en reste pas moins vrai que la logique mathématique en amour laisse parfois perplexe. C'est Cai Li qui se charge du règlement des factures de l'appartement, car d'une part, étant chinoise, c'est plus facile pour elle, et d'autre part, elle souhaite que je me concentre sur le travail. Je dois avouer que celà m'arrange, l'administratif poussièreux de chiffres alignés étant soporifique au plus haut point (notez que je n'ai jamais rencontré de tartempion vouant une passion sans borne pour le règlement de ses factures).

Il y a deux mois, elle m'a emprunté ma carte bancaire pour se rendre à une borne de paiement, car ici, on peut s'acquitter de ses charges à des distributeurs bancaires. Elle est revenue avec un reçu d'un peu moins de cinquante euros, preuve du règlement de la note d'électricité. Deux jours plus tard, nous recevons un commandement de payer pour une somme idoine, au risque de nous faire couper le jus. Dubitative, Cai Li se rendra au bureau de Jiangsu Power, l'EDF provincial, pour expliquer qu'elle avait déjà payé. Elle reviendra en se mordant la lèvre, pour m'annoncer à mi-voix qu'elle avait fait une bourde deux jours plus tôt à la borne de paiement, et qu'elle avait saisi le mauvais numéro de compteur, réglant ainsi la note d'un chanceux inconnu. Jiangsu Power étant confronté à ce type d'erreur récurrement, ils ont pris sur eux de récupérer la somme, indiquant qu'il fallait compter une quinzaine de jours pour obtenir le remboursement. Celà ne remettait pas en question le paiement de notre facture réelle. Deux semaines plus tard, toute joyeuse d'avoir récupéré sa bêtise, Cai Li rentrera à l'appartement pour m'annoncer qu'elle avait obtenu le remboursement des cinquantes euros qu'elle avait payé par erreur. Et très innocemment, alors que c'était sa faute, elle me demandera si j'avais besoin de cet argent... Me faisant comprendre qu'elle les aurait bien gardé. Cette facture d'électricité, à la base de cinquante euros, m'en aura coûté cent. Dans la mentalité chinoise, celà n'importe pas, puisque l'argent reste dans le couple : ici, la collectivité est plus représentative que l'individu.

4 - La problématique des beaux-parents :

 

 

 

En Chine, cette suprématie de la collectivité est telle que la famille constitue la première entité sociale, avant l'individu. Le tartempion seul, sans couple, n'a aucune représentativité. Et celà ne remonte pas a Mao, mais à Confucius, il y a vingt-cinq siècles, à quelques semaines près. Dès lors, il est nécessaire de construire une famille au plus tôt, et de se conformer aux désidératas parentaux plutôt qu'à ses propres envies : il faut se marier, mais avec une personne que la famille acceptera.

 

 



Quelques mois après mon arrivée, je flirtais avec une douce chinoise qui se nommait Zhang Yu Zhu, et avec laquelle je me voyais bien en ménage. Notre histoire, auprès d'un entourage que nous partagions, était pour ainsi dire institutionnalisée. Tous avaient remarqué que nous nous plaisions bien, et au travers de tous ces mensonges mignons que les chinoises, dans leur fraîcheur, aiment à pouffer avec légèreté, nous communiquions des messages dont la finalité suggérée se voulait sentimentale.

 



Après quelques semaines où nous avions passé notre temps libre en commun, Zhang Yu Zhu n'a plus eu le même comportement : elle retenait sa tendresse, comme si, avant même que notre vie de couple n'ait commencé, elle s'avérait impossible. Je me perdais en doutes et conjectures, alors que je me voyais déjà publier les bans, tant tout roulait naturellement. Je lui ai demandé d'où provenait ce brusque changement, car, à l'instar de la demoiselle, que je ne m'avais jamais touché, aucune sonette d'alarme n'avait été tirée. Elle m'a alors avoué avoir parlé de nous à ses parents, leur annonçant qu'elle se voyait bien vieillir aux côtés de mon charme européen, qu'à l'époque, faute de présence occidentale prononcée à Suzhou, j'exerçais en monopole.

Le veto parental a été instantané et définitif, effrayés à l'idée que leur fifille unique se fasse tourner les sens par un étranger qui l'envisageait comme trophée d'un tableau de chasse de séduction plutôt qu'épouse. Le blanc que je suis pouvait rentrer sans préavis dans ses pénates en l'abandonnant, peut-être même enceinte, rendant toute vie privée inenvisageable a posteriori. Car une femme divorcée en Chine, quelles que soient les motivations de la rupture, est systématiquement montrée du doigt. En moins d'un mois, nos rencontres se sont de plus en plus espacées, comprimés que nous étions par un sentiment présent et inassouvissable, et je n'ai finalement plus eu de ses nouvelles. Sans se poser plus de questions, et sans le moindre esprit rebelle, elle s'était conformée à l'interdiction de ses parents. En France, cette situation, où un homme doit plaire à la belle famille pour butiner la fille, est d'un autre temps.

 

 

Depuis cette expérience, digne d'un Roméo et Juliette à la lamentable conclusion sans drame, je m'étais dis qu'étant étranger en Chine, le problème se représenterait.

 

Et pourtant, les parents de Cai Li m'ont accueilli comme un membre de la famille. Même si la communication reste difficile d'un point de vue linguistique et culturel, ils respectent ma différence, partant du principe suffisant que si leur fille est heureuse en compagnie de ma blancheur subversive, il n'y a pas de raison de s'opposer.

Mais il a fallu passer un entretien, que même Cai Li redoutait. Quelques jours avant Noël 2005, alors que nous venions d'emménager, et que je fermais mes bagages pour mon retour annuel en France, Cai Li est venue me voir, évoquant notre futur au pluriel. Assis sur ma valise qui refusait de fermer, je lui ai demandé son sentiment sur la question. Ce à quoi elle a répondu qu'elle était heureuse, et qu'elle ne voulait pas que ça change. C'est dire à quel point nous avions des choses en commun.

 


Par contre, elle se demandait comment gérer l'annonce officielle à son papa et sa maman, en espérant obtenir en retour un vote de confiance. Comme, déjà, je ne m'imaginais pas partager ma vie avec qui que ce soit d'autre, je lui ai directement demandé si elle souhaitait se fiancer. Cai Li en trépigna de bonheur, rassurée par ailleurs à l'idée qu'apprendre notre relation à ses géniteurs en même temps que nos fiançailles entérinerait le sérieux de notre amour.

De France, j'appelais Cai Li avec une régularité quotidienne, et lors d'une de nos conversations téléphoniques, je lui ai demandé quelle avait été la réaction familiale. J'ai senti une angoisse qui laissait percevoir que ses parents ne nous accordaient le bénéfice du doute que parce qu'ils faisaient confiance à leur fille. Mais je n'étais pas encore rentré en Chine que déjà une rencontre entre eux et moi était planifiée.

Ses parents m'ont à peine laissé me remettre du décalage horaire, débarquant à Suzhou un week-end. Le vendredi soir, le souhait de faire bonne impression était tel que Cai Li et moi-même avions aussi peu dormi qu'à une veille d'examen. J'avais enfilé mon plus beau costume, mâchant un chewing gum mentholé tant pour préserver une haleine lavandière que pour me détendre.

 

 

Le protocole en Chine exige qu'on offre une cigarette à un individu rencontré pour la première fois, dès qu'il s'agit de circonstances importantes. Cai Li m'avait briefé sur ce qu'il fallait que je fasse et que j'évite, avec une nervosité sensible dans son enseignement.

 

 

 

Ses parents sont arrivés en minivan, conduit par l'un des cousins qui opportunnément se rendait à Suzhou. Parqué en travers et en quadruple file, sans savoir comment manoeuvrer pour reprendre le fil du courant circulatoire, il subissait stressé les assauts klaxonnants des automobilistes. Et moi, je me suis rué sur le papa de Cai Li, alors qu'il sortait du véhicule pour guider le créneau nécessaire au cousin, lui tendant immédiatement une cigarette. Il a pouffé de rire, me faisant comprendre qu'on aurait le temps de s'en griller une dès qu'on aurait extirpé la voiture de sa situation potentiellement génératrice d'accrochage. Ma maladresse angoissée l'avait amusée, et fût certainement ressentie comme une preuve de bonne foi.

 

 

En Chine, quand les parents visitent les enfants, c'est à ces derniers qu'incombe de tout payer : nuits d'hôtel, restaurants, ou toute autre sortie. Le communautarisme étant ici évident, la famille doit loger chez l'accueillant. Ce n'était pas le cas de cette première visite, mais depuis, et malgré l'exiguité du petit lit de notre chambre d'amis, ils se sentiraient exclus à l'hôtel, même si les chambres y sont plus confortables.

Il y a ce paradoxe vis-à-vis de l'argent, dont la logique me parait difficilement appropriable : je dois systématiquement tout payer, et pourtant, ils me répètent en disque rayé qu'il faut que j'économise pour assurer la sécurité nécessaire à notre couple. Je pense que Cai Li leur a touché deux mots à ce sujet, car dès lors que nous leur apportons des étrennes sous enveloppe rouge à l'occasion du nouvel an chinois, son père fait tout pour me refiler la somme avant notre départ.

Les parents de Cai Li ont vérifié que notre logement était décent. Ma douce et tendre ne leur avait pas dis que nous vivions ensemble, du fait du traditionnalisme ambiant, et avait préféré les mettre devant le fait accompli. Ils ont voulu connaître ma situation professionnelle, et mes objectifs. Bien évidemment, la question de la durée de mon séjour en Chine s'est posée. Mais Cai Li et moi-même avons passé l'examen sans problème, test qui s'est déroulé dans une détente familiale très chaleureuse.



Depuis, ses parents me considèrent comme leur fils, à un point que ça en est incompréhensible. Leur seule motivation dès lors que nous sommes avec eux est de passer des moments les plus simples et les plus joyeux possibles, autour d'un bon repas et d'une bouteille d'alcool de riz. Pour moi, c'est toujours un plaisir de les accueillir ou de les visiter, tant l'atmosphère familiale est, à leurs côtés, un cocon retrouvé. Ils m'appellent pour mon anniversaire, se fendent toujours d'un petit cadeau pour mes parents quand ils savent que nous allons repasser en France, et nous répétent, émus, leur joie à voir que nous sommes heureux.

Lors de cette rencontre, ils avaient noté que nous partagions le même lit. Et son papa était venu me dire que lorsque nous passerions les voir, sachant que nous n'étions pas mariés, nous ferions chambres à part sous son toit. J'avais aquiescé : chez lui, ses règles prévalent. En arrivant chez eux, ils nous ont invité à poser nos bagages dans une chambre où trônait un lit deux places, nous autorisant tacitement à dormir ensemble : nous avions passé le test avec succés, et n'avons pas manqué de faire un peu de géométrie dans l'espace la nuit-même, histoire de marquer notre territoire.

Mes beaux-parents sont de cette espèce rare et humble. Issus d'un milieu simple et rural, nés à une époque précaire où se battre pour manger était un souci du matin pour le soir, ils sont détachés du futile et cultivent l'essentiel : être en famille avec chaleur, bonheur et amour. Toute autre considération est accessoire. J'ai eu la chance de bourlinguer dans des pays à la dérive avant de m'expatrier, et j'avais déjà vu cette générosité, qui ne se lit que dans le regard des gens qui n'ont pas beaucoup, et qui pourtant le partage. Elle se retrouve dans leurs yeux. Et ce qu'ils ne comprennent pas concernant ma culture, ils le dépassent, avec un naturel déconcertant, partant du principe que tant que nous sommes tous ensemble, à nous aimer en famille, le reste est dérisoire, et avec un peu d'intelligence, doit être accepté de tous.

Est-ce un cas général ? Je me plais à le croire. Il m'arrive d'entendre parler de relations abominables entre beaux-parents chinois et pièce rapportée occidentale, mais tout autant que de mauvaises ententes au sein de familles chinoises. La différence culturelle, particulièrement dans un pays qui s'est ouvert depuis peu, est certes un facteur de refus potentiel. Mais il semblerait que la sincérité sentimentale, dès qu'elle est prouvée, permette de se faire accepter sans limite.



5 - La jalousie :

Cherry (j'ignore son nom chinois), la cousine de Cai Li, était, durant ses jeunes années, l'exemple que Cai Li et ses autres cousins devaient suivre : elle était la plus jolie, la plus brillante à l'école, et paraissait promise à un destin somptuaire que tous lui envieraient avec admiration.

La vie en a décidé autrement. Cherry parle un anglais exceptionnel, et à la fac, s'était entichée d'un étranger, dans des circonstances précises ignorées. Elle était jeune, follement éprise, et au-delà des foudres parentales à l'annonce de cet amour, l'occidental concerné l'a plaquée. Cherry, en plus de sa rupture sentimentale, devait souffrir des remontrances de parents, lui répétant "on te l'avait bien dis".

Au sortir de ses études, elle a rencontré un chinois, et est retombée amoureuse. Hélas, lui aussi n'a pas plu à sa potentielle belle-famille, qui préférait de loin un autre homme, né de parents friqués. Et la cousine de Cai Li, ne souhaitant pas froisser papa et maman, a du épouser le mari sélectionné par ceux-ci, plutôt que l'homme qu'elle aimait. Complètement anachronique en Occident, et banal en Chine.

 

 

 

Conséquence directe d'un mariage chinois, Cherry est rapidement tombée enceinte. Son fils doit maintenant avoir sept ans, et son mari gagne copieusement sa vie. Quand tous les cousins se retrouvent autour de leurs parents, oncles et tantes dans le fief familial de Jiangyan, Cherry, son époux et son fils, arrivent toujours équipés de luxe : voiture tout terrain flambant neuve ou berline importée, bijoux de prix et vêtements de marque. Pourtant, sur son visage et dans son discours, une fois cette coquille lumineuse craquelée, on devine un quotidien sans amour, fait de dîners mondains froids, où se retrouve, castique, un gratin dont elle est la nouille. Sa seule source d'émerveillement reste son fils, redonnant un sens à sa vie glacée comme l'argent. Mais pour ses parents, c'est un accomplissement : elle a épousé un bon parti, et a accouché d'un fils qui ne manquera de rien. Fort de ce constat, c'était indubitablement le choix de vie à opérer. Et le bonheur sentimental au caniveau, c'est accessoire.

 



Quand Cai Li a annoncé à Cherry qu'elle avait un petit ami occidental, la jalousie haineuse de celle-ci s'est manifestée spontanément. A chaque conversation via tous ces logiciels de messagerie dont les bonzes raffolent, elle ne cessait d'énoncer les mêmes sentences, clamant qu'étant étranger, je n'étais pas fiable, que je ne resterais pas en Chine, que j'abandonnerais Cai Li, que je la mettrais enceinte pour mieux disparaître, et que je ne lui serais de toutes façons jamais fidèle, tant les laowais cumulent les conquêtes. Tout ce venin déchargé amèrement à l'arme automatique, alors qu'elle ne m'avait jamais rencontré, m'avait estomaqué. Cai Li en souffrait d'autant plus que c'était le démarrage de notre relation, qu'elle se rendait compte un peu plus chaque jour de notre différence, et qu'elle se demandait bien où se trouvait la vérité.

La première fois que nous sommes allés à Jiangyan, chez les parents de Cai Li, la cousine Cherry (et en aucun cas la cousine chérie) nous a rejoint, revêtue de frusques à la mode dont le mètre carré coûte un salaire mensuel d'ouvrier, avec son lardon dans les bras, et son époux en boulet. Vis-à-vis de moi, elle n'a été que sourire trop honnête, et a passé l'après-midi à me bombarder de questions, mielleuse de charme pour réussir à mieux faire passer son interrogatoire pour un vague intérêt pour ma personne. Elle ne cherchait pas à me connaître du tout : elle mettait tout en oeuvre, avec une finesse séductrice aussi délicate que celle d'un tractopelle, pour trouver ma faille. Faille dans laquelle elle se serait engouffrée en la grossissant emphatique pour me faire tomber. Manque de bol, il n'y avait pas de piège : j'aime Cai Li, ne me suis pas mis en couple avec elle en attendant la prochaine, et ne reste pas en Chine pour une période donnée autre qu'éternelle. Au lieu de la sentir rassurée, je l'ai senti déçue : elle n'avait pas abouti avec bonheur sa relation avec un occidental, alors que Cai Li, qui n'avait pas autant brillé dans sa jeunesse, s'accomplissait à mes côtés.

6 - La bêtise :

Tout comme la jalousie, la connerie reste une valeur internationale, sur la place la plus haute du podium multiculturel de ce que Dieu aurait du biffer à la création, si il avait fait des études. Et le pire avec la connerie, c'est qu'il n'y a pas d'arme pour la combattre.

 


En Chine, l'étranger attire l'oeil. Il ne se passe pas une journée sans que je ne me fasse dévisager par un clampin ocre qui trucule de me saturer du regard, depuis le cuir de mes chaussures jusqu'à celui, cheveulu, de mon crâne. Ce voyeurisme émane d'humbles, qui, du fait de la situation sociale, n'ont pas eu la chance d'accéder à une éducation minimume. Ce à quoi, il faut ajouter que le pays s'est ouvert depuis peu.

 

 

Par voie de conséquence, un nombre considérable d'idées reçues loufoques circulent sur le compte des blancs, qu'un annuaire ne suffirait pas à relater. De nombreuses fois, des chinois m'ont dis sans pouffer que les occidentaux portaient du parfum parce qu'ils sentaient mauvais. De même, la plupart des chinois partent du principe que tous les blancs naissent riches.



Au niveau sentimental, les étrangers ont mauvaise réputation. Les chinois les imaginent peu fiables. Par principe, un occidental a toujours beaucoup de petites amies, et est donc à fuir comme le choléra pour n'importe quelle petite chinoise avec un chouia de jugeotte. Donc, les laowais ne veulent pas se marier parce qu'ils aiment partir à la conquête des jupettes. Recadrons avec la culture chinoise : un chinois, dès qu'il est diplômé, doit se marier. Sa première ou deuxième petite amie deviendra son épouse, quels que soient les sentiments qu'il éprouve : c'est la formation d'une famille qui accomplit la reconnaissance sociale de l'individu, et pas l'amour. En Occident, on fustige la reconnaissance sociale en privilégiant le bonheur individuel. En conséquence, seul l'amour compte... Et on rencontre rarement la muse définitive sur les bancs de l'école, mais plutôt après plusieurs relations qui auront muri l'expérience nécessaire à une vie de couple pérenne. A l'inverse de ce que croient les chinois, on ne cumule pas les aventures, mais on recherche l'âme soeur, sans avoir la mariage en contrainte fondamentale. Et les occidentaux, contrairement aux chinois, dès qu'ils s'épousent, ne repartent pas en chasse pour cumuler tout un gibier de nymphettes dont ils se vanteront des ébats auprès de leur entourage masculin. Si un blanc se met en ménage, c'est qu'à priori, il n'a justement plus envie de courir.

Quand j'avoue à certains chinois que ma fiancée est chinoise, mais que je n'ai pas farouchement envie de me marier, je lis dans leurs yeux qu'ils pensent immédiatement que Cai Li n'est qu'une poule de plus, parce que de toutes façons, les occidentaux ont toujours beaucoup de petites amies. C'est incroyablement frustrant, car si je me lance dans une diatribe quant aux sentiment que j'éprouve pour elle, pour conclure que je ne souhaite pas me marier, ils pensent systématiquement que ce discours romantique est un mensonge qui masque une envie de libertinage.



Comme si celà ne suffisait pas, les chinoises vivant avec des étrangers sont parfois jugées rapidement : on estime qu'elles ont choisi un occidental pour son pécule. Cai Li en souffre, face à des gens qui, la connaissant à peine, l'étiquettent immédiatement comme la plus avide des traînées, qui ne vit notre relation que pour l'abri financier. C'est très dur de sentir l'incapacité des individus à vouloir comprendre que nous nous aimons, et irritant de les sentir nous regarder de haut. Avec simplisme, ils résument le blanc que je suis à un coureur de jupons, et la jaune qu'elle est à un simulacre de prostituée qui s'accroche avec une emprise arachnéenne pour s'approprier ce que je possède. Il est arrivé de croiser des chinois dans la rue qui, nous voyant, lançaient des réflexions du type : "celle-là, elle l'aime pour son argent". Même professionnellement, il est arrivé à Cai Li de masquer notre relation, car le qu'en-dira-t-on est un sport national qui, si il figurait parmi les disciplines olympiques, verrait toutes ses médailles remportées par des chinois.

Paradoxalement, malgré cette bêtise agressive, il est difficile d'en vouloir à qui que ce soit : tous ces raccourcis expéditifs proviennent de gens qui n'ont pas bénéficié d'enseignement scolaire, qui doivent se battre très durement pour garnir leur bol de riz quotidien d'un aliment un peu plus nourrissant, et leur incapacité de réflexion se lit dans leurs yeux. On en vient à plaindre ces simples qui pourtant nous dénigrent. Ce sont les mêmes qui, dans la rue et sans me connaître, vont me demander combien je gagne, la surface de mon appartement, et le coût de mon loyer, le tout pour évaluer ma richesse, qu'enfantins, ils imaginent être celle d'un magnat. Ce sont ceux-ci qui vont tenter de me gruger sur les prix d'une douzaine d'oeufs, du regonflage des pneus de mon vélo, ou qui ne vont pas actionner le compteur quand je monte dans un taxi. Et constamment, il faut se battre contre ces arnaques futiles.

Les véritables amis de Cai Li n'ont jamais eu ce comportement vis-à-vis de nous. Ils m'ont accueilli en tant que petit ami de Cai Li, et jamais comme l'occidental profiteur... Même si ils ont été un peu surpris au début. Ils connaissent par ailleurs très bien Cai Li, et savent pertinnement que l'appat du gain n'a jamais été une motivation sentimentale. Par inquiétude aimante, ils ont toutefois interrogé Cai Li dans l'intimité, pour s'assurer que leur amie ne se faisait pas berner par un laowai.



7 - La différence d'âge :

La mauvaise réputation des étrangers tient aussi de leur fait. Le profil de l'expatrié s'est rajeunie dernièrement. Mais il y a moins d'une décennie, les occidentaux en Chine étaient expérimentés, alors qu'il est maintenant courant de croiser des gens à peine majeurs. Et j'en ai connu quelques uns, bien mûrs, qui, soit en échec sentimental dans leur pays d'origine, soit par volonté condamnable d'ajouter à leur vie de couple occidentale une conquête en Extrême Orient, se trouvaient une petite chinoise. Dans la plupart de ces circonstances, j'ai eu le sentiment, partagé par d'autres, que l'amour était très souvent affaire de calcul. Ce n'est pas pour autant une vérité gravée dans le marbre, et j'ai aussi connu des couples, certes moins nombreux, pour lesquels les raisons de la relation étaient sentimentales.

 

 

 

Pour ceux-là, le quotidien doit être délicat, car en plus des racontards clochemerliens qui se cultivent comme des virus en laboratoire, ils doivent faire face à la problématique de la différence d'âge, qui est un prétexte flagrant, facile et idéal pour alimenter le voisinage en ragots pamphlétaires. J'ai huit ans de différences avec Cai Li : ce n'est pas énorme, mais ça commence à compter. Je porte mes trente-cinq ans sans mentir, et comme, pour un chinois, les blancs paraissent plus vieux, il n'est pas rare qu'on m'assène dix ans de plus. Cai Li, par contre, du haut de ses vingt-sept ans, fait bien plus jeune, même pour une chinoise. Il arrive encore qu'on lui demande ce qu'elle étudie, alors qu'elle est diplômée depuis cinq ans. Et je me souviens d'un client français qui, voyant la petite pour la première fois, m'avait lançé, soufflé : "et ben dis donc, tu les prends au berceau !". Mais j'ai toujours été très paternaliste.

 

 



En dehors de celà, nous n'avons jamais eu de réflexion quant à notre différence d'âge. Je crois, au contraire, que l'entourage la voit comme une sécurité de plus. Dans l'inconscient collectif chinois, armé d'une certaine maturité et de l'expérience qui va avec, un homme plus âgé est à même d'assumer plus sereinement la sécurité d'une famille.

Dans tous les cas, et pour répondre plus particulièrement à Patrice, des gens qui postillonneront dans votre dos avec une jouissance frissonnante, il y en aura toujours, où que vous soyez... Et certainement encore plus particulièrement en Chine. Votre force, et votre plus belle arme, c'est que vous vous aimez. Ceux qui n'ont pas d'importance retourneront dans le néant dès que vous les aurez croisés. Et ceux qui comptent, pour peu qu'ils aient un jugement définitif à votre égard, à très court terme, voyant la teneur de votre relation, n'auront pas d'autre choix que de s'y soumettre, et finiront par reconnaître vos sentiments. Et puis, en venant en Chine, vous verrez qu'il y a bien d'autres combats à mener à deux, et dès lors que vous aurez fais vos preuves en terme de responsabilisation, la reconnaissance de tous vous sera acquise.

En résumé de ce long exposé digne d'une thèse : aimez-vous, construisez ensemble, et emmerdez les cons. Ces conseils paraissent peut-être expéditifs, mais veulent tout dire.

 

NdA : Les clichés de cet article autres que familiaux ont été pris le 20 août 2007, à Tongli, à l'occasion de l'anniversaire de notre rencontre. Tongli est un village magnifique et traditionnel du Jiangsu, qui ne figure pas au Lonely Planet, mais qui mérite pourtant d'être découvert.

par Christophe Pavillon publié dans : Exotisme au quotidien. communauté : Expatrie(e)s
ajouter un commentaire commentaires (33)    créer un trackback recommander
Samedi 3 novembre 2007
C'était un dimanche de juin dernier. Je m'étais promis de ne pas travailler et de me consacrer à l'écriture. Et puis, comme d'habitude, plutôt que de plancher sur un article, j'ai fini par répondre à mes e-mails professionnels.
   
 
Au bout d'une heure, armée de son sourire éternel, Cai Li m'a sorti de ma torpeur travaillomane, prétextant que le soleil était radieux, et que pour une fois, je pouvais bien mettre le boulot de côté pour profiter à ses côtés de l'atmosphère estivale du centre ville.
 
 
 
 
J'ai soupiré en jetant un coup d'oeil par la fenêtre, pour finalement aquiescer. Déjà, Cai Li, faisant des moulinets avec les clés de son scooter électrique, montrait son impatience à ce que nous enfourchions le destrier à piles pour vagabonder dans les rues.
 
 
 
 
C'est vrai que ce matin-là, en roulant avec Cai Li, la peau caressée par un vent tiède, à oublier un quotidien uniquement affairiste, j'ai redécouvert l'atmosphère de Suzhou dans un bien-être renouvelé, avec une farouche envie de vous inviter à partager la ballade.
 
 
 
 
Dérogeant aux règles narratives habituelles des articles de "l'expat", je souhaite m'adresser directement à chacun d'entre vous. Alors amis lecteurs, laissez-vous guider sur notre scooter électrique, comme si vous viviez cette promenade à Suzhou. Cai Li et moi-même ne serons pas des tour operators exhaustifs, exténuants, et très souvent inventifs. Et dites-vous bien que monter à trois sur un scooter électrique n'est pas une abberation en Chine : il n'est pas rare d'en croiser qui transportent cinq personnes.
 
Les seules notions historiques qu'il vous faut connaître sur Suzhou, c'est que sa fondation remonte à vingt cinq siècles, et que la ville fut le terminus de la route de la soie, dont la fabrication reste une industrie reconnue.
 
 
Marco Polo fut séduit par cette ville lascérée de canaux surplombés de petits ponts en dos d'âne.
 
 
 
On surnomme Suzhou "la Venise de l'Orient", même si la ville reste essentiellement visitée pour ses nombreux jardins traditionnels, dont huit sont classés au "patrimoine de l'humanité" de l'Unesco.
 
 
 
Venez rêver Suzhou, le temps d'un article, et accompagnez-nous à la découverte de la Venise extrême-orientale.
 
 
Il est neuf heures ce dimanche matin, et vous nous rejoignez, Cai Li et moi-même, au pied de notre immeuble, dans notre lotissement de Ling Tang Xin Cun.
 
 
 
 
1 - Ling Tang Xin Cun : un quartier populaire.
 
La monture électrique vous surprend : elle est plus légère qu'un scooter, et ses pièces en plastique lui donnent l'apparence d'un gros jouet pour adulte. Mais la selle est large, et les commandes au tableau de bord la confèrent à un véritable deux-roues urbain. Vous montez à l'arrière, et nous démarrons. Alimenté par des batteries branchées sous le tapis de sol, sans essence ni pot d'échappement, le vélo électrique ne produit que le souffle d'un glissement.
 
 
Nous traversons le quartier où Cai Li et moi-même habitons. Dans une allée bordant les batiments, des jeunes jouent au badminton. Nous dépassons quelques magasins enfoncés dans des garages repeints à la chaux, où les produits prennent la poussière sur des étagères sans âge. A votre grande surprise, des vieillards marchent à reculons, pour faire de l'exercice, et un riverain est sorti en pyjama pour acheter son petit-déjeuner à une vendeuse de brioches vapeur. Sur son étale enfumée sont disposés des paniers ronds en bois aux larges diamètres, où les brioches fourrées à la viande et aux légumes sont gardées au chaud. Un chinois promène son petit chien, alors qu'un autre balade son oiseau en cage.
 
 
Vous vous étonnez à chaque instant, alors que Cai Li et moi-même ne réagissons pas. C'est son pays, et moi, j'y vis depuis quatre ans et demie : tout ceci est devenu complètement transparent. La seule pensée dont je vous fais part, c'est la satisfaction que j'ai à me promener plutôt qu'à travailler par un si beau dimanche.
 
 
 
 
 
  
  
Sur le chemin, vous entendez un grésillement qui devient de plus en plus intense.
  
  
 
 
 
 
 
Alors que nous nous rapprochons d'un vélo sur le porte-bagages duquel sont disposés des centaines de toutes petites cages en rotin, vous réalisez que ce grésillement émane de centaines de criquets enfermés dans ces cages minuscules.
  
   
  
  
 
 
   
Vous n'en revenez pas quand je vous précise que ces petits criquets en cage sont à la vente... En guise d'éphémères animaux de compagnie.
 
  
   
 
Vous gardez les yeux grands ouverts. Les miens sont rivés sur la route. En Chine, la densité de piétons, bicyclettes, vélos électriques, chariots de fortune, voitures et bus est telle que l'accident est toujours probable. Dès les premiers mètres, vous comprenez avec une certaine appréhension qu'aucune règle de conduite occidentale ne s'applique. Les priorités n'existent qu'au rythme des coups de klaxon et des passages forcés.
 
 
Nous sortons de Ling Tang Xin Cun. Au grand portail de la résidence se trouve une guérite où deux gardes en uniforme palabrent sur le voisinage. Ils nous voient passer, hilares de contempler des étrangers circuler sur un véhicule purement local. Nous rejoignons la route. Les arrêts de bus vous stupéfient : ils ont été entièrement conçus dans la plus pure tradition locale, jusqu'aux toits, en boiseries et virgules parfaites.
 
2 - Shi Lu : le nouveau quartier commerçant.
 

 

Des deux côtés de Guang Ji Nan Lu, l'enfilade de magasins ne propose que des sanitaires, ou des salles de bain et cuisines toutes équipées, sur plusieurs centaines de mètres. Je vous explique alors qu'ici, les produits sont vendus par quartier. Les consommateurs trouvent celà plus facile : si ils recherchent un produit précis, ils n'ont qu'à se rendre à un seul endroit, où ils visiteront tous les distributeurs. Même les commerçants n'auraient pas idée de s'installer près d'un magasin proposant des articles qui ne sont pas connexes.

 

 

A jeter un coup d'oeil à travers les vitrines des magasins, vous êtes amusé : la décoration est riche, les produits coûteux (vous voyez, sans trop y croire, une baignoire importée à... Quinze mille euros !)... Mais les vendeurs, à l'allure paysanne, roupillent derrière un bureau où est posé un ordinateur flambant neuf dont ils doivent certainement ignorer l'utilisation la plus élémentaire. Mais les apparences de luxe sont sauves. Anachronique, un boulier est posé sur le comptoir.

 

Au carrefour, même si le feu est rouge, les véhicules conservent le droit de tourner à droite. Nous tournons donc, et arrivons à Shi Lu, un grand quartier commerçant. Sur le trottoir, nous garons le scooter électrique parmi une multitude de deux-roues. Un chinois officiant en parcmètre nous tend un ticket contre cinq centimes d'euros.

C'est dimanche, mais les rues sont surpeuplées de consommateurs, car tous les magasins sont ouverts. L'explosion économique se sent à travers la furieuse présence de tous ces chinois, extatiques de voir leur pouvoir d'achat augmenter, déambulants d'un magasin à l'autre, avec l'envie de consommer toujours plus. Cette sensation est étrange et palpable... Et vous vous demandez où est passé le communisme.
 
 
 
 
Shi Lu est un quartier piéton, très large, avec des jets d'eau, des magasins sur plusieurs étages, et des publicités gigantesques pour des cosmétiques ou des téléphones portables. Un écran mural monumental abrutit les passants de réclame, et en contrebas, les chinois la dévorent en automates. A l'entrée de certains points de vente, des enceintes crachent une musique assourdissante pour arranguer les chalands.
 
 
 
Nous nous frayons un passage à travers les consommateurs dominicaux. Il n'y a aucune morosité sur les visages. Votre regard virevolte en tous sens, porté avec excitation par la frénésie acheteuse des chinois. Cai Li et moi-même avançons rapidement, cloitrés volontaires dans une bulle, à l'abri de la foule et du bruit.
 
 
 
A deviser les enseignes et les magasins, ceux-ci rivalisent sans complexe avec les points de vente occidentaux : la décoration y est recherchée, et les produits atteignent des prix équivalents voire supérieurs. Paradoxalement, ils ne désemplissent pas. Rien à voir avec les petits commerces de notre quartier ! Sachant que le salaire moyen doit tourner aux alentours des cent trente euros, cette capacité à acheter des produits futiles et chers reste un grand mystère.
 
 
Après avoir traversé Shi Lu sous un soleil radieux, nous atteignons un longue ruelle bordant un des nombreux canaux de la ville. De chaque côté se trouvent des magasins plus humbles. On y vend des vêtements surannés, et des breloques diverses. Vous y repèrez des échoppes où sont disposés des sortes de photomatons. On y sélectionne le cadre des photos (présentant Hello Kitty, la Cité Interdite, ou une star chinoise), et on se fait prendre en photo. Les clichés sortent au format timbre-poste. Cai Li adore, et nous restons un quart d'heure pour nous faire tirer le portrait, sur fond d'Arc de Triomphe et de chanteur taïwanais à la mode.
 
 
Sur les berges du canal, je vous indique qu'il est possible de prendre un bateau qui, une heure durant, vous fera faire le tour des canaux principaux, avec une vue magnifique sur les principaux sites de la ville. La croisière est d'autant plus féérique à la nuit tombée, l'éclairage des bâtiments ancestraux baignant l'environnement nocturne de lumières enchanteresses. Après cette immersion dans la foule, nous reprenons notre scooter électrique, vous invitant à retrouver un peu de calme au sein de Shantangjie, une rue très traditionnelle, proche de Shi Lu.
 
 
3 - Shan Tang Jie : la rue traditionnelle.
 

 

Nous descendons de notre monture à batteries, et, du haut du pont de Qingmingqiao, vous découvrez le canal qui passe en dessous, bordé de maisons traditionnelles aux multiples lanternes de papier, avec un autre pont en dos d'âne à l'arrière plan.

 

Vous êtes instantanément charmé par l'architecture typique entretenue avec goût par les autorités. La rupture avec Shi Lu est totale : nous sommes passés du modernisme au traditionalisme, et du bruit au zen. Nous descendons les marches du pont de pierre, longeant le canal et les maisons accollées.

 

Nous croisons de nombreux touristes chinois et étrangers. Tous déambulent le nez en l'air, découvrant les toits de tuiles grises et les façades blanchies si caractéristiques du sud du Yang Tsé (région qu'en Chine, on appelle le "Jiang Nan", "Jiang" signifiant "fleuve" et "Nan" étant le sud. Par ailleurs, en mandarin, le Yang Tsé se nomme "Chiang Jiang", dont la traduction littérale serait "le long fleuve"). A chaque pont les masses s'aglutinent, souriantes, pour se faire photographier.

 

Des petits bateaux en bois aux décorations traditionnelles proposent de remonter le canal, offrant un point de vue plus original sur la ruelle. Je vous explique alors qu'à l'orée de la nuit, toutes les lanternes rouges s'illuminent, plongeant Shan Tang Jie dans l'authenticité asiatique la plus pure et la plus agréable. Shan Tang Jie, par un soir d'été, prodigue un bien-être de vacances méridionales. Shan Tang Jie, c'est le quartier de Suzhou que je préfère : à chaque promenade, j'y découvre quelque chose de nouveau, et de fondamentalement chinois, apportant systématiquement son lot d'interrogations sur cette culture si différente.
 
 
Les quelques commerces présents vendent des souvenirs... A des tarifs touristiques. Il y a cet étonnant magasin, ne commercialisant que des reproductions de souvenirs liés au communisme. On y trouve des réimpressions de posters propagandistes où sont valorisées les valeurs prolétariennes du parti unique. Même les reliques du communisme permettent de faire du profit. Des petits livres rouges y sont alignés dans toutes les langues, et vous pouvez l'acquérir en français. Il pourra ainsi trouver une place de choix dans votre bibliothèque, aux côtés de Mein Kampf.
 
Abandonnant les portraits de Mao, nous rentrons dans une maison de thé traditionnelle. Cai Li propose de vous enseigner la préparation du thé, à la manière d'un connaisseur. L'intérieur est décoré dans un respect total de la période impériale : boiseries du sol au plafond, larges étagères alignant d'énormes vasques remplies de différentes feuilles de thé, et tables où des chinois sont assis pour jouer au Mah Jong en sirotant des litres du précieux breuvage.
 
 
 
Nous montons à l'étage, dans une petite salle privative. La serveuse arrive avec un plateau où sont disposés la théière et les outils inhérents à la cérémonie du thé. Le plateau est à double fond : le premier est troué pour laisser s'échapper l'eau, et le second, en profondeur, sert de receptacle à l'eau perdue. Elle pose au sol un énorme thermos d'eau chaude, pour que nous puissions nous resservir autant que nous le souhaitons.
 
 
Concentrée, Cai Li prend en main les outils avec la maestria culturelle d'une adoratrice du thé. Pour une chinoise, c'est inné, au même titre que nous ferions virevolter la robe sanguine d'un Saint Emilion dans un verre à pied.
 
 
Telle pince courbe de bois lui sert à saisir les feuilles, une baguette fine lui permet de nettoyer le conduit de la théière, et des dés à coudre de porcelaine assurent de la qualité du breuvage en en humant le bouquet.
 
 
Nous suivons religieusement la cérémonie, pour finir par goûter. Le thé chinois paraît exceptionnellement fade par rapport à ses équivalents anglais ou nord africains. Ici, on le boit sans sucre ni lait.
 
 
 
 
   
Je vous fais remarquer que ce serait un blasphème, comme celui que les chinois commettent en mélangeant du vin rouge avec des glaçons et du Sprite lors de leurs soirées en Karaoké. Il ne s'agit que d'eau chaude parfumée, et pourtant, Cai Li s'en délecte.
 
 
Nous quittons Shan Tang Jie après une agréable promenade sur les berges du canal, où le temps s'est arrêté.
 
  
 
 
 
Reprenant le scooter électrique, et après vingt minutes à se frayer un passage tumultueux à travers le trafic hurlant et klaxonnant, nous arrivons au coeur du centre ville, remontant Ren Min Lu, "l'avenue du peuple", pour nous arrêter à l'entrée du large quartier piéton de Guan Qian Jie, "la rue qui borde le temple".
 
 
 
 
 
 
Alors que nous remontons Ren Min Lu par l'allée des deux roues, je vous explique que, héritage du communisme, chaque ville en Chine a sa "rue du peuple" ou "place du peuple"... Au même titre qu'en France, après la révolution, nous avons rebaptisé nos "places et rues royales" par "rue nationale" ou "place de la république".
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
4 - Guan Qian Jie : où spiritualité et mercantilisme cohabitent.
 
Contre cinquante centimes d'euros donnés à un vieux chinois édenté, nous laissons notre scooter électrique sous sa garde, sur un trottoir qui en recence déjà plusieurs centaines... Et nous avançons dans la large artère piétonne, commerçante, et dense de foule.
 
 
De siège du temple taoïste de la ville, Guan Qian Jie est devenu celui de la consommation paroxytique. Large comme une nationale, la rue laisse circuler des minibus couverts de publicité pour les fast-foods importés. Des deux côtés, les enseignes défilent, occidentales et orientales : Starbucks, Gucci, Armani, KFC et Mac Donald's cohabitent avec les "magasins du peuple", reliquat d'un communisme où pourtant L'Oréal et Rolex disposent de stands luxueusement décorés.
 
Partout, la musique hurle, vomie par les baffles à l'entrée des magasins. Les prix sont globalement plus élevés que ce que vous avez pu voir par ailleurs, mais le luxe des points de vente est sans commune mesure avec tout ceux que vous avez croisé depuis ce matin. Pour signaler leur déplacement aux piétons, les minibus diffusent à grands renforts de décibels une version bontempi de "joyeux anniversaire", et je vous tire par le bras, vous signalant qu'il vaut mieux faire très attention, car les chauffeurs de ces minibus ne semblent pas s'intéresser à la survie des clampins qui croisent leur route.
 
 
 
Tous les cent mètres, montrant un catalogue élimé, un vendeur vous arrête à même la rue, vous proposant d'acheter la contrefaçon d'une montre de marque. Il répète inlassablement, avec un accent made in China, "watch ! watch ! watch ! Rolex ! Rolex ! Rolex !", sans doute par crainte que vous n'ayez pas compris. Et quand vous refusez poliement, il insiste, embrayant sur un tout autre panel de prestation, allant du Karaoke au massage. Je beugle en chinois en fronçant les sourcils, et le marchand du temple disparaît.
 
 
 
 
 
Au milieu de Guan Qian Jie, un portant de pierre indique l'entrée d'un magnifique temple taoïste. En lui faisant dos, vous remarquez que se trouvent là un Pizza Hutt et un fast-food américain qui cadrent difficilement avec le caractère spirituel de l'édifice traditionnel. Et pourtant, devant le Pizza Hutt, plusieurs dizaines de chinois font la queue, espérant qu'une table se libère rapidement.
 
 
Face au temple, quelques stands sont disposés. Vous vous rapprochez avec curiosité, et je vous explique qu'il s'agit-là d'un studio de photos renommé à Suzhou, offrant la réalisation de photos de mariage. A regarder les clichés, vous êtes à deux doigts du fou rire : toutes les photos ont été outrancièrement retouchées via les logiciels adaptés, et les poses manquent d'un naturel déconcertant. Les vêtements de mariage, au-delà de la traditionnelle meringue, montrent des époux en uniformes napoléoniens sensés dénoter d'une noblesse et d'une élégance parfaite... Mais qui font finalement montre d'un mauvais goût et d'un ridicule total !
 
 
Nous faisons le tour du temple, et sur la place qui le précède, de nombreux petits magasins sont engoncés dans des préhauts. On y propose des accessoires de beauté à bas prix, et des produits traditionnels : soie, thé, éventails, et tee-shirts assurant la promotion des cinq petites mascottes des Jeux Olympiques de Pékin.
 
 
Derrière le temple, un marché vend de nombreux vêtements de qualité contestable à des tarifs imbattables. Mais partout, Cai Li doit diviser les prix par quatre pour obtenir un montant décent. Pour répondre à votre étonnement face à ce marchandage, je vous précise qu'avec nos faces blanches, il aurait fallu diviser les prix par dix !
 
Nous ne pénétrons pas dans le temple, mais observons les croyants qui prient, faisant brûler des bâtons d'encens de large diamètre, et des cierges, en s'inclinant devant des idoles, dont le panthéon est un who's who où même les chinois se perdent.
 
5 - Chuan Fu Lou : un restaurant gastronomique Sichuanais.
 
 
 
 
 
 
Le reste de la rue n'étant qu'une succession de magasins, nous décidons de nous arrêter à mi-chemin, dans un restaurant de spécialités du Sichuan, dont la gastronomie épicée reste, au goût de Cai Li et moi-même, une des plus savoureuses de Chine.
 
 
 
Malgré son emplacement stratégique en centre ville, à cinquante mètres du temple, la note à Chuan Fu Lou est toujours moins épicée que le repas. La décoration y reprend tant une architecture pleinement traditionnelle, qu'une atmosphère de plein-air, avec ses arbres très bien imités au milieu des salles de restaurant.
 
 
 
 
 
Vous devisez le menu d'une vingtaine de pages, qui reproduit des clichés des plats. Mais la cuisine chinoise est tellement différente de la gastronomie occidentale que les photos ne vous permettent pas d'identifier les aliments.
Ne sachant que choisir, vous nous tendrez finalemen