Les voyages, on les prévoit, on les rêve, puis on les vit... Et on continue à les cultiver au retour, par le biais d'impressions laissées, qui elles-mêmes évoluent avec le temps, la mémoire s'amalgamant avec l'imaginaire, pour tronquer les souvenirs et les transformer de faits réels en sensations.
En général, quand on se retrouve dans un pays aussi différent qu'a pu l'être la France pour Cai Li, on vit sur l'instant des situations tellement incensées, on évolue dans des atmosphères tellement extra-terrestres, qu'on en garde, au retour et à terme, une empreinte bouleversée qui se rapproche plus de la chimère que de la réalité. C'est d'autant plus vrai dans le cas de Cai Li, puisqu'il s'agissait pour elle, durant trois semaines cet été, d'une immersion complète : c'était son premier déplacement hors de Chine, et elle n'avait jamais pris l'avion. Par ailleurs, elle n'est pas partie en voyage organisé avec des chinois, mais s'est retrouvée aux côtés de son petit ami français, qui officiait en tant que guide touristique et culturel, intégrée dans la famille et l'entourage amical de celui-ci. Bref, le grand bain, et dans tous les cas, la seule véritable façon de voyager.
Au retour, le voyage, dans tout ce qu'il apporte en découverte de soi et de l'univers, se poursuit, avec plus d'interrogations sur le monde qui nous entoure, et fatalement plus de compréhension de soi-même. Maintenant qu'elle est rentrée, c'est un autre voyage qui commence, celui qui va la transformer, car elle s'est ouvert un potentiel de références incroyablement plus large en tentant de s'approprier, pour les trois semaines qu'ont duré les vacances, cette autre planéte qu'est la France.
Et déjà, je la trouve métamorphosée. Cai Li ne parle plus que de ça, avec des questions, des conjectures, des tentatives d'explication, aussi bien concernant la situation politique, économique, et historique, que les comportements sociaux de ce peuple étrange qu'est l'ethnie française. Elle s'est ouvert l'esprit, y a perdu en spontaneité, mais y gagne en sagesse. Je suis même particulièrement impressionné de la voir autant bouleversée. Peut-être que celà est du aussi au fait qu'elle vive avec un français depuis un an, et que le voyage dans le placenta culturel de celui-ci a permis de mieux comprendre sa vie de couple, qu'elle-même admet volontiers étonnante et peu banale, comparativement à celle que vivent ses amies avec leur petit copain chinois.
Au-delà de cette réflexion, il y a quelques éléments qui ont particulièrement marqué Cai Li lors de notre déplacement en France, et dont je n'imaginais pas qu'elle en serait si bouleversée... Mais là aussi, c'est un échange, et sa découverte de la France m'a permis d'en comprendre un peu plus sur elle et sur la Chine, ainsi que le comportement des chinois. Je vous glisse les principaux éléments qui l'ont marqué :
1- L'approche gastronomique :
Les français se croient les champions internationaux toutes catégories de la bonne bouffe. C'est ce dont j'étais moi-même convaincu au préalable de mes premiers vagabondages en Extrême Orient. Mais les chinois n'ont rien à nous envier, à tel point que c'est carrément l'inverse : nous n'accédons même pas au podium de la jouissance gastronomique que eux décrochent systématiquement la médaille d'or. Même dans l'urgence professionnelle la plus ultime, vous ne ferez pas sauter un repas à un chinois. Il a tout autant besoin de son petit-déjeuner, que de son déjeuner, que de son dîner. Supprimez-lui l'un des trois, et vous l'entendrez hurler à la mort de la souffrance occasionnée par ses gargouillis stomachaux, vous faisant comprendre qu'il ne peut travailler efficacement, quelles que soient les nécessités, si il n'a pas l'énergie alimentaire d'un ventre plein.
Et en dehors des repas, les chinois continuent à manger. Quand nous sommes tranquillement dans notre appartement, et même si nous venons de savourer un repas copieux, Cai Li n'hésitera pas à grignoter ce qu'on appelle ici des "xiao chi" (la traduction littérale en français serait "petit manger"), à savoir des cacahuètes, des graines de tournesol, ou d'autres petites douceurs salées. La voyant ainsi avaler ses xiao chi avec la vélocité d'une machine agricole, dès que je lui demande si elle a encore faim (alors que j'ai du personnellement faire sauter la ceinture de mon pantalon), elle me répondra invariablement qu'elle est repue, mais qu'il n'y a pas besoin d'avoir de l'appêtit pour avaler des xiao chi, que ça a bon goût, et que ça l'occupe. En Chine, outre les théories constantes et parfois ahurissantes que l'on entend sur l'intérêt médical de tel ou tel aliment, le goût est un plaisir, au même titre que l'ouïe, ou la vue. Ainsi, pour Cai Li, dévorer ses xiao chi, c'est comme d'écouter la musique qu'elle aime.
Comme dans de nombreux pays, les chinois considèrent que leur cuisine est la meilleure. Même si je trouve ce patriotisme de casseroles un peu expéditif, je reconnais que la gastronomie chinoise se glisse dans le peloton de tête des bonnes bouffes internationales, tant pour sa variété que pour ses saveurs, aux côtés de la cuisine italienne, française, ou japonaise. Si il fallait une preuve, il suffirait d'évoquer la facilité épidémique avec laquelle celle-ci s'est exportée : dans n'importe quel pays à travers le monde, il y a des restaurants chinois (tenter par contre de trouver un restaurant anglais, sans vouloir cracher dans la soupe, à la menthe, des bruleurs de sainte et monarchistes insulaires, est impossible... Et pour cause : leur gastronomie a la saveur de leurs femmes). Malgré tout, ne faites pas l'amalgame : la nourriture chinoise en Occident n'a rien à voir avec la nourriture chinoise authentique. Nous sommes allés, en France, dans un restaurant chinois, et les plats étaient tellement peu chinois, que Cai Li a préféré, pour le reste du séjour, s'accomoder de la gastronomie française plutôt que de la mauvaise bouffe chinoise.
Par contre, dans ses réactions vis-à-vis de la nourriture française, Cai Li a su conserver ce patriotisme qui, je dois l'admettre, m'irrite parfois. Elle n'a pas pu s'empêcher, devant un repas français, de renifler chacun des plats, et de demander, dans une moue emplie de la suspicion la plus avérée, qu'on en identifie les ingrédients pour elle. C'est pourtant tellement simple de goûter pour savoir si on aime, et c'est aussi gage de découverte volontaire. Personnellement, si en Chine, j'avais eu la démarche de ne manger que ce que j'arrivais à identifier, j'aurais ignoré plein de bonnes choses, et j'aurais dépéri (de ce côté, je me porte d'ailleurs plutôt trop bien).
Chaque nouveau repas constituait une nouvelle angoisse potentielle, tant pour elle de ne pas manger, que pour moi de me savoir savourer égoïstement, alors qu'elle resterait sur sa faim. Il a donc fallu trouver des subterfuges, et prévoir des mets supplétifs, sur lesquels elle pouvait fondre, si le contenu du repas initial ne lui convenait pas. Son quotidien gastronomique français s'est essentiellement articulé sur des tranches de pain et de saucisson, car ça, elle aime. Comme n'importe quel autre chinois, lui faire goûter de la viande rouge était impossible. Or, du boeuf, en France, on en mange. Pour un chinois, manger de la viande rouge revient à se goinfrer de charogne. Imaginez-vous avec un morceau de cadavre fraîchement découpé de la morgue, et vous aurez une idée de ce qu'un chinois peut ressentir. Le confit de canard ainsi que le foie gras passent plutôt agréablement, car on trouve en Chine des préparations aux saveurs proches. Le plus étonnant reste son attrait pour les escargots, pourtant met particulièrement gaulois, et dont la viscosité baveuse de l'ingrédient principal ne la pourtant pas fait renacler à l'avaler.

2 - La belle campagne :
J'ai eu la chance d'avoir beaucoup voyagé depuis quelques années, et sans aucun chauvinisme rural, je continue de penser que la campagne française est une des plus belles du monde. Je suis originaire d'une petite ville de Touraine, et la région que j'appelle "le triangle", à savoir la campagne au centre de la Touraine, du Chinonais, et du Poitou, regorge de plénitude champêtre. Mais déjà, dès notre sortie de l'aéroport de Roissy, alors que nous traversions la Beauce, Cai Li a été enchantée par ce plat pays qui est le mien. Les champs de céréales, à perte de vue, dans une serenité arrivant jusqu'à l'horizon, parsemée de bois tranquilles et épars, l'ont subjugué de manière instantanée et irréversible.
Il faut dire que la campagne en Chine, et particulièrement dans le Jiangsu, province dont elle est originaire, n'est pas très folichone. Nous vivons dans un des plus grands bassins industriels de la Chine, qui par voie de conséquence, est le grenier à usines du monde. Dès la sortie de Shanghai, pour rejoindre Suzhou, nous traversons ce que les locaux appellent la campagne, et qui n'est qu'un enchainement d'usines et de cités ouvrières, dont l'architecture colorée et d'inspiration soit-disant occidentale fait passer les batiments pour des copies quart-mondistes du Main Street de Disneyland : pathétique, carton-pâte, et hideux.
Et puis, au-delà des infrastructures industrielles, il y a un rafut constant de véhicules à peine identifiables, et une population de fourmillière. Les parents de Cai Li habitent Jiangyan, petit village du Sud du Jiangsu, dans un petit hameau qui borde un canal. Derrière leur maison, on peut se plonger dans un champ, mais qui, bien avant la ligne d'horizon, donne sur un autre hameau, et le petit sentier qui rejoint la route, du fait du trafic constant des véhicules de fortune, donne l'impression d'être autant fréquenté qu'un périphérique à l'heure de pointe, sans même évoquer la poussière constante et les détritus. Même de nuit, autour de la maison familiale, alors que les lumières sont éteintes pour éviter que les moustiques n'agacent, et qu'il n'y a pas la chaleur d'une ville aux alentours pour empêcher d'admirer la voute céleste, il subsiste une agression sociale constante, générée par les paysans qui passent dans la rue, bramant dans leur dialecte local. Bref, la Chine est un pays où la quiétude n'existe pas, même dans les zones rurales les plus reculées.
En France, le calme est total. La campagne embrase les sens de bien-être. Sa vue est déjà apaisante, et, outre le bruissement du vent dans les frondaisons des vergers et aux pistiles des champs de tournesol, il ne subsiste que cette quiétude sourde qu'on entend comme on écouterait le silence. Il y a aussi une beauté organisée, avec un souci constant du respect de l'environnement, respect qui n'est même pas à l'heure du concept en Chine. Car en Chine, dès lors qu'on est dehors, dans un joli coin de campagne ou non, celà donne le droit de disperser ses ordures. En France, pour celà, la population est aguerrie à une discipline écologique portée en étendard.
Trés étonnement d'ailleurs, alors que Cai Li, au préalable de son voyage, ne jurait que par la Chine, quand, en France, je lui suggérais que, lorsque nos moyens nous le permettront, nous pourrions peut-être envisager l'achat d'une petite maison perdue aux abords du Poitou, pour de vraies vacances, où les téléphones sans fil ne perçoivent pas une barre, et où l'internet est une vue de l'esprit, elle acquiescera avec bonheur. Cai Li, pour celà, s'est sentie immédiatement détendue dans la campagne française, et j'étais très heureux de la voir se l'approprier si spontanément.
3 - La technologie agricole :
Au-delà de la beauté du paysage, ce qui a surpris Cai Li, c'est de voir que nous utilisions des tracteurs pour les travaux agricoles. En Chine, fruit d'un paradoxe historique et économique, les paysans utilisent encore des outils médiévaux, tractés par des boeufs ou des chevaux, voire, dans certains coins particulièrement reculés, par des hommes. Et elle a ressenti, outre une fascination bien déconcertante pour Poclain (il fallait s'arrêter à chaque passage d'un tracteur pour qu'elle l'immortalise sur un cliché), une incompréhension totale quant au stade de développement que nous avions atteint en Europe. Mettez-vous à sa place : comment, dans l'esprit d'une chinoise, peut-on imaginer des paysans, avec un niveau d'éducation qui fait friser leur niveau de QI avec celui de leur température anale (croyez-moi, en Chine, les paysans, même si ils ont inventé le boulier, savent à peine compter), s'offrir un outil aussi inaccessible qu'un tracteur, qui créé des coûts rendant caduque toute compétitivité ? Alors il a fallu lui expliquer que la production n'était pas obligatoirement synonime de productivité, et qu'un agriculteur qui, en France, ne disposait pas de ce type d'outil standard, ne pourrait pas se permettre d'embaucher des gens pour des travaux aussi pénibles, tout en conservant le même gain, et la même rapidité d'exécution. Par ailleurs, en France, où trouver la main-d'oeuvre pour des travaux aussi durs ?
4 - Paris :
A priori de son voyage, la France et Paris, c'était la même chose... Comme chez la plupart de chinois. Et il m'arrive encore très souvent, en Chine, de générer l'incompréhension suspicieuse des locaux, quand je leur explique que je suis français, mais pas parisien.
Personnellement, j'ai horreur de Paris : y circuler est une corvée, que ce soit en voiture (où on se demande pourquoi les voitures sont équipées de plus de trois vitesses, à part pour déboiter au dernier moment), ou bien par le biais des transports en commun (où au moindre sourire, on reçoit une angoisse blafarde en retour); la sécurité se rapproche de celle d'une mégalopole américaine (il suffit, pour celà, d'énumérer le nombre de policiers en uniformes carnassiers, arnachés de pistolets mitrailleurs, que l'on croise à chaque endroit un tant soit peu touristique); la mendicité sentirait la mine d'or pour un humble en pièces détachées de n'importe quelle ville du Bangladesh, et la ville est dégueulasse (outre les crottes de chien, sorte d'ornement typique des rues parisiennes, complètement rentrés dans le paysage citadin, comme les manèges à chevaux de bois, où les statues d'inspiration antique, les poubelles sont devenues tellement transparentes du fait du plan Vigipirate, que les locaux ne les utilisent plus, et les ordures jonchent le pavé).
Pour celà, il faut dire que les villes chinoises, dès lors qu'elles atteignent une taille suffisante, sont à peu près impeccables. Même si les chinois ne sont pas très disciplinés pour la propreté, la trottoirs fourmillent d'employés qui passent leur journée à y lécher les saletés à coups de balais gigantesques. Là aussi, en France, il serait bien difficile de trouver une telle main-d'oeuvre à moindre coût.
Pour Cai Li, venir en France, c'était visiter Paris. Il lui fallait courir le tiercé dans l'ordre : Tour Eiffel, Musée du Louvres, et Notre-Dame de Paris. A ce sujet, Cai Li éprouvait une fascination pour Notre-Dame de Paris qui atteint celle d'un illuminé fan d'extra-terrestres en attente d'un premier contact. Depuis quelques mois, elle me parlait de la cathédrale, avec pléthore d'interrogations quant à la majesté gigantesque de l'intérieur, et à la réalisation d'une telle prouesse architecturale. Pour elle, c'était aussi fort que la pyramide de Khéops.
Au solde de tout celà, visiter Paris a essentiellement constitué une déception. Tout d'abord, certes le triangle lascéré par la Seine que constitue les vecteurs Place de l'étoile, Musée du Louvres, et Tour Eiffel, restent bien jolis à traverser, mais avec son échelle chinoise des valeurs, elle a trouvé celà tout petit ! Il faut relativiser : la Chine fait presque dix-huit fois la superficie de la France, compte plus de vingt pour cent de la population du globe, et rien que Shanghai, qui est la troisième ville du pays, recense presque vingt millions d'habitants. Bref, avec nos six millions de pékins, Suzhou est une ville plus étendue que Paris downtown, plus dense en population, et qui, à chaque extrêmité cardinale, a su conserver une architecture traditionnelle. Alors que Paris, au-delà du quartier précité, il ne reste plus grand chose de la candeur que l'inconscient collectif international hors hexagone a su conserver. En ce qui concerne Notre-Dame de Paris (Cai Li m'a impressionné, car elle connaissait très bien le roman de Victor Hugo, qui semble-t-il reste un classique dans beaucoup de pays), j'ai eu droit à la même sentence : c'est bien plus petit et bien moins impressionnant que ce qu'elle avait à l'esprit. Bref, au solde de notre rapide périple à Paris, elle était bien contente de retrouver la campagne.
Reste le Louvres, pour lequel je lui concède qu'il s'agit d'un des plus beaux musées du monde, et où l'atmosphère, même au coeur de la saison touristique, recèle quelque chose d'unique, baignée de savoir, d'art, d'Histoire, et aussi d'un certain mystère.
5 - Les cheminées :
Là aussi, Cai Li m'a surpris là où je ne l'attendais pas. Dès son arrivée, Cai Li s'est étonnée de voir, en cerises sur gateaux, des cheminées orner nos maisons et nos immeubles. Il a fallu lui expliquer que, même si nous avions des moyens plus modernes pour nous chauffer, la cheminée restait un plus dans le cadre d'un emménagement, pour la chaleur sereine et conviviale qu'elle apporte en hiver, avec les craquements rassurants des braises au fond de l'âtre. Cai Li l'a plus ou moins compris... Mais celà n'a pas freiné pour autant sa stupéfaction à voir ces cheminées s'ériger de manière presque systématique au sommet de nos tuiles.
Sa plus grande surprise a été lors de notre visite au Chateau de Chambord. Pour rappel, l'édifice ne manque pas de cheminées, et la plupart d'entre-elles restent tellement monumentales en volume qu'on pourrait y loger une famille de réfugiés. Et là, elle n'a pas pu s'empêcher de se faire prendre en photo dans la plupart des cheminées du chateau.
6 - Les enfants :
Comme la plupart des chinoises, Cai Li trouve que les petits enfants occidentaux sont bien beaux. Au-delà de cette constante, elle a toujours une facilité déconcertante à s'approprier un relationnel intense avec les mouflets... Et celà a été encore plus particluièrement le cas en France, où pourtant, la communication était un réel problème.
Dès lors que nous visitions certains de mes amis, ayant des enfants en bas âge, elle passait le plus clair de son temps avec les bébés plutôt qu'avec les adultes. Et très vite, cette fascination s'est avérée réciproque : les enfants ne s'intéressaient plus à qui que ce soit d'autre que Cai Li. En Chine, dès lors qu'on est accompagné d'un enfant occidental, c'est la même histoire : on ne peut pas faire un pas sans que les chinois ne viennent s'attrouper autour du petit mioche, à grands renforts de gouzigouzis, et n'hésitant pas, sans même avoir demandé quoi que ce soit à l'accompagnateur adulte, à le prendre dans les bras, en gloussant de trouver la petite merveille si craquante. Il arrive même souvent que les chinois arrêtent dans la rue les familles occidentales pour demander de se faire prendre en photo avec les enfants.
7 - Le français débonnaire :
Cai Li conserve une bonne image des français, de manière générale, même si elle a trouvé qu'ils se complaisaient un peu trop dans une démarche de communication limitée vis-à-vis d'elle, bien content d'être franchouillards, et partant du principe qu'il était accessoire d'essayer de faciliter la tâche à cette étrangère débarquant d'une autre planète. Il faut dire que, pour ce qui est du manque d'effort à communiquer dans un autre idiome que celui de Molière, les français sont d'une arrogance désastreuse. Je lui faisais la remarque, alors que nous nous trouvions à Roissy, enregistrant nos bagages pour notre vol retour vers Shanghai. Il y avait, dans la file d'attente, pléthore de nationalités de représentées, et une employée d'ADP n'a cessé de hurler "reste-t-il des passagers pour Canton ?"... En français. Il est bien évidemment lamentable que dans un aéroport international comme Roissy, les employés ne soient pas foutus de s'exprimer, même de façon basique, en anglais, sachant d'autant plus que l'audience est internationale. Comparativement, en Chine, dans tous les aéroports, gares routières et ferrovières, ou encore sur les routes, la plupart des indications essentielles sont inscrites en chinois et en anglais. Dans tous les restaurants de bonne taille, ou avec une certaine renommée, les menus sont aussi bilingues (même si les traductions sont, dans la plupart des cas, à mourir de rire : j'ai souvenir de ce restaurant proposant une "salade à l'eau" et des "sandwiches aux ordures"). Dès lors que l'on rentre dans un magasin, même si le vendeur a un niveau très basique, il fera l'effort de communiquer en anglais avec les étrangers. Et puis, de manière générale, les chinois sont exceptionnellement accueillants avec les étrangers, faisant leur maximum pour leur faciliter la vie.
Je connais des français empécheurs de communiquer en rond, qui, dans leur sacrosaint écrin hexagonal dont ils ne sont jamais sortis, me rétorquent que le chinois est une langue compliquée et difficilement accessible (alors qu'ils n'en connaissent même pas le fonctionnement en rêve). Par voie de conséquence, il leur parait tout à fait logique qu'en Chine, on fasse l'effort d'écrire en anglais, au même titre qu'ils ne voient pas l'intérêt d'avoir la même démarche en France. Et ceux-ci, dans leur petite étroitesse franchouillarde, gauchisante et pourtant coloniale, ont une perception de l'univers se limitant tellement à leur pays, pour ne pas dire à leur département, qu'ils n'ont pas réalisé que le chinois était la langue la plus parlée au monde, et que le français représente au moins autant de difficultés pour un chinois que l'inverse. Par ailleurs, pour ce qui est de son fonctionnement, le mandarin est une langue bien plus simple que n'importe quelle langue latine : il y a très peu de grammaire, et les conjugaisons sont inexistantes. Et à l'échelle du monde, si le chinois n'est qu'une langue tierce, alors le français n'est même pas un dialecte.
Au-delà de ces considérations linguistiques, je trouve plus qu'important de mettre à l'aise des étrangers de passage, même au prix d'un effort. L'arrogance française reste une valeur exportée : je me souviens d'un rapport publié par l'Ambassade de France à Hong Kong, il y a quelques années, qui décrivait les français à travers les yeux des hongkongais. Après l'art, la mode et les cosmétiques... On trouvait le comportement arrogant. Plus simplement, sans penser à critiquer quel que comportement que ce soit, je me sens rassuré de croiser des chinois qui souhaitent communiquer et me conseiller, et je trouve normal de renvoyer l'ascenceur à n'importe quel étranger qui se trouve un peu désabusé en France.
Pendant positif de ce comportement, Cai Li a pleinement intégré que les français vivaient dans un confort naturel, dont ils disposent pour ainsi dire dès la naissance, sans avoir véritablement à se battre au quotidien, sereins qu'ils sont de jouir de tout un arsenal de prestations sociales qui, dans la plupart des cas, ne pourra pas les condamner à mourir de faim. Car en Chine, c'est la foire d'empoigne pour le travail, l'argent, les petits business, et la réussite assurant une sécurité totale. On s'arrache l'argent en le prenant où on peut. La raison fondamentale de celà n'est pas l'explosion économique, même si c'est un paramètre d'importance. La cause essentielle reste une précarité sociale et un vide juridique totale, qui induit que bon nombres d'individus se lèvent le matin en ne pensant qu'à une chose : travailler suffisament dur pour pouvoir se nourrir le soir. En France, on est dorénavant très loin de ces besoins liés à la survie... Et Cai Li a fortement apprécié l'atmosphère constamment emprunte de relaxation, de détente, et de temps, hors-professionnel, dévolu à la quiétude, et aux petits plaisirs.
Où que je sois à travers le monde, je resterais français... Et j'ai parfois un peu de mal à le faire comprendre à Wang Ke Rong, mon associé. Il a monté son usine, et nous disposons d'une société de représentation en commun. Lui ne comprend pas que je ne passe pas sept jours sur sept à l'usine, que je n'y vive pas, et que je n'y dorme pas après quinze heures de travail. Moi, je reste convaincu que la vie est courte, qu'elle est belle, et qu'il y a un temps pour tout. S'accomplir professionnellement est essentiel, mais il n'y a pas pour autant que le travail pour nous définir. Je suis né dans un pays où l'environnement social et économique permet d'avoir cette démarche, très répandue en France. Cette quiétude débonnaire, cette capacité immédiate à ne pas amalgamer l'existence et le travail, Cai Li l'a très bien ressentie... Et il est évident qu'une telle démarche, qui laisse une part importante aux bonheurs simples, et à l'accomplissement d'autre chose qu'un pedigree professionnel, l'a immédiatement interpellé, à tel point qu'elle s'en inspire dorénavant pour calquer sa vie. Il faut dire que, pour n'importe qui à travers le monde qui en a les moyens, c'est attirant !
Elle s'était rendue compte de celà dès lors que nous avons commencé à vivre ensemble, se demandant comment je pouvais cumuler la lecture de romans, l'écriture, la vidéo amateur... Et le démarrage d'une entreprise. Et au tout début, lui faire comprendre qu'il y avait un temps pour tout, que mon bonheur résidait dans un équilibre de tout celà ; que le temps, avec un peu d'organisation, était toujours un peu extensible, et que, même en travaillant vingt quatre heures sur vingt quatre, dès lors qu'on est entrepreneur, on trouverait toujours quelque chose à faire, n'avait pas été aisé. Ici, dès lors qu'on se retrouve entre amis, le sujet de prédilection reste le travail... Et la capacité à s'enrichir. Les chinois ont tellement soufferts qu'ils ont dorénavant la grosse tête des parvenus. Ce qui est par contre un peu éreintant, c'est qu'il est difficile de s'entretenir avec qui que ce soit d'autre chose. Parler d'art amène les gens à s'interroger... Et surtout, ils ne comprennent l'intérêt de l'art qu'à partir du moment où celà leur permet de revendiquer une apparence sociale.
Nous sommes rentrés il y a maintenant une quinzaine de jours, et dèjà, Cai Li n'est plus tout à fait celle qu'elle était au préalable de ce voyage.
Je l'avais constaté lors de mes propres vagabondages : les voyages permettent d'évoluer.
Commentaires