

Pour Onesource, ma société, les choses se sont sensiblement accélérées depuis la rentrée: fin octobre, j'ai accueilli deux commettants de passage, et quinze jours plus tard, je repartais pour affaires à Hong Kong. En trois semaines, j'ai pris six vols.
Sur ces six vols, un a été annulé, et deux ont été retardés. Dieu merci, aucun ne s'est crashé. Pourtant, en Chine, c'est banal (pas les crashs, mais les retards). En preuve irréfutable, un cliché joint pris à l'aéroport Hongqiao de Shanghai montre que près de la moitié de vols était retardé. Il ne s'agit pas d'un manque de chance : c'est au contraire une généralité dont il faut s'accommoder dès lors qu'on privilégie le transport aérien en Chine.
C'est devenu une tradition, puisque c'est la deuxième année que je décerne l'Ubu d'Or à une administration en Chine. And the winner is... CAAC, l'aviation civile chinoise, dont l'organisation déboussolée est à mourir de rire, pour peu qu'on jubile de stagner pendant des heures dans un aéroport. Cet Ubu d'Or 2007 est remis avec un peu de retard, par souci d'adéquation avec le récipiendaire et ses horaires décalés.
1°/ Shanghai - Canton (belote) :
Fin octobre, j'arrive à l'aéroport Hongqiao de Shanghai, avec l'avance qui sied tant à mon anxiété naturelle qu'à un enregistrement sans bousculade au guichet. Une banale vérification sur les écrans m'indique que, bien évidemment, mon vol pour Canton ne partira pas à temps. Une voix féminine crache au haut parleur que le vol "est retardé du fait d'un retard" : réponse typiquement chinoise, dont n'importe quel badaud de l'Empire du Milieu se contente. Je suis toujours tendrement effaré par ce comportement local : ils ont parfois une capacité simpliste à prendre n'importe quelle réponse comme suffisante, sans chercher à en comprendre la causalité, même pour des sujets essentiels.
En parfait exemple de cette acceptation sans bornes, quelle que soit la nébulosité du prétexte, les voyageurs attendaient patiemment l'embarquement. De vingt heures trente, celui-ci fût annoncé à vingt-et-une heure cinq, puis à vingt-et-une heure trente-cinq, pour finalement nous permettre de nous asseoir en cabine vers vingt-deux heures. Arrivé à Canton, je me suis allongé dans ma chambre d'hôtel à une heure du matin, pour me relever quatre heures plus tard, et enchaîner mes rendez-vous.
En autopsiant la photo ci-dessus de l'écran listant les départs, l'oeil le plus pointu remarquera qu'il y a deux colonnes annonçant les horaires : "scheduled" (soit "planifié"), dans laquelle on retrouve les heures aux quelles les vols étaient supposés décoller, et "actual" (soit "réel") dans laquelle sont précisés les horaires de départs estimés. Dans ce même cliché, deux vols me font perdre en conjectures déroutantes : Le vol CZ3970 à destination de Changsha qui devait partir à vingt heures dix, décollera finalement à dix-neuf heures quarante... Soit avec une demie heure d'avance. De même, le vol MU5665 à destination de Xiamen, censé quitter le tarmac à vingt heures vingt-cinq, s'arrachera du sol vingt-neuf minutes plus tôt. Objectivité intellectuelle oblige, je ne pouvais pas rédiger un article dénonçant les déficiences de l'aviation civile, sans reconnaître aussi son efficacité : certes, il y a du retard pour de nombreux vols, mais celui-ci est très largement rattrapé par ceux qui décollent avec une demie heure d'avance ! Ne cherchez pas à comprendre : vous êtes en Chine.
2°/ Hangzhou - Shenzhen (rebelote) :
A la mi-novembre, je repartais à Hong Kong à l'occasion d'un salon professionnel. Sachant qu'il fermait ses portes un vendredi soir, j'ai invité Cai Li à m'accompagner, pour que nous profitions du week-end en découvrant l'archipel.
Les vols Shanghai - Shenzhen sont bien moins coûteux que Shanghai - Hong Kong, alors que la distance est presque la même. La démarche économique était donc de prendre un avion pour Shenzhen, d'y traverser la frontière, et de rejoindre en car l'ancien protectorat britannique. Encore moins cher, nous avons décollé de Hangzhou plutôt que Shanghai.
Nous sommes arrivés en avance, et déjà, notre vol pour Shenzhen était affiché avec un retard indéterminé. Lors de l'enregistrement, j'ai demandé des précisions au guichetier peu concerné, afin de savoir si notre attente allait se prolonger d'une demi-heure ou de dix. Le préposé hochait ahuri, pour me répéter qu'il ne savait pas. J'ai voulu savoir si nous pouvions être redirigé vers un autre vol partant à l'heure. Réponse négative. Finalement, je lui ai demandé de me confirmer que le vol pour Shenzhen ne serait pas annulé, comme c'est souvent le cas. Là, par contre, il m'affirmera que je n'avais aucun souci à me faire.
L'enregistrement effectué, après s'être soumis à la sécurité, nous avons rejoins la porte d'embarquement. Le vol prévu à treize heures s'avéra finalement retardé à quatorze heures. A treize heures, une voix lancinante au haut parleur nous demanda de changer de porte d'embarquement. A treize heures trente, on nous informa que le vol souffrirait d'un retard supplémentaire d'une durée inconnue. Et ce n'est qu'à quinze heures que l'annulation a été décrétée.
Il nous a fallu repasser la sécurité en sens inverse, et faire à nouveau la queue au guichet d'enregistrement, pour qu'on nous affecte un autre vol. Tant les passagers chinois ayant un visa business que les résidents hongkongais ont pu obtenir une place dans un vol direct pour Hong Kong, au tarif d'un trajet pour Shenzhen. Les autres, comme Cai Li, qui disposait d'un visa touristique nécessitant un passage forcé par le poste frontière continental, n'ont pas eu d'autres choix que de prendre un vol pour Shenzhen.
Pour un départ prévu à treize heures, en étant arrivé à dix heures à l'aéroport, nous avons décollé à dix-sept heures. Le temps de débarquer à Shenzhen, de prendre une navette jusqu'à la frontière, de la traverser, de rejoindre Mong Kok (sur la partie continentale de Hong Kong), et de trouver un hôtel... Nous avons posé nos valises tard dans la nuit.
3°/ Shenzhen - Hangzhou (rebelote et dix de der) :
L'aviation civile chinoise avait gardé le meilleur pour la fin, à notre retour de Hong Kong, en cerise sur un gâteau pourtant déjà passablement défraîchi par tous ces retards cumulés. Après notre séjour à Hong Kong, nous avons rejoins la frontière à Shenzhen, que nous avons retraversé, pour emprunter une navette à destination de l'aéroport. Notre vol retour pour Hangzhou était annoncé à midi, ce qui nous laissait tout le temps, après les presque deux heures de vol, pour prendre le car qui se rendait à Suzhou.
Forgé par l'habitude de ces dernières semaines, en pénétrant le hall de l'aéroport de Shenzhen, je me suis dirigé vers les écrans, non pour m'informer du numéro de guichets d'enregistrement, mais pour connaître le retard escompté avant le décollage effectif. J'avais été mauvaise langue : aucun délai n'était annoncé, et nous avons même pu procéder à l'enregistrement avec de l'avance ! Jouissant de celà, nous nous sommes installés sereinement dans un café pour nous restaurer, en attendant de passer la sécurité.
En fait, nous aurions pu passer la journée dans ce café : après avoir rejoins la porte d'embarquement, le départ a été constamment retardé, de midi à treize heures trente, puis à quatorze heures, quinze heures, et enfin seize heures trente. Tout comme nous, bon nombre de passagers ont demandé d'être reroutés vers un autre vol, quitte à ce qu'il atterrisse à Shanghai. Et tous avons eu droit à la même réponse : la redirection ne se fait que si il y a annulation. Nous avons voulu revendre nos billets pour en racheter d'autres, mais la perte financière, malgré l'incapacité de la compagnie aérienne à livrer sa prestation en temps était trop importante... Sans pour autant avoir l'assurance que le nouveau vol sélectionné partirait à l'heure ! Plus les heures s'étiraient, plus l'attente s'avérait être la seule option.
A seize heures trente, après quatre heures et demie de retard, une mutinerie s'est déclarée: quelques usagers usés et gueulards exigèrent des explications justifiant leur inadmissible et interminable attente, et ce jusqu'à dix-huit heures, soit une heure et demie plus tard... Et durant cette heure et demie, à la mode chinoise, les différents "responsables" ont défilé, sans qu'aucun d'entre eux ne donne le moindre détail quant aux raisons du délai !
A six heures moins dix, soit dix minutes a priori du décollage affiché, l'embarquement immédiat a été annoncé. Tous les passagers se sont levés, se sont dirigés vers les stewards officiant à l'entrée, et plutôt que de tendre leur boarding pass, ont tous refusé de monter à bord, jurant qu'ils ne mettraient les pieds dans l'appareil sans avoir eu une explication ! Nous les avons rejoins, et malgré son gabarit réduit, Cai Li s'est dévoilée en meneuse de cette dissidence aéroportuaire, las de n'être aéroportée. Malgré les tentatives mitigées des cerbères rachitiques, les passagers ont fait bloc, figés en piquet de grève autour de la guérite d'embarquement, réaffirmant dans une violence verbale que si l'avion décollait finalement, ce serait sans eux. Du jamais vu : imaginez un avion qui décolle vide, du fait du refus des passagers de monter à bord.
Un peu moins idiot que les autres, ou peut-être plus habitué qu'eux, l'un des contestataires a ajouté que si on le poussait à embarquer, c'était pour mieux prolonger l'attente, mais à bord de l'appareil, où il serait trop tard pour protester. Alors que l'un des stewards tentait de le rassurer, lui confirmant que le vol partait à dix-huit heures, l'écran d'affichage de la porte changea, annonçant un décollage à dix-huit heures quarante !
Finalement éreintés de ne rien obtenir, tous les passagers sont montés à bord vers dix-neuf heures, en ayant l'assurance discutable de l'imminence du décollage, mais sans excuses, ni même explications, et encore moins dédommagements. Comparativement, les deux heures de vol sont passées bien prestement.
Nous sommes arrivés à Hangzhou à vingt-et-une heures, et il ne subsistait que quelques rares bus pour le centre ville et la gare ferroviaire. Le dernier car pour Suzhou était parti depuis bien longtemps, et notre course continuait pour réussir à atteindre notre appartement. Nous avons rejoint la gare ferroviaire, mais le dernier train pour Suzhou remontait à quelques heures, et il fallait attendre le lendemain. Finalement, avant son entrée sur l'autoroute, nous avons pu arrêter un car de nuit qui partait sur Nanjing, où il restait deux couchettes vides, et qui, aux alentours de minuit, a pu nous déposer à l'entrée de Suzhou.
Pour un décollage prévu à midi, nous avons quitté la piste à dix-neuf heures, et sommes arrivés chez nous à minuit passé. Ubu d'Or, avec les félicitations du jury.
Je me souviens d'un ancien collègue chinois qui, il y a une dizaine d'années, lors d'un périple en commun, et face à un retard de la sorte, m'avait dit avec humour que les initiales CAAC, qui sont celles de l'aviation civile chinoise, signifiaient en réalité "China Airlines Always Cancelled", soit, dans la langue de Molière : "les compagnies aériennes chinoises sont toujours annulées"... Ou, au mieux, retardées.
Commentaires