

La scène qui suit est digne d’un angoissant thriller politique basé sur des fait réels dont les coulisses conspirationistes ne sont révélées que des décennies plus tard : le spectateur, l'échine frissonnante, sort de la projection abasourdi, réalisant qu'il vit dans un monde pourri. En publiant cet article, votre serviteur et rédacteur devient un hors-la-loi de la pire espèce, se soustrayant dans une verve terroriste aux obligations imposées par le gouvernement de son pays d’accueil. Monsieur le Président, si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes que je n'aurai pas d'armes, et qu'ils pourront tirer… Comme chantait Boris Vian.
La scène est relatée sous forme d'un script de film, telle que survenue, le vingt-deux janvier, en France, dans la maison parentale, alors que je devisais les blogs de mes compatriotes expatriés (cherchez pas la contrepèterie : il n'y en a pas).
Moteur.
Action.
INTERIEUR NUIT - UNE MAISON DANS LA CAMPAGNE FRANCAISE.
Christophe est assis derrière son PC, éclairé par la l’intimité de l'écran et une froide lampe de bureau. Il surfe sur le web avec une concentration apeurée. La caméra se rapproche en plan moyen sur son visage dans la fluidité d'un travelling kubrickien. Il semble mal à l'aise à la lecture de la page qu'il consulte. Une voix lointaine résonne soudainement, l'extirpant de sa torpeur méditative sur la toile.
CAI LI.
"柯林 ! 吃饭 !" ("Ke Lin ! A table !")
Depuis la salle à manger au rez-de-chaussée, sa fiancée chinoise vient de l'interpeller, sous le prétexte qu'il est temps de dîner, la véritable raison étant qu'elle a faim. Hochant la tête de droite à gauche pour reprendre ses esprits, Christophe murmure en retour de l'interpellation.
CHRISTOPHE (Ke Lin, c'est son nom chinois).
"来了…" ("J'arrive... ")
Gros plan sur les yeux de Christophe, rivés à l'écran, ne semblant pas croire ce qu'il lit sur la page affichée par son navigateur. Il fronce les sourcils.
FONDU ENCHAINE.
Du regard de Christophe, nous passons à l'écran de l'ordinateur, dans un fondu bergmanien, où l'intensité du suspense mène le spectateur au bord de l'embolie. Sur l'écran défilent les mots suivants: "le site Over Blog interdit d'accès en Chine". Digne d'un Eric Sati sous LSD, la musique symphonique devient décalée, sans harmonie aucune, surenchérissant de grincements dépressifs. Très gros plan sur une larme de sueur perlant sur la tempe de Christophe, puis travelling arrière pour s'arrêter sur son profil apollonien.
CHRISTOPHE.
"Over Blog n'est plus accessible en Chine depuis le 19 janvier ? Comment vais-je écrire tous ces beaux articles pour le blog de l'expat ?" (idem: c'est déjà du français.)
Se massant la pointe du nez dans une mine renfrognée, serrant les mâchoires à s'en faire saigner les gencives, Christophe tente difficilement de reprendre ses esprits. On l'entend réfléchir en voix off.
CHRISTOPHE (voix off).
"C'est d'une injustice... Et c'est pourtant typiquement chinois ! Sans se soucier du travail, du temps, et de la passion des bloggers à témoigner de leur quotidien, on leur interdit d’écrire, par précaution, au cas où il y aurait une dissidence vis-à-vis du Parti, sans présélection."
Plan moyen sur Christophe, soupirant et continuant sa réflexion en se grattant le menton d'un index tremblotant. La voix off continue.
CHRISTOPHE (voix off).
"On est dans un roman d'Huxley. Après Wikipédia et Dailymotion, soit disant trop sensibles pour le gouvernement chinois, c'est au tour d'Over Blog d'être censuré, sous prétexte que les internautes peuvent s'y exprimer librement, et qu'on y évoque les évènements de Tiananmen, le Tibet, ou Mao."
La caméra tourbillonne, alors que la voix off souffle en écho des mots à la complémentarité terrifiante : "censure", "liberté", "interdiction", "expression", pour finir sur un fondu au noir de mauvais augure.
FONDU AU NOIR.
FONDU ECLAIRE.
INTERIEUR NUIT - SALLE A MANGER.
Christophe apparaît, debout, face à la table de la salle à manger, chez ses parents, où ceux-ci sont assis aux côtés de Cai Li, s'apprêtant à faire sa fête à un confit fumant. Son visage est blême, et de ses lèvres serrées n'arrive à tressauter, frissonnante, qu'une sentence de condamnation.
CHRISTOPHE.
"Mon blog est censuré en Chine".
Gros plan sur le père, soucieux et pourtant peu surpris, ayant l'habitude des conneries du fiston depuis l'adolescence, pleinement conscient de son tempérament libertaire qui lui a toujours fait préférer Brassens à Britney.
PERE DE CHRISTOPHE.
"Te voilà dans de beaux draps ! Qu'est-ce que tu as encore fais ?"
Gros plan sur le visage de la mère, qui a bien compris qu'il y a un problème, mais que la subtilité technologique laisse pantoise.
MERE DE CHRISTOPHE.
"C'est quoi un blog ?"
Gros plan sur Cai Li, la fiancée chinoise de Christophe, habituée à ne pas avoir le droit de s'exprimer autrement qu'en manifestant (seule chez elle, et pas dans la rue en groupe) son bonheur d'être née communiste.
CAI LI.
"请坐,菜要凉了…" ("Viens t'asseoir, ça va refroidir.")
FONDU AU NOIR - FIN DE SEQUENCE.
Le dîner qui suivit aurait pu être relaté en plan séquence aux textes savamment distillés par une pléiade d'acteurs exceptionnels, à l'image d'un repas feutré au restaurant new-yorkais d'un Woody Allen sur fond de jazz. Mais ce n'est pas du cinéma. Ce n'est pas un thriller politique. Ce n'est pas une adaptation de Tom Clancy pour le grand écran: on n'est pas à la poursuite d'octobre rouge, mais c'est octobre rouge qui nous poursuit, constamment et partout, pour écraser toute velléité de s'informer ou de s'exprimer en toute liberté. Plutôt qu'une censure chirurgicale visant certains blogs anti-propagandistes, le gouvernement chinois préfère fermer l'accès à plus de sept cent mille blogs hébergés sur un seul serveur, en coupe sombre grossière, incluant ceux qui assurent la promotion de la pèche à la mouche, de l'O.M., ou du point de croix, dont les prétentions subversives échapperaient pourtant au plus chevronné des politologues.
Goebbels, pour peu qu’il n’ait pas le bras tendu, aurait applaudi des deux mains.
Ne riez pas, c'est très grave.
Je vis, par choix, dans un pays orwellien.
Ce pays orwellien compte vingt pour cent de la population mondiale.
Et ces vingt pour cent de la population mondiale ne frémissent même pas d'être sujets d'un pays orwellien.
L'équation est incompréhensible.
Comme à l'accoutumée dans le blog de l'expat, il n'est pas question de relater la situation liée à la censure de l'Internet en Chine, fort d'anecdotes qui n'auraient pas été vécues ou de chiffres empruntés à d'autres : paraphraser des articles trouvés sur la toile, et foncièrement mieux documentés sur le sujet, ne représente aucun intérêt. Qui souhaitera en savoir plus se connectera au site de Reporters Sans Frontières, aux piges des magazines informatiques en ligne, ou se promènera sur le web en tapant dans Google "censure Internet en Chine". Autopsions plutôt les raisons pour lesquelles, en Chine, la censure de l'Internet, et plus généralement de l'information, existe et perdure. L'approche du sujet se veut culturelle. En préambule, un bref état des lieux s'impose toutefois.
1 - La censure de l'Internet pour les nuls.
Quelques chiffres permettent de comprendre les craintes de Pékin : 12% de la population chinoise accède à Internet, et 19% d'entre elle alimente un blog. En plus de d'une fenêtre mondiale sur l'information, l'Internet permet de s'exprimer. Deux luxes qui ne sont pas du goût des autorités. Au même titre que la presse écrite, télévisée, et la radio, toutes sous contrôle, l'Internet est assujetti à une censure constante. Seule une quinzaine de pays à travers le monde pratique cette politique : l'état décide à quels site les citoyens ont le droit d'accéder. C'est ce que les anglophones ont intelligemment baptisé "the great firewall of China", en rapport avec "the great wall of China", soit, de Shakespeare à Molière, "la grande muraille de Chine" devenu "le grand pare-feu de Chine". Dès lors que les sites hébergés sur le web permettent de prendre connaissance d'une information qui ne correspond pas à la ligne directrice du Parti, ou bien qu'il s'agit d'un espace d'expression où le gouvernement n'a aucun pouvoir de rétorsion, ils sont tout simplement bloqués.
Depuis deux
ans, Wikipédia est interdit. Car accéder à une encyclopédie, c'est atteindre le savoir, l'éducation, et la capacité de réflexion et d'analyse qui en découlent : or, réfléchir, c'est
déjà désobéir. Ce portail gigantesque, aux millions d'articles traitant aussi bien de la trilogie de la Guerre des Etoiles que de la Bataille de Marignan, a dès lors été fermé d’accès
en Chine Populaire, dans son intégralité. L'an dernier, Dailymotion a été interdit. Il
s'agit-là d'une fenêtre facilement accessible, la vidéo étant un média plus immédiatement digestible que les écrits, dont certains pourraient, si on se place du point de vue du pouvoir chinois,
être sujets à controverse. Par mesure de sécurité, le gouvernement a préféré la censurer intégralement. Là aussi, "la page demandée ne peut pas être affichée".
Les hébergeurs de blogs chinois sont surveillés de très près, et intimés de policer les articles et les commentaires suscités par ceux-ci. Il n'est pas rare, pour des posts sensibles, de voir des astérisques remplacer des phrases entières, polémiques aux yeux des dirigeants. Le blog est par définition l'espace d'expression le plus libre qui soit : il est alimenté en totale autonomie par son auteur, sur un support très facilement accessible par tout quidam équipé d'un PC et d'un modem, et ceux-ci, avec la même liberté, peuvent commenter de manière personnelle et instantanée.
Les services administratifs en charge du flicage de l'Internet sont nombreux, très bien organisés, très réactifs, comptant plusieurs dizaines de milliers de chemises noires passant leurs journées à cliquer pour débusquer l'internaute et l'hébergeur subversifs : Big Brother vous regarde. On a même vu apparaître, à Pékin, le dessin de deux petits policiers mignons avec leur minois de personnages de mangas en uniforme, sous forme de pop-up, invitant l'internaute à ne pas se connecter sur tel site illégal, ou à faire une recherche pernicieuse, dès lors que celui-ci cherche à s'informer, de façon complètement privée et libre, sur la toile : façon Walt Disney, Big Brother vous avertit.
Le futur de tout cela n'est a priori pas brillant, et Pékin, sous couvert de conserver son unité au pays, affiche son désir de limiter encore plus drastiquement l'accès, déjà sélectif, à Internet. On peut lire, aux détours des forums, que la prochaine grande censure concernerait Youtube, qui, dans le courant de l'année, ne serait plus accessible. Par principe, on peut considérer que, dès lors qu'un site offre, potentiellement, une surface libre d'information ou d'expression, il sera inaccessible à terme. Même les mastodontes du net, lobbies d'une puissance étatique en Occident, plient : Microsoft, Yahoo, ou Google, pour pouvoir être accessibles depuis l'Empire du Milieu, ont édulcoré le filtrage de leurs moteurs de recherche pour ne concentrer les résultats que sur ceux fidèles aux versions du PCC. Yahoo a été récemment décrié pour avoir facilité les investigations amenant à l'arrestation d'un journaliste chinois dissident. On parle ainsi d'une soixantaine de personnes enfermées dans les geôles chinoises, voyant le monde à travers une fenêtre à barreaux, d'avoir trop voulu le découvrir à travers une fenêtre Windows. Brig Brother vous avait prévenu.
Pourquoi cette situation ? Pour quelles raisons, politiques et culturelles, à l'orée de Jeux Olympiques polémiques, le gouvernement chinois ne change-t-il pas son fusil d'épaule ? Et puis, pourquoi la population ne réagit-elle pas ?
2 - L'ivresse du pouvoir : une constante chinoise.
La Chine a-t-elle jamais été un pays libre ? On entend, parfois, des néophytes s'exprimant grassement sur le sujet, prétendant que la Chine est une dictature depuis que Mao en a pris le pouvoir. En fait, cela ne remonte nullement à Mao, et a toujours existé. Je taquine parfois Cai Li, qui reste, par éducation, une fière camarade idolâtrique du grand timonier. Elle prétend que grâce à Mao, les chinois sont tous devenus égaux, ce qui n'existait pas sous l'empire, où la féodalité segmentait la population en gens de cour et en serfs. Avec un sourire, je lui réponds systématiquement qu'elle a raison : avant Mao, il y avait en Chine d'intolérables inégalités, car il y avait des gens riches et d'autres pauvres. Après Mao, le nivellement s'est opéré : tout le monde est devenu pauvre.
Le chinois, par principe juvénile, va jouir du pouvoir qu'il s'octroie. Toutes les situations sont prétextes à
faire briller l'ego, et à écraser son environnement. Des exemples, j'en aurais des millions à donner, tant c'est ici flagrant : un conducteur de berline, à grand renforts de coups de klaxon,
montrera son indéniable supériorité (il a réussi dans la vie : il a une grosse voiture) à tous les passants, ne laissant la priorité à aucun, considérant que son statut d'automobiliste
capitaliste lui donne le droit d'utiliser la route avec plus d'emphase et de risques que quiconque. Au-delà d'un problème alarmant d'éducation basique, la tendance resquilleuse des chinois en est
un autre stigmate : tête haute car attention-c'est-moi-que-v'là, un chinois mégalo ne va pas hésiter à aller à la tête d'une longue file d'attente, toisant les assujettis qui se rongent
d'impatience, par plaisir de montrer que le pouvoir qu'il exerce lui permet de passer outre les règles de bienséance les plus simples. Pour un occidental, il passera pour un minable sans le
moindre respect... Mais lui jouira de l'ivresse de son pouvoir : des gosses. Tous les jours, il faut se battre contre ces brimades futiles de primates qui se sont autoproclamés maîtres du monde,
batifolant d'aise à promouvoir leur ego, malgré un quotient intellectuel guère plus élevé qu’un niveau de mercure dans un capillaire sibérien.
Dès lors, il n'y a pas de surprise à ce que les politiques s'arment de la même démarche vis-à-vis du peuple, et s'en gargarisent. Et rien de surprenant non plus à réaliser que les chinois, plus que de s'en accommoder, trouvent cela normal. En conséquence de quoi, en divinités élues au panthéon par elles-mêmes, les gouvernants créent l'information qui leur chante, et modèlisent les supports qui la véhicule comme bon leur semble. Et pour tout un peuple, c’est la normalité la plus banale. Ainsi, quand une information doit être relayée sur Internet, l'administration chinoise indique aux rédacteurs des sites où puiser l'information, en précisant de ne pas en utiliser d'autres, ou bien donne une liste de directives quant à la tonalité à privilégier dans la publication de celle-ci.
3 - La nécessité d'apparence : ne pas perdre la face.
Lié à cette jouissance du pouvoir, le besoin d'arborer une apparence indiscutable est un autre paramètre qui fait de la liberté de l'information une vue de l'esprit en Chine. Comme partout en Asie, il ne faut pas perdre la face. Dès lors, les informations sont retravaillées pour ne montrer que des aspects qui ne rendront pas le gouvernement critiquable, et qui, au contraire, assureront la promotion d'un pays où il fait bon vivre... Grâce à ses dirigeants.
La première année de mon expatriation, j'achetais régulièrement le China Daily, quotidien d'informations en langue anglaise. Un article m'avait marqué, complètement représentatif, tant du bourrage de crâne que du foutage de gueule que constitue la presse chinoise. Sur une page complète, on évoquait les efforts faits par le gouvernement de Nanjing pour freiner la vente de DVD pirates. Dans l'article, avec une fierté bien légitime, la police de Nanjing annonçait la destruction de dix mille galettes pirates. Pour se féliciter de cette prouesse, le canard affichait le cliché d'un rouleau compresseur écrasant les jaquettes répandues sur le béton d'une ruelle.
La lecture de l'article m'avait occasionné un étouffement : de qui se moquait-on ? Les DVD pirates, en Chine, ne se vendent pas sous le manteau, auprès de dealers qui en refourguent entre deux doses de cracks, et qu'il faut payer discrètement sous peine d'avaler un coup de couteau. La piraterie de films n'est pas un épiphénomène anecdotique difficilement débusquable... Mais une véritable industrie ! Les magasins de DVD, il y en a des centaines dans chaque ville de taille moyenne (à l'échelle chinoise : aux alentours de cinq millions d'habitants). Ces magasins ont pignon sur rue, dans des artères commerçantes reconnues et passagères, et disposent d'enseignes qui indiquent sur l'extérieur le type de marchandises commercialisé. Le moindre de ces points de vente est mieux approvisionné en toiles, séries, ou concerts, que le Virgin Megastore d'une capitale européenne. Et chacun recense bien plus de dix mille DVD dans leurs bacs. Il y en a tant, de ces magasins emplis de galettes du sol au plafond, qu'il est évident qu'ils se fournissent auprès de grossistes qui eux aussi ont pignon sur rue, les achetant eux-mêmes, non pas à des petits artisans qui gravent la nuit sur leur PC, mais à de véritables usines qui doivent avoir des centaines, si ce n’est des milliers d'ouvriers qui bossent en automates sur les chaînes de production. La difficulté, en Chine, n'est pas d'obtenir des contrefaçons de film, mais au contraire, de savoir si il existe des pressages authentiques ! Avec le toupet qu'on leur reconnaît, parfaitement à l'image de la mauvaise foi sans bornes qui habite les avides de pouvoir ne souhaitant perdre face, dans cet article du China Daily, on évoquait la mise au rebus de ces dix mille DVD comme un exploit hors norme, tendant à prouver que les autorités n'avaient rien à voir avec ce trafic culturel... Alors qu'en réalité, pour avoir tant de points de vente qui ont pignon sur rue, qui sont des commerces honnêtes, la police les cautionne !
On retrouve tout cela sur la toile. Et le gouvernement, par le biais de ses bureaux de propagande, n'hésite pas à indiquer que, pour de nombreux sujets, la seule source d'information autorisée est Xinhua, "la nouvelle Chine", l'organe de presse du Parti, équivalent diktat de l'AFP ou Reuters. La vérité est modélisée autant que nécessaire, du moment que les apparences sont sauves : l'un des objectifs du pouvoir, dans son contrôle de l'information, est de ne pas perdre la face.
4 - Un homme sur cinq bêle.
Le vingt-deux janvier, lorsque j'ai appris qu'Over-Blog n'était plus accessible en Chine, j'ai ressenti une injustice d'une intensité rarement atteinte sur l'échelle de Richter. Déboussolé par cette découverte, j'avais rejoins la table familiale, où mes parents et Cai Li m'attendaient pour dîner. Evidemment, le sujet qui a accommodé notre plat du jour fût la censure de l'Internet en Chine, ainsi que le droit de s'informer et celui de s'exprimer dans cette merveilleuse dictature. La réaction de Cai Li, alors qu'elle est citoyenne chinoise, fût autant révélatrice qu'édifiante. Quand je me suis demandé comme j'allais pouvoir continuer à alimenter mon blog, elle m'a d'abord demandé si j'avais écris des textes ne suivant pas la ligne de conduite fixée par le Parti. Dire que je ne m'étais pas fais le porte étendard du système est un euphémisme. En réponse à ce constat, elle a conclu que, par mesure de sécurité, je devrais fermer mon blog. Et elle a repris une bouchée de confit de canard, sans sourciller. Eberlué, j'ai avalé une gorgée de Sauternes.
Mon père, démocrate par principe, a réagi immédiatement, hochant l'index de gauche à droite en réponse négative à l'attention de sa belle-fille, lui faisant comprendre qu'on ne muselait pas aussi facilement le droit d'expression individuel. En tous cas, pas en France. Et, dans son anglais rapiécé, il lui expliqua qu'arrêter de s'exprimer librement, sous prétexte que le système l'ordonne, était le meilleur moyen de faire perdurer les agissements de ce système. Et c’est fièrement qu’il a poussé son fils à continuer à écrire. Cai Li, en bonne chinoise, s'en foutait. Malgré la gravité du thème, elle préférait profiter de son met périgourdin. Dans ses yeux, sans qu'elle ait à le formuler, j'ai lu ce qu'elle pensait : "vous n'êtes pas chinois, vous ne pouvez pas comprendre."
Et ils sont tous comme ça : des moutons. Pourquoi l'industrie chinoise est la plus contrefactrice au monde ? Ils n'innovent pas, ils suivent, partant du principe que si ça a déjà été fait par ailleurs, c'est que ça marche. Même si les deux exemples paraissent éloignés, ils sont tous deux symptômes flagrants d'un même comportement : on copie, on fait comme les autres, et, pour ce qui est de la liberté, on rentre dans le rang, comme tout le monde. Mon ami Gaojian, que je respecte hautement car il me paye une bière à chaque rencontre, me racontait, alors que nous dissertions des différences culturelles, la petite boutade suivante (citée dans son contexte, au comptoir d'un troquet local) :
"- Eh, Ke Lin ! Tu la connais celle du français, de l'allemand, et du chinois qui sont à bord du Titanic ?
- Euh, non Gaojian. Je ne la connais pas.
- Alors, c'est un français, un allemand, et un chinois qui sont à la poupe du Titanic, alors qu'il est en train de couler. Le personnel de bord pousse les passagers à sauter dans l'eau, par peur qu'ils soient happés par l'épave.
- Hin hin. Gloups." précisa Ke Lin en reprenant une gorgée de Tsingtao fraîche.
"- Le steward s'adresse d'abord au français, lui disant qu'il devrait sauter dans l'eau, parce que c'est très romantique !
- Ouais. Ok.
- Et le français saute ! Ensuite, il s'adresse à l'allemand, en lui expliquant que statistiquement, c'est la plus sure façon de s'en sortir.
- Je vois, d'accord.
- Et l'allemand saute ! Alors pour finir, le steward va voir le chinois, et lui demande de sauter dans l'eau à son tour.
- Et qu'est-ce que le steward dit au chinois pour arriver à ses fins ?
- Que tout le monde saute à l'eau.... Le chinois ne se pose pas de questions, et saute à l'eau ! On est tous pareil ici : si quelqu'un fait quelque chose, tout le monde fait pareil."
Cette histoire est authentique (pas dans les faits, n'ayant rien lu de tels dans les témoignages des survivants du naufrage). Elle m'a été racontée par un chinois, en illustration rigolote d'un comportement typique de ses compatriotes.
Une autre histoire, toute aussi véritable, plus effroyable, rapportée par un ami de longue date vivant en Asie depuis vingt cinq ans. Il emploie une petite chinoise qui est tombée enceinte de son petit ami, sans jamais s'être mariée. Lors d'un passage chez son gynécologue, celui-ci lui annonça froidement qu'elle devait avorter. La réponse première de n'importe quelle occidentale normalement constituée aurait été : "Ah bon ? Pourquoi ?". Et la petite chinoise, dans sa naïveté culturelle, a directement demandé : "Ah bon ? Quand ?", sans se poser d'autres questions quant à la cause d'une mesure aussi définitive. Et sans jamais savoir quelle situation avait poussé le praticien a prendre de telles dispositions, elle se fit avorter dès que l'agenda de celui-ci le permit.
Rien de surprenant que pour un élément du quotidien qui ne soit pas lié au fait de se nourrir ou d’avoir un toit, telle que la liberté d'expression ou de s'informer, les chinois suivent aveuglément les desideratas forcés de leurs gouvernants. Pour un chinois, ne pas pouvoir critiquer le système, ou bien ne pas pouvoir accéder au savoir que renferme un site comme Wikipédia coule de source.
Les chinois sont très patriotes, et très fiers de leur pays, particulièrement dans la situation économique actuelle. Ils sont heureux de faire partie d'un collectif dont ils sont un maillon sacrifiable, apportant leur travail au bénéfice de tous. C'est aussi quelque chose sur lequel je taquine parfois Cai Li, car elle parle de "la Chine, mon pays", ce à quoi je lui réponds que la Chine n'appartient pas aux chinois, mais au PCC. "La Chine, le pays de mon gouvernement" serait plus humble et plus authentique. Bon nombres d'internautes ne savent même pas que seule une partie du web leur est accessible. Mais même ceux qui le savent s'en contrefoutent. Ce sont de moutons : c'est interdit, ah bon, très bien. C'est peut-être là qu'est le plus gros écueil, qui favorise la continuité du système.
5 - La libre expression est-elle un concept universel ?
Au risque de faire grincer des dents, il y a un bémol de taille à mettre au rang de l'exception culturelle. Je reste un démocrate convaincu; toutefois, nous avons une facilité déconcertante, et pourtant colonialiste, en Occident, à partir du principe que la liberté d'expression est un concept dont tous les peuples à travers le monde se sont faits un objectif, que nous l’avons atteint, et qu'il est de notre devoir d'aider toutes les populations qui ne peuvent s'exprimer librement.
Les paragraphes précédents ont pour souci primordial d'amener à la conclusion que les valeurs varient culturellement. L'ivresse du pouvoir, ou la nécessité de ne pas perdre la face sont des comportements rares en Europe, mais qui ici sont banals. En acceptant que chaque pays ait sa propre culture, la liberté d'expression reste-elle universelle ?
Où, à travers le monde, le droit d'expression reste-t-il aussi essentiel que celui de respirer ? Il n'y a qu'en Occident. Il est présent dans la constitution américaine, et dans la déclaration des droits de l'Homme. Pourquoi n'y a t il pas de texte embryonnaire ou approchant en Chine ou ailleurs ?
Malgré le joug d'un establishment qui lui impose une façon de penser, la population chinoise ne se rebelle pas, car elle ne sent pas que ses libertés fondamentales en soient bafouées. Au contraire, elle suit, revendique son passé révolutionnaire, même si elle n'est pas dupe, et connaît les imperfections du système. Mais elle comprend les raisons qui motivent ses actions, et même si celles-ci sont préjudiciables à quelques individus, elle adhère aux conséquences positives sur le collectif.
Le français est râleur au même titre que le chinois est mouton. Dans les sociétés occidentales, où revendiquer son individualité est louable, le droit d'expression est une conséquence qui coule de source : chaque personne est une unité pleine et entière, qui considère sa différenciation, et qui donc, pour la faire exister socialement, doit pouvoir la montrer en s'exprimant librement. Dans la société chinoise, l'individu n'est rien, et le bien-être collectif prime. Ce n'est pas une vue de l'esprit : c'est ainsi que les chinois fonctionnent. Dès lors, le droit d'expression n'est plus nécessaire, car les individus n'ont plus à revendiquer leur différenciation, mais à se conformer à une norme sociale reconnue de tous, pour faire partie d’un tout. Ce n’est pas en se différenciant, mais en faisant comme les autres, qu’il deviendra représentatif.
Je resterais occidental toute ma vie, quelle que soit mon implication en Chine. Et défendre mon droit à la parole est aussi évident que celui d'exister. Ma maigre expertise de cette culture, par essence si différente, m'interroge : en fustigeant le gouvernement chinois, et en souhaitant imposer la liberté d'expression en Chine (même en partant d'un bon sentiment), ne fait-on pas preuve d'une forme de colonialisme, souhaitant, sans le vouloir, soumettre une population à une méthode de pensée qui ne lui correspond pas ? Le concept de liberté d'expression est-il universel ? S'est-on posée la question primordiale, à savoir si ce besoin de liberté, purement occidental, est tout aussi essentiel en Extrême Orient ? Si c'était le cas, pourquoi ne s'est-il jamais manifesté ?
Pour conclure, sachant que je vis en Chine, que j'y alimente le blog de l'expat, que celui-ci est hébergé sur un serveur impossible d'accès depuis l'Empire du Milieu depuis le dix-neuf janvier, vous vous demandez peut-être comment j'ai pu publier cet article aujourd'hui. Il y a une solution technique : la connexion via un serveur proxy, qui rend la localisation d’un ordinateur complètement anonyme, et qui, par ce truchement, permet de se connecter à n'importe quel site à travers le monde... Sans laisser de traces. Pour exemple, vous pouvez tenter http://proxin.cn, http://proxiter.com, http://proxy.iandron.cn, et certainement bien d'autres. Ah oui, c’est bien évidemment illégal en Chine, le pays où tout est interdit, mais où tout reste possible (citation d’un ancien collègue chinois).
NdA : la plupart des clichés ci-dessus présentent nos personnes polémiques posant à côtés de grands de ce monde, internationalement reconnus pour leur promotion de la liberté. Ils ont été pris à Hong Kong, au musée de Madame Tussaud's, équivalent anglais de notre Grévin national.
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