Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

Propagande

Exotisme au quotidien.

Dimanche 11 juin 2006
Ca y est, la société que j'ai démarré il y a un an avec Wang Ke Rong, mon partenaire chinois, a les moyens d'embaucher une petite chinoise pour nous filer un coup de main sur toute l'intendance à laquelle Cai Li palie énormément ces derniers mois.
 
Comme nous avons commencé les entretiens, je voulais vous livrer quelques perles, car la réception de certains curriculum vitae m'a octroyé quelques bonnes crises de rire.
 
Il faut être très clair : si je travaillais en France, la totalité des CVs que j'ai reçu depuis le début de la semaine aurait fini à la corbeille avant même d'avoir été entièrement lue. Aucun n'est travaillé avec la volonté de valoriser une expérience et des qualités, et pas un ne séduit. Et puis, pour ce qui est de la forme, la plupart donne l'impression de n'être que des brouillons rédigés à la va-vite sur un coin de clavier. Bref, rien de bien vendeur.
 
Paradoxalement, j'avais passé du temps à afiner l'annonce, en me disant que notre entreprise était bien jeune, qu'elle n'avait pas énormément à offrir, et qu'il fallait l'apprêter pour la faire vendeuse et susciter l'intérêt.
 
Et puis, dans ce tiers-monde de la candidature, dans ce désert d'envie d'embaucher, surgit parfois, ça et là, une perle qui rend le CV rayonnant et inoubliable !
 
Nous recherchons une petite chinoise parlant couramment l'anglais, si possible le français (pas de mon fait, mais de celui de ma clientèle), et qui pourrait se charger de notre administratif, de notre organisation, et à qui, si elle est un peu maline, on pourrait aussi confier quelques dossiers un peu plus excitants. Mon partenaire la recherche avec de longues jambes, et comme moi je ne suis plus célibataire, je la préfèrerais avec de grandes mains. Moi, je fais un recrutement. Lui, il fait un casting.
 
Etonnement, la quasitotalité des CVs indiquent l'appartenance politique ! Et comme vous vous en doutez, tous les candidats sont communistes ! Et même si ils voulaient être autre chose, ils n'auraient pas le choix, puisque toute autre appartenance est prohibée. Mais en Chine, héritage de l'esprit prolétario-révolutionnaire, il est de bon ton de préciser sur son CV qu'on est un bon camarade.
 
Ca m'a amusé, particulièrement sur l'un des CVs, où, en anglais, la candidate avait précisé "commie", qui est en fait un terme péjoratif et américain. Si on avait à le traduire en français, on parlerait de "vermine communiste". Alors lire sur un CV qu'une candidate se définit elle-même comme "vermine communiste" m'a fait hurler de rire ! Soyons humbles, certes, mais restons dignes.
 
Wang Ke Rong m'a appris quelque chose à ce sujet : le gouvernement recommande à la population d'envoyer des courriers individuels à leur administration locale, avec une fréquence soutenue, pour faire état d'éléments au quotidien qui montrent à quel point le communisme fait du bien (son exemple était de dire "je remercie le gouvernement communiste qui pense au peuple, car il y a un banc tout neuf à la disposition de tout le monde dans l'espace vert en bas de chez moi"). Ces courriers sont classés par l'administration, qui n'hésite pas à décorer ou diplômer les lèches-culs épistolaires. Du délire, non ? Par contre, les lettres de dénonciation de la dictature communiste ne sont récompensées que par une place dans un centre de rééducation (avec ni banc tout neuf, ni même d'espace vert).
 
Autre élément amusant : tous les candidats m'ont indiqué, sur leur CV, leur taille et leur poids ! Autant vous dire que je reste un peu dubitatif, me demandant en quoi un recruteur, dès lors qu'il ne travaille pas pour l'armée, peut s'intéresser à la taille et au poids d'un individu pour le sélectionner.
 
Alors je me suis dis qu'il y avait peut-être un paramètre économique. Pour un salaire équivalent, si l'employeur peut avoir quelqu'un de plus grand ou de plus lourd, peut-être a-t-il le sentiment d'en avoir plus pour son argent ? Si c'est le cas, pourquoi les candidats n'indiquent-ils pas aussi leur volume ? Ou encore leur contenance en litres ?
 
On peut en arriver à des statistiques délirantes : avec toutes ces données en main, en fin d'année, on peut calculer le coût de la masse salariale au mètre ou au kilo ! Ou bien, en société, on peut se targeur d'avoir embauché trois cent mètres d'ouvriers. A mourir de rire. Dans tous les cas, je ne me vois pas préciser dans une annonce la taille de l'employé idéal.
 
Sur leurs CVs, les chinois précisent leur date de naissance, mais pas leur âge, ce qui oblige à une gymnastique constante pour pouvoir les situer. J'en ai même un, particulièrement précis, qui m'a indiqué qu'il était né un dix-huit décembre... Sans me donner l'année !
 
Et puis, il y a ceux qui ne précisent pas leur sexe. Là aussi, pour un laowai, quand on reçoit une candidature de quelqu'un qui se prénomme Liu Xiao Xiang, il est difficile de savoir si le prétendant au poste est burné ou non. J'y mets un bémol, car la réciproque est vraie : quand je signe mes messages par mon prénom français, non seulement on me répond avec des phottes daurtaugraff (comme ce type qui n'a de cesse de m'appeler "Christphone" car comprenez-vous, nous sommes à l'ère de la communication), et en général beaucoup de courriers que je reçois commencent par "Dear Sir, Dear Madam", dans le doute.
 
La plupart des candidats me précisent leur niveau de mandarin ! Sur le coup, ça surprend un peu, mais il faut le resituer dans son contexte : il y a en Chine des milliers de dialectes d'une ville à une autre (quand Cai Li parle à ses parents en Taizhouhua, le dialecte de Taizhou, qui n'est qu'à deux heures de route de Suzhou, je ne comprends pas un mot, et rien que le Suzhouhua, à l'oreille, n'a rien à voir avec le mandarin). Par contre, aucune personne ne m'a précisé les dialectes qu'elle maitrisait.
 
Et puis, il y a la liste des distinctions. Parce que ça, en Chine, c'est important. Ici, tout est codifié. Ne serait-ce que pour les langues étrangères, préciser sur un CV "lu, écrit, parlé" ne correspond à rien. Il faut pouvoir lister des diplômes d'état, ou étrangers et reconnus. On en arrive alors à des listes éprouvantes, qui n'ont aucun intérêt pour le recruteur. De par tous ces prix qui leur ont été remis, les gens aiment bien mettre en avant des valeurs morales et sociales consensuelles. Et puis, là aussi, de temps à autre, il y a des listes de distinctions qui font rire.
 
Pour exemple, une petite minette m'a précisé fièrement qu'elle avait obtenu le deuxième prix de sa classe d'anglais, en février 2202, ce qui veut dire que, d'après mes calculs, elle a bien connu le Capitaine Kirk et Monsieur Spock, qui étaient ses contemporains au XXIIIème siècle. Notez, du moment qu'elle ne vient pas au bureau en pyjama, et qu'elle ne se téléporte pas ailleurs dès que j'ai du travail à lui fournir, il n'y a pas de raison de ne pas l'auditionner.
 
Le meilleur, ça reste une fraîche étudiante, qui, n'ayant pas d'expérience professionnelle à valoriser, n'a pas hésité à me lister un nombre incalculable de distinctions et autres récompenses qui lui servent à meubler un CV rachitique. Et c'est assez palpitant, de lire de manière continue, listées les unes en dessous des autres, des décorations qui n'ont rien à voir les unes avec les autres, et que je vous traduis partiellement ci-dessous :
 
"12/2003 : J'ai gagné le deuxième prix du concours d'anglais.
12/2002 : J'ai gagné le premier prix de distribution des journaux dans la fac de... (petaouchnok).
10/2002 : Je suis arrivée première au cent mètres."
 
Pour palier à ce manque d'expérience professionnelle, quand on n'a pas de titres honorifiques aussi flamboyants à valoriser, il reste l'honnêteté froide et directe. Ainsi, un candidat à indiqué sur son CV une jolie subdivision "expérience professionnelle", avec des grosses lettres en capitales, comme sur n'importe quel CV, et a précisé en dessous, en minuscules, "Zéro années". Assisterait-on à la naissance d'un zéro ?
 
Il y a les humbles aussi. Une prétendante de vingt-quatre ans a d'abord listé avec assurance toute une liste d'expériences qui, à mon sens, représente une véritable valeur professionnelle, mais qui a eu la bonhommie bien touchante de me préciser, en fin de CV "Je sais bien que ce que j'ai fais n'est pas assez bon, mais rien n'est impossible pour un coeur volontaire, et je promets de ne pas vous décevoir."
 
Tout celà respire la volonté bon enfant de décrocher un travail, et d'en montrer un maximum, et c'est très bien. Même sans expérience tout le monde mérite sa chance, avec respect. On a tous appris notre métier une fois, non ?
 
Mais il y a parfois, aussi, des feignasses ultimes : des gens qui n'envoient pas de CV, et se limitent à un e-mail de trois lignes précisant "Cher Monsieur, je parle l'anglais, j'ai finis mes études (de quoi, on en sait rien), et j'aimerais bien rejoindre votre société". Bref, on ne connait rien de la personne, et quand je dis rien, c'est vraiment le néant total, car les deux "candidatures" de ce type que j'ai reçu... Ne portaient ni nom, ni signature !
 
Et puis, il reste les informations insolites. Au même titre que n'importe quelle subdivision essentielle d'un CV ("éducation et diplômes", "expérience professionnelle", etc...), il y en a un qui m'a indiqué "relation familliale", en précisant une seule ligne : "Monsieur Wang, relation : père". Pour une raison qui m'échappe encore, le p'tit gars souhaitait informer le recruteur que je suis qu'il a un papa qui, comme lui, s'appelle Monsieur Wang. Ceci me permet de l'identifier tout de suite, car Wang, ce n'est pas commun en Chine (c'est ironique, car c'est leur dupont-durand). Imaginez-vous, en France, recevoir un CV, avec une annotation, en bas de page, indiquant : "Monsieur Durnad... Relation : père". Rien à foutre, mais content de le savoir.
 
Dans la série des insolites, j'ai eu aussi, pour ce poste d'assistante commerciale, la candidature d'un ingénieur de l'Aérospatiale chinoise, qui vit sur la base de lancement du Hebei, d'où on envoie orbiter les taikonautes ! Je me demande si il avait bien lu le contenu de l'annonce.
 
Au-delà de tout celà, les entretiens avec les candidates sélectionnées en ont beaucoup appris à l'étranger que je resterais éternellement.
 
Nous avons auditionné une charmante petite chinoise, et sur son CV, il était indiqué que son diplôme était "chinois en tant que langue étrangère". Pour moi, le chinois reste une langue étrangère, mais pour une chinoise, je me demandais bien ce que celà pouvait être. Alors je lui ai demandé, et figurez-vous qu'en Chine, il y a des études universitaires et un diplôme pour les chinois qui souhaitent enseigner leur langue aux étrangers. J'en suis resté sur le derrière. Vous imaginez ça, vous, en France, avoir un diplôme d'enseignement du français aux étrangers ? J'ai beaucoup aimé, car celà démontre l'ouverture générale de la Chine vis-à-vis de l'Occident.
 
Une autre candidate, qui travaille dans un ghetto d'expatriés, m'en a appris de bien bonnes. Vous ne le savez peut-être pas, mais il y a, en Chine, une expatriation à plusieurs vitesses.
 
Il y a l'expatriation douze étoiles, où les étrangers vivent entre eux, dans un univers hyper confortable (ils ont une vie de nababs), où leur société les materne, et où ils se font des fortunes... Mais sans aucune confrontation avec les chinois : ils ne parlent pas la langue, ne connaissent rien des coutumes locales, et s'en foutent, préférant jouir d'un quotidien sans commune mesure avec celui qu'ils auraient en Occident. Par contre, ce sont des gens qui travaillent comme des fous, au minimum douze heures par jour, et pas loin de sept jours sur sept. Ils n'ont en général pas l'amour du pays, ne sont pas venus pour l'exotisme, mais avec l'objectif d'avoir fais fortune dans les dix ans pour rentrer dans leur pays peinardement.
 
Il y a ensuite l'expatriation comme la mienne, où la raison du départ n'a jamais été l'argent, mais la volonté de vivre dans un contexte différent, et ceux-ci, vivent quasiment à la chinoise, même si leur différence, tellement marquée, est montrée du doigt, et ne permettra au mieux qu'une adaptation, mais jamais une intégration. Ceux-ci ne connaissent pas d'étrangers, et même si les difficultés au quotidien sont très nombreuses, à défaut de s'enrichir financièrement, ils en apprennent tous les jours sur leur nouvel environnement, et par voie de conséquence, sur eux-mêmes. En raccourci, pour eux, l'expatriation, c'est un redémarrage, pour ne pas dire un dépucelage.
 
La troisième catégorie d'expatriés, ce sont les profs. Les chinois sont très demandeurs en profs d'anglais, voire même de français ou d'autres langues étrangères. Ils se font des salaires corrects pour le milieu local, qui, même sans être pharaoniques (pour ne pas dire ridicules par rapport à un niveau de vie occidental), permettent de vivre plus que confortablement en Chine. Ils évoluent dans un milieu universitaire, qui est un mélange cosmopolite de locaux et d'étrangers.
 
Et puis, il reste une quatrième catégorie, et qui tend à se développer énormément. Il s'agit des jeunes sans emploi. Il y a plein de petits gars très courageux, qui en ont marre de galérer en France pour trouver un travail, qui n'ont pas spécialement de diplôme, et qui, avec une petite somme en poche, partent en Chine en espérant pouvoir y saisir une opportunité. Là aussi, la plupart restent entre jeunes occidentaux, souvent français, car au-delà du fait qu'ils ne parlent pas chinois, il est assez courant qu'ils ne parlent pas anglais non plus.
 
En général, la première et la deuxième catégorie d'expatriés ne se supportent que modérément, et ne se fréquentent que par hasard. Les expatriés douze étoiles considèrent que les expatriés "adaptés" (comme moi) se la jouent aventuriers idiots et bohêmes. Les expatriès adaptés, quant à eux, considèrent que les expatriés douze étoiles ont des comportements de colons sans envergure qui ne pensent qu'à leur fric, qui n'ont aucune idée de ce qu'est la Chine.
 
Tout ceci, bien évidemment, n'est qu'une généralité exceptionnellement simpliste. J'ai rencontré des français expatriés douze étoiles qui parlaient couramment mandarin, comme j'ai rencontré des expatriés "adaptés" qui regardaient les chinois de haut. Ce qui est assez marrant, c'est qu'il y a une sorte de gueguerre constante sur Internet entre les chinabloggers des deux catégories. Dans les deux cas, il y a un choix de vie, et les gens font bien ce qu'ils veulent. Et dans les deux cas aussi, il faut reconnaître que quelle que soit la forme d'expatriation, dans les coups durs, l'entraide entre compatriotes est absolument totale. Autant en France, les français se crachent à la figure dès lors qu'un autre a besoin d'un coup de main, autant à l'étranger, ils se serrent les coudes.
 
Une des candidates que nous avons reçu travaille actuellement dans un ghetto pour expatriés. Je connais l'existence de ces ghettos (c'est ainsi que les expatriés douze étoiles eux-mêmes les nomment, car il y a des gardes à l'entrée, et il est aussi difficile d'y rentrer sans invitation que dans Fort Knox), mais comme celà n'a jamais été mon choix de vie, je n'en ai jamais fréquenté ou traversé. Je connais le ghetto de Sanlitun, à Pékin, puisque Sanlitun est le quartier des ambassades, et quand vous vous y promenez, vous y voyez plus de faces blanches qu'ocres. C'est là qu'a vécu Amélie Nothomb étant enfant. Je ne saurais trop vous conseiller à ce sujet la lecture du "sabotage amoureux", qui raconte cette période de sa vie.
 
Alors évidemment, quand la minette m'a expliqué son boulot... Je suis un peu tombé de haut. Les expatriés qui y vivent, pour peu qu'ils en aient les moyens, on leur mâche absolument tout. Ils ont tout à leur disposition (mais pour des loyers pharaoniques) : ils ne gèrent pas l'intendance lié au réglement des factures, même de téléphone portable (ne sachant, pour la plupart, même pas comment les forfaits se règlent ici), et font sous-traiter à un bureau de leur ghetto qui gère celà pour eux. Le même bureau gère les règlements de toutes les charges, propose des services de garderie pour les enfants, et un service de nettoyage envoie quotidiennement des femmes de ménage dans les appartements... Ne serait-ce que pour refaire les lits, la vaisselle, et laver le linge ! Ce bureau fait office d'agence de voyages si nécessaire, organisant à la carte les déplacements touristiques souhaités. A l'intérieur même de l'enceinte, se trouve un restaurant mi-occidental, mi-chinois, histoire de donner un soupçon d'exotisme, et il y a une salle de sport et un supermarché proposant quelques produits importés. Bref, on les traite comme des enfants rois, avec un exotisme édulcoré de parc d'attractions.
 
C'est assez amusant, mais tout expatrié que je suis, dans le même pays qu'eux, je me dis que nous ne vivons pas du tout la même expérience. Dans mon quartier, je suis le seul blanc. Dans mon quartier, les petits commerçants me dévisagent toujours autant, et aucun d'eux ne parle anglais.
 
Au-delà de ces entretiens, j'ai reçu d'autres CV, et il y en a un qui m'a fait sourire. En Chine, il y a une cinquantaine d'ethnies différentes. La quasitotalité de la population est Han, mais c'est souvent un élément que les candidats précisent (il faut dire que cette caractéristique est précisée sur les cartes d'identité). Ici, on ne parle pas d'ethnie, mais de "nationalités". Et il y a une prétendante, qui pour me préciser son ethnie, a mentionné dans son CV "folklore : han". J'ai trouvé ça folklorique.
 
Une autre candidate m'a envoyé son CV, avec une photo d'elle. Je vous joins la photo de la candidate en question. Vous joindriez ça à une lettre de motivation, vous ? On embauche pas pour travailler dans un parc d'attractions ! Des gosses, ce sont des gosses...
 
 
Et puis le meilleur, c'est une autre candidate, qui, dans son CV, souhaitait insister sur son excellent niveau d'anglais. Et pour me le prouver, elle m'a raconté dans un long paragraphe, qu'elle avait joué Blanche Neige dans une adaptation théatrale du conte, dans le cadre de ses études d'anglais, n'hésitant pas à me détailler toute l'histoire de Blanche Neige et les sept nains, comme on la raconte à un enfant, pour bien me montrer qu'elle connaissait, puisqu'elle avait interprété le rôle.
 
Pour terminer, je vous laisse sur la photo d'un candidat, sûrement un ancien premier de la classe, qui, en me faisant parvenir son cliché souriant, n'a pas hésité à le sous-titrer "surely, I'm the right man !", soit "aucun doute : je suis l'homme idéal !". Je vous laisse apprécier par vous-mêmes.
 
Par Christophe Pavillon
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Jeudi 15 juin 2006
Je ne cesse de le répéter : Cai Li, ma petite amie, est la petite amie la plus merveilleuse de disponible sur le marché. Malgré tout, et je m'en amuse plus qu'autre chose, elle conserve quelques habitudes cent pour cent chinoises qui me rappellent à quel point nous sommes différents. Elle, bien évidemment, ne s'en rend pas compte : elle est née comme ça, a été éduquée ainsi, et réalise que, partout à travers le monde, nous ne sommes pas culturellement formatés pareil, uniquement dès lors que je n'applique pas les mêmes règles qu'elle. Et il y en a quelques unes qui valent le détour.
 
1 - Le crachat du matin :
 
Cai Li, c'est un régal à l'âme. La première chose qu'elle fait, quand elle ouvre les yeux le matin, c'est s'étirer avec un sourire large jusqu'aux oreilles, preuve que c'est une nouvelle et belle journée qui s'annonce.
 
Par contre, la deuxième chose qu'elle fait, alors que je suis encore tout vaporeux et atablé à mon premier café, c'est de s'enfermer dans les toilettes pour balancer les premières glaires matinales au fond de l'émail. Et là, par contre, ça brise le charme. Il ne s'agit pas d'un petit bruit de crachat-crachin, comme une balle propulsée avec un pistolet à silencieux. Non. Il s'agit d'un amas de molards éjecté au canon de campagne, dans un raclement de gorge tellement terrible que le doux ange doit à chaque fois frôler le décollement de glotte.
 
Il ne s'agit pas d'une exception. C'est tout simplement culturel. Vous n'imaginez pas le nombre de chinois que j'entends faire ce rafut dégoutant dans la rue, sans la moindre gêne, avant de cracher sur le trottoir. C'en est arrivé à un point que, à la différence de ma première année en Chine, où j'en souriais, maintenant, celà me donne presque la nausée, et constitue dans tous les cas une forme d'agression sociale. Quand j'entends Wang Ke Rong faire celà, prétextant qu'il a un sale goût dans la bouche car il a fumé une cigarette, alors qu'il est non-fumeur, j'ai le sentiment qu'il y a souvent, chez les chinois, un besoin d'une gestuelle les rendant intéressants.
 
2 - Le pécu dans la corbeille :
 
Il y a deux jours, alors que j'étais concentré derrière le PC, Cai Li arrive vers moi, le regard pincé, comme prête à me houspiller froidement. "Ke Lin, viens donc voir par là" me dit-elle, sur le ton glacé du reproche. Moi, je me demandais bien ce que j'avais encore fais, et accessoirement, avais d'autres chats à fouetter.
 
Elle m'amène alors, main dans la main, jusqu'aux toilettes, et me fait deviser en plongée la profondeur abyssale de la cuvette. Et là, j'y vois flotter, en pitoyable radeau de la méduse sanitaire, un morceau de papier toilette, dont je m'étais servi. Désignant le trou avec virulence, elle me demande "c'est quoi ça ?", ce à quoi, n'y allant pas par quatre chemins, je lui réponds en substance ce que je viens de vous écrire, à savoir "un morceau de papier toilette dont je me suis servi". Jusque là, je n'y voyais rien d'anormal... Et pourtant, je savais pertinnement où elle voulait en venir.
 
Cai Li désigne alors une corbeille, entre le lavabo et la cuvette. Cette corbeille déborde de pécu... Usagé. C'est une habitude, typiquement chinoise, que j'avais déjà remarqué : quand les chinois vont aux toilettes, ils mettent le papier qu'ils ont utilisé dans une corbeille, plutôt que de le faire disparaitre dans le tumulte cyclonique de la chasse d'eau. Moi, je n'ai jamais réussi à m'y soumettre. Je trouve ça peu hygiénique, pas foncièrement bon pour l'environnement sanitaire, et surtout, foncièrement dégueulasse. Et j'ai toujours fermé les yeux avec une moue de dégoût quand il fallait changer le sac de la dite poubelle. En plus, ces sacs ont l'innovation délicate, avec leur transparence totale, permettant tant aux voisins qu'aux éboueurs de connaître l'état de nos difficultés digestives. Et je n'oserais même pas évoquer l'état de la corbeille, en plein été, avec la chaleur et l'humidité environnante.
 
Evidemment, ma réponse a été directe et sans concession : il reste hors de question que je mette mon pécu plein de merde dans la corbeille. Il ira au fond du trou, comme nous tous un jour. Cai Li ne comprend pas l'intérêt hygiénique de la chose, prend celà pour de la pudeur snobinarde, et y voit plutôt une lubie anti-pragmatique et anti-plombière, qui pourrait générer l'encombrement de la tuyauterie. Pour moi, il n'y a que les porcs qui se complaisent dans leurs déjections.
 
Mais là où Cai Li m'a bien eu, c'est en me demandant si, en Europe, les filles mettaient leurs tampons et serviettes usagés dans les toilettes. Et j'ai bien été obligé de lui répondre que non, elles les mettaient à la corbeille. Bref, même si la droiture de mes propos concernant l'hygiène liée au stockage du pécu merdeux lui paraissait justifiée, elle a trouvé que nous autres, les occidentaux, n'allions pas au bout de notre démarche, et faisions preuve d'un indubitable manque de cohérence.
 
3 - Les légumes au sol :
 
Cai Li, il faut la voir s'activer derrière les fourneaux, avec la vélocité bourdonnante d'une abeille, dès lors qu'il s'agit de préparer le repas du soir.
 
Par contre, elle a une habitude qui me dépasse. Elle range les légumes par terre. Non, non, je ne plaisante pas. Plutôt que de profiter de l'espace frais du réfrigérateur, elle préfère laisser traîner tous ces beaux légumes, achetés sur le marché exotique du coin, sur le carrelage froid et dégoutant de la cuisine. Nous logeons dans un vieil appartement chinois période fin Mao Zi Dong, début Deng Xiao Ping, dont l'isolation est à mourir de rire (ils s'agit de carreaux de verres rivetés à des tasseaux métaliques tellement rouillés que j'ai peur de choper le tétanos rien qu'à les regarder, et dès lors que j'ouvre une fenêtre, le "joint" se fragmente et s'écrase six étages plus bas, dur comme le roc), avec une poussière constante, même avec un nettoyage plurihebdomadaire. Le sol donne l'impression de n'être jamais propre, tant y sont imprimées des traces de terre emportées par nos chaussures, mêlées d'eau, d'huile et de graisses ayant servi à la confection brutale de petits plats chinois. Même les joints entre les carreaux au sol sont irrécupérables, tant ils sont chargés de graisse depuis des lustres. Et c'est dans cet espace que Cai Li laisse traîner les légumes.
 
Je lui ai fais la remarque, lui faisant comprendre que, même si elle les nettoyait avant de les cuire, non seulement nous avions de la place dans le frigo, mais aussi et surtout, ce n'était peut-être pas très bon pour la santé. En réponse typiquement féminine, elle a chaque fois acquiescé du chef... Et n'y a rien fait. Dans un sens, elle a bien raison, et je trouve qu'elle devrait aller jusqu'au bout de la démarche, en mettant tous les aliments par terre. Nous gagnerions du temps à lapper le sol, et celà nous éviterait la lassante étape du nettoyage de la vaisselle. Je trouve même qu'elle devrait cuisiner par terre. Celà nous permettrait de gagner de l'espace, en nous débarassant d'un mobilier bien inutile, que nous n'aurions par ailleurs plus besoin d'éponger après avoir cuisiné. Non, force est de reconnaître le coté pratique de la démarche. Et puis, cet été, quand nous aurons à nouveau des cafards, celà permettra de ne pas avoir à rajouter des noix et des croutons dans la salade.
 
4 - Le nettoyage des pieds :
 
Dans la série des incompréhensions culturelles, il y a une autre petite anecdote liée à l'hygiène qui vaut son pesant de riz. Tout d'abord, Cai Li prend rarement une douche le matin, privilégiant le soir. Et quand Cai Li a la flemme de prendre sa douche le soir, elle se lave les pieds.
 
Ainsi le soir, je la vois rentrer dans la chambre avec sa bassine d'eau tiède, s'asseoir face à la télé, le bas du falsard relevé, à faire tremper ses pieds pendant dix minutes. Et d'une, je trouve que la démarche n'est pas des plus charmantes, et de deux, je me fais engueuler car moi, je n'arrive pas à me résigner à le faire. Il ne faut pas m'en vouloir : je n'ai jamais eu pour habitude, en trente-quatre ans, de me laver les pieds avant de me coucher.
 
5 - L'aérophagie :
 
A l'instar de ses compatriotes, Cai Li ne manque pas d'air. Et, elle n'a de cesse de me prouver cette spécificité culturelle en éructant dès que le besoin s'en fait sentir. C'est une femme conservant le rôt discret, ce qui n'est pas toujours le cas des autres chinois. Elle reste souvent la bouche ouverte, et dès lors qu'on s'entretient très sérieusement avec elle, si un rôt se présente, elle le laisse s'échapper, sans battre un cil, avec une concentration idoine envers son interlocuteur. Ca, c'est amusant. Ce qui l'est moins, c'est quand elle a son visage à moins de cinq centimètres du mien, et qu'elle me rôte à la face, comme si c'était quelque chose de normal.
 
Comme pour la totalité des expatriés que j'ai rencontré, la Chine m'a gratifié des difficultés digestives que mon stomatologue a vulgarisé à mon esprit béotien en l'intitulant "de l'air dans le ventre". Cai Li, depuis qu'elle me connaît, connaît aussi mes problèmes chroniques. Depuis que je lui ai fais part du verdict médical, elle a décidé qu'elle aussi, avait des trop-pleins d'air... Ce qui lui fournit depuis l'excuse idéal pour rôter. Très sincèrement, je m'en fous, pour peu qu'elle s'abstienne de le faire à bout portant.
 
6 - L'attachement aux prérogatives ménagères :
 
Cai Li, elle vrombit. Tout d'abord, je la sens très à l'aise dans les activités ménagères, même si, célibat endurci oblige, je suis maniaque pour pas mal de choses, et que je trouve qu'elle a une facilité naturelle à croire que la couche de crasse fait partie de la couleur d'origine du mobilier. Pendant les vacances du nouvel an chinois, alors qu'elle s'était absentée chez ses parents, j'avais nettoyé l'appartement. Quand elle est rentrée, elle a remarqué le récurage, mais n'a osé le mentionner, par peur de passer pour une mauvaise femme d'intérieur.
 
Cai Li prend très au sérieux ses prérogatives ménagères. Comme moi-même, prendre en charge ce genre de tâches ne me dérange pas, lorsqu'elle voit que j'ai fais un peu de rangement, elle s'empresse d'emboîter le pas, et de nettoyer autre chose, afin de montrer que celà lui incombe. Quand je rentre de voyage, elle veut gérer le vidage de mes valoches. Il faut à chaque fois lui faire comprendre que c'est à moi de le faire. De même, elle s'en veut quand elle n'a pas préparé à dîner, alors que, si mon banquier approuvait, nous irions au restaurant tous les jours.
 
7 - La cuisine occidentale :
 
J'aimerais bien pouvoir cuisiner de temps en temps, par plaisir tout d'abord (tant de passer un peu de temps derrière les fourneaux, que de manger occidental), et aussi pour que Cai Li n'ait pas à le faire constamment. Mais voilà, Cai Li a un problème viscéral avec la nourriture occidentale. Tout d'abord, elle fait un amalgamme complet : que ce soit français, italien, ou mexicain, elle a décrèté qu'elle ne trouvait pas ça très bon. Elle fait à peine l'effort de goûter, trie les aliments dans son assiette avec la moue capricieuse d'un gosse qui n'aime rien, renifle les plats avant de les tester, et se fie à la forme des ingrédients pour savoir si elle peut les ingérer.
 
Même les pâtes, ça passe modérément bien. Par exemple, les spaghettis, ça passe mal, alors que les macaronis ou les coudes, ça lui va. La première fois que j'ai fais des spaghettis carbonara, elle n'a mangé que le bacon, prenant soin au préalable d'en essuyer chaque morceau pour ne pas avoir à avaler de crême. Par contre, Cai Li, quand j'ai envie de lui faire plaisir, je lui achète des tripes frites au piment rouge et gingembre.
 
8 - Le goût critique et artistique :
 
Cai Li a fait une école de design. Dès lors, on peut imaginer qu'elle dispose d'un esprit critique quant à l'améagement de son intérieur, jusque dans les moindres détails décoratifs. Et bien pas du tout. C'est bien simple, je n'ai pas l'impression de vivre dans l'appartement d'un jeune couple, mais plutôt dans une chambre d'étudiants. Je compare très souvent les chinois à des enfants.
 
- Le goût décoratif :
 
Lorsque Cai Li et moi sortons dans tous ces endroits huppés de Suzhou dont nous sommes les VIP, elle a toujours le ton juste à décrire les éléments du décor, leur originalité, leur forme, leur éclairage, avec un bon goût et un oeil acertif que je trouve exceptionnel. Elle y va de ses petites remarques, en professionnelle de la décoration, et en général, je suis impressionné par ses idées, qui me paraissent originales et bien songées.
 
Mais dès lors qu'il s'agit de notre appartement, c'est la cata. Et il y a là un paradoxe dont je n'arrive à saisir l'origine. Il y a deux jours, Cai Li rentre à l'appartement avec des papiers-journeaux repliés en origami. Je n'y ai pas fais gaffe, classant les objets directement au rang de son attitude enfantine, de mise chez la plupart des extrêmes orientales. Elle en a déplié deux, en forme de petits paniers carrés, les a posé sur la table, me précisant admirativement que nous disposions dorénavant de poubelles de table à peu de frais.
 
Non seulement, il y a une corbeille sous la table (différente de celle qui lui sert à jeter le papier toilette), et par ailleurs, je trouve que ça pourrait constituer la fierté d'un enfant de quatre ans qui, ayant confectionné les paniers en papier lui-même, souhaiterait susciter l'admiration de ses géniteurs. Mais dans notre cas, nous n'en avons pas besoin, et avons légèrement plus de quatre ans.
 
De même, sur le mur adjacent au PC, pour une raison qui m'échappe, elle a placardé des photos, avec un scotch visible et bricolé, de chanteuses chinoises, qui, au demeurant magnifiques, n'en font pas moins penser que nous nous trouvons dans une chambre d'ado, plutôt que chez un couple d'adultes. Quand j'avais quinze ans, moi-même, j'avais tapissé les murs de ma chambre d'affiches de film... Mais voilà, je n'ai plus quinze ans.
 
Cai Li a étudié le design, et peint à l'huile ou à l'aquarelle avec un certain talent. Elle a ramené de chez ses parents quelques aquarelles qu'elle a faite, et il y en a que je trouve particulièrement à mon goût, représentant des canaux et des batisses traditionnelles du Jiangsu. Je lui ai proposé d'en faire une sélection, que nous garnirions d'un joli cadre et d'une passe-partout sobre. Et bien non. L'intérêt d'accrocher celà au mur lui échappe. La possession est importante chez les chinois, mais pas la création. Si il avait s'agit d'aquarelles que nous avions acheté, si possible chères, mais moches, je suis convaincu qu'elle aurait souhaité les exhiber.
 
- Le goût artistique :
 
Ceux qui me me connaissent suffisament vous diront que je suis businessman par expérience, localisation géographique et situation économique, plus que par affinité. Si je devais faire quelque chose qui me corresponde pleinement, il est clair que ce serait créatif, mais dans le sens artistique du terme, car il ne faut pas être mercantiliste : l'entreprenariat exprime aussi une grande part de créativité, mais dénuée d'art, et toujours avec une démarche économique. Je pensais que Cai Li, du fait de son background, tant estudiantin que professionnel, partageait potentiellement les mêmes rêves, et les mêmes centres d'intérêt. Et bien non. Deux exemples, concernant des arts populaires, à savoir la musique et le cinéma.
 
Quand, les pieds en dedans, elle vient me demander si elle peut aller faire la fête avec ses copines, je lui réponds que, pour peu qu'elle ne rentre pas à cinq heures du matin complètement soule au bras d'un autre, elle peut bien faire ce qui lui chante. Le cliché vous paraît peut-être antédiluvien, mais il faut bien voir qu'en Chine, "une fille bien" ne fait pas n'importe quoi, et qu'ici, les hommes sont particulièrement avides de pouvoir, préfèrant envisager le mariage avec une fille soumise plutôt qu'une beauté.
 
En l'espace de six mois de vie commune, je ne me suis bien évidemment jamais permis d'interdire quoi que ce soit à Cai Li. Ses lubies de paniers en papier, ses photos scotchées au mur de je ne sais qu'elle star à la mode-moi-le-noeud, du moment que ça lui fait plaisir, le prétexte me paraît bien suffisant. Il n'y a qu'une seule chose pour laquelle j'ai mis mon véto. Mais là, c'était viscéral. Elle est rentrée un soir, en me demandant si elle ne pouvait pas écouter "un truc qui bouge". Bien sûr, ma chérie, tout ce que tu veux. Et là, j'ai eu droit à cette assourdissante techno qui transforme les ados en trisomiques sourdingues. Je n'ai pas tenu. J'ai immédiatement arrêté le CD, tant c'était atroce pour les oreilles. La musique adoucit les moeurs, mais là, on ne peut décemment pas parler de musique, et c'était tellement assourdissant que celà m'aurait rendu agressif.
 
J'ai tenté, innocemment, d'éveiller Cai Li à autre chose, musicalement, tentant de lui faire comprendre que derrière la musique, il pouvait y avoir une histoire, de l'atmosphère, et de l'émotion... Dont la techno est complètement exempte. Et j'ai l'impression qu'elle n'apprécie guère la musique que j'écoute, qu'elle soit cubaine, américaine, ou française. Par contre, elle me fiche une paix royale avec ça. Pourquoi ? Parce que, comme bon nombres de chinois, elle écoute la musique chez elle comme elle l'entend au supermarché. Celà fait partie d'un fond dont on ne se préoccupe pas. Dès lors, la teneur émotive de la musique n'a guère d'importance. A tel point que, quand elle souhaite entendre de la musique, elle lit le CD qui est dans la platine, sans se poser la question de ce dont il s'agit, et si je ne le changeais pas de temps en temps, nous écouterions longtemps le même disque.
 
Au niveau cinématographique, c'est par contre très amusant. Ce n'est pas de la méchanceté. Si je tentais de lui expliquer, elle ne comprendrait pas, et risquerait de l'interprêter comme étant de la moquerie. Au début, quand nous allions acheter des films, elle faisait le pied de grue, et, sachant maintenant que je passe en moyenne une demie-heure dans ces magasins, et que je lui répète qu'elle peut choisir les films ou les CD qu'elle souhaite, elle y passe parfois plus de temps que moi. Et d'avance, en sortant du magasin, je connais les films qu'elle regardera sans moi.
 
Internationalement, les films sont classés par genre : comédies, polars, etc... Cai Li, elle, a rajouté un genre qui m'était inconnu, et que, semble-t-il, elle affectionne. Il s'agit, je cite, des "films de pingouins". Tout a commencé connement. Un jour, alors que je complètais avidemment ma collection de Truffaut dans un magasin de DVD, elle se pointe vers moi, avec "la marche de l'empereur", me demandant si je l'ai dans ma filmothèque (je dois avoir deux mille films, et ma douce et tendre préfère me demander avant d'acheter potentiellement des doublons). Ne l'ayant pas, je lui réponds que si ça la tente, elle n'a qu'à le prendre.
 
Nous l'avons regardé ensemble, et personnellement, au même titre que Microcosmos (Maxiemmerdos), j'ai trouvé celà chiant comme la pluie. Le film est très intéressant, complètement unique, mais voilà, je n'accroche pas. Cai Li l'a trouvé aussi "un petit peu ennuyeux"... Mais elle a trouvé les pingouins très mignons. Depuis, quand elle survole les bacs des échoppes de DVD, elle demande très directement au vendeur "vous avez quoi comme films de pingouins ?". Autant vous dire que le vendeur se trouve un peu dubitatif, lui qui est censé être incollable en culture cinématographique. En petit ami aux petits soins, je lui ai dégotté un pauv' téléfilm allemand où un teuton part à la recherche d'un trésor en Antarctique, accompagné d'un pingouin en images de synthèse, qui lui sert tant de mascotte que de carte au trésor. Même si le film, à destination principalement des têtes blondes (aux yeux bleus, donc), n'est pas mal fait, ce n'est pas non plus Citizen Kane. Mais le film s'appelait "le pingouin", et rien que la jaquette a obtenu tous les suffrages de Cai Li. Pour la petite histoire, le film était en allemand, avec des sous-titres en chinois. Autant vous dire que je me suis délecté.
 
De même, Cai Li m'a poussé pendant longtemps à regarder un film en images de synthèse mettant en scène Barbie. Je n'ai personnellement jamais joué à la poupée, et l'intérêt de ce type de production me parait nébuleux. Mais Cai Li, comme tous les chinois, n'arrive pas à faire de distinctions. Les chinois sont des gosses. Par contre, Cai Li achète assez souvent des films chinois, et elle m'a fait découvrir quelques métrages d'action qui, à défaut d'avoir des scénarios très originaux, étaient graphiquement superbes. J'écris tout celà, mais je pense que, sans jamais l'avoir formalisé, Cai Li a le même ressentiment à mon égard concernant mes choix cinématographiques, ne comprenant pas mon appêtit trépignant à acheter le director's cut de "massacre à la tronçonneuse".
 
De même, quand nous regardons un film sérieux, ou bien trop empreint de culture occidentale pour qu'elle ne se l'approprie, elle me pose des questions toutes les minutes. Nous avons acheté récemment Brokeback Mountain. En Chine, nous ne sommes pas confrontés à l'homosexualité. Le film est très innovant, très bien interprété, la réalisation est superbe, les images sublimes, et la musique très belle... Mais Cai Li a eu du mal. Tout d'abord, malgré le fait que tous les personnages portent des chapeaux de cow-boys, elle n'a pas compris que ça se passait aux Etats Unis, n'a rien perçu de l'époque, car les cow-boys étaient à cheval, alors qu'on voyait passer des voitures, et s'est posé pléthore de questions dont elle m'a bombardé pendant toute la projection. Et je me suis rendu compte qu'elle n'avait rien compris... Dès lors qu'elle a commencé à confondre les acteurs, alors que l'un d'eux porte une moustache et pas l'autre ! Dans ces circonstances, regarder un film avec Cai Li revient à le regarder avec un enfant. Le plus amusant, c'est que le film a été réalisé aux Etats Unis... Par un immigré chinois !
 
Cai Li reste un paradoxe constant, qui me fait me perdre en conjectures. Elle est quelque chose, et son contraire, passant de l'un à l'autre avec un naturel incohérent. Je reste convaincu que c'est d'ailleurs ceci qui m'a fait craquer pour elle. Cai Li, en la découvrant, on a le sentiment de faire face à une enfant.
 
Et pourtant, Cai Li lit dans mon esprit à tel point que, à un moment, je me suis demandé si elle n'était pas télépathe ! Une moue, une remarque, un regard absent de ma part, et elle comprend immédiatement ce que j'ai à l'esprit, ou ce que je ressens. Je reste toujours estomaqué quand, au travers de mon silence, et malgré son anglais à-peu-prètiste, elle formalise en quelques mots l'exacte teneur de mes pensées. C'est d'autant plus incroyable que la différence culturelle, ainsi que des ressentiments liés uniquement au fait que je sois expatrié, devraient rendre la compréhension très ardue, pour ne pas dire impossible.
 
J'ai longtemps cru qu'une relation entre deux individus issus de cultures complètement différentes risquait d'apporter, à terme, plus de difficultés que d'enrichissement. Et je me trompais complètement. La réussite d'une relation n'est pas liée à la culture, mais à la personnalité et à l'ouverture d'esprit des concubins. Cai Li et moi-même allons dans le même sens. Je lui ai dis récemment, et en parfaite honnêteté dépassionnée, que je n'avais jamais eu dans ma vie une fille comme elle, que ce soit en France ou en Chine. Tout celà me confirme que j'ai fais le bon choix.
Par Christophe Pavillon
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