Je ne cesse de le répéter : Cai Li, ma petite amie, est la petite amie la plus merveilleuse de disponible sur le marché. Malgré tout, et je m'en amuse plus qu'autre chose, elle conserve quelques habitudes cent pour cent chinoises qui me rappellent à quel point nous sommes différents. Elle, bien évidemment, ne s'en rend pas compte : elle est née comme ça, a été éduquée ainsi, et réalise que, partout à travers le monde, nous ne sommes pas culturellement formatés pareil, uniquement dès lors que je n'applique pas les mêmes règles qu'elle. Et il y en a quelques unes qui valent le détour.
1 - Le crachat du matin :
Cai Li, c'est un régal à l'âme. La première chose qu'elle fait, quand elle ouvre les yeux le matin, c'est s'étirer avec un sourire large jusqu'aux oreilles, preuve que c'est une nouvelle et belle journée qui s'annonce.
Par contre, la deuxième chose qu'elle fait, alors que je suis encore tout vaporeux et atablé à mon premier café, c'est de s'enfermer dans les toilettes pour balancer les premières glaires matinales au fond de l'émail. Et là, par contre, ça brise le charme. Il ne s'agit pas d'un petit bruit de crachat-crachin, comme une balle propulsée avec un pistolet à silencieux. Non. Il s'agit d'un amas de molards éjecté au canon de campagne, dans un raclement de gorge tellement terrible que le doux ange doit à chaque fois frôler le décollement de glotte.
Il ne s'agit pas d'une exception. C'est tout simplement culturel. Vous n'imaginez pas le nombre de chinois que j'entends faire ce rafut dégoutant dans la rue, sans la moindre gêne, avant de cracher sur le trottoir. C'en est arrivé à un point que, à la différence de ma première année en Chine, où j'en souriais, maintenant, celà me donne presque la nausée, et constitue dans tous les cas une forme d'agression sociale. Quand j'entends Wang Ke Rong faire celà, prétextant qu'il a un sale goût dans la bouche car il a fumé une cigarette, alors qu'il est non-fumeur, j'ai le sentiment qu'il y a souvent, chez les chinois, un besoin d'une gestuelle les rendant intéressants.
2 - Le pécu dans la corbeille :
Il y a deux jours, alors que j'étais concentré derrière le PC, Cai Li arrive vers moi, le regard pincé, comme prête à me houspiller froidement. "Ke Lin, viens donc voir par là" me dit-elle, sur le ton glacé du reproche. Moi, je me demandais bien ce que j'avais encore fais, et accessoirement, avais d'autres chats à fouetter.
Elle m'amène alors, main dans la main, jusqu'aux toilettes, et me fait deviser en plongée la profondeur abyssale de la cuvette. Et là, j'y vois flotter, en pitoyable radeau de la méduse sanitaire, un morceau de papier toilette, dont je m'étais servi. Désignant le trou avec virulence, elle me demande "c'est quoi ça ?", ce à quoi, n'y allant pas par quatre chemins, je lui réponds en substance ce que je viens de vous écrire, à savoir "un morceau de papier toilette dont je me suis servi". Jusque là, je n'y voyais rien d'anormal... Et pourtant, je savais pertinnement où elle voulait en venir.
Cai Li désigne alors une corbeille, entre le lavabo et la cuvette. Cette corbeille déborde de pécu... Usagé. C'est une habitude, typiquement chinoise, que j'avais déjà remarqué : quand les chinois vont aux toilettes, ils mettent le papier qu'ils ont utilisé dans une corbeille, plutôt que de le faire disparaitre dans le tumulte cyclonique de la chasse d'eau. Moi, je n'ai jamais réussi à m'y soumettre. Je trouve ça peu hygiénique, pas foncièrement bon pour l'environnement sanitaire, et surtout, foncièrement dégueulasse. Et j'ai toujours fermé les yeux avec une moue de dégoût quand il fallait changer le sac de la dite poubelle. En plus, ces sacs ont l'innovation délicate, avec leur transparence totale, permettant tant aux voisins qu'aux éboueurs de connaître l'état de nos difficultés digestives. Et je n'oserais même pas évoquer l'état de la corbeille, en plein été, avec la chaleur et l'humidité environnante.
Evidemment, ma réponse a été directe et sans concession : il reste hors de question que je mette mon pécu plein de merde dans la corbeille. Il ira au fond du trou, comme nous tous un jour. Cai Li ne comprend pas l'intérêt hygiénique de la chose, prend celà pour de la pudeur snobinarde, et y voit plutôt une lubie anti-pragmatique et anti-plombière, qui pourrait générer l'encombrement de la tuyauterie. Pour moi, il n'y a que les porcs qui se complaisent dans leurs déjections.
Mais là où Cai Li m'a bien eu, c'est en me demandant si, en Europe, les filles mettaient leurs tampons et serviettes usagés dans les toilettes. Et j'ai bien été obligé de lui répondre que non, elles les mettaient à la corbeille. Bref, même si la droiture de mes propos concernant l'hygiène liée au stockage du pécu merdeux lui paraissait justifiée, elle a trouvé que nous autres, les occidentaux, n'allions pas au bout de notre démarche, et faisions preuve d'un indubitable manque de cohérence.
3 - Les légumes au sol :
Cai Li, il faut la voir s'activer derrière les fourneaux, avec la vélocité bourdonnante d'une abeille, dès lors qu'il s'agit de préparer le repas du soir.
Par contre, elle a une habitude qui me dépasse. Elle range les légumes par terre. Non, non, je ne plaisante pas. Plutôt que de profiter de l'espace frais du réfrigérateur, elle préfère laisser traîner tous ces beaux légumes, achetés sur le marché exotique du coin, sur le carrelage froid et dégoutant de la cuisine. Nous logeons dans un vieil appartement chinois période fin Mao Zi Dong, début Deng Xiao Ping, dont l'isolation est à mourir de rire (ils s'agit de carreaux de verres rivetés à des tasseaux métaliques tellement rouillés que j'ai peur de choper le tétanos rien qu'à les regarder, et dès lors que j'ouvre une fenêtre, le "joint" se fragmente et s'écrase six étages plus bas, dur comme le roc), avec une poussière constante, même avec un nettoyage plurihebdomadaire. Le sol donne l'impression de n'être jamais propre, tant y sont imprimées des traces de terre emportées par nos chaussures, mêlées d'eau, d'huile et de graisses ayant servi à la confection brutale de petits plats chinois. Même les joints entre les carreaux au sol sont irrécupérables, tant ils sont chargés de graisse depuis des lustres. Et c'est dans cet espace que Cai Li laisse traîner les légumes.
Je lui ai fais la remarque, lui faisant comprendre que, même si elle les nettoyait avant de les cuire, non seulement nous avions de la place dans le frigo, mais aussi et surtout, ce n'était peut-être pas très bon pour la santé. En réponse typiquement féminine, elle a chaque fois acquiescé du chef... Et n'y a rien fait. Dans un sens, elle a bien raison, et je trouve qu'elle devrait aller jusqu'au bout de la démarche, en mettant tous les aliments par terre. Nous gagnerions du temps à lapper le sol, et celà nous éviterait la lassante étape du nettoyage de la vaisselle. Je trouve même qu'elle devrait cuisiner par terre. Celà nous permettrait de gagner de l'espace, en nous débarassant d'un mobilier bien inutile, que nous n'aurions par ailleurs plus besoin d'éponger après avoir cuisiné. Non, force est de reconnaître le coté pratique de la démarche. Et puis, cet été, quand nous aurons à nouveau des cafards, celà permettra de ne pas avoir à rajouter des noix et des croutons dans la salade.
4 - Le nettoyage des pieds :
Dans la série des incompréhensions culturelles, il y a une autre petite anecdote liée à l'hygiène qui vaut son pesant de riz. Tout d'abord, Cai Li prend rarement une douche le matin, privilégiant le soir. Et quand Cai Li a la flemme de prendre sa douche le soir, elle se lave les pieds.
Ainsi le soir, je la vois rentrer dans la chambre avec sa bassine d'eau tiède, s'asseoir face à la télé, le bas du falsard relevé, à faire tremper ses pieds pendant dix minutes. Et d'une, je trouve que la démarche n'est pas des plus charmantes, et de deux, je me fais engueuler car moi, je n'arrive pas à me résigner à le faire. Il ne faut pas m'en vouloir : je n'ai jamais eu pour habitude, en trente-quatre ans, de me laver les pieds avant de me coucher.
5 - L'aérophagie :
A l'instar de ses compatriotes, Cai Li ne manque pas d'air. Et, elle n'a de cesse de me prouver cette spécificité culturelle en éructant dès que le besoin s'en fait sentir. C'est une femme conservant le rôt discret, ce qui n'est pas toujours le cas des autres chinois. Elle reste souvent la bouche ouverte, et dès lors qu'on s'entretient très sérieusement avec elle, si un rôt se présente, elle le laisse s'échapper, sans battre un cil, avec une concentration idoine envers son interlocuteur. Ca, c'est amusant. Ce qui l'est moins, c'est quand elle a son visage à moins de cinq centimètres du mien, et qu'elle me rôte à la face, comme si c'était quelque chose de normal.
Comme pour la totalité des expatriés que j'ai rencontré, la Chine m'a gratifié des difficultés digestives que mon stomatologue a vulgarisé à mon esprit béotien en l'intitulant "de l'air dans le ventre". Cai Li, depuis qu'elle me connaît, connaît aussi mes problèmes chroniques. Depuis que je lui ai fais part du verdict médical, elle a décidé qu'elle aussi, avait des trop-pleins d'air... Ce qui lui fournit depuis l'excuse idéal pour rôter. Très sincèrement, je m'en fous, pour peu qu'elle s'abstienne de le faire à bout portant.
6 - L'attachement aux prérogatives ménagères :
Cai Li, elle vrombit. Tout d'abord, je la sens très à l'aise dans les activités ménagères, même si, célibat endurci oblige, je suis maniaque pour pas mal de choses, et que je trouve qu'elle a une facilité naturelle à croire que la couche de crasse fait partie de la couleur d'origine du mobilier. Pendant les vacances du nouvel an chinois, alors qu'elle s'était absentée chez ses parents, j'avais nettoyé l'appartement. Quand elle est rentrée, elle a remarqué le récurage, mais n'a osé le mentionner, par peur de passer pour une mauvaise femme d'intérieur.
Cai Li prend très au sérieux ses prérogatives ménagères. Comme moi-même, prendre en charge ce genre de tâches ne me dérange pas, lorsqu'elle voit que j'ai fais un peu de rangement, elle s'empresse d'emboîter le pas, et de nettoyer autre chose, afin de montrer que celà lui incombe. Quand je rentre de voyage, elle veut gérer le vidage de mes valoches. Il faut à chaque fois lui faire comprendre que c'est à moi de le faire. De même, elle s'en veut quand elle n'a pas préparé à dîner, alors que, si mon banquier approuvait, nous irions au restaurant tous les jours.
7 - La cuisine occidentale :
J'aimerais bien pouvoir cuisiner de temps en temps, par plaisir tout d'abord (tant de passer un peu de temps derrière les fourneaux, que de manger occidental), et aussi pour que Cai Li n'ait pas à le faire constamment. Mais voilà, Cai Li a un problème viscéral avec la nourriture occidentale. Tout d'abord, elle fait un amalgamme complet : que ce soit français, italien, ou mexicain, elle a décrèté qu'elle ne trouvait pas ça très bon. Elle fait à peine l'effort de goûter, trie les aliments dans son assiette avec la moue capricieuse d'un gosse qui n'aime rien, renifle les plats avant de les tester, et se fie à la forme des ingrédients pour savoir si elle peut les ingérer.
Même les pâtes, ça passe modérément bien. Par exemple, les spaghettis, ça passe mal, alors que les macaronis ou les coudes, ça lui va. La première fois que j'ai fais des spaghettis carbonara, elle n'a mangé que le bacon, prenant soin au préalable d'en essuyer chaque morceau pour ne pas avoir à avaler de crême. Par contre, Cai Li, quand j'ai envie de lui faire plaisir, je lui achète des tripes frites au piment rouge et gingembre.
8 - Le goût critique et artistique :
Cai Li a fait une école de design. Dès lors, on peut imaginer qu'elle dispose d'un esprit critique quant à l'améagement de son intérieur, jusque dans les moindres détails décoratifs. Et bien pas du tout. C'est bien simple, je n'ai pas l'impression de vivre dans l'appartement d'un jeune couple, mais plutôt dans une chambre d'étudiants. Je compare très souvent les chinois à des enfants.
- Le goût décoratif :
Lorsque Cai Li et moi sortons dans tous ces endroits huppés de Suzhou dont nous sommes les VIP, elle a toujours le ton juste à décrire les éléments du décor, leur originalité, leur forme, leur éclairage, avec un bon goût et un oeil acertif que je trouve exceptionnel. Elle y va de ses petites remarques, en professionnelle de la décoration, et en général, je suis impressionné par ses idées, qui me paraissent originales et bien songées.
Mais dès lors qu'il s'agit de notre appartement, c'est la cata. Et il y a là un paradoxe dont je n'arrive à saisir l'origine. Il y a deux jours, Cai Li rentre à l'appartement avec des papiers-journeaux repliés en origami. Je n'y ai pas fais gaffe, classant les objets directement au rang de son attitude enfantine, de mise chez la plupart des extrêmes orientales. Elle en a déplié deux, en forme de petits paniers carrés, les a posé sur la table, me précisant admirativement que nous disposions dorénavant de poubelles de table à peu de frais.
Non seulement, il y a une corbeille sous la table (différente de celle qui lui sert à jeter le papier toilette), et par ailleurs, je trouve que ça pourrait constituer la fierté d'un enfant de quatre ans qui, ayant confectionné les paniers en papier lui-même, souhaiterait susciter l'admiration de ses géniteurs. Mais dans notre cas, nous n'en avons pas besoin, et avons légèrement plus de quatre ans.
De même, sur le mur adjacent au PC, pour une raison qui m'échappe, elle a placardé des photos, avec un scotch visible et bricolé, de chanteuses chinoises, qui, au demeurant magnifiques, n'en font pas moins penser que nous nous trouvons dans une chambre d'ado, plutôt que chez un couple d'adultes. Quand j'avais quinze ans, moi-même, j'avais tapissé les murs de ma chambre d'affiches de film... Mais voilà, je n'ai plus quinze ans.
Cai Li a étudié le design, et peint à l'huile ou à l'aquarelle avec un certain talent. Elle a ramené de chez ses parents quelques aquarelles qu'elle a faite, et il y en a que je trouve particulièrement à mon goût, représentant des canaux et des batisses traditionnelles du Jiangsu. Je lui ai proposé d'en faire une sélection, que nous garnirions d'un joli cadre et d'une passe-partout sobre. Et bien non. L'intérêt d'accrocher celà au mur lui échappe. La possession est importante chez les chinois, mais pas la création. Si il avait s'agit d'aquarelles que nous avions acheté, si possible chères, mais moches, je suis convaincu qu'elle aurait souhaité les exhiber.
- Le goût artistique :
Ceux qui me me connaissent suffisament vous diront que je suis businessman par expérience, localisation géographique et situation économique, plus que par affinité. Si je devais faire quelque chose qui me corresponde pleinement, il est clair que ce serait créatif, mais dans le sens artistique du terme, car il ne faut pas être mercantiliste : l'entreprenariat exprime aussi une grande part de créativité, mais dénuée d'art, et toujours avec une démarche économique. Je pensais que Cai Li, du fait de son background, tant estudiantin que professionnel, partageait potentiellement les mêmes rêves, et les mêmes centres d'intérêt. Et bien non. Deux exemples, concernant des arts populaires, à savoir la musique et le cinéma.
Quand, les pieds en dedans, elle vient me demander si elle peut aller faire la fête avec ses copines, je lui réponds que, pour peu qu'elle ne rentre pas à cinq heures du matin complètement soule au bras d'un autre, elle peut bien faire ce qui lui chante. Le cliché vous paraît peut-être antédiluvien, mais il faut bien voir qu'en Chine, "une fille bien" ne fait pas n'importe quoi, et qu'ici, les hommes sont particulièrement avides de pouvoir, préfèrant envisager le mariage avec une fille soumise plutôt qu'une beauté.
En l'espace de six mois de vie commune, je ne me suis bien évidemment jamais permis d'interdire quoi que ce soit à Cai Li. Ses lubies de paniers en papier, ses photos scotchées au mur de je ne sais qu'elle star à la mode-moi-le-noeud, du moment que ça lui fait plaisir, le prétexte me paraît bien suffisant. Il n'y a qu'une seule chose pour laquelle j'ai mis mon véto. Mais là, c'était viscéral. Elle est rentrée un soir, en me demandant si elle ne pouvait pas écouter "un truc qui bouge". Bien sûr, ma chérie, tout ce que tu veux. Et là, j'ai eu droit à cette assourdissante techno qui transforme les ados en trisomiques sourdingues. Je n'ai pas tenu. J'ai immédiatement arrêté le CD, tant c'était atroce pour les oreilles. La musique adoucit les moeurs, mais là, on ne peut décemment pas parler de musique, et c'était tellement assourdissant que celà m'aurait rendu agressif.
J'ai tenté, innocemment, d'éveiller Cai Li à autre chose, musicalement, tentant de lui faire comprendre que derrière la musique, il pouvait y avoir une histoire, de l'atmosphère, et de l'émotion... Dont la techno est complètement exempte. Et j'ai l'impression qu'elle n'apprécie guère la musique que j'écoute, qu'elle soit cubaine, américaine, ou française. Par contre, elle me fiche une paix royale avec ça. Pourquoi ? Parce que, comme bon nombres de chinois, elle écoute la musique chez elle comme elle l'entend au supermarché. Celà fait partie d'un fond dont on ne se préoccupe pas. Dès lors, la teneur émotive de la musique n'a guère d'importance. A tel point que, quand elle souhaite entendre de la musique, elle lit le CD qui est dans la platine, sans se poser la question de ce dont il s'agit, et si je ne le changeais pas de temps en temps, nous écouterions longtemps le même disque.
Au niveau cinématographique, c'est par contre très amusant. Ce n'est pas de la méchanceté. Si je tentais de lui expliquer, elle ne comprendrait pas, et risquerait de l'interprêter comme étant de la moquerie. Au début, quand nous allions acheter des films, elle faisait le pied de grue, et, sachant maintenant que je passe en moyenne une demie-heure dans ces magasins, et que je lui répète qu'elle peut choisir les films ou les CD qu'elle souhaite, elle y passe parfois plus de temps que moi. Et d'avance, en sortant du magasin, je connais les films qu'elle regardera sans moi.
Internationalement, les films sont classés par genre : comédies, polars, etc... Cai Li, elle, a rajouté un genre qui m'était inconnu, et que, semble-t-il, elle affectionne. Il s'agit, je cite, des "films de pingouins". Tout a commencé connement. Un jour, alors que je complètais avidemment ma collection de Truffaut dans un magasin de DVD, elle se pointe vers moi, avec "la marche de l'empereur", me demandant si je l'ai dans ma filmothèque (je dois avoir deux mille films, et ma douce et tendre préfère me demander avant d'acheter potentiellement des doublons). Ne l'ayant pas, je lui réponds que si ça la tente, elle n'a qu'à le prendre.
Nous l'avons regardé ensemble, et personnellement, au même titre que Microcosmos (Maxiemmerdos), j'ai trouvé celà chiant comme la pluie. Le film est très intéressant, complètement unique, mais voilà, je n'accroche pas. Cai Li l'a trouvé aussi "un petit peu ennuyeux"... Mais elle a trouvé les pingouins très mignons. Depuis, quand elle survole les bacs des échoppes de DVD, elle demande très directement au vendeur "vous avez quoi comme films de pingouins ?". Autant vous dire que le vendeur se trouve un peu dubitatif, lui qui est censé être incollable en culture cinématographique. En petit ami aux petits soins, je lui ai dégotté un pauv' téléfilm allemand où un teuton part à la recherche d'un trésor en Antarctique, accompagné d'un pingouin en images de synthèse, qui lui sert tant de mascotte que de carte au trésor. Même si le film, à destination principalement des têtes blondes (aux yeux bleus, donc), n'est pas mal fait, ce n'est pas non plus Citizen Kane. Mais le film s'appelait "le pingouin", et rien que la jaquette a obtenu tous les suffrages de Cai Li. Pour la petite histoire, le film était en allemand, avec des sous-titres en chinois. Autant vous dire que je me suis délecté.
De même, Cai Li m'a poussé pendant longtemps à regarder un film en images de synthèse mettant en scène Barbie. Je n'ai personnellement jamais joué à la poupée, et l'intérêt de ce type de production me parait nébuleux. Mais Cai Li, comme tous les chinois, n'arrive pas à faire de distinctions. Les chinois sont des gosses. Par contre, Cai Li achète assez souvent des films chinois, et elle m'a fait découvrir quelques métrages d'action qui, à défaut d'avoir des scénarios très originaux, étaient graphiquement superbes. J'écris tout celà, mais je pense que, sans jamais l'avoir formalisé, Cai Li a le même ressentiment à mon égard concernant mes choix cinématographiques, ne comprenant pas mon appêtit trépignant à acheter le director's cut de "massacre à la tronçonneuse".
De même, quand nous regardons un film sérieux, ou bien trop empreint de culture occidentale pour qu'elle ne se l'approprie, elle me pose des questions toutes les minutes. Nous avons acheté récemment Brokeback Mountain. En Chine, nous ne sommes pas confrontés à l'homosexualité. Le film est très innovant, très bien interprété, la réalisation est superbe, les images sublimes, et la musique très belle... Mais Cai Li a eu du mal. Tout d'abord, malgré le fait que tous les personnages portent des chapeaux de cow-boys, elle n'a pas compris que ça se passait aux Etats Unis, n'a rien perçu de l'époque, car les cow-boys étaient à cheval, alors qu'on voyait passer des voitures, et s'est posé pléthore de questions dont elle m'a bombardé pendant toute la projection. Et je me suis rendu compte qu'elle n'avait rien compris... Dès lors qu'elle a commencé à confondre les acteurs, alors que l'un d'eux porte une moustache et pas l'autre ! Dans ces circonstances, regarder un film avec Cai Li revient à le regarder avec un enfant. Le plus amusant, c'est que le film a été réalisé aux Etats Unis... Par un immigré chinois !
Cai Li reste un paradoxe constant, qui me fait me perdre en conjectures. Elle est quelque chose, et son contraire, passant de l'un à l'autre avec un naturel incohérent. Je reste convaincu que c'est d'ailleurs ceci qui m'a fait craquer pour elle. Cai Li, en la découvrant, on a le sentiment de faire face à une enfant.
Et pourtant, Cai Li lit dans mon esprit à tel point que, à un moment, je me suis demandé si elle n'était pas télépathe ! Une moue, une remarque, un regard absent de ma part, et elle comprend immédiatement ce que j'ai à l'esprit, ou ce que je ressens. Je reste toujours estomaqué quand, au travers de mon silence, et malgré son anglais à-peu-prètiste, elle formalise en quelques mots l'exacte teneur de mes pensées. C'est d'autant plus incroyable que la différence culturelle, ainsi que des ressentiments liés uniquement au fait que je sois expatrié, devraient rendre la compréhension très ardue, pour ne pas dire impossible.
J'ai longtemps cru qu'une relation entre deux individus issus de cultures complètement différentes risquait d'apporter, à terme, plus de difficultés que d'enrichissement. Et je me trompais complètement. La réussite d'une relation n'est pas liée à la culture, mais à la personnalité et à l'ouverture d'esprit des concubins. Cai Li et moi-même allons dans le même sens. Je lui ai dis récemment, et en parfaite honnêteté dépassionnée, que je n'avais jamais eu dans ma vie une fille comme elle, que ce soit en France ou en Chine. Tout celà me confirme que j'ai fais le bon choix.