Hier soir, Cai Li était connectée à Internet pour papoter avec ses copines, alors que je flemmardais sur le lit, à buller sans conviction devant une apparition peu dramatique d'extra-terrestres, par le truchement d'un film américain de science-fiction à l'intérêt tout aussi fictif que le thème.
Comme Cai Li ne sait pas s'occuper toute seule, et que ma présence physique ne lui suffit pas, elle a l'habitude enfantine de m'interrompre toutes les cinq minutes, quoi que je fasse. Elle avait commencé par me déranger car elle n'arrivait pas à atteindre un site internet. La fenêtre du navigateur affichait invariablement, en mandarin, une fin de non-recevoir, façon "impossible d'afficher la page demandée". Et Cai Li de me demander ce qu'il se passait. Il s'agissait d'Hotmail, site pour lequel, même si l'origine américaine le rend subversif par essence, le gouvernement chinois n'a pas fermé l'accès.
Je lui ai donc répondu que je ne comprenais pas, car en temps normal, les autorités chinoises autorisaient l'accès à Hotmail. Et c'est là qu'elle n'a pas bien compris. Comment ça "autoriser l'accès" ? Parce qu'on ne peut pas accéder à tout Internet ? J'en suis resté comme deux ronds de flanc : à l'instar, certainement, de la quasitotalité des chinois, elle ne sait pas que dans sa bienveillante ouverture d'esprit sélective, le Parti Communiste Chinois interdit l'accès à certains sites internet dont le contenu n'est pas en accord avec ses idées.
Et Cai Li de souffler avec défiance, me faisant comprendre par cette moue que le pauvre laowai que je suis devrait se détendre, plutôt que de conserver cette parano constante et ses théories conspirationnistes bigbrotheriennes. Bien évidemment, elle ne savait pas de quoi elle parlait, et ça m'a foutu en rogne immédiatement, de la voir ainsi se moquer de mon ouverture d'esprit sur ce qu'il se passe en Chine, avec pour seul arme l'innocence forcenée que les autorités lui ont inculqué depuis son plus jeune âge.
Alors j'ai laissé tomber mon film d'invasion extra-terrestre, avec l'objectif de faire revenir Cai Li sur Terre.
J'ai commencé par lui parler d'Amnesty International. Elle ne connaissait pas l'existence de cet organisme... Car le gouvernement la taît. Elle a plus ou moins compris, au solde de mes explications, le rôle d'Amesty International, et quand je lui ai montré, deux minutes plus tard, qu'il était impossible d'accéder au site officiel via son PC, elle s'est trouvée toute surprise. Alors elle m'a demandé pourquoi, et je lui ai expliqué qu'il n'était pas dans la politique du gouvernement chinois de laisser le libre accès à toute l'information. Pour conserver l'unité du pays, il fallait que le gouvernement soit le seul à la divulguer, en la triant, et en la manipulant de la façon qui l'intéresse, pour que le peuple continue d'avancer avec les mêmes croyances vis-à-vis du pouvoir en place.
Par ailleurs, les rares fois où j'ai pu accéder à des infos émanant d'Amnesty International, les brêves affichées donnent le carton rouge à la Chine concernant le respect des droits de l'Homme, tant y sont décrites les abominations du pouvoir en place.
Cai Li ne connaissait pas au préalable Amnesty International, et j'ai bien senti que, malgré mon insistance à lui faire admettre la réalité des choses, elle n'était que modérément convaincue. Dans son esprit, il devait encore s'agir d'une différence culturelle entre les chinois et les étrangers, et il ne fallait y voir là une vérité qui n'est que le fruit d'un clivage de nationalité. Grosso-modo, je n'étais pas chinois, donc je ne savais pas de quoi je parlais. Comme elle ne connaissait pas Amnesty International, à priori personne ne devait connaître.
Je n'ai pas voulu jeter l'éponge, et lui ai demandé ce qu'elle savait des évènements de Tian An Men à la fin des années quatre-vingts. Elle n'avait que neuf ans, certes, mais malgré tout, même en étant encore moi-même ado, je me souviens relativement bien de l'importance des manifestations, tant elles étaient relatées comme un providentiel bouleversement international du fait de l'ampleur qu'elles auraient pu prendre en Chine.
Il faut bien resituer dans son contexte historique : le dinosaure communiste était en cours d'extinction, le bloc de l'Est se segmentait dans l'effondrement du régime soviétique, le mur de Berlin succombait aux pressions populaires... Et l'un des derniers bastions du communisme (et pas l'un des moindres : un cinquième de la population mondiale) montrait une petite ébulition estudiantine et libertaire en sa capitale. Il s'agissait-là d'une grande première dans un pays qui, à l'époque, était complètement fermé.
Cai Li me répondra qu'elle n'a jamais vu d'images, photos ou vidéos, des évènements car... Il n'en existe pas. En témoin dans le temps de ces évènements, quand on parle de Tian An Men à n'importe quel occidental, la première image qui lui reviendra à l'esprit, tant elle a été diffusée, reste celle, emblématique, de cet étudiant restant debout pour empêcher le passage des chars. Inconscience ou idéal, là n'est pas la question : dans tous les cas, la démarche reste magnifique. Et Cai Li de me dire qu'elle n'avait pas entendu parler de celà. J'en suis resté comme deux ronds de flanc, et lui ai rétorqué "tu sais tout de même que quelques milliers d'étudiants ont été massacrés, et que bon nombre de survivants, pour éviter la balle dans la nuque, ont du fuir le pays pour l'Australie, les Etats-Unis, le Canada, ou la France ?". Ah ben non. Selon ses sources, les étudiants sont rentrés bien sagement chez eux, et ceux qui ont été arrêtés étaient en fait à la solde de pays occidentaux qui les avaient manipulés.
Là, j'ai bondi.
J'ai pris sa place derrière le PC, et ai tenté de trouver des photos via les moteurs de recherche français, me doutant qu'en chinois ou en anglais, il serait "impossible d'afficher la page demandée". Sur Google.fr, j'ai pu immédiatement accéder aux vignettes de la photo précitée du jeune homme arrêtant les tanks. Et Cai Li écarquillera les yeux de voir qu'on avait envoyé les chars pour, à sa connaissance, les anecdotiques soubresauts de quelques illuminés responsables d'une piètre manif étudiante à classer dans la rubrique des chiens écrasés. Et puis d'autres photos défilaient, plus sanglantes. Cai Li n'en croyait pas ses yeux. Moi, je n'en revenais pas non plus... De la voir découvrir cette vérité sur son pays. J'ai pu trouver quelques textes, en français, racontant les évènements rapportés par des étudiants diaristes, et ai tenté de lui traduire. Expliquer tout celà à Cai Li, avec la virulence démocratique qui m'habite, c'était démontrer au Pape, preuves à l'appui, que Dieu n'existe pas.
Et je ne me suis pas arrêté en si bon chemin. Je lui ai demandé si elle savait ce qui s'était passé au Tibet dans les années cinquante.
Cai Li, comme la plupart des chinois, me lance de temps en temps qu'elle a plus ou moins haussé le ton face à un autre local, mieux informé, qui a subversivement claironné en société des phrases du type "les taïwanais ne sont pas chinois", ou bien "le Tibet n'est pas une partie de la Chine". A chaque fois que Cai Li l'évoquait, je laissais courir dans un soupire souriant, ne souhaitant pas m'esbaudir à rentrer dans une polémique politique dont la communication serait difficile tant du fait de son niveau d'anglais que du fait de mon niveau de chinois, et aurait pour conséquence un énervement conjugual, fruit d'une incompréhension mutuelle.
Mais là, l'occasion était trop belle.
Cai Li découvrait tout celà, m'y paraissait réceptive du fait de sa méconnaissance préalable de la situation, et j'avais internet pour outil. Alors j'ai saisi mon plus beau clavier, ai commencé par me connecter à des moteurs de recherche en anglais, et lui ai fais remarquer que les mots "free Tibet", ou bien même "Tibet 1950" se concluaient invariablement par "impossible d'afficher la page demandée". Il n'y a que par le biais des sites français que nous avons pu accéder à quelques sites racontant, d'un autre point de vue que chinois, les évènements, l'invasion de l'armée populaire au Tibet, et les exactions qui en ont découlées : les massacres, les pillages, et les bombardements.
Cai Li n'en revenait pas... Et souhaita, après que je lui ai fais part de mes (maigres) connaissances historiques en la matière, se connecter à des sites d'Histoire en chinois, pour pouvoir y lire ce qui y était expliqué. Elle m'en a fait la traduction partielle, et les textes n'étaient ni factuels, ni analytiques, mais complètement propagandistes : aux dires des "historiens" chinois, le Tibet appartenait à la Chine depuis je ne sais quelle dynastie (et il n'y ai aucunement fait état de sa souveraineté au préalable de l'invasion chinoise), et si l'armée a été envoyée (sans parler des exactions, ni des bombardements), c'était dans une "mission de paix", pour aider les tibétains; et le rédacteur de se féliciter de l'apport économique de la présence pacificatrice de l'armée chinoise, et des remerciements émus de la population tibétaine. Je lui ai bien évidemment dis que tout celà était complètement faux. Depuis quand
Les chinois ont une dent sérieuse contre les japonais. Les chinois sont un peu comme les américains, de grands gosses : pour eux, il y a les bons et les méchants. Ils ne supportent pas le révisionnisme nippon, et il est vrai qu'il n'est aucunement cautionnable. Les japonais se sont toujours pris pour la race supérieure en Extrême Orient, et encore actuellement, ils ne cessent de le prouver. Les allemands ont reconnu les faits, ont fait, et font encore amende honorable concernant le nazisme. Les japonais, non. Ils n'ont jamais reconnu ce qui s'est passé, continuent à le nier, enseignent des choses complètement fausses aux jeunes générations, et se comportent actuellement en Chine populaire comme des colonisateurs ayant pris possession du territoire. Bref, pour les chinois, les japonais sont les bad guys. Les chinois, par contre, par méconnaissance des exactions commises par leur gouvernement, sont les good guys.
Moi-même, à l'époque où j'étais chroniqueur pour les Nouvelles du Nord de Tanger, j'avais rédigé une pige sur l'horreur des massacres de Nanjing, perpétrée par une armée japonaise qui n'avait rien à envier aux nazis. En retour, tous les chinois qui avaient eu vent de l'article m'avaient remercié avec une sincérité digne et émue, du fait de mon soutien dans la dénonciation d'évènements abominables et méconnus, dont les civils chinois avaient terriblement soufferts.
Il n'y a pas d'échelle de valeur dans l'ignominie. C'est à la limite plus dans l'évaluation du repenti, et des efforts engagés, que l'on peut, peut-être, reconnaître la valeur. Pour Cai Li, comme pour la quasitotalité des chinois, la Chine est un paradis qui devrait être pris pour exemple par tous les pays du monde.
Je me souviens d'une toute petite anecdote, à mon retour en Chine en janvier. Au su de la conversation que j'ai eu avec Cai Li hier soir, cette anecdote prend une toute autre ampleur.
L'an dernier en France, on a assisté aux émeutes des banlieues, et j'ai toujours insisté sur les problèmes d'insécurité en France auprès des chinois, tant leur image d'Epinal de la patrie du bon vin et du parfum est superbement idéaliste. Et bien, j'avais justement un peu trop insisté, car, à mon arrivée à l'aéroport de Shanghai en janvier, j'avais passé immédiatement un coup de fil à Cai Li, pour lui dire que je sortais de l'avion, et que je prenais le car pour Suzhou. Ce qu'elle m'a dit au téléphone à ce moment-là m'avait surpris : "Ca y est ? Tu es en Chine ? Aaaah... Maintenant tu es en sécurité." Je n'avais pas tenté de comprendre plus en avant cette remarque, qui sentait, pour Cai Li, l'évacuation d'un souci majeur. Je m'étais dis que celà venait certainement des gorges chaudes faites concernant la situation revendicatrice de fin d'année en France, et dont CCTV nous avait rabattu les oreilles. Ce à quoi il faut ajouter que je restais concentré sur le poste de télé dès lors qu'on en parlait aux infos. En fait, je réalise qu'il n'y avait pas que ça. Il y avait aussi le fruit d'une politique de communication orwellienne, à faire croire aux chinois qu'ils vivaient dans le meilleur des mondes.
Hier soir, Cai Li me racontait que, depuis sa plus tendre enfance, à l'école, on ne cessait de lui enseigner les bienfaits de Mao, de la révolution, du système en place par rapport à tout autre, et donc, m'expliquait là que l'enseignement était endoctrineur, et pas laïque. Il faut mettre un léger bémol à celà : en France aussi, même si on ne prône pas les bienfaits d'un parti politique à l'école, on y démontre toutefois la supériorité d'un système démocratique par rapport à tout autre. Il ne faut pas me faire dire ce que je n'ai pas écris par rapport à une démarche potentiellement antidémocratique. L'objet n'est pas de prendre position, mais de tenter un recul analytique, et donc complétement dépassionné.
Hier soir, pour conclure la conversation, Cai Li a été abasourdi d'entendre que si les pays étrangers faisaient actuellement des courbettes à la Chine, c'était du fait de la situation économique internationale, qui rendait le pays incontournable, alors que, pour tout le monde en Occident, la Chine reste un pays sans liberté d'expression, où les droits de l'Homme les plus primaires sont très largement bafoués. Et je l'ai senti mal à l'aise. Tout ce qu'on lui avait enseigné s'effondrait, et ce mal être, j'en ai le sentiment, ne provenait pas du fait qu'on avait orienté sa pensée depuis sa jeunesse, mais plutôt du fait qu'en patriote chinoise, on ne reconnaisse pas l'indubitable supériorité de son pays. Tout simplement estomaquant.
Et Cai Li m'a alors posé très directement la question, comme on la pose à un prof : "penses-tu, toi-même, que le système en Chine soit le pire que l'on puisse avoir ?". Et là, je l'avoue, mes sentiments sont partagés. Pourquoi ? Parce qu'il y a l'idéal, le conceptuel... Mais il y a aussi la réalité des choses. J'ai vécu trente ans dans une démocratie, et trois ans dans une dictature. Ce qui me permet d'avoir un avis, par rapport à n'importe quel occidental qui n'a pas vécu ailleurs, ou par rapport à Cai Li qui n'a connu que la Chine, c'est que j'ai goûté les deux. On ne peut pas en vouloir à Cai Li, ou à n'importe quel chinois : ils n'ont connu que ça. Leur référence s'arrête à leur propre système, par ignorance du reste. Et de la même façon, on ne peut pas en vouloir aux occidentaux, qui n'ont que l'expérience de la démocratie comme référenciel.
J'ai répondu à Cai Li en tentant de peser le pour et le contre. La Chine, c'est près d'un milliard et demi d'individus. La Chine, c'est une trentaine de provinces. La Chine, c'est une cinquantaine d'ethnies (ici, on appelle ça des "nationalités"), avec des cultures disparates, des situations économiques et sociales qui vont du moderne high-tech pour le Sud-Est, au Moyen Age pour l'Ouest du pays. La Chine, ce sont des dizaines de milliers de dialectes vivants et actifs, fédérés uniquement par l'obligation d'apprendre le dialecte de Pékin à l'école (car le mandarin est le dialecte de la capitale). Mais il faut bien voir qu'il y a encore beaucoup de gens qui ne le connaissent pas, du fait d'un manque d'éducation inquiétant. Pour vous donner un exemple, j'entends souvent Cai Li recevoir des coups de fil, et après quelques secondes de conversation avec son interlocuteur, crier dans le combiné "parlez-moi en mandarin !", car l'interlocuteur en question lui parlait dans le dialecte de Suzhou, dont elle ne connaît pas un traitre mot... Son lieu de naissance étant à deux heures de route de Suzhou.
En résumé, l'unité chinoise tient à peu de choses : un langage imposé officiellement, et une fédération d'ethnies qui ne sont pas obligatoirement en adéquation avec les territoires sur lesquels elles sont localisées, avec des variations importantes dans les traditions et les cultures, que le gouvernement tente de lisser. Que se passerait-il si, en Chine, le système actuel était renversé, au profit d'un régime démocratique ? On assisterait, potentiellement, à une guerre civile inter-ethnies, inter-provinces, où certaines minorités voudraient revendiquer leur différence et leur souveraineté. A l'échelle de vingt pour cent de la population du globe, on ne pourrait plus parler de guerre civile, mais de guerre mondiale.
Réussir à conserver une cohésion totale dans une telle disparité anthropologique est une gageure que le gouvernement de Pékin arrive à maintenir. Cette disparité, elle est réelle et palpable. En Occident, on a une idée stéréotypée de la population chinoise, qui n'est pas le reflet de la réalité. Moi-même, je ne pense pas avoir de caractéristiques morphologiques qui me font ressembler à un asiatique, et il arrive pourtant, parfois, qu'on me prenne pour un chinois (dès lors que je parle peu mandarin, et que les quelques banalités que je crache à l'oral sonnent justes). On ne me prend pas pour un Han, l'ethnie principale, dont Cai Li fait partie, mais pour un homme du Xinjiang, une province occidentale de Chine. Celà vous donne une idée des différences physiques qu'il peut y avoir entre les nationalités.
Alors, en bon occidental, crier au loup pour l'établissement d'une démocratie en Chine, je n'y arrive pas. Ce n'est pas que je sois contre. C'est tout simplement que je n'arrive pas à prendre position... Et à savoir si celà sera un véritable bénéfice pour le pays... Et pour le monde (encore une fois, on parle de la Chine, et pas d'un pays de la taille du Luxembourg).
Par contre, ce que j'ai du mal à tolérer, et qui est pourtant le principe de base du gouvernement chinois, c'est le contrôle de l'information. Ici, tous les médias, quels qu'ils soient, sont controlés par l'administration. On ne peut donc pas parler d'information, mais de propagande. Ne vous leurrez pas : le contrôle de l'information, et son orientation, existent en Occident aussi... Mais dans une moindre mesure. Car en Occident, on peut dénoncer les scandales politiques, et tenter de faire changer les choses, en poussant des gouvernants à la sortie sous la pression populaire. En Chine, c'est bien évidemment impossible, et au contraire, les médias ne revendiquent que des coups d'éclats, souvent fabriqués de toutes pièces par l'administration.
En Chine, il existe quelques quotidiens nationaux en langue anglaise. La première année, je les achetais de temps en temps. Finalement, j'ai complètement arrêté. Au tout début, ne connaissant le fonctionnement du pays que superficiellement, je trouvais tout celà amusant, en me disant que, peut-être, l'information avait été un peu arrangée. Maintenant que j'en connais les rouages beaucoup plus en profondeur, je me rends compte à quel point tout ce qui y est relaté n'est qu'un tissu de mensonges qu'on sert en pature aux occidentaux de passage.
La deuxième chose qui est le pendant, pas vraiment désiré par le gouvernement, du régime en Chine, c'est la corruption, totale et constante. Dès lors que le gouvernement ne peut pas être changé, que rien de ce qui est fait dans les administrations ne peut être dénoncé, que tous les petits scandales, plus ou moins reconnus, sont étouffés... Celà veut dire que les citoyens n'ont pas la possibilité de se soustraire au système corruptif. En France, si vous allez au commissariat, et que les flics ne vous aident pas, vous avez des possibilités de recours : la hierarchie, d'autres autorités administratives, voire la justice ou encore la presse. En Chine, non. Si un flic ne veut pas vous aider (et en général, il ne veut pas, car vous le dérangez), vous devrez vous démerder tout seul. Si vous le critiquez, contactez les médias, où je ne sais quoi, vous risquez d'avoir des problèmes, ou de voir les portes se refermer... Et le seul recours, ce sont les relations que vous avez.
Je commence à prendre la mesure de tout celà du fait de l'établissement de l'activité avec Wang Ke Rong, mon associé dans la société que nous avons monté. La semaine dernière, il m'a demandé de l'accompagner pour signer le bail de l'usine qu'il va louer à partir d'avril. Je lui avais proposé, étant partenaire pour une autre activité, et ma face blanche encravatée ayant un effet rassurant pour les représentants de l'administration (ici, on considère tous les occidentaux comme des experts).
Nous rendions visite à une autorité locale, à savoir le bureau en charge de la locations des terrains en zones industrielles, ou des usines inoccupées. Moi, en bon businessman, j'avais mis mon plus bel uniforme de commercial, avec la cravate sérieuse, les chaussures cirées, le costume ni trop sobre, ni trop dynamique, arborant ma tête d'honnête homme. En fait les autorités qui nous recevaient étaient deux pouilleux sans éducation, promus au rang des décideurs rois du domaine, du fait de relations administratives et de cartes du Parti adéquates. Car ici, pour être fonctionnaire, il faut obligatoirement avoir sa carte du Parti.
Au bout de cinq minutes, j'ai compris que les deux pépères aussi cérébrés que des mollusques n'étaient là que pour une seule chose : nous faire signer le contrat de bail le plus dispendieux qui soit, sans agir comme "conseiller auprès des entreprises". Bien évidemment, ça m'a énervé rapidement : ces types-là ne connaissent rien aux affaires, et se trouvent pourtant en position de se mêler des nôtres, dont ils ne connaissent même pas en rêve la teneur de l'activité. Ils y allaient de conseils ridicules du genre : "vous devriez plutôt louer dans ce quartier, car il y a des entreprises allemandes et américaines !". Et puis il y a cette habitude chinoise, amadouante et lourdaude, particulièremet agaçante, de se taper dans le dos, de se cracher des compliments à deux centimètres du visage, à vous offrir des clopes à tour de bras alors que vous venez d'en écraser une, à coups de clins d'oeil grotesques, histoire de vous faire signer sans trop réfléchir. J'ai immédiatement pris mes distances, ai coupé court à la conversation, pour n'échanger qu'avec Wang Ke Rong sur nos réels besoins en la matière, tentant de concerter ceux-ci avec ma politique du moindre coût. Le résultat des courses, c'est qu'on y a passé certes plus de temps (d'une heure d'entretien prévue, nous sommes passés à quatre), mais que nous avons économisé, sur trois ans, un demi-million de yuans. Pour Wang Ke Rong, qui est chinois avec sa folie des grandeurs, c'est bien. Pour moi, c'est colossal, et avoir eu la démarche inverse relèverait plus de l'inquiétude que du manque de souci d'économie.
Et Wang Ke Rong, après les discussions, a ratrappé le bébé, me disant qu'on était en Chine, et que nous avions deux façons de traiter le relationnel : soit nous nous battions contre l'administration (à savoir, considérer les deux clampins pour ce qu'ils sont : deux petits fonctionnaires sans envergure, mais qui se prennent pour les seigneurs du chateau avec leur bien piètre petit pouvoir), soit nous jouions l'amitié sans limite, comme de vieux poteaux de régiment, afin d'échanger des faveurs. Je n'ai personnellement jamais été sous les drapeaux, ne suis féru d'armement qu'à réception des courriers du fisc, et j'ai donc laissé mon associé travailler cette option à ma place. Et c'était donc partie pour cette grande amitié de routiers qui se soulent de consors, afin d'obtenir des faveurs. Le résultat, c'est qu'il a fait encore baissé un peu le loyer, en suggérant qu'une partie de la différence serait un soutien personnel offert aux deux cons.
Les deux fonctionnaires ont répondu que l'argent ne devrait pas être un problème, et ont fait venir un de leur "ami" banquier dans le quart d'heure qui suit : à savoir, un employé de banque qui, quelle que soit la teneur rassurante ou alarmiste du bilan financier que nous soumettrons, nous obtiendra un prêt, dont nous n'aurons qu'à déterminer le montant à notre guise, sachant que le sus-dit employé de banque en déterminera en conséquence sa commission en dessous de table.
Pour clôturer cette transaction, on est allé dîner et se soûler la gueule tous ensemble. Comme en Chine, une des façons d'être reconnu et respecté, c'est de réussir à tenir l'alcool (à croire qu'il est impossible de faire des affaires sans celà, et même si j'ironise, je ne plaisante pas), Wang Ke Rong m'a laissé gérer cette partie de la transaction. Et même si je suis rentré en zigzaguant, j'ai obtenu l'agrément des fonctionnaires, qui semble-t-il, vont nous ouvrir toutes les portes.
Est-ce que c'est légal ? Bien évidemment, non. Et pourtant, le fonctionnement du pays, et la pérénité du régime, reposent en partie là-dessus. Alors, malgré ce que dit le gouvernement, montrant des coups d'éclat dans la lutte contre la corruption, c'est toléré; au même titre que la prostitution, galopante, et pourtant officiellement interdite; au même titre que la vente de CD et DVD pirates, est complètement interdite, alors que tous les magasins ont pignon sur rue. Et pourquoi celà ne peut pas changer ? Tout simplement parce que nous sommes dans une dictature, que le gouvernement, par souci de cohésion sociale, musèle la presse qui pourrait dénoncer, et donc mettre en péril cette cohésion. Bref, ce n'est pas près de changer.
Pour en revenir à l'objet, à savoir la discussion d'hier soir avec Cai Li, j'ai tenté de lui faire comprendre que chaque régime avait ses inconvénients. La dictature empêche la liberté d'expression, l'accès à l'information (pour autant, un chinois se sent on ne peut plus libre : ce sont des moutons patriotes), oblige toute personne à ne compter sur elle-même car le système étant indénonçable, on ne peut demander le secours des institutions que si celà leur rapporte au niveau personnel, et pas dans le cadre de l'application d'un devoir.
Par contre, la démocratie en Chine génèrerait une instabilité constante, poussant les gouvernants de passage à ne prendre que les mesures populaires et pas obligatoirement nécessaires. Vous vous doutez bien qu'en France, si un gouvernement en place prenait toutes les décisions qui s'imposent concernant la sécu, la retraite, le chômage, ou le temps de travail, il serait sanctionné immédiatement par les urnes. Celà ne veut pas dire pour autant que ce gouvernement ne sait pas comment régler le problème. Mais il ne coure qu'après une seule chose : un second mandat. Dans les pays à parti unique, le problème ne se pose pas. C'est Coluche qui avait dit "la dictature, c'est ferme ta gueule, et la démocratie, c'est cause toujours".
Dans tout celà, et j'en suis bienheureux, ce que j'ai surtout voulu faire comprendre à Cai Li, c'est que j'avais bien de la chance d'être né dans un pays où l'information, même si elle n'est pas entièrement transparente, permet une réflexion, une comparaison, avec la possibilité de conclure sur ses propres analyses. Et ce que je souhaitais, c'est qu'elle oublie de prendre pour argent comptant ce qu'on lui inculque, mais qu'elle tente de s'informer autrement, pour avoir un maximum d'éléments en main lui permettant de se forger un avis propre.
Et, au solde de cette soirée, j'ai demandé à Cai Li de ne pas évoquer autour d'elle ce dont nous nous étions entretenus. Ici, officiellement, même si je n'ai rien vu qui le prouvait, il est interdit de critiquer le gouvernement, sous peine d'être questionné par la police. Dans presque tous les cas, les chinois s'en contrefoutent, et si quelqu'un nous avait dénoncé, il est à peu près clair que les flics se seraient plutôt senti embarassés par la surcharge de travail qu'aurait constitué une sortie nocturne.
Je vous laisse sur ce billet inhabituel, qui vous dévoile un peu de l'envers du décor, vous donnant aussi une idée de la dureté du pays.
Note : les photos présentées montrent volontairement un autre aspect de la Chine. Réduire ce pays à sa situation politique, en oubliant sa fantastique richesse culturelle, serait une erreure insensée.