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Parlez de VOUS

Samedi 15 mars 2008

Fin octobre, je suis rentré à Suzhou après quinze jours de pérégrinations aventureuses et professionnelles de Ningbo à Hangzhou en passant par Shaoxing, Shantou et Canton, y ayant effectué mes emplettes en conteneurs gorgés de marchandises pour Onesource.

 

Cai Li se languissait, et a serré les dents quand je lui ai annoncé que je rapportais une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle, c'est que je devais repartir pour Hong Kong. La bonne nouvelle, c'est que je souhaitais qu'elle m'accompagne, l'idée étant qu'après les quarante-huit heures dévolues au travail, nous profitions d'un week-end dans l'archipel.

 

Hong Kong reste inclassable : ce n'est pas la Chine, malgré ses racines historiques continentales, et la rétrocession du territoire à Pékin il y a dix ans ; et ce n'est pas non plus l'Occident, malgré la domination anglaise pendant presque un siècle, et sa population cosmopolite établie. Hong Kong est unique, et je souhaitais évoquer les impressions ressenties lors de ce séjour.

 

 


 

 

1°/ Kowloon : les neuf dragons.

 

 

 

 

 

 

 






La partie continentale australe de Hong Kong, en cantonnais, se nomme Kowloon. J'ai appris par hasard, quelques jours avant notre départ, que Kowloon signifiait "neuf dragons".

 





Je ne connais rien au cantonnais, et c'est en le lisant en chinois dans un guide touristique ("Jiulong" et "Kowloon" s'écrivent de la même façon en mandarin et en cantonnais : seule la prononciation change) que j'en ai compris le sens.

 






Fier de ma trouvaille, j'en fis part à Cai Li avec une fausse humilité, utilisant ce prétexte pour lui montrer que je décryptais son langage sans difficulté.
 

 

 

 

 

 

Le flop : plutôt que de pousser un râle ébahi face à la capacité déductive de son fiancé, Cai Li bailla grassement en ajoutant que tout le monde savait ça.

 

Histoire d'écraser mon ego plus profond, elle précisa que cela provenait d'une légende selon laquelle l'empereur, visitant Hong Kong et voyant les huit pics de l'île, s'exclama "il y a huit dragons", ce à quoi un conseiller obséquieux répondit qu'il y avait neuf dragons, et non huit, faisant référence à l'empereur comme dragon supplémentaire.

 


 

C'est à Kowloon que nous avons posé nos bagages, dans un hôtel de Mong Kok, un des quartiers de la péninsule. Les tarifs hongkongais n'ayant rien à voir avec ceux pratiqués en Chine, mais n'en ayant moi-même qu'un vague souvenir, nous nous sommes orientés vers le premier quatre étoiles dont nous avons croisé le chemin. En Chine, pour cinquante euros, on passe la nuit dans un palace, incluant un lit grand format explosant de coussins, au sein d'une chambre dont la moquette cotonneuse donne l'impression de bondir de nuage en nuage, le tout agrémenté d'un écran plasma, d'un lecteur de DVD, d'un minibar, et d'une connexion Internet à haut débit, quand ce n'est pas d'un PC équipé pour surfer sur la toile.

 

 

 

 

 




A Mong Kok, pour un standing équivalent, le prix était trois fois supérieur. Nous avons poursuivi nos pérégrinations nocturnes dans les rues environnants, sac au dos et valise à la main, pour choisir le logement le moins cher : un hôtel exigu aux peintures murales baroques d'influence gréco-romaines... Mâtinées de Kama-Sutra frisant le hardcore. Notre chambre étroite recensait un lit rond surplombé d'un miroir plafonnier pour visualiser nos ébats sous différents angles, et d'un poste de télévision antédiluvien qui diffusait, à toute heure, sur un canal interne, des pornos aux provenances tant occidentales qu'extrême-orientales.

 

 





Le prix de la chambre équivalait celui d'un hôtel de luxe en Chine Populaire. Cette auberge cantonaise, qui avait tout d'espagnole, siégeait au troisième étage d'un bâtiment vétuste, posée adroitement au-dessus d'un karaoké, dont la renommée des services offerts par les hôtesses n'est plus à faire : une fois le client trouvé, elles n'ont plus qu'à gravir un étage. Il y a fort à parier qu'au-delà de cela, notre hôtel était idéal pour les rendez-vous anonymes des couples adultères.

 

 

 

Le taulier, un cinquantain grisonnant au sourire ivoire, parlait un peu le mandarin, et nous a gentiment servi de guide, nous indiquant les chemins à emprunter pour profiter de notre voyage. Cai Li, dans son innocence fraîche, n'avait pas remarqué la typologie particulière de l'hôtel, de passe, donc. Ce n'est qu'en assemblant les éléments du décor qu'elle s'est posée des questions. Rieurs, nous avons conclu qu'un hôtel de passe nous correspondait, puisque nous ne faisions que passer. Cet état de fait accepté, nous pouvions librement découvrir Hong Kong.

 

 

 

Nathan Road est l'artère principale de Kowloon, lacérant la péninsule du nord au sud. Cette large avenue accueille de nombreux commerces, des plus renommés aux plus humbles. Le passage des voitures, taxis et autobus à impériale y est constant. A la différence de la Chine, le trafic n'est pas rythmé de coups de klaxon, et même si les hongkongais roulent vite, ils ne donnent pas l'impression de le faire en état d'ivresse. Les taxis, influence britannique oblige, sont larges et spacieux à l'arrière, affublés au pare-brise de gigantesques rétroviseurs à grand angle. L'espace permet largement, aux pieds, de glisser une valise. Même si ce n'est pas le moyen de transport le moins cher, il reste très pratique. Et puis, il y a dans les rues une sonorité qui n'appartient qu'à Hong Kong : il s'agit des passages piétons. Les feux trônant aux extrémités disposent d'une indication sonore, sorte de bruit de crécelle métronomique, dont le rythme accélère dès que le feu s'apprête à passer au rouge. La circulation constante des autobus à deux étages, autre héritage anglais, lèche cette image citadine.

 

 

 






Très étonnement, le matin, Kowloon est pour ainsi dire désert. Les magasins n'ouvrent pas avant dix heures, voire midi, et le quotidien travaillomane des locaux les oblige à rester enfermés dans les bureaux plutôt qu'à se promener en centre ville. Mais le soir, et jusque tard dans la nuit, les rues sont encombrées d'une foule qui donne le vertige. Les hongkongais sortent pour dîner et pour cumuler les emplettes dans une véritable fièvre acheteuse. Il suffit de remarquer le nombre de sacs qu'ils portent en sortant des magasins pour comprendre qu'ils en ont les moyens. Les gigantesques centres commerciaux ne désemplissent pas, comme si les soldes étaient quotidiennes. Alors qu'en journée, nous balader ne posait pas de problème, à la nuit tombée, nous nous trouvions emportés dans le flot dense d'une population de fourmilière occupant le moindre centimètre carré de trottoir.
Le marché de nuit de Temple Street est un bon exemple, même si il attire autant d'étrangers que d'autochtones. On vend là quantités de gadgets made in China de piètre fabrication, ou des tee-shirts assurant la promotion touristique de l'archipel. S'y dégottent aussi de la maroquinerie, des vêtements, de l'électronique ou des montres. Derrière les tentes des forains, des restaurateurs se sont installés au rez-de-chaussée des bâtiments, permettant de manger un morceau entre deux séances de marchandage aux étalages.

 

 

 



Ca et là, de nombreux marchés se découvrent au détour d'une perpendiculaire à Nathan Road, comme Nurenjie (en mandarin), "la rue de la femme", qui propose des vêtements et des chaussures, exclusivement pour femmes. D'autres apparaissent alors que l'on émerge des stations de métro de Kowloon, aux alentours de Mong Kok, Yau Ma Tei, ou Tsim Sha Tsui.

 

 

 

 

 

 

 

Même loin de ces marchés largement fréquentés, la ville existe intensément à travers l'explosion de ses néons. Dans chaque rue ou avenue, ils sont accrochés bas, et juxtaposés jusqu'à l'horizon, ne laissant plus passer la moindre parcelle de ciel. Les murs, décrépis pour nombre d'entre eux, accueillent des superpositions de publicités criardes, dont certaines, érotiques, restent impensables en Chine continentale du fait du conservatisme ambiant.






De nuit, des fumées exotiques s'exhalent des restaurants et des caniveaux. Et on croise parfois un commerce surprenant, comme ce marchand de poissons rouges, qui a disposé sa marchandise dans des petits sacs plastiques transparents remplis d'eau, sur une grille qui s'étale sur toute la devanture du magasin, tant comme enseigne que présentoir.



 

 

 

 

 

 

 

 

C'est à l'embarcadère du Star Ferry qu'on prend le bac traversant la baie pour atteindre l'île de Hong Kong parsemée de gratte-ciels. On y croise des sampans, des péniches, et des petits chalutiers précaires, tout en discernant des portes conteneurs titanesques dans le lointain. S’asseoir sur les bancs en bois du ferry, et se gorger du parfum d'embruns et de goudron, tout en observant les buildings se rapprocher, reste une étape nécessaire à toute visite de l'archipel. Le point de vue, même si touristique, n'en reste pas moins euphorisant. Sur chaque berge, de gigantesques publicités permettent d'être vues depuis l'autre côté de la baie.

 

 

2°/ Hong Kong : le port parfumé.

 

C'est à l'occasion d'un passage à Hong Kong il y a près d'une décennie, avec un ami qui vit en Asie depuis vingt-cinq ans, que celui-ci m'avait appris que Hong Kong signifiait "le port parfumé". Dans "parfumé", il convient de traduire plus exactement "qui sent bon", car tout comme en mandarin, le cantonnais offre un adjectif qui définit directement cette expression pour laquelle le français n'a pas de mot (dans la langue de Molière, ce qui est parfumé ne sent pas obligatoirement bon, même si c'est suggéré).

 

 

 








L'île de Hong Kong est un verger de gratte-ciels qui force au torticolis, tant chaque coin d'avenue oblige à lancer le regard en l'air pour s'étonner de l'architecture des tours. La plus connue, qui abrite la Bank of China, a été imaginée par Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre. La physionomie urbaine de Hong Kong reste assez différente de celle de Kowloon. Où, à Kowloon, on trouvera bon nombre d'immeubles de quelques étages accolés les uns aux autres au bord de ruelles aux trottoirs étroits, Hong Kong parait beaucoup plus aéré, malgré l'exiguïté insulaire. Ce que les bâtisseurs locaux n'ont pas étalé au sol, ils l'ont empilé dans de vertigineux buildings aux étages cumulés jusqu'aux nuages.

 

  

Pour atteindre le sommet de Victoria Peak, qui offre une vue imprenable sur l'île, la baie, et le continent, il faut prendre le funiculaire. La pente est si forte, qu'assis à l'intérieur de la cabine, on a le dos écrasé contre le dossier, avec l’amusante angoisse qu'un câble quelconque ne rompt, avec pour désastreuse conséquence que le funiculaire n'aille s'écraser en aval après être descendu à grande vitesse. A travers les larges fenêtres, on voit défiler les bâtiments penchés par notre montée, et la luxuriance tropicale des palétuviers insulaires.

 



Victoria Peak a été conçu comme un complexe touristique, et dès la sortie du funiculaire, l'oeil est agressé par de multiples enseignes de points de vente. Autre particularité importée de Grande Bretagne, on y trouve un musée de Madame Tussaud, Grévin d'outre-manche, où Cai Li et moi-même avons passé quelques heures ludiques à nous faire tirer le portrait à côté de Jacky Chan ou d'Adolf Hitler.

 

 

C'est la brume qui nous accueillera au sommet des terrasses supérieures. J'ai eu, à l'occasion de mes nombreux voyages à Hong Kong, l'opportunité de me rendre plusieurs fois à Victoria Peak, et je n'ai jamais pu y profiter d'un ciel dégagé sur l'horizon, limitant le spectacle à l'orée de Kowloon. Mais c'est toujours avec ébahissement que l'on découvre cette pépinière de tours effilées depuis Victoria Peak, noyée dans une verdure moutonnante sur les flancs des montagnes.

 

La brume reste une marque d'authenticité typiquement hongkongaise. Les hauteurs du port, sans cette brume, n'auraient pas le même cachet. On regarde en contrebas la ruche urbaine qui ne s'arrête jamais, pour voir, sur les côtés, des pics aux sommets gommés par la brume dans une sérénité paradoxale.

 

 

3°/ Promenade sur les traces de Largo Winch :

 

La population hongkongaise a de l'argent. On le sent dans sa boulimie consumériste, à courir les magasins à la tombée de la nuit, à s'habiller avec goût de vêtements de marque, ou à arborer des objets de prix : Hong Kong est le temple du shopping. A l'image d'une capitale, on y trouve tout, à tous les prix, que ce soit insulaire, continental, ou importé. Toutes les grandes marques internationales y sont présentes, à des niveaux de tarification variables, dans des centres commerciaux répartis par positionnement sur leur marché. Tel grand magasin propose des articles Dior, Vuitton ou Chanel (et on le ressent dès le hall, où la décoration est somptuaire), ou tel autre, sur d'aussi nombreux étages, recense des magasins de produits moyen de gamme.

 

 

Il y a quelques années, j'avais entendu dire que Hong Kong était le territoire qui, au monde, comptait la proportion la plus élevée de Rolls Royce par habitant. Et, en un seul week-end, nous en avons croisé deux sur les avenues, ainsi qu'une Ferrari (plus pratique pour se garer, mais moins adaptée pour passer les dos d'âne).

 

 

Bénéfice de sa culture internationale, on peut manger de tout à Hong Kong. La plupart des restaurants locaux offrent une gastronomie d'inspiration cantonaise, la province adjacente. Je trouve cette cuisine relativement insipide, assez peu variée, et soit trop bouillie, soit trop sèche. Pourtant, la renommée de la cuisine cantonaise n'est plus à faire, à tel point qu'en Chine, il y a un dicton qui prétend que "tout ce qui marche, vole, ou nage, les cantonnais savent l'assaisonner". J'y préfère, très largement, les saveurs épicées du Sichuan, où celles, moyen orientales, du Xinjiang. Même Cai Li, pourtant chinoise, a trouvé que tous ces mets manquaient foncièrement de goût.

 

 

 

 





Pour les ventres creux au réveil, de très nombreux restaurants humbles offrent une variété de plats à qui veut commencer la journée par un repas. On y propose des petits déjeuners au cachet anglo-saxon édulcoré, avec saucisses et oeufs brouillés, mais dans des saveurs industrielles qui m'astreignent à y commander uniquement un café. Là aussi, Cai Li a fait contre mauvaise fortune la moue, cherchant désespérément, sans jamais les trouver, des plats sur la carte qui pourraient correspondre à ses références gustatives.

 

 

  

Au-delà de cette cuisine locale, qu'il m'écorche d'appeler "gastronomie", préférant me limiter aux trois premières lettres, conséquence directe de sa digestion, l'amplitude et la variété des restaurants à Hong Kong est totale : on peut y manger européen, américain, australien, et y découvrir certainement bien d'autres établissements internationaux. La France n'y est pas en reste, particulièrement lorsqu'on considère la chaîne Délifrance, qui regorge de viennoiseries, de sandwiches et de salades hexagonales, et dont le concept rappelle Starbucks dans une version gauloise.
 



Une particularité hongkongaise, qui rappelle l'hégémonie anglaise d'avant la rétrocession : le sens de circulation, à gauche des chaussées, oblige le piéton à regarder sur sa droite lorsqu'il traverse la route. Comme si cela avait été pensé pour les non-résidents, au pied de nombreux clous, une indication rappelle à l'ordre les passants quant à la direction qu'ils doivent observer avant de traverser.

 

Hong Kong reste aussi la Mecque extrême orientale d'un cinéma de genre. Jacky Chan, Bruce Lee, Chow Yun Fat, ou John Woo, en restent les portes étendards internationaux. Je suis cinéphile depuis l'enfance, et c'est avec une surprise émerveillée et trépignante que j'ai fais une découverte au hasard de nos promenades sur l'île. Quand j'étais ado, j'avais lu avec intérêt une bande dessinée qui s'appelle Largo Winch, qui racontait les aventures d'un magnat trentenaire et bellâtre. J'avais appris, en début d'année, qu'une adaptation devait se tourner incessamment pour le grand écran. Et, en passant dans une rue, Cai Li et moi-même sommes tombés sur un monospace garé, rempli de caisses de matériel, affichant sur une des vitres "Largo Winch, van number three". J'en ai déduit que la toile se tournait à Hong Kong, ce qui m'a été confirmé a posteriori par les sites Internet d'actualité cinématographique. En retour de mon excitation frissonnante, Cai Li a haussé les épaules, ne comprenant rien de mon intérêt à la chose : si elle avait croisé Jacky Chan, qui reste son idole indétrônable, c'est elle que j'aurais du porter à bout de bras suite à son évanouissement !

 


 

 

 

par Christophe Pavillon publié dans : Traditions millénaires. communauté : Expatrie(e)s
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Samedi 3 novembre 2007
C'était un dimanche de juin dernier. Je m'étais promis de ne pas travailler et de me consacrer à l'écriture. Et puis, comme d'habitude, plutôt que de plancher sur un article, j'ai fini par répondre à mes e-mails professionnels.
   
 
Au bout d'une heure, armée de son sourire éternel, Cai Li m'a sorti de ma torpeur travaillomane, prétextant que le soleil était radieux, et que pour une fois, je pouvais bien mettre le boulot de côté pour profiter à ses côtés de l'atmosphère estivale du centre ville.
 
 
 
 
J'ai soupiré en jetant un coup d'oeil par la fenêtre, pour finalement aquiescer. Déjà, Cai Li, faisant des moulinets avec les clés de son scooter électrique, montrait son impatience à ce que nous enfourchions le destrier à piles pour vagabonder dans les rues.
 
 
 
 
C'est vrai que ce matin-là, en roulant avec Cai Li, la peau caressée par un vent tiède, à oublier un quotidien uniquement affairiste, j'ai redécouvert l'atmosphère de Suzhou dans un bien-être renouvelé, avec une farouche envie de vous inviter à partager la ballade.
 
 
 
 
Dérogeant aux règles narratives habituelles des articles de "l'expat", je souhaite m'adresser directement à chacun d'entre vous. Alors amis lecteurs, laissez-vous guider sur notre scooter électrique, comme si vous viviez cette promenade à Suzhou. Cai Li et moi-même ne serons pas des tour operators exhaustifs, exténuants, et très souvent inventifs. Et dites-vous bien que monter à trois sur un scooter électrique n'est pas une abberation en Chine : il n'est pas rare d'en croiser qui transportent cinq personnes.
 
Les seules notions historiques qu'il vous faut connaître sur Suzhou, c'est que sa fondation remonte à vingt cinq siècles, et que la ville fut le terminus de la route de la soie, dont la fabrication reste une industrie reconnue.
 
 
Marco Polo fut séduit par cette ville lascérée de canaux surplombés de petits ponts en dos d'âne.
 
 
 
On surnomme Suzhou "la Venise de l'Orient", même si la ville reste essentiellement visitée pour ses nombreux jardins traditionnels, dont huit sont classés au "patrimoine de l'humanité" de l'Unesco.
 
 
 
Venez rêver Suzhou, le temps d'un article, et accompagnez-nous à la découverte de la Venise extrême-orientale.
 
 
Il est neuf heures ce dimanche matin, et vous nous rejoignez, Cai Li et moi-même, au pied de notre immeuble, dans notre lotissement de Ling Tang Xin Cun.
 
 
 
 
1 - Ling Tang Xin Cun : un quartier populaire.
 
La monture électrique vous surprend : elle est plus légère qu'un scooter, et ses pièces en plastique lui donnent l'apparence d'un gros jouet pour adulte. Mais la selle est large, et les commandes au tableau de bord la confèrent à un véritable deux-roues urbain. Vous montez à l'arrière, et nous démarrons. Alimenté par des batteries branchées sous le tapis de sol, sans essence ni pot d'échappement, le vélo électrique ne produit que le souffle d'un glissement.
 
 
Nous traversons le quartier où Cai Li et moi-même habitons. Dans une allée bordant les batiments, des jeunes jouent au badminton. Nous dépassons quelques magasins enfoncés dans des garages repeints à la chaux, où les produits prennent la poussière sur des étagères sans âge. A votre grande surprise, des vieillards marchent à reculons, pour faire de l'exercice, et un riverain est sorti en pyjama pour acheter son petit-déjeuner à une vendeuse de brioches vapeur. Sur son étale enfumée sont disposés des paniers ronds en bois aux larges diamètres, où les brioches fourrées à la viande et aux légumes sont gardées au chaud. Un chinois promène son petit chien, alors qu'un autre balade son oiseau en cage.
 
 
Vous vous étonnez à chaque instant, alors que Cai Li et moi-même ne réagissons pas. C'est son pays, et moi, j'y vis depuis quatre ans et demie : tout ceci est devenu complètement transparent. La seule pensée dont je vous fais part, c'est la satisfaction que j'ai à me promener plutôt qu'à travailler par un si beau dimanche.
 
 
 
 
 
  
  
Sur le chemin, vous entendez un grésillement qui devient de plus en plus intense.
  
  
 
 
 
 
 
Alors que nous nous rapprochons d'un vélo sur le porte-bagages duquel sont disposés des centaines de toutes petites cages en rotin, vous réalisez que ce grésillement émane de centaines de criquets enfermés dans ces cages minuscules.
  
   
  
  
 
 
   
Vous n'en revenez pas quand je vous précise que ces petits criquets en cage sont à la vente... En guise d'éphémères animaux de compagnie.
 
  
   
 
Vous gardez les yeux grands ouverts. Les miens sont rivés sur la route. En Chine, la densité de piétons, bicyclettes, vélos électriques, chariots de fortune, voitures et bus est telle que l'accident est toujours probable. Dès les premiers mètres, vous comprenez avec une certaine appréhension qu'aucune règle de conduite occidentale ne s'applique. Les priorités n'existent qu'au rythme des coups de klaxon et des passages forcés.
 
 
Nous sortons de Ling Tang Xin Cun. Au grand portail de la résidence se trouve une guérite où deux gardes en uniforme palabrent sur le voisinage. Ils nous voient passer, hilares de contempler des étrangers circuler sur un véhicule purement local. Nous rejoignons la route. Les arrêts de bus vous stupéfient : ils ont été entièrement conçus dans la plus pure tradition locale, jusqu'aux toits, en boiseries et virgules parfaites.
 
2 - Shi Lu : le nouveau quartier commerçant.
 

 

Des deux côtés de Guang Ji Nan Lu, l'enfilade de magasins ne propose que des sanitaires, ou des salles de bain et cuisines toutes équipées, sur plusieurs centaines de mètres. Je vous explique alors qu'ici, les produits sont vendus par quartier. Les consommateurs trouvent celà plus facile : si ils recherchent un produit précis, ils n'ont qu'à se rendre à un seul endroit, où ils visiteront tous les distributeurs. Même les commerçants n'auraient pas idée de s'installer près d'un magasin proposant des articles qui ne sont pas connexes.

 

 

A jeter un coup d'oeil à travers les vitrines des magasins, vous êtes amusé : la décoration est riche, les produits coûteux (vous voyez, sans trop y croire, une baignoire importée à... Quinze mille euros !)... Mais les vendeurs, à l'allure paysanne, roupillent derrière un bureau où est posé un ordinateur flambant neuf dont ils doivent certainement ignorer l'utilisation la plus élémentaire. Mais les apparences de luxe sont sauves. Anachronique, un boulier est posé sur le comptoir.

 

Au carrefour, même si le feu est rouge, les véhicules conservent le droit de tourner à droite. Nous tournons donc, et arrivons à Shi Lu, un grand quartier commerçant. Sur le trottoir, nous garons le scooter électrique parmi une multitude de deux-roues. Un chinois officiant en parcmètre nous tend un ticket contre cinq centimes d'euros.

C'est dimanche, mais les rues sont surpeuplées de consommateurs, car tous les magasins sont ouverts. L'explosion économique se sent à travers la furieuse présence de tous ces chinois, extatiques de voir leur pouvoir d'achat augmenter, déambulants d'un magasin à l'autre, avec l'envie de consommer toujours plus. Cette sensation est étrange et palpable... Et vous vous demandez où est passé le communisme.
 
 
 
 
Shi Lu est un quartier piéton, très large, avec des jets d'eau, des magasins sur plusieurs étages, et des publicités gigantesques pour des cosmétiques ou des téléphones portables. Un écran mural monumental abrutit les passants de réclame, et en contrebas, les chinois la dévorent en automates. A l'entrée de certains points de vente, des enceintes crachent une musique assourdissante pour arranguer les chalands.
 
 
 
Nous nous frayons un passage à travers les consommateurs dominicaux. Il n'y a aucune morosité sur les visages. Votre regard virevolte en tous sens, porté avec excitation par la frénésie acheteuse des chinois. Cai Li et moi-même avançons rapidement, cloitrés volontaires dans une bulle, à l'abri de la foule et du bruit.
 
 
 
A deviser les enseignes et les magasins, ceux-ci rivalisent sans complexe avec les points de vente occidentaux : la décoration y est recherchée, et les produits atteignent des prix équivalents voire supérieurs. Paradoxalement, ils ne désemplissent pas. Rien à voir avec les petits commerces de notre quartier ! Sachant que le salaire moyen doit tourner aux alentours des cent trente euros, cette capacité à acheter des produits futiles et chers reste un grand mystère.
 
 
Après avoir traversé Shi Lu sous un soleil radieux, nous atteignons un longue ruelle bordant un des nombreux canaux de la ville. De chaque côté se trouvent des magasins plus humbles. On y vend des vêtements surannés, et des breloques diverses. Vous y repèrez des échoppes où sont disposés des sortes de photomatons. On y sélectionne le cadre des photos (présentant Hello Kitty, la Cité Interdite, ou une star chinoise), et on se fait prendre en photo. Les clichés sortent au format timbre-poste. Cai Li adore, et nous restons un quart d'heure pour nous faire tirer le portrait, sur fond d'Arc de Triomphe et de chanteur taïwanais à la mode.
 
 
Sur les berges du canal, je vous indique qu'il est possible de prendre un bateau qui, une heure durant, vous fera faire le tour des canaux principaux, avec une vue magnifique sur les principaux sites de la ville. La croisière est d'autant plus féérique à la nuit tombée, l'éclairage des bâtiments ancestraux baignant l'environnement nocturne de lumières enchanteresses. Après cette immersion dans la foule, nous reprenons notre scooter électrique, vous invitant à retrouver un peu de calme au sein de Shantangjie, une rue très traditionnelle, proche de Shi Lu.
 
 
3 - Shan Tang Jie : la rue traditionnelle.
 

 

Nous descendons de notre monture à batteries, et, du haut du pont de Qingmingqiao, vous découvrez le canal qui passe en dessous, bordé de maisons traditionnelles aux multiples lanternes de papier, avec un autre pont en dos d'âne à l'arrière plan.

 

Vous êtes instantanément charmé par l'architecture typique entretenue avec goût par les autorités. La rupture avec Shi Lu est totale : nous sommes passés du modernisme au traditionalisme, et du bruit au zen. Nous descendons les marches du pont de pierre, longeant le canal et les maisons accollées.

 

Nous croisons de nombreux touristes chinois et étrangers. Tous déambulent le nez en l'air, découvrant les toits de tuiles grises et les façades blanchies si caractéristiques du sud du Yang Tsé (région qu'en Chine, on appelle le "Jiang Nan", "Jiang" signifiant "fleuve" et "Nan" étant le sud. Par ailleurs, en mandarin, le Yang Tsé se nomme "Chiang Jiang", dont la traduction littérale serait "le long fleuve"). A chaque pont les masses s'aglutinent, souriantes, pour se faire photographier.

 

Des petits bateaux en bois aux décorations traditionnelles proposent de remonter le canal, offrant un point de vue plus original sur la ruelle. Je vous explique alors qu'à l'orée de la nuit, toutes les lanternes rouges s'illuminent, plongeant Shan Tang Jie dans l'authenticité asiatique la plus pure et la plus agréable. Shan Tang Jie, par un soir d'été, prodigue un bien-être de vacances méridionales. Shan Tang Jie, c'est le quartier de Suzhou que je préfère : à chaque promenade, j'y découvre quelque chose de nouveau, et de fondamentalement chinois, apportant systématiquement son lot d'interrogations sur cette culture si différente.
 
 
Les quelques commerces présents vendent des souvenirs... A des tarifs touristiques. Il y a cet étonnant magasin, ne commercialisant que des reproductions de souvenirs liés au communisme. On y trouve des réimpressions de posters propagandistes où sont valorisées les valeurs prolétariennes du parti unique. Même les reliques du communisme permettent de faire du profit. Des petits livres rouges y sont alignés dans toutes les langues, et vous pouvez l'acquérir en français. Il pourra ainsi trouver une place de choix dans votre bibliothèque, aux côtés de Mein Kampf.
 
Abandonnant les portraits de Mao, nous rentrons dans une maison de thé traditionnelle. Cai Li propose de vous enseigner la préparation du thé, à la manière d'un connaisseur. L'intérieur est décoré dans un respect total de la période impériale : boiseries du sol au plafond, larges étagères alignant d'énormes vasques remplies de différentes feuilles de thé, et tables où des chinois sont assis pour jouer au Mah Jong en sirotant des litres du précieux breuvage.
 
 
 
Nous montons à l'étage, dans une petite salle privative. La serveuse arrive avec un plateau où sont disposés la théière et les outils inhérents à la cérémonie du thé. Le plateau est à double fond : le premier est troué pour laisser s'échapper l'eau, et le second, en profondeur, sert de receptacle à l'eau perdue. Elle pose au sol un énorme thermos d'eau chaude, pour que nous puissions nous resservir autant que nous le souhaitons.
 
 
Concentrée, Cai Li prend en main les outils avec la maestria culturelle d'une adoratrice du thé. Pour une chinoise, c'est inné, au même titre que nous ferions virevolter la robe sanguine d'un Saint Emilion dans un verre à pied.
 
 
Telle pince courbe de bois lui sert à saisir les feuilles, une baguette fine lui permet de nettoyer le conduit de la théière, et des dés à coudre de porcelaine assurent de la qualité du breuvage en en humant le bouquet.
 
 
Nous suivons religieusement la cérémonie, pour finir par goûter. Le thé chinois paraît exceptionnellement fade par rapport à ses équivalents anglais ou nord africains. Ici, on le boit sans sucre ni lait.
 
 
 
 
   
Je vous fais remarquer que ce serait un blasphème, comme celui que les chinois commettent en mélangeant du vin rouge avec des glaçons et du Sprite lors de leurs soirées en Karaoké. Il ne s'agit que d'eau chaude parfumée, et pourtant, Cai Li s'en délecte.
 
 
Nous quittons Shan Tang Jie après une agréable promenade sur les berges du canal, où le temps s'est arrêté.
 
  
 
 
 
Reprenant le scooter électrique, et après vingt minutes à se frayer un passage tumultueux à travers le trafic hurlant et klaxonnant, nous arrivons au coeur du centre ville, remontant Ren Min Lu, "l'avenue du peuple", pour nous arrêter à l'entrée du large quartier piéton de Guan Qian Jie, "la rue qui borde le temple".
 
 
 
 
 
 
Alors que nous remontons Ren Min Lu par l'allée des deux roues, je vous explique que, héritage du communisme, chaque ville en Chine a sa "rue du peuple" ou "place du peuple"... Au même titre qu'en France, après la révolution, nous avons rebaptisé nos "places et rues royales" par "rue nationale" ou "place de la république".
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
4 - Guan Qian Jie : où spiritualité et mercantilisme cohabitent.
 
Contre cinquante centimes d'euros donnés à un vieux chinois édenté, nous laissons notre scooter électrique sous sa garde, sur un trottoir qui en recence déjà plusieurs centaines... Et nous avançons dans la large artère piétonne, commerçante, et dense de foule.
 
 
De siège du temple taoïste de la ville, Guan Qian Jie est devenu celui de la consommation paroxytique. Large comme une nationale, la rue laisse circuler des minibus couverts de publicité pour les fast-foods importés. Des deux côtés, les enseignes défilent, occidentales et orientales : Starbucks, Gucci, Armani, KFC et Mac Donald's cohabitent avec les "magasins du peuple", reliquat d'un communisme où pourtant L'Oréal et Rolex disposent de stands luxueusement décorés.
 
Partout, la musique hurle, vomie par les baffles à l'entrée des magasins. Les prix sont globalement plus élevés que ce que vous avez pu voir par ailleurs, mais le luxe des points de vente est sans commune mesure avec tout ceux que vous avez croisé depuis ce matin. Pour signaler leur déplacement aux piétons, les minibus diffusent à grands renforts de décibels une version bontempi de "joyeux anniversaire", et je vous tire par le bras, vous signalant qu'il vaut mieux faire très attention, car les chauffeurs de ces minibus ne semblent pas s'intéresser à la survie des clampins qui croisent leur route.
 
 
 
Tous les cent mètres, montrant un catalogue élimé, un vendeur vous arrête à même la rue, vous proposant d'acheter la contrefaçon d'une montre de marque. Il répète inlassablement, avec un accent made in China, "watch ! watch ! watch ! Rolex ! Rolex ! Rolex !", sans doute par crainte que vous n'ayez pas compris. Et quand vous refusez poliement, il insiste, embrayant sur un tout autre panel de prestation, allant du Karaoke au massage. Je beugle en chinois en fronçant les sourcils, et le marchand du temple disparaît.
 
 
 
 
 
Au milieu de Guan Qian Jie, un portant de pierre indique l'entrée d'un magnifique temple taoïste. En lui faisant dos, vous remarquez que se trouvent là un Pizza Hutt et un fast-food américain qui cadrent difficilement avec le caractère spirituel de l'édifice traditionnel. Et pourtant, devant le Pizza Hutt, plusieurs dizaines de chinois font la queue, espérant qu'une table se libère rapidement.
 
 
Face au temple, quelques stands sont disposés. Vous vous rapprochez avec curiosité, et je vous explique qu'il s'agit-là d'un studio de photos renommé à Suzhou, offrant la réalisation de photos de mariage. A regarder les clichés, vous êtes à deux doigts du fou rire : toutes les photos ont été outrancièrement retouchées via les logiciels adaptés, et les poses manquent d'un naturel déconcertant. Les vêtements de mariage, au-delà de la traditionnelle meringue, montrent des époux en uniformes napoléoniens sensés dénoter d'une noblesse et d'une élégance parfaite... Mais qui font finalement montre d'un mauvais goût et d'un ridicule total !
 
 
Nous faisons le tour du temple, et sur la place qui le précède, de nombreux petits magasins sont engoncés dans des préhauts. On y propose des accessoires de beauté à bas prix, et des produits traditionnels : soie, thé, éventails, et tee-shirts assurant la promotion des cinq petites mascottes des Jeux Olympiques de Pékin.
 
 
Derrière le temple, un marché vend de nombreux vêtements de qualité contestable à des tarifs imbattables. Mais partout, Cai Li doit diviser les prix par quatre pour obtenir un montant décent. Pour répondre à votre étonnement face à ce marchandage, je vous précise qu'avec nos faces blanches, il aurait fallu diviser les prix par dix !
 
Nous ne pénétrons pas dans le temple, mais observons les croyants qui prient, faisant brûler des bâtons d'encens de large diamètre, et des cierges, en s'inclinant devant des idoles, dont le panthéon est un who's who où même les chinois se perdent.
 
5 - Chuan Fu Lou : un restaurant gastronomique Sichuanais.
 
 
 
 
 
 
Le reste de la rue n'étant qu'une succession de magasins, nous décidons de nous arrêter à mi-chemin, dans un restaurant de spécialités du Sichuan, dont la gastronomie épicée reste, au goût de Cai Li et moi-même, une des plus savoureuses de Chine.
 
 
 
Malgré son emplacement stratégique en centre ville, à cinquante mètres du temple, la note à Chuan Fu Lou est toujours moins épicée que le repas. La décoration y reprend tant une architecture pleinement traditionnelle, qu'une atmosphère de plein-air, avec ses arbres très bien imités au milieu des salles de restaurant.
 
 
 
 
 
Vous devisez le menu d'une vingtaine de pages, qui reproduit des clichés des plats. Mais la cuisine chinoise est tellement différente de la gastronomie occidentale que les photos ne vous permettent pas d'identifier les aliments.
Ne sachant que choisir, vous nous tendrez finalement la carte, nous laissant le soin d'opérer la sélection.
  
 
J'espère que vous savez vous servir des baguettes, car un quart d'heure plus tard, vous dégustez des travers de porc et d'agneau rotis et saupoudrés d'épices admirablement conjugués : paprika, piment, ail, et bien d'autres, dont le mélange est difficilement reconnaissable, mais qui prodigue une saveur unique et délicieuse.
 
 
 
 
 
Vous vous régalerez de feuilles de choux ingénieusement repliées, fourrées de boeuf sauté aux cacahuètes et de petits croutons. Des morceaux de lard nous sont aussi proposés, agrémentés d'un légume sombre que vous me demanderez d'identifier. Hélas, je n'ai connu celà qu'en Chine, et suis bien incapable de vous répondre.
 
 
   
 
 
 
Dubitatif, et finalement séduit, vous testez un plat de tofu au crabe : un délice, malgré une texture étonnante et quelque peu crayeuse. A voir votre sourire en avalant cette première bouchée, je vous précise qu'à l'accoutumée j'ai horreur des fruits de mer, et qu'il s'agit pourtant là d'un mets que j'affectionne particulièrement ! Nous finirons sur des parts de maïs sucrées et des gateaux doux à la pate de potiron. Pour conclure le repas, la serveuse déposera sur la table une assiette de pastèque, véritable fruit national, avant de vous tendre la note... Que je vous arracherais des mains. Non mais alors.
 
 
 
 
 
Laissez, c'est pour moi.
Si, si, j'insiste.
 
 
Nous ressortons repus par ce délicieux repas, nous réacheminant tranquillement vers notre scooter électrique, traversant les ruelles qui bordent Guan Qian Jie, fief de tous les restaurants traditionnels de la ville. Mais je vous signale, si d'aventure vous souhaitiez partir à la découverte de la gastronomie locale par vous-mêmes, que la plupart de ces établissements sont plus touristiques que gastronomiques, et qu'ils disposent de deux cartes : l'une pour les locaux, et l'autre pour les étrangers, avec une inflation délirante entre les deux. Cai Li et moi en avons testé deux ou trois, et tant les plats que l'addition nous avaient laissé un mauvais goût dans la bouche.
 
6 - Le musée de Suzhou
 

 

 

Un peu plus au nord est, nous rejoignons le musée de Suzhou, qui a ouvert ses portes en octobre 2006, et dont l'architecte n'est autre que Leoh Ming Pei, celui de la pyramide du Louvre.

 

 

Le musée recence bon nombre d'artefacts ancestraux liés à la culture Wu, le clan qui, culturellement et historiquement, a eu le plus d'influence dans cette partie de la Chine. L'architecture et la décoration vous séduise tout autant que nous, mais les objets exposés, du fait d'un manque d'explications flagrant, restent assez hermétiques au néophytes que nous sommes.

 

 

A la sortie, nous récupérons notre destrier, et nous faisons avaler par l'intense trafic dominical, partant au sud pour Shi Quan Jie, une longue rue traditionnelle dont la diaspora occidentale a fait le camp de base de ses virées nocturnes, mais qui reste très agréable de jour.

 

7 - Shi Quan Jie : quartier traditionnel et bastion occidental.

  
 
 
 
 
 
 
Shi Quan Jie est une longue rue traditionnelle, au sud du centre ville, qui traverse Suzhou d'est en ouest. Ses façades blanches et ses toits gris, ainsi que ses arbres dont les frondaisons verdoyantes forment un plafond au-dessus de la chaussée où filent les voitures et les deux roues, vous charment immédiatement.
 
 
 
 
 
 
On y trouve des commerces orientés vers le luxe moyen de gamme (vêtements et cosmétiques) ou le tourisme (produits traditionnels ou restaurants). C'est ici que se trouve Yang Yang, la franchise d'une chaîne de restaurants chinois classée par le Lonely Planet, et qui, après Chuan Fu Lou, reste un des meilleurs établissements de la ville, pour un prix raisonnable. Si, lors de vos pérégrinations solitaires, vous souhaitez vous y rendre, Cai Li et moi-même vous recommandons tout particulièrement les aubergines braisées au porc, qui fondent en bouche dans une saveur sucrée salée inoubliable. Vous ne me connaissiez pas avant mon expatriation, mais sachez que j'ai pris dix à douze kilos depuis mon arrivée !
 
 
 
 
 
Dans la rue, il est courant de croiser des occidentaux venus se promener, faire des emplettes ou manger un morceau. Il y a une entente tacite entre les occidentaux vivant en Chine, et qui doit  exister dans bien d'autres pays : lorsqu'on se croise entre laowai ("étranger" en chinois, et la traduction littérale serait "vieux" et "extérieur", mais la dénomination ne se veut en aucun cas péjorative : l'adjectif "vieux" en chinois est synonyme de sagesse, et pas de date de péremption !), on échange systématiquement un sourire. On y est encore si peu nombreux qu'en dehors de ce signe de reconnaissance quasi franc-maçonnique, on va même jusqu'à s'apostropher pour faire connaissance et échanger les cartes de visite.
 
 
La nuit, Shi Quan Jie prend une toute autre couleur, oscillant entre le rose et le rouge. Les boites de nuit, pubs, et bars à filles ouvrent leurs portes, accueillant une clientèle d'expatriés célibataires et de chinois dont la jeune génération de cols blancs middle-class ne cesse de s'émanciper malgré les traditions indubitablement conflictuelles de leurs aînés.
Dans la rue, nous croisons une berline richement fleurie. Avant même que vous ne me posiez la question, je vous indique qu'il s'agit d'une voiture transportant un couple de jeunes mariés, le jour de leurs noces en famille.
 
 
Le cinéma étant ma passion, je m'arrête rapidement dans un magasin de DVD, qui offre les toutes dernières nouveautés pour soixante centimes d'euros la galette. Et le choix, dans ces humbles échoppes, est dix fois supérieur à celui du Virgin Megastore de n'importe quelle capitale occidentale. Tout en fouillant dans les bacs, je vous rassure : je n'en ai que pour cinq minutes. Nous ressortirons au bout d'une demie heure, et c'est avec une moue jouissive que je brandis le petit sac renfermant la trentaine de films que je viens d'acquérir. Cai Li, résignée, répond à mon hilarité en concluant que, comme d'habitude, je n'en regarderais pas la moitié.
 
 
Nous enfourchons à nouveau le scooter électrique, dont la batterie commence à souffrir tant du poids de nos trois personnes que de notre promenade de quelques heures. Pour éviter d'avoir à ramener à pied notre moyen de transport sur piles, Cai Li et moi-même recommandons de rentrer le recharger sans tarder. Vous faites la moue, et nous convenons d'une dernière halte, sur le retour, à Xu Men, dans un petit parc aux abords du grand canal, où trônent encore les remparts médiévaux de la ville. Vous répondez par un sourire, et nous repartons.
 
 
8 - Xu Men : parc, pont, et patrimoine de l'humanité.
 
 
De Shi Quan Jie, nous remontons Feng Huang Jie vers le nord, puis empruntons Gan Jiang Lu qui traverse Suzhou d'est en ouest. Gan Jiang Lu, qui est un des principaux axes de la ville, est dans toute sa partie est, coupée en son milieu par un petit canal, que quelques ponts de reproduction traditionnelle permettent de traverser.
 
 
 
 
C'est aussi sur Gan Jiang Lu que se trouvent l'entrée principale de Suzhou Da Xue, dit Suda, l'université de la ville, gigantesque campus universitaire où les résidences étudiantes sont de véritables lotissements, où il y a de nombreux complexes sportifs, des centres commerciaux, et des restaurants, qui permettent une vie universitaire et autarcique très confortable.
 
 
 
 
Un quart d'heure plus tard, nous arrivons à Xu Men, et dans le parc nouvellement construit trône une statue du fondateur de la ville, il y a deux millénaires et demi. Sous la verdure, et parfaitement entretenue, la porte Xu, vestige des fortifications de l'ancienne cité, donne une idée des délimitations de la ville il y a quelques siècles.
 
 
Un pont monumental, construit en 2003 dans un respect total de l'architecture traditionnelle, surplombe le grand canal qui mène au palais des congrès de Suzhou, sur l'autre rive, ouvert spécifiquement l'été 2004 pour accueillir la conférence sur l'héritage mondial organisé par l'UNESCO. A cette occasion, une exposition gratuite présentant tous les sites classés au patrimoine de l'humanité avait été ouverte.
 
Nous sommes en fin d'après-midi, et déjà, nous avons fais un tour important du centre-ville. Certes, nous avons pour l'instant occulté les jardins traditionnels épars, qu'un mois entier ne suffirait pas à visiter. Mais l'atmosphère si différente de cette cité chinoise historique, vous a, je l'espère, déjà rempli de sensations nouvelles. En Chine, il y a un proverbe qui dit "Au ciel, il y a le paradis. Sur Terre, il y a Suzhou et Hangzhou".
 
par Christophe Pavillon publié dans : Traditions millénaires.
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