Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

Propagande

Traditions millénaires.

Mercredi 22 février 2006
J'avais un rendez-vous dans une usine samedi matin, à Hangzhou, dans la province du Zhejiang, et nous avons profité de l'opportunité, Cai Li et moi-même, pour y passer le week-end.
 
Il faut dire que, au-delà du fait que Hangzhou est au coeur du bassin industriel du Sud-Est de la Chine, la ville n'en reste pas moins un important centre culturel et touristique, particulièrement du fait d'un imposant lac, Xi Hu, ou "lac de l'Ouest", dont les berges regorgent de batisses historiques, médiévales, et traditionnelles.
 
En Chine, on a un proverbe qui dit "au ciel, il y a le paradis, et sur Terre, il y a Suzhou et Hangzhou". Cai Li trépignait bien évidemment à l'idée d'aller y faire un tour, tant Hangzhou est renommé en Chine.

Quand Cai Li et moi avons ouvert les rideaux vers sept heures et demie, quelle n'a pas été notre surprise de voir qu'il négeait très abondamment sur Suzhou. Et la couche blanche sur les toits et les trottoirs prouvait que celà avait commencé durant la nuit. Cai Li me confiait que celà faisait des années qu'il n'avait pas autant neigé dans la province.
 

Nous avons mis deux heures en car pour rejoindre Hangzhou... Où il négeait au moins tout autant. Etonnement, comme il n'y avait pas de vent, on ne ressentait pas le froid. Mais, je dois bien le confesser, alors que je me refusais depuis trois ans à cet achat, j'ai fais l'acquisition de la panoplie complète Damart, pantalon et tee-shirt, si épaisse et décalée qu'on dirait un uniforme de Star Trek, ou des sous-vêtements de western. Même si ce n'est pas très grâcieux, croyez-moi, quand il gèle à pierre fendre, c'est très confortable. Cai Li, dans sa doudoune épaisse qui lui tombe jusqu'aux chevilles, on la croirait prête à embarquer dans un fusée Soiyouz.

A l'arrivée, dans le tumulte de la cohue de la gare de l'est de Hangzhou, l'assistante du directeur de l'usine nous attendait. Je lui avais demandé de faire une réservation d'hotel pour moi et Cai Li, et nous sommes allés récupérer les clés de la chambre, avant de faire la visite de l'usine. Ensuite, le patron nous a invité à déjeuner, puis nous avons commencé à faire un peu de tourisme.

Très gentimment, le patron de l'usine nous a déposé sur les berges du lac de l'ouest, à l'autre bout de la ville, lac que je n'imaginais pas aussi grand. Au préalable, comme j'ai une petite amie intelligente, elle n'avait pas manqué de demander au même patron, un local, quels étaient les endroits les plus intéressants à visiter, et ceux à éviter.

 

Dans la voiture, gentimment et commercialement, le DG de l'usine n'a pas manqué de passer de la musique française, et j'ai du me fader le CD "Hélène, je m'appelle Hélène" sur tout le trajet. C'est fou, mais c'est la seule chanson française connue ici, et l'écouter confère, pour les chinois, à la "cool attitude". C'est bien simple, cette chanson, je dois l'entendre dix fois par semaine, dans les magasins, ou les restaurants.

A partir de là, nous avons sacrément marché. Les chinois sont des gosses, et Cai Li ne déroge pas à la règle. Elle a même un côté enfantin, pour ne pas dire infantile, qui me dépasse parfois. Je ne sais pas combien de boules de neige elle m'a envoyé, et elle s'arrêtait devant chaque bonhomme de neige avec la frustration de ne pas l'avoir fais elle-même. Finalement, elle s'est décidée, et il a fallu, dès lors qu'elle a commencé avec assiduité et concentration, la construction de son propre bonhomme de neige, que je la mitraille de photos et de vidéo aux côtés de sa création. Dans tous les cas, elle a vécu cette journée enneigée avec la même excitation qu'un enfant. Et ça faisait plaisir à voir.

Le lac de l'ouest, qui a conservé son côté naturel et forestier, n'en reste pas moins un enchaînement de pagodes éternelles, demeures ancestrales, ponts élégants en dos d'ânes sereins, et temples sur les berges. Par ailleurs, toutes les infrastructures ont été mises en place pour les visiteurs, avec des routes et des chemins en parfait état, ainsi que des panneaux d'orientation aux points stratégiques. Et puis, ce qui reste très joli, c'est que, étant préservé à l'écart du centre-ville, le lac est bordé de montagnes, qui donnent au paysage un côté peinture chinoise traditionnelle du plus bel effet.

 
Cai Li n'a pas manqué de me raconter la légende concernant la création du lac de l'ouest, réputé comme étant le plus beau lac de Chine. On raconte que pendant les temps anciens, un dragon et un phénix ont ramassé, sur une île, un jade blanc. Le dragon frotta la pierre avec ses pattes et le phénix le picota avec son bec. A la longue, la pierre se transforma en une perle luisante. Ayant appris cette nouvelle, la Reine du Royaume Céleste descendit sur la terre et arracha la perle au dragon et au phénix. Ceux-ci la poursuivirent jusqu'au Palais Céleste afin de récupérer la perle. Le dragon enlaça la Reine et le phénix l'attaqua à coups de bec. Ainsi la Reine lâcha la perle qui tomba du ciel jusqu'à terre, devenant le lac de l'Ouest, un endroit extrêmement beau.

Ce qui était le plus agréable, ce samedi, c'était la neige. La neige change tout de l'atmosphère, et c'est encore plus vrai en Chine. Pourquoi ? Parce que la neige assourdie, et quand on vit dans un pays aussi bruyant, retrouver un peu de silence dans un paysage si serein fait un bien fou. Tant le climat que les paysages conféraient à l'idée que l'on peut se faire d'un décor chinois.

 

 

 
Vers dix-huit heures, alors que la plupart des édifices visitables fermaient leurs portes, nous sommes rentrés à notre hôtel, où, bien crevés, après un rapide dîner, nous nous sommes endormis sans problème.

 
 
Le lendemain matin, Cai Li avait plein d'idées en tête : elle voulait visiter Leifengta, une pagode emblématique de Xihu, ainsi que le "pont brisé" (en chinois Duanqiao), car ces hauts-lieux seraient ceux où se sont déroulés les faits d'une légende très connue en Chine, nommée la légende du serpent blanc. Cai Li me l'a raconté comme elle a pu, et j'ai réussi à la compléter, pour vous la livrer, grâce à internet.

La légende du Serpent blanc est l'histoire d'amour tragique entre un homme, Xu Xian, et un serpent, Serpent Blanc, qui a pris forme humaine sous les traits d'une très belle jeune femme. Le jour de la fête Qingming, Xu Xian, commis dans une pharmacie, se promène au bord du Lac de l'Ouest à Hangzhou. Surpris par une averse, il s'apprête à rentrer chez lui en bateau quand une jeune veuve vêtue de blanc et sa suivante vêtue de bleu lui demandent de monter à bord. C'est le coup de foudre. A la descente du bateau, Xu Xian prête son parapluie aux deux jeunes femmes et a ainsi un prétexte pour les revoir.

 

 

 

Quelque temps plus tard Xu Xian et Serpent Blanc se marient.

Le jour de la fête des bateaux Dragons, Xu Xian rencontre Fahai, un moine taoïste qui lui révèle que sa femme est un serpent et lui donne une drogue à lui faire boire, pour découvrir sa véritable nature. Après avoir bu, Serpent Blanc se transforme en serpent. La voyant ainsi Xu Xian meurt d'effroi. Serpent blanc décide de s'envoler pour les îles des Trois Immortels et d'y voler des herbes magiques qui sauveront Xu Xian. Dans l'île elle doit combattre les gardiens. Ému par la jeune femme, l'Étoile de la Longévité intervient et lui donne l'herbe qui ramènera Xu Xian à la vie.
 
Fahai ne s'avoue pas vaincu et enlève Xu Xian qu'il retient prisonnier au temple du Mont d'Or. Serpent Blanc implore Fahai de relâcher Xu Xian. Comme il refuse, avec l'aide de Serpent bleu, des Dragons rois des quatre mers et leur armée aquatique, Serpent Blanc monte à l'assaut du temple. En un clin d'?il, une immense masse d'eau monte jusqu'à la porte du temple. Fahai dresse un barrage qui contient l'eau. Serpent Blanc, affaiblie car enceinte, ne peut résister, abandonne le combat et retourne dans les eaux du Lac de l'Ouest.

Xu Xian parvient à s'enfuir du temple de Jinshan et se rend à Hangzhou. En souvenir de sa première rencontre avec Serpent Blanc, il se rend au bord du Lac de l'Ouest, à côté du Pont brisé. Tout à coup il aperçoit sa femme, mais Serpent Bleu menace de le tuer car elle l'accuse d'avoir trahi Serpent Blanc. Cette dernière s'interpose. Finalement tous les trois se retrouvent. Le temps passe et à la Fête des boulettes de riz glutineux, Serpent Blanc met au monde un bébé.

 


Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Un mois plus tard, Fahai, déguisé en colporteur vend à Xu Xian un diadème qu'il offre à sa femme. Dès qu'elle le pose sur sa tête, Serpent Blanc perd connaissance. Fahai pénètre dans la maison et l'emprisonne dans un bol magique. Puis il construit la pagode Lei Feng devant le temple de Jingzi sur la montagne Nanping, pour y enfermer le bol. Mais un jour, la pagode s'écroulera et Serpent Blanc sera libérée...

 

 

 

Nous avons quitté l'hotel, et avons pris le premier taxi pour les berges. Ce dimanche matin, la neige avait presqu'entièrement fondu, et même si le froid persistait, la ballade sur le lac embrumé était bien agréable. Et puis nous avions tout le temps devant nous, notre car pour Suzhou ne partant qu'à dix neuf heures.
Nous avons commencé nos visites par Leifengta, pagode où le bol magique en question est supposé reposer. En fait, la visite s'avèrera surprenante. Leifengta est une haute pagode perchée sur une colline, et pour y accéder, il y a des escalators ! Cai Li m'expliquera que la pagode originale a été complètement détruite, et qu'elle a été entièrement reconstruite selon les gravures historiques (mais les escalators ne devaient pas exister il y a mille ans). Le gouvernement chinois avait commencé par procéder à des fouilles au sol afin de retrouver les fondations, et a terminé la reconstruction en 2003. Le batiment ne manque pas d'originalité : de l'extérieur, on dirait vraiment une pagode historique et pluricentenaire (hormis les escalators, donc), et à l'intérieur, il y a des ascenceurs ultraperfectionnés aux parois de verre, ainsi qu'un musée tout ce qu'il y a de plus moderne qui raconte sous la forme de panneaux ciselés de bois, la légende du serpent blanc. Anachronismes qui cohabitent. Dans tous les cas, la vue panoramique que l'on a sur le lac du haut de l'édifice vaut le coup d'oeil.
 Après Leifengta, nous avons négocié dur avec un passeur, et avons emprunté un petit bateau traditionnel pour faire un tour sur le lac, accompagné d'un couple de chinois. Celà donne un autre point de vue sur l'endroit, et permet de se rapprocher des quelques îles qui parsèment la surface de l'eau.
 
Nous avons commencé par rejoindre l'île de Xiaoyingzhou, d'où nous avons pu voir les Santanyinyue, ou "trois lanternes où se reflètent la lune". Ces trois lanternes alignées dans l'eau comportent chacune cinq orifices, où l'on place des bougies scintillantes à l'occasion de la fête de la Lune ou fête de la mi-automne, deuxième célébration importante du calendrier chinois, après le nouvel an.
 
Nous sommes ensuite passés sous un petit pont traditionnel, avant de rejoindre la berge menant au "pont brisé". Il était étonnant de croiser de nombreux couples en habits de mariage, accompagnés de photographes, pour profiter de l'endroit afin d'immortaliser l'instant. En Chine, les photos de mariage se prennent avant la cérémonie, et les époux sélectionnent, chez un photographe professionnel, les vêtements et les endroits qu'ils souhaitent voir dans leur "book". Les photos sont retraitées sous les logiciels adaptés, et il est toujours amusant de voir le manque de naturel consternant et le côté "gravure de mode" des photos de mariage. Il n'est pas rare aussi, de voir chez les gens, un énorme cadre enluminé de dorures, recouvrir tout un pan de mur avec une gigantesque photo de mariage. Ces photos sont tellement retravaillées et flatteuses... Qu'on a parfois beaucoup de mal à reconnaître les époux... Tant ils y paraissent beaux et irréels.
L'autre élément sympa, c'est la possibilité de louer des vélos... Par contre, la très grosse contrainte, c'est qu'il faut les ramener au même endroit, et c'est la raison pour laquelle nous n'en avons pas pris. Mais il est vrai que celà doit rendre la visite bien agréable, enfin, particulièrement en été.
 
Vers dix-huit heures, nous avons repris un taxi pour la gare routière, et sommes rentrés en car à Suzhou. Cai Li était exténuée, et a dormi pendant une bonne heure, la tête posée sur mes cuisses, les mains lovées autour de mes genoux, comme font toutes les chinoises. A son sourire d'ange endormi, j'ai bien vu qu'elle avait savouré le week-end... Et c'était là bien l'objectif.
 
Par Christophe Pavillon
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Jeudi 12 octobre 2006
Cai Li et moi-même nous sommes fiancés ce premier octobre, à Jiangyan, chez ses parents, dans la plus pure tradition chinoise. Pour l'occasion, mes parents s'étaient déplacés de France. Nous avons partagé un moment familial assez riche en émotion, et parfois assez amusant.
 
 
1- La date :
 
La sélection de la date du premier octobre s'est opérée de manière définitive il y a quelques semaines, en accord avec la superstition numérique chinoise. Ici, il y a des chiffres qui portent bonheur, et d'autre pas. Je m'y attendais, ayant été témoin depuis mon arrivée de nombreuses situations idoines.
 
Ainsi, un ami chinois m'avait aidé, quelques jours après mon arrivée, à m'acheter un téléphone portable. Il a passé de longues minutes à deviser fermement toute une liste de numéros que la préposée de China Mobile lui avait tendu. Je lui avais dis que je souhaitais un numéro facile à retenir. Pour lui, ce n'était pas aussi simple. Il était préférable, pour éviter de m'attirer le mauvais oeil, d'obtenir un numéro avec certains chiffres. Il ne s'agit pas d'un cas isolé. J'entends parfois, à la télé, qu'un chinois parvenu a fait l'acquisition d'une numéro de portable ne comportant que des chiffres qu'il admet porter chance... Pour un montant somptuaire.
 
Quand mon associé Wang Ke Rong avait organisé la cérémonie d'ouverture de son usine, il avait jonglé avec les nécessités de mise en place, en fonction du calendrier superstitieux. Son souhait, dans un premier temps, était d'e fêter cette célébration le huit juin, le huit étant d'excellent augure dans la mentalité chinoise... Mais il m'en avait informé le quatre, ce qui laissait peu de temps pour faire les choses sereinement. Finalement, il avait repoussé au dix-huit juin, date comportant toujours un huit.
 
La démarche est parfois ahurissante. Wang Ke Rong a décidé qu'il se marrierait en 2008, sans même avoir trouvé l'âme soeur. La superstition n'est pas le seul élément qui l'a poussé à prendre cette décision très à l'avance. L'autre paramètre, plus essentiel encore, reste le consensus social chinois qui veut impérativement que l'on se marrie dès qu'on à l'âge. L'amour en Chine n'est pas une fin en soi, le mariage étant un objectif bien suffisant. Moi-même, lorsque j'étais célibataire, à trente ans, je générais la suspicion de mon entourage chinois. Je ne rentrais pas dans la norme, et était plus ou moins considéré comme un marginal.
 
Quand nous apportons, Cai Li et moi, des petits cadeaux à ses parents, il faut systématiquement qu'on les achète en double, car un et un forment une complémentarité : deux lignes qui vont dans le même sens. En Chine, toute action se doit d'être connotée, voire protocolaire, au risque d'être mal vu. Après quelques années sur le territoire, on connait ce protocole, et la difficulté pour un occidental n'est pas tant de s'en souvenir que de s'y soumettre, pour des raisons qui paraissent parfois aussi stupides qu'un gri-gri.
 
Le premier octobre, après étude approfondie de Cai Li et de ses parents, s'annoncait sous les meilleurs auspices pour la consécration de notre couple. Et pour faire cette vérification, il a suffit d'utiliser un téléphone portable, car ici, ils disposent d'un calendrier grégorien, mais aussi d'un calendrier traditionnel chinois !
 
C'est ma famille qui aurait du organiser les fiançailles, et c'est chez elle que le repas aurait du se dérouler. Pour d'évidentes raisons liées à la distance, mes beaux parents en ont géré l'intendance, dans la tradition chinoise. Le fait que la célébration se déroule chez eux plutôt que chez mes parents est le seul écart aux coutumes.
 
2- L'importance de la famille :
 
La vie rurale en Chine a quelque chose de l'existence autarcique que menaient nos paysans il y a des décennies : l'univers se limite à leur hameau, et tous s'y connaissent depuis des générations. L'environnement y est immuable. Ils y sont nés, ne voient pas de raison d'aller vivre ailleurs, et c'est là qu'ils y feront grandir leurs enfants. Pour eux, le monde, c'est là. Ainsi, dans le petit hameau entouré de rizières et bordé par un affluent du Yangtsé où Cai Li est née, la quasi totalité de sa famille continue d'y vivre : ses grands parents, ses parents, ses oncles et tantes, et la plupart de ses cousins. Alors que nous marchions aux abords des rizières, Cai Li désignait du doigt un hameau à l'horizon, m'expliquant que certains membres de sa famille y vivaient préalablement, mais qu'ils avaient finalement déménagé pour s'installer dans le même hameau.
 
La Chine est un pays très dur, où il faut se battre constamment. De fait, la première entité sociale reste la famille, et pas l'individu. Une famille peut faire bloc, et, en vivant tous ensemble, ses membres sont à l'abri. Rien d'étonnant à ce que, célibataire, j'étais devisé avec une certaine marginalité : j'étais seul et, en terme réducteur, je n'étais pas grand chose. Depuis que je vis avec Cai Li, l'image que les chinois me renvoient de moi-même n'est plus la même. Maintenant, je suis reconnu. Pour un occidental, l'intégration en Chine est une vue de l'esprit : on arrive regorgeant de bons sentiments, avec la volonté de faire partie de l'environnement comme n'importe quel local... Et on en ressort, au solde de la première période d'expatriation, déstructuré par la différence culturelle. Etre tolérant en France est aisé. A l'étranger, c'est beaucoup plus difficile, car celà induit de désapprendre les valeurs fondatrices de sa propre essence. En étant entouré de chinois qui acceptent votre différence, l'adaptation devient envisageable... Même si le choc des références reste déstabilisant.
 
Cette importance de la famille est tant une source de bonheur, que de difficultés. Le bonheur provient, d'un point de vue purement personnel, de l'accomplissement d'une vie de couple en Chine (un vieux rêve). Mais sa source est aussi dans la recréation d'un univers familial, avec des beaux parents qui, dans leur comportement, souhaitent se substituer à ma famille. Toute cette chaleur est agréable et relaxante, lorsqu'on est seul dans un pays si différent. Malgré ma différence, j'ai le sentiment de compter pour une famille, et d'être aimé pour ce que je suis. Partir quelques jours chez mes beaux parents est un plaisir : au-delà du fait que j'y suis à l'abri de tout combat, leur bulle champêtre me permet de prendre du recul par rapport au travail. Les portables y grésillent mal, et il n'y a pas d'accès à internet. Même avec la meilleure volonté à travailler, l'environnement me contraint à me détendre. L'angoisse professionnelle s'y oublie.
 
Les difficultés sont liées à la différence culturelle. Je vis en Chine, mais je ne serais jamais chinois. Mes beaux parents acceptent ma particularité, ne vont jamais à l'affrontement, partant du principe que lorsqu'on est en famille, l'objectif est de partager des moments de bonheur. Mais comparativement à l'Occident, la famille en Chine a une présence qui est parfois étouffante. En épousant la fille, on intègre une famille. Il n'y a aucune méchanceté dans leur démarche, bien au contraire... Mais il n'en reste pas moins vrai que parfois, avec les meilleures intentions du monde, on ne fait pas vraiment plaisir aux gens. J'ai quelques exemples qui auront de quoi faire dresser les cheveux d'occidentaux :
 
La gestion de l'argent est assez paradoxale. Quand les parents de Cai Li viennent à Suzhou, c'est à moi de payer toute forme d'intendance. Par contre, ils me répétent que je dois économiser, et qu'ils se contenteront de peu. Ma première réflexion a été de me dire que si ils veulent vraiment que j'économise, ils n'ont qu'à régler leurs frais eux-mêmes. Dans ce même principe, et allant dans le sens de la chaleur familiale partagée, ils préfèrent venir loger chez nous. Ils sont très gentils, mais pour éviter toute gêne, il me paraitrait plus judicieux qu'ils dorment à l'hotel. Mais si je les y invite, ils ressentiront une forme de rejet, ce qui n'est pourtant pas l'objectif.
 
En Chine, les familles vivent agglomérées. Un ami chinois a divorcé à trente ans. Se trouvant de nouveau célibataire, il est retourné vivre chez ses parents. Ici, quelqu'un qui a la démarche inverse suscite l'incompréhension. En France, dans les mêmes circonstances, on se poserait des questions quant à la capacité d'indépendance de l'individu. Même si l'exode rural des jeunes s'est intensément propagé depuis que l'accès aux études est plébiscité par le gouvernement chinois, les enfants restent chez leurs parents jusqu'au mariage.
 
Quand mes beaux parents viennent loger chez nous, ils nettoient tout l'appartement de fond en comble, se disant que nous sommes jeunes, que nous travaillons dur, et qu'ils doivent nous soutenir à leur échelle. J'avoue n'apprécier que modérément qu'on s'occupe de mon logement. Encore une fois, celà part d'une bonne intention... Mais en tant qu'occidental, celà reste chez moi, et j'y gère l'intendance ménagère comme celà me chante.
 
Vivre en Chine, lorsqu'on souhaite y faire bonne figure, et être apprécié par les gens, nécessite de dédramatiser énormément de situations, et aussi de mettre de l'eau dans son vin. Et dans mon cas, je m'estime très heureux : j'ai une fiancée délicieuse, et ses parents sont d'une gentillesse infinie, avec une considération à mon égard qui n'est pas celle qu'on a vis-à-vis d'un gendre (qui plus est étranger), mais celle qu'on a vis-à-vis d'un fils.
 
3 - La préparation :
 
Les fiançailles se fêtent à l'occasion d'un diner. Comme Cai Li est issue de la campagne, le diner que j'avais imaginé intime s'est plutôt apparenté à un festin villageois. Dans mon esprit, nous devions nous retrouver à six : notre couple, mes parents et les siens. En définitif, avec toute la fourmilière familiale qui vit dans son hameau, nous étions une quarantaine. Mes parents et moi-même étions les trois seules faces blanches.
 
A l'identique des pratiques occidentales, j'avais acquis une bague pour Cai Li, et celle-ci m'avait acheté une montre, que nous nous sommes remis, à l'écart des convives, vers la fin du dîner. Pour les invités, nous avions acheté des petits balotins de chocolat ainsi que des cartouches de cigarettes. Je ne sais pas si cette pratique est chinoise ou d'inspiration occidentale. Toujours est-il qu'il s'agissait-là d'un impératif.
 
L'après-midi précédant le dîner a été riche en organisation : les femmes (la mère, la grand-mère, et les tantes de Cai Li) ont préparé le repas, et les hommes ont géré le reste. Dans la cour de la maison familiale, on s'activait pour éplucher les légumes, assaisonner les viandes, ou rapatrier suffisament de tabourets auprès des familles voisines pour que tous puissent s'asseoir à table. Les curieux n'ont pas hésité à s'inviter aux préparatifs, pour en savoir plus sur la relation de Cai Li avec un étranger, avec un sans-gêne admirable. Tout celà s'est fait avec bonne humeur, entrain, et dynamisme.
 
Une semaine avant, Cai Li était venue me voir les pieds en dedans, me demandant si je pouvais financer de nouveaux vêtements qu'elle ne dévoilerait qu'aux fiançailles. Et le jour des fiançailles, j'ai découvert ce qu'elle avait acheté, avec une stupéfaction amusée. Depuis que nous sommes ensemble, je lui dis qu'à son âge, elle pourrait s'habiller plus sexy. Quand j'ai ouvert la porte de notre chambre, le jour de nos fiançailles, j'ai cru qu'elle s'était déguisée en prostituée. Elle portait des bas résilles noirs à énormes mailles, exceptionnellement vulgaires, et une jupe moulante si courte qu'on aurait pu difficilement y tailler un mouchoir. Par dessus celà, elle portait un imperméable rouge flamboyant qui, une fois refermé, ne découvrait au bas que les résilles et les talons aiguilles. Je lui ai bien évidemment dis que je la trouvais très jolie, car ce type d'accoutrement, même si il est immédiatement connoté pour un occidental... N'est pas ressenti avec vulgarité par un chinois. D'ailleurs, tous les chinois présents l'ont complimentée, la trouvant bien mignonne. Evidemment, quand j'avais évoqué le fait de s'habiller un peu plus sexy, ce n'est pas du tout ce que j'avais à l'esprit. Je pouffais intérieurement en ayant le sentiment de me promener au bras d'une pute, alors qu'elle avait l'impression de s'être habillée en élégante jeune femme citadine. Mes beaux parents ont trouvé leur fille magnifique, alors que si ma fille s'était habillée de la sorte, je lui aurais ordonné de remonter dans sa chambre immédiatement. Là encore, pour un même concept, les références à travers le monde sont complètement différentes. Il n'y a pas de vérité universelle. La vérité est culturelle, voire individuelle. Il faut l'accepter, sans pour autant s'y soumettre, au risque de perdre sa propre essence.
 
4 - Le dîner :
 
Il y avait au total quatre tables de dix personnes. Nous étions, mes parents, mes beaux parents, Cai Li et moi-même, atablés avec des amis à elle, au premier étage, à l'abri de l'atmosphère festive des trois tables du rez-de-chaussée. Je compare très souvent les chinois à des enfants. Comme les enfants, ils sont exceptionnellement bruyants. Pour un occidental, cette nuisance sonore constitue une forme d'agression. Et quand ils célébrent un évènement tel que des fiançailles, ils trinquent et vident leurs verres cul sec, sous des rires assourdissants, en hurlant des plaisanteries. Car en Chine, il y a un protocole à table, que j'expérimente de manière quasi quotidienne, et que je connais par coeur... Même si j'ai du mal à m'y faire.
 
Les chinois ne boivent pas, ils se soûlent. Les repas de noces ou de fiançailles durent une à deux heures seulement, et pourtant, il n'est pas rare que des invités en ressortent proches du coma éthylique. Ils ne tiennent pas mal l'alcool; mais ils boivent comme des trous. Mon ami Sun Ming Shan m'avait expliqué qu'en arrivant à une table, les gens sont un peu nerveux, et plutôt que de tenter de communiquer avec naturel, ils s'astreignent à un protocole qui les détendra. Ainsi, on remplit les verres de bière ou de beijui (alcool de riz dont certaines marques dépassent allègrement les cinquante degrés), et plutôt que de déguster comme on le souhaite, on lève son verre et on trinque tour à tour avec les autres invités au repas. Boire sans trinquer avec quelqu'un est un manque de politesse (dans l'esprit chinois, on ne pense qu'à soi). Et très rapidement, histoire de passer aux choses sérieuses, quand on trinque avec un individu, on lui hurle ganbei, ce qui signifie "cul sec", précisant ainsi à l'autre que l'on va vider entièrement son verre, et que celui-ci, en signe de respect, doit faire de même. J'apprécie de boire un bon vin avec un bon repas, mais je n'apprécie pas du tout que quelqu'un me force à vider mon verre d'un coup, sans même en avoir savouré le contenu. C'est le jeu du qui-perd-gagne : si on ne sort pas au minimum éméché, on est un rabat-joie.
 
Les chinois fument socialement. Ainsi, nous avions disposé quatre paquets de cigarettes de différentes marques sur chaque table, pour que les individus se servent autant qu'ils le souhaitent. Et, au même titre que l'on doit trinquer avec quelqu'un d'autre si on lève le coude, il est nécessaire d'offrir une cigarette à tous les autres hommes de la table, si on souhaite s'en griller une. Là, par contre, malgré mon occidentalité, j'apprécie cette démarche sympathique et chaleureuse. La contrainte, c'est qu'il faut toujours avoir suffisament de cigarette pour soi et les autres. Mais j'aime bien l'idée, avant d'allumer sa cigarette, d'en offrir quelques unes de son paquet. En Chine, seul un cuistre aurait la démarche de fumer sa cigarette sans même en proposer.
 
Plus spécifiquement lié aux fiançailles, tant pour montrer que nous étions heureux d'inviter, que pour remercier les convives d'être venus, il m'a fallu, accompagné de Cai Li, faire la tournée des tables, et offrir une cigarette à chacun. J'ai d'ailleurs commis un impair : croyant que je devais offrir uniquement une cigarette à chaque homme, j'ai ignoré les femmes... Qui ont du se poser des questions quant à ma considération à leur égard. Dieu merci, Cai Li m'a repris. Dans le même temps, elle offrait à chacun un balotin rempli de douceurs. Et à chaque table, nous devions trinquer avec tous les convives, sans avoir à vider notre verre cul sec.
 
Chaque table recensait pas moins de dix huit plats, en accord avec les croyances superstitieuses et numériques (pour exemple, je dinais hier soir en ville avec mes beaux parents, et après avoir passé commande, ils ont rajouté un plat supplémentaire, car commander sept plats était de mauvaise augure). Evidemment, à la fin du festin, il en restait la moitié sur les tables, car en Chine, si les plats sont finis, on considère alors que les invités n'avaient pas     assez à manger !
 
Nous avons dans tous les cas passé un agréable moment, tant pour l'accomplissement de notre relation, que dans la chaleur familiale... Avec une forte dose d'exotisme agricole chinois, exceptionnellement enrichissant pour les amateurs d'Extrême Orient.
Par Christophe Pavillon
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