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Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 23:00

Dimanche 9 novembre 2008 :

 

Tout comme la veille, nous fainéantons, et quittons notre chambre d’autant plus tard qu’il n’y a plus d’eau chaude, et qu’il nous faut attendre le passage du plombier pour pouvoir prendre une douche. Le plus fort, c’est que celui-ci est passé pour donner un coup de clé de douze, et qu’il nous a jeté « je n’ai pas fini, je reviens tout de suite ». Une demie heure plus tard, lassé d’attendre son retour, nous appelons la réception, qui nous confirme qu’il ne viendra plus, que le problème a été résolu, et qu’il n’y a plus qu’à attendre que l’eau chauffe. Rebelote, à la réception, nous informons l’employée somnolente que malgré notre information d’hier matin à ce sujet, nous avons à nouveau retrouvé la porte de notre chambre entrebâillée. Elle froncera les sourcils, non pas désolée de la répétitivité du problème, mais agacée par ce couple franco-chinois qui vient se plaindre derechef. Remédier à notre énervement et s’excuser, comprenez-vous, elle n’avait pas que ça à faire.

 

Nous traînons sans nous presser dans les ruelles environnant l’hôtel pour sélectionner un endroit pour petit-déjeuner. Nombreux sont les établissements où l’on peut se restaurer, mais la teneur des plats stimule peu la faim. Nous nous abandonnerons au hasard d’une enseigne. Cai Li y commande une sorte de hamburger au cholestérol indubitable, et qui emprisonnait une tranche de porc grasse entre deux tranches de pain. Je me limite à un café, et nous reprenons la route, hélant un taxi sur le talus.


 


Une fois de plus, le chauffeur comprend très bien le mandarin. Nous lui indiquons de nous déposer à la plage de Cheoc Van, à la pointe la plus australe de Coloane, elle-même île la plus au sud du territoire de Macao. Il nous précise que l’endroit est très éloigné, car il faut vingt minutes pour s’y rendre. J’accompagne Cai Li quand elle pouffe : en vingt minutes de taxi, nous ne traversons pas la moitié de Suzhou.

 


La voiture longe les berges qui donnent sur Zhuhai, dépasse la Sky Tower en bout de baie, et emprunte l’un des ponts qui rejoint Taipa, la première île. Ce pont est véritablement une frontière entre deux mondes : Taipa est bien moins densément urbanisé que Macao, et l’environnement l’affilie plus à une île méridionale vierge qu’à une ville. A l’image de la Chine que j’ai connue il y a une quinzaine d’années, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’une campagne du tiers-monde en cours de modernisation.

 


Nous traversons Taipa, et passons devant un lot d’immeubles massifs, au bord duquel, à taille réelle semble-t-il, trône des reproductions du palais des doges, de la place St Marc, et du pont de Rialto. Cet endroit aux aspirations tant vénitiennes que titanesques, c’est le Venetian, un hôtel et un casino au sud de l’île de Taipa, dont les proportions rappellent Las Vegas. Et autour, l’urbanisme reste naissant, pour ne pas dire presque inexistant.

 







Nous descendons le long de Coloane, la deuxième île, et après avoir parcouru quelques kilomètres à travers des routes vallonnées, notre chauffeur nous dépose sur le parking de Cheoc Van, petite crique au sable blanc qui se jette dans le sud de la mer de Chine. La plage est agréable, et, étonnement pour un dimanche matin, alors qu’il fait presque une trentaine de degrés, vide de baigneurs. Seul un couple occidental fait trempette à l’ombre des palmiers. Le sable y est grossier, un hôtel balnéaire pourlèche les berges, et une monumentale piscine surplombe les vagues. Nous y rôtirons une petite heure avant de repartir, pour tenter, si la distance le permet à pied, de rejoindre Hac Sa, la deuxième plage de Coloane.




 



Au début, nous avons un peu pris peur. Dans ce paradis luxuriant et oublié, la densité de taxis est peu importante. Et si Hac Sa s’avérait inaccessible pour des marcheurs, nous devrions nous accommoder du bus, en espérant que, dans cet endroit reculé, il y en ait plusieurs par jour. En fait, la balade a été plus que plaisante : nous avancions sur ces routes montantes, descendantes, zigzagantes, non sans rappeler celles qui escargotent autour des villages provençaux de l’arrière pays cannois.



La similitude avec les villages de Provence m’a choqué. Même l’architecture des maisons à flanc de collines, parmi les forêts de palmiers ou de conifères se jetant dans la mer, recensait beaucoup de caractéristiques que l’on retrouve dans les habitations du sud de la France : murs de crépis roses ou beige, toits de tuiles orangées, arcades en terrasse des habitations, le tout blotti dans la verdoyante humidité des cocotiers et des pins. Je ferais la réflexion à Cai Li, qui rêve de découvrir la Provence. Malgré la chaleur et les côtes à grimper, un sentiment de quiétude et de bien-être m’envahira. Nous sommes à un peu plus d’un quart d’heure de route de l’ébullition exigüe du centre-ville de Macao, et nous retrouvons pourtant en pleine campagne méridionale, en bordure d’une mer azur à l’horizon. Le paradoxe de la promiscuité des deux univers est incompréhensible.

 


Je dois bien l’avouer : Macao et son centre nous ont modérément séduits. C’est la version naine d’un Hong Kong dont on aurait omis tous les attraits. Par contre, pour ce qui est de Taipa et Coloane… Ca a été le coup de foudre immédiat. C’est le genre d’endroit, avec sa quiétude, sa luxuriance et sa vue sur la mer, qui donne envie d’y emménager sur l’instant.

 


Les guides touristiques font la part belle à Macao, à ses ruines, et à ses jeux d’argent. Et si nous nous en étions tenus à leurs recommandations, nous serions repartis déçus. Dieu merci, nous avons opté, à l’occasion de cette seconde journée sur le territoire, pour une visite des îles mitoyennes… Et nous ne l’avons pas regretté. Si vous partez à Macao, allez jeter un œil au centre et à ses monuments. Mais plus que tout, allez vous perdre sur les sentiers qui, à flancs verdoyants de collines, longent le sud de la mer de Chine. C’est surtout cela qui vaut le déplacement !


 

Après dix minutes de balade montante, à croiser des villas aux quelles il ne manquait plus qu’un apéritif anisé en terrasse pour avérer l’appartenance méridionale, nous arrivons face à une résidence balnéaire gardée âprement par des officiers en uniforme de maréchaux, elle-même face au large. Même si les appartements, dans leur configuration parallélépipédique, renvoyait aux pires des clapiers, leurs verrières frontales avec vue sur la mer en faisaient les parfaits logements balnéaires. Et le luxe apparent, même si sans l’emphase kitsch à laquelle la richesse chinoise est habituée, révélait que leurs propriétaires ne devaient pas être des va-nu-pieds. Nous nous arrêterons là quelques minutes, tant pour reprendre notre souffle dans les embruns, que pour prendre quelques photos. Accoudé à une balustrade plongeant dans les flots, je sens alors une forte odeur de poisson. En cherchant d’où le parfum pouvait émaner, je tombe alors, aligné sur la rambarde, sur un chapelet de sardines ficelées, qu’un pêcheur quidam, ou peut-être un des gardes à l’entrée, avait abandonné à sécher au soleil.


 

Nous reprenons notre marche, avec d’un côté une colline, et des villas de l’autre. Après quelques minutes, nous tombons sur un sentier sablonneux qui traverse la forêt de pins et de palmiers, au bord de l’eau. A deviser la carte, Coloane regorge de chemins similaires, aménagés spécifiquement pour les promenades en pleine luxuriance insulaire. Nous ne sommes pas pressés, et empruntons celui-ci pour deux kilomètres, jouissant de l’atmosphère, proche de celle que l’on ressentirait lors d’une balade dans les pinèdes de l’Esterel.

 

De retour sur la route, nous arrivons rapidement à la plage de Hac Sa. Là aussi, nous sommes stupéfaits des distances insignifiantes : depuis Cheoc Vac, il nous aura fallu moins de quarante minutes pour atteindre notre objectif, malgré les routes tortueuses, et le temps passé à flâner généreusement sur le trajet. A ce rythme-là, en trois heures de marche, on doit pouvoir remonter de la pointe sud de Coloane jusqu’à la pointe nord de Taipa, l’île adjacente à Macao : c’est un mouchoir de poche.

 

Hac Sa est très différent de Cheoc Vac. La plage est bordée de villas et d’appartements, et nombreux sont les occidentaux que nous avons croisé qui vivent dans ce cadre balnéaire, et confortable. Le sable anthracite s’étend très largement au bord de la côte, alors que Cheoc Vac se limite à une toute petite crique. Des restaurants, depuis des baraques en bois jusqu’à de véritables bars, s’alignent, offrant un choix important de havre de relaxation et de restauration.

 

Nous nous posons dans un restaurant faisant penser à un pub, où quelques couples de seniors anglo-saxons vident des verres de vin en partageant leur expérience de l’expatriation. Le patron doit être philippin. Nous prenons le temps de manger tranquillement, et l’appétit de Cai Li me surprendra : un plat de poulet ne suffira pas, et elle devra y ajouter un autre, de poissons. Le prix est raisonnable, et les mets délicieux. Il nous reste toute l’après-midi, et Cai Li, entre deux bouchées, propose que nous allions ensuite visiter le village de Taipa, sur l’île du même nom, plus au nord, et qui se trouve sur le chemin du retour à Macao. Les yeux rivés sur le Lonely Planet, deux courtes phrases en font mention. Toutefois, nous avons une demi-journée devant nous, et si je m’étais fié au seul guide, je ne me serais pas aventuré sur les îles qui, pourtant, valent bien plus le déplacement que Macao.

 

Va donc pour le village de Taipa. Nous prenons un taxi à la sortie du restaurant. Sur le trajet, nous passons à nouveau devant le gigantesque casino Venetian. J’y remarque que le réalisme des décors a été poussé jusqu’à construire des canaux, et que des gondoles y circulent ! Notre chauffeur freine un peu, je prends quelques rapides photos, et nous repartons.

 





Nous descendons de la Toyota à l’entrée du village de Taipa. La foule parait inhabituelle dans les rues, et des baraques temporaires ont été construites. Il y a là un festival international où sont représentés tous les pays où le portugais est la langue officielle. Et il était assez amusant de croiser des chinois habillés en costume traditionnel portugais, brésilien ou de contrées africaines. Des jeux étaient organisés, suscitant l’hilarité des passants, et le plaisir des enfants. Le plus étonnant reste le melting-pot important : des gens de tous les continents, fédérés par la langue, se retrouvaient et faisaient connaissance. Nous ferons un tour rapide, visiterons des galeries hébergées dans des maisons traditionnelles, puis rentrerons au cœur du village de Taipa, avec un certain sentiment de bien-être.

 






Peu de voitures circulent, nombreuses sont les artères piétonnes et pavées, et à chaque nouveau regard, une bâtisse d’inspiration portugaise, ou la décoration méridionale d’une petite place, s’offre à nous. Le tourisme parait important, car dans la principale rue du centre-bourg, des magasins à l’enfilade proposent des pâtisseries ou des bibelots locaux. Le village étant assez petit, nous aurons le temps d’y flâner tranquillement, profitant de la quiétude de l’endroit, de son manque de trafic, et de la beauté de l’agglomération de maisons basses.

 


Je ne suis allé qu’une seule fois au Portugal, pour quelques jours seulement, et cela doit remonter à huit ou neuf ans. Je me souviens de l’accueil chaleureux des locaux, et de la vie qui irriguait les rues. C’était à Porto, et l’architecture ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Ou bien, c’est tout simplement que j’ai oublié, pour ne me rappeler que de la gentillesse désarmante des portugais. En conséquence, le village de Taipa, malgré son aspect qui renvoie au sud de l’Europe, ne m’a pas rappelé le Portugal. Idoine à la luxuriance de Coloane, j’y ai retrouvé quelque chose de la Provence, ou bien des éléments que j’ai pu voir dans des villages italiens encastrés dans la montagne. Des bâtiments sur deux à trois étages maximum, des fenêtres au chambranle arrondi, des façades décrépites où subsistent des couleurs pastel et énergiques, et des ruelles pavées parsemées de lampadaires dont la forme n’a pas variée depuis que ceux-ci étaient encore alimentés au gaz. Chaque pas propose, pour le photographe amateur que je suis, un nouveau cliché potentiellement intéressant, fleuri, fait de décoration du sud, ou d’architecture traditionnelle.

 







Le village de Taipa est resté préservé, loin de l’urbanisme tractopellien pourtant systématiquement de mise en Chine Populaire. Et grand bien lui fait ! Qu’il reste ainsi, à l’abri des tours de verre et loin du brouhaha citadin, en havre de paix éternel et incompréhensible quand on vient du continent, où le béton surgit, démesuré et épidémique, en symbole de confort et de civilisation.

 




Au risque de me répéter, si vous souhaitez passer un peu de temps à Macao, ne vous limitez pas aux clichés touristiques de la péninsule, et prenez le temps d’aller vous égarer sur les îles concomitantes de Taipa et Coloane : là est l’authentique dépaysement, et le sentiment réel d’être en vacances.

 






La fin d’après-midi s’annonce : le soleil est à la baisse, et nos pas sont plus difficiles. Nous avons beaucoup marché, sans nous poser d’autres questions que d’aller à la découverte du prochain coin de ruelle ou de sentier, enthousiasmés à chaque nouveau mètre. Après une courte pause sur un banc, alors que des enfants jouent au ballon autour de nous, nous reprenons un taxi pour rentrer à Macao.



La journée est bien entamée, mais n’est pas pour autant terminée. Cai Li est peintre amateur, avec talent, et ses toiles comme ses aquarelles ne cessent de m’émerveiller. Et je caresse le projet, dès lors que sa production sera suffisante, d’organiser une exposition dans une galerie en France. L’art et la Chine y ayant le vent en poupe, je me plais à croire que la qualité de ses œuvres ainsi que sa ténacité justifieront un jour un tel accomplissement.



Et elle avait lu que Macao recelait un musée d’art qui pouvait s’avérer intéressant. Il s’agit donc de notre prochaine destination. Dans le taxi, après avoir indiqué l’arrêt au musée, nous sentirons d’autant plus le gouffre qui sépare Macao de Taipa et Coloane : de la quiétude méridionale, nous passons à l’entassement urbain. Dommage : nous y étions si bien.

 








Le musée d’art de Macao est un blockhaus gigantesque, dont l’intérêt m’a paru obscur. Il fait la part belle à l’art contemporain qui, n’en déplaise aux amateurs, reste à mon humble avis foncièrement masturbatoire. Car sa démarche, qui se veut avant tout spéculative, n’en reste pas moins destinée à une élite snobinarde qui trouve que socialement, ça fait bien. Le questionnement qui en découle reste du niveau de la pire des BD, et à mourir de rire, si il n’était pas ennuyeux au possible. Je comprends la démarche, l’apprécie en théorie, mais ses applications confèrent au numéro de cirque.












 

Et le grand hall spartiate du musée aligne sur ses murs des postes de télévision, avec quelques clichés et de brèves explications, présentant en vidéo des performances d’artistes. Je suis passé de l’un à l’autre, m’en suis infusé ainsi une demie douzaine, avant de déclarer forfait, fort de l’ennui dans lequel ces spectacles abrutissants et sans queue ni tête m’enlisaient le cortex : aucun n’a généré en moi la moindre interrogation, sinon sur le QI de l’artiste présenté, et aucun n’a déclenché une crise de rire, ce qui aurait pourtant été un prétexte suffisant à poursuivre la visite. J’en ai conservé un en mémoire, tellement sa stupidité inégalable m’a dégoûté : un artiste japonais nu, sur la scène d’un bar de nuit quelconque, pratiquait des gestes anatomiques standards d’un quotidien humain. Il respirait, s’asseyait, s’allongeait, et finissait par pisser debout, entouré d’un public qui observait le spectacle, ouaté à des tables tamisées. Sa petite commission terminée, il s’est incliné sous un tonnerre d’applaudissement. Je ne sais pas quel concept novateur il souhaitait communiquer, et quelles spéculations sur la réalité cette performance pouvait susciter, mais s’il avait vraiment un besoin urgent, il aurait pu interrompre son spectacle pour aller assouvir sa vessie dans les toilettes du troquet de luxe. A moins que la thématique profonde de sa performance artistique soit l’incontinence. Car dans tous les cas, sa place est au fond d’une cuvette en émail, dont on n’oubliera pas de tirer la chasse. Tout simplement à vomir.



Cai Li, même si elle ne l’avouera pas, ne s’attendait pas à cela. Son intérêt pour l’art s’arrête juste avant Picasso, et elle trouve déjà les impressionnistes un chouia too much. Les performances en vidéo de ces artistes contemporains l’ont désarçonnée, mais force est de reconnaître qu’à l’inverse de mon attitude, elle est allé jusqu’au bout, histoire d’être bien certaine qu’à mon instar, elle trouvait cela d’une connerie admirable.

 

Au première étage, quelques oeuvres de George Chinnery, l’artiste anglais très reconnu à Macao, et dont la sépulture se trouve au cimetière protestant visité la veille, attirent un peu plus son attention. Moi, j’ai mal aux pieds, et la beauté de certaines toiles ne me fait pas oublier l’irrésistible envie que j’ai de quitter mes chaussures. J’attends patiemment sur un sofa molletonné que Cai Li ait fini sa visite, heureux à l’idée de reprendre un taxi pour faire une longue pause à l’hôtel. Sachant que nous avons déjeuné copieusement sur l’île de Coloane, nous abandonnons l’idée d’un dîner, ayant encore à la nuit tombée l’impression de sortir de table. Par contre, nous prenons un taxi pour les berges, et nous asseyons à la terrasse d’un des bars de l’artère. Macao est conséquemment pourvu en casinos, mais les bistrots ne sont pas légions ! Il est presque vingt et une heures, et pourtant, il n’y a pas foule. Après un verre, nous marchons de nuit au bord de l’eau, à proximité d’une statue dorée gigantesque de la déesse Ah Ma.

 

Avant de rentrer finalement à l’hôtel, nous prenons un nouveau taxi pour nous rendre au phare du mont Guia, autre symbole de la péninsule. Ce phare, construit au milieu du XIXème siècle, est le plus ancien d’Asie du Sud Est, et fonctionne encore. Il est posé sur une colline, et domine toute la ville, offrant de nuit une vue panoramique assez étonnante : en devisant toutes les maisons et les bâtiments peu élevés en contrebas, avec leur éclairage tamisé, on a le sentiment de surplomber une gigantesque maquette ! Nous en faisons le tour, prenons quelques clichés, et hélons un taxi qui nous ramènera à l’hôtel.

 


Alors que nous redescendons la colline, je demande à Cai Li de prendre une photo de moi au pied des remparts, face à un des spots ultra puissants qui éclaire le site. Sachant que notre appareil, pour peu qu’on s’en serve un peu correctement, a une capacité extraordinaire à contraster les lumières et les couleurs de nuit, je voulais faire un petit test, et voir quel pourrait être le rendu avec un éclairage massif sur ma personne. Je vous glisse le cliché ci-dessous :


 

Le rendu, particulièrement spectral, terrifie Cai Li ! Et c’est en la serrant contre moi que nous courrons à la sortie de l’édifice, dévalons la colline, pour retrouver la rassurante atmosphère urbaine, et trouver un taxi ! Je suis amateur de surnaturel pour le frisson dans l’échine, et Cai Li, comme la plupart de ses compatriotes, vit dans une superstition terrifiante.

 

Dernière surprise ce soir-là : notre chauffeur passe dans les rues qui servent de circuit pour le grand prix de formule un de Macao. En plein centre-ville, entouré de l’urbanisme un tantinet anarchique de la péninsule, il était assez surprenant de traverser ces routes au trafic constant, et de largeur somme toute assez peu importante, le tout cuirassé de glissières de sécurité plus haute que l’habitacle de notre taxi, et dont l’épaisseur renvoie au blindage.

 

Lundi 10 novembre 2008 :

 

Nous quittons l’hôtel à huit heures du matin, ayant rendez-vous à Hong Kong avec un client de Onesource pour le déjeuner. A la réception, quand nous rendons la clé, l’employée nous remercie, et nous indique que nous pouvons partir. C’est bien la première fois que je quitte un hôtel sans que le contenu de la chambre ne soit vérifié ! Il faut dire que l’état de salubrité interdit toute velléité kleptomane. Les deux seules choses qu’on aurait pu piquer sont des bactéries et des squelettes de cancrelats.

 

La dernière vue que nous offre Macao, depuis les larges hublots rectangulaires du jetfoil, est celle de la baie séparant la péninsule de Taipa, avec ses ponts en vagues blanches s’étirant jusqu’à l’horizon insulaire. Et c’est gorgé d’énergie que nous nous adossons à nos sièges, prêts à affronter une semaine de travail, au sein d’un autre archipel, celui de Hong Kong : le week-end de découverte de Macao nous a ressourcés.

 

 

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 21:03

Samedi 8 novembre 2008 :

Le lendemain, nous n’avons pas été très matinaux, quittant notre hôtel injurieux aux hôtels vers dix heures pour démarrer nos visites. Dans le couloir, nous croisons la responsable de l’étage. Avant même que nous ayons le temps de l’informer de cette histoire de porte ouverte, et sans même nous saluer, elle nous aboie « vous quittez l’hôtel ? ». Et dès lors que notre réponse sera négative, elle perdra tout intérêt à communiquer, comme si, soudainement, nous nous étions évaporés, et que nous n’avions jamais existé. Cai Li l’alpaguera toutefois pour l’avertir que nous avons retrouvé la porte de notre chambre ouverte en rentrant la veille. Haussant les épaules, elle répondra que ça lui arrive de mal fermer quand elle dépose les serviettes, et continuera son chemin sans s’excuser, ni même nous regarder. A la réception, nous informerons la préposée que la porte de notre chambre avait été mal fermée par l’employée qui apporte les serviettes. Elle en prendra acte en baillant.

 

D’après notre plan de Macao, les ruines de Sao Paulo, l’emblème de la ville, se trouvent à proximité. Mais il est toujours difficile d’évaluer les distances sur une carte, et nous hésitons à prendre un taxi. Comme se perdre fait aussi partie du voyage et de ses découvertes, nous préférons partir à pied, empruntant des ruelles tortueuses, où le mélange d’architecture nous surprendra. Et certaines, avec leurs bâtiments accolés où seul un balcon rappelle l’apport portugais, ou entrelacées d’escaliers enclavés, constitueront une bonne promenade… Pour à peine dix minutes !



L’étroitesse du territoire de Macao est avérée, car nous tomberons rapidement sur le parvis et les hautes marches de l’ancienne basilique Sao Paulo, nous étonnant de sa proximité avec notre hôtel : nous n’avons même pas eu le temps de nous égarer. Sur le parvis, des chinois tendent des brochures à l’effigie de Jésus Christ. Cai Li, très curieuse en ce qui concerne la religion catholique, en saisira une, la trimballant jusqu’à l’hôtel où elle la lira le soir, m’interrogeant sur quantités de bondieuseries. Ca tombe bien : je suis allé au catéchisme étant enfant, et avais même pensé à embrasser le séminaire, avant d’embrasser les filles. Mais après avoir savouré mes premiers baisers, Dieu ne pût supporter la comparaison. L’anecdote est authentique. 


De l’édifice religieux, construit au XVIIème siècle par des réfugiés japonais à partir des plans d’un jésuite italien (je n’invente rien), ne subsiste que la façade. Bref, l’attraction touristique incontournable de Macao se limite à un mur. Après avoir pris les clichés d’usage, histoire de bien prouver à nos connaissances que nous y étions, nous gravissons le majestueux parvis, puis rentrons à l’emplacement de l’ancienne nef à ciel ouvert, où une estrade massive de bois a été construite sur toute la surface. Hormis cette façade, il ne reste rien de la basilique, du fait d’un incendie survenu au milieu du XIXème siècle, conséquence dévastatrice du passage d’un typhon. A l’intérieur, sur le côté, un escalier métallique permet d’accéder aux fenêtres supérieures de la façade, qui envoient le regard sur les marches descendantes. La passerelle en hauteur est une grande grille de métal. Etant incroyablement sujet à la peur du vide, et ne pouvant supporter de voir au travers du sol ce qui se déroule un étage plus bas, je jetterais un œil rapide à travers une des ouvertures, prendrais un cliché, et redescendrais nerveusement : on est tellement mieux sur le plancher des vaches.

 




A l’est des ruines, nous attaquons la visite du prochain site, tout aussi symbolique de Macao. Il s’agit de la Fortaleza do Monte, forteresse qui a servi de refuge aux religieux lors des invasions hollandaises au début du XVIIème siècle.




Un parc verdoyant entoure la muraille, avec des bancs, des chemins proprets, et des escaliers permettant d’atteindre le sommet de la citadelle.




Des canons centenaires dépassent des remparts, avec la cité pour cible. Et, de ce point de vue en hauteur, nous pouvons détailler tous les endroits du centre-ville. La légende veut qu’un boulet tiré depuis le Fortaleza do Monte détruisit la réserve de poudre hollandaise, assurant l’échec de l’amirauté du pays de la défonce.


 


C’est au pied de la Fortaleza do Monte que se trouve le musée de Macao. Sachant qu’il nous a fallu moins d’une heure pour visiter les deux principaux monuments, et qu’il est loin d’être midi, nous décidons d’aller faire un tour dans ce petit musée qui, malgré sa taille, n’en reste pas moins passionnant. A l’entrée, nous traversons un long couloir. Sur le mur gauche y sont présentées différentes évolutions artistiques, guerrières ou navales, en Occident, à travers les âges. Et sur le mur droit, en parfaite symétrie, sont dévoilées les mêmes évolutions, en Chine. L’idée est séduisante, permettant de réaliser les progrès similaires de l’humanité, quelle que soit sa localisation.


Au premier étage, des maquettes grandeur nature montrent des commerces traditionnels macanais. On y voit notamment un seau contenant deux criquets, qui m’a marqué : d’après le petit écriteau posé à côté, les combats de criquets étaient un passe-temps qui, même si il ne se pratique plus, était apprécié ancestralement. Au deuxième étage, nous longeons des décors qui reproduisent un quartier traditionnel de Macao, avec une authenticité exempte de carton-pâte.

 



Après cette troisième visite, alors qu’il est à peine midi, nous remontons plus au nord, dépassant derechef les ruines de Sao Paulo, et atteignons, au détour de ruelles pentues aux escaliers accidentés suivant la configuration du sol, Santo Antonio Igreja, l’une des nombreuses églises de la péninsule. L’intérieur, très lumineux, saupoudré de dorures, renvoie irrémédiablement à la culture latine. Une famille chinoise est là, attendant le prêtre au pied de l’autel pour baptiser son bébé. Cai Li ignorait jusqu’à la teneur de cette cérémonie. Et, assis sur un des bancs en bois à la croisée des transepts, je lui murmurerais quelques explications qui engendreront chez elle d’autant plus de curiosité et d’interrogations. Il m’en reste, pour un occidental vivant en Chine depuis quelques années, une sensation d’étonnement : voir dans une église un couple chinois baptiser son enfant en suivant les rites chrétiens n’est pas banal. Le catholicisme semble très ancré à Macao.




En sortant de l’église, nos ventres commencent à gargouiller, et nous nous mettons en quête de pitance. Cai Li arrête un adolescent en uniforme de collégien qui parle très bien mandarin, et lui demandera s’il ne connait pas un restaurant. Il nous recommande une gargote peu dispendieuse, mais où les mets excitent peu l’appétit. Comme à Hong Kong, la nourriture dans ces établissements humbles est peu savoureuse. Alors que sur le continent, on peut dévorer des plats délicieux et familiaux dans n’importe quel bouiboui, et à des tarifs imbattables.

 

Tout en mangeant, j’étudie le Lonely Planet pour voir quels sites restent à découvrir. Cai Li et moi en rigolons : en moins de deux heures, nous avons visité les ruines de Sao Paulo, la Fortaleza do Monte, le musée de Macao, et l’église Santo Antonio, sans avoir eu à marcher beaucoup. A ce rythme-là, ce soir, nous connaîtrons Macao jusqu’au moindre recoin. Nous en parlons avec amusement, et aussi un brin de déception : nous nous attendions à quelque chose de plus prodigieux. Et malgré son urbanisme, Macao fait l’effet d’un quartier dense, particulièrement lorsque l’on vit sur le continent, où les agglomérations sont étendues. Par ailleurs, l’endroit partage des similitudes avec Hong Kong, sans pour autant en avoir le charme énergique.

 

Nous décidons, après le repas, d’aller visiter l’ancien cimetière protestant, parait-il assez unique en son genre, puis de nous rendre au jardin de Camoes, parc qui lui est mitoyen. Prévisible partie inhérente au voyage, au sortir du restaurant, nous nous perdons une heure dans les rues, découvrant un peu plus Macao intra-muros, pour finalement faire demi-tour, et réaliser que le cimetière était voisin de l’église San Antonio que nous avions visité ! Cet ancien cimetière protestant a de quoi surprendre : les pierres tombales sont très détaillées, avec des explications concernant le vécu comme le trépas du disparu. Il s’agissait d’expatriés qui, il y a parfois plusieurs siècles, avaient un profil bien plus aventureux que nos contemporains installés à l’étranger, et dont votre serviteur fait partie : soldats, missionnaires, marins. Et on y découvre des épitaphes telles que « Il avait aidé à la mise en place du premier télégraphe magnétique au Japon en 1854 ». George Chinnery, peintre anglais, y est enterré, et semble être une personnalité connue à Macao.

 

Même si personne ne se fait plus inhumer depuis des lustres dans ce cimetière, la petite église à l’entrée parait encore bien active, à en croire le nombre de fidèles que nous y avons croisé. Nous nous promènerons rapidement dans le jardin de Camoes, à la sortie du cimetière, pour finalement prendre un taxi, et nous rendre au temple d’Ah Ma, dont Cai Li me rabattait les oreilles depuis que nous avions décidé de venir à Macao.



Le temple se trouve à la pointe sud de la péninsule, et depuis le centre-ville, la course en taxi ne durera pas dix minutes : même avec très peu de courage, nous aurions pu y aller à pied. Durant le trajet, nous longerons la berge ouest de la péninsule. Et il est amusant de constater la proximité de la Chine continentale : la ville de Zhuhai est sur l’autre rive, à une distance si peu éloignée qu’un bon nageur doit pouvoir traverser. Dès lors, à l’arrière du taxi, j’imagine les regards interrogatifs que devaient se lancer les chinois et les macanais quand la Chine était encore un territoire fermé.


Le temple ne désemplit pas de fidèles venus prier et brûler de l’encens. J’y découvrirais un article religieux dont j’ignorais l’existence : il s’agit d’encens, mais plutôt qu’être en batôns, il est en spirales, comme des ressorts de quarante centimètres de diamètre. La construction du temple remonte à la fin du XVème siècle, en l’honneur de la déesse Ah Ma, patronne des marins.


C’est là que j’y apprendrais que Macao signifie « la cité de Dieu », ou plus véritablement, « la cité de la déesse » : « Ah Ma Gau » (« baie de la déesse d’Ah ») qui est devenu « Macao ».


Cai Li, comme à chaque fois que nous traversons un temple, et quelle qu’en soit l’idole, ira prier pour nos proches : même si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. Le temple s’étend en hauteur, et nous gravirons la colline Penha à laquelle il est accolé. Mais, comme tout à l’échelle de Macao, sa superficie est assez réduite.

 

Face au temple d’Ah Ma, de l’autre côté de la petite place faisant face à la mer, se trouve le musée de la marine de Macao. Il devait être quatre heures de l’après-midi, et même si nous n’avions pas prévu d’y aller, tant son parage que l’horaire peu tardif nous inviteront à la visite. Tout comme le premier musée en centre-ville, celui de la marine est assez intéressant. On y réalise à quel point, avant l’avènement du jeu, la mer jouait un rôle quotidien prépondérant dans la vie des macanais. Des maquettes de bateaux y sont exposées, on y décrit les anciens métiers liés à la mer, et aussi quelques célébrations typiques de Macao, telle que celle-ci, qui a lieu le quatorzième jour du septième mois lunaire, et qui, du fait de son caractère surnaturel, a retenu mon attention :

 




La tradition des pêcheurs macanais admet trois types d’êtres surnaturels : les dieux, les ancêtres, et les esprits. Alors que les deux premiers sont ardemment vénérés, le troisième n’est l’objet d’aucune attention : ce sont les marins morts en mer, qui n’ont pu être enterrés, ou les quidams décédés tragiquement. On les appelle aussi les spectres affamés. Au premier jour du septième mois lunaire, les portes de l’enfer s’ouvrent, et ces esprits malveillants envahissent le monde terrestre pour un mois. Afin d’apaiser leur haine, au matin du quatorzième jour du septième mois, les pêcheurs exécutent une cérémonie en l’honneur des dieux et des ancêtres, et, au crépuscule, ils bannissent les spectres affamés. Pour cela, ils allument des bougies, jettent de la nourriture et des offrandes de papier à la mer, en faisant exploser des pétards à la poupe des navires. Et ils repartent soulagés pour une année !

 




Au-delà de l’intérêt du musée, nous sortirons un peu déçu : il était précisé dans le Lonely Planet qu’il était possible de faire une courte croisière en Lorca, un bateau traditionnel, et nous ne trouverons rien de tel : il y a en effet un quai, mais celui-ci est nu. Nous en sommes quittes pour rejoindre le centre-ville, et après une courte pause à l’hôtel, repartons arpenter les ruelles de la vieille ville, aux alentours de Lago do Senado.

 









Nous sélectionnons pour le dîner un autre restaurant portugais. Sa particularité est qu’il est engoncé dans la cour d’une ruelle, cerné de bâtiments de cinq à six étages, et que la terrasse installée procure une atmosphère méridionale qui permet d’y dîner agréablement.






Par contre, les tarifs sont en conséquence, et à ce prix-là, nous aurions pu manger en Chine au luxueux buffet occidental d’un hôtel cinq étoiles. Mais le cadre valait la pause, même si les plats n’étaient pas à hauteur de ce que l’addition prétendait.

 








Nous sommes samedi soir, et devons prendre le jetfoil pour Hong Kong le lundi matin. Aussi nous reste-t-il une journée complète de villégiature. Mais au su de l’exiguïté du territoire, passer le dimanche à visiter la péninsule ne représentait qu’un intérêt limité : nous avons déjà vu l’essentiel des monuments, et visiter une église de plus ou de moins ne nous stimulait que maigrement. Nous décidons donc de profiter de cette journée complète pour aller nous promener sur les îles de Taipa et Coloane, parties intégrantes du territoire, à la point australe de Macao.

 


Après dîner, ne souhaitant pas rentrer immédiatement, nous irons à nouveau au pied des ruines de Sao Paulo, magnifiquement éclairées de nuit, et dont le parvis pharaonique est mis en valeur par un alignement de lampadaires de style européen. L’atmosphère nocturne prodigue à l’endroit un charme dont il est affranchi la journée. Nous y restons longuement, puis retournons à la Fortaleza do Monte, pour y apprécier la même ambiance désertée et calme. Du pied de la citadelle, le gigantesque hôtel Grand Lisboa domine l’horizon, crépitant de mille lumières colorées.
Sur le retour, nous ferons une halte dans plusieurs pastelarias, pour y acheter des sucreries. Assez similaire à des mets équivalents que nous trouvons sur le continent, une des spécialités reste les tranches de viande séchées et sucrées. C’est assez gras, doux, et un peu cartonneux. Cai Li trouve cela très bon. Mes impressions sont plus réservées. Il est bientôt dix heures, et nous rentrons à l’hôtel.


Et devinez quoi ?
Nous avons à nouveau trouvé la porte de notre chambre entrouverte...

 
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 13:56

 

 

 

Du quatorze juillet au quinze août, professionnellement, la France roupille à tel point que je pourrais fermer les bureaux de Onesource Agency : peu nombreux sont mes clients qui, depuis l’hexagone, s’en rendraient compte.

 

 
Par contre, dès que les Gaulois rentrent de leurs congés payés, bronzés et plein d’énergie, l’activité connaît un pic jusqu’à la veille des fêtes.

 

 
Ainsi, entre la mi-octobre et la mi-novembre, j’ai du me rendre deux fois à Hong Kong pour une petite semaine de boulot.

 

 
La deuxième fois, Cai Li m’a accompagné, et nous en avons profité pour passer un week-end à Macao, où aucun d’entre nous n’était jamais allé, et qui ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de Hong Kong, léchant le continent chinois.

 

Vendredi 7 novembre 2008 :


Etant ressortissant français, je n’ai pas besoin de visa pour Macao ou Hong Kong si je m’y rends pour un court séjour. La situation est toute autre pour Cai Li, même si Hong Kong et Macao ont respectivement été rétrocédés à la Chine en 1997 et 1999, et que Cai Li est chinoise. Aussi aberrant que ça paraisse, il lui faut demander une sorte de petit passeport auprès de sa ville de naissance, qui ne fonctionne que pour les deux destinations précitées, et obtenir deux visas auprès de la même administration.


Par ailleurs, elle ne peut utiliser ces visas que dans le cadre de voyages organisés, auprès d’une agence de voyages enregistrée, qui lui remet un document à présenter à la frontière. Le contrôle des mouvements de population n’est pas nouveau en Chine, et même si il s’est très sérieusement adouci depuis que le pays s’enrichit, il subsiste néanmoins, en bon héritage du communisme, de telles procédures qui, vues depuis une Europe dont on a fait tomber les frontières, procurent un sentiment d’injustice. Hong Kong comme Macao font partie intégrante de son pays, et pourtant Cai Li doit disposer d’une autorisation de son gouvernement pour pouvoir les visiter.

 








Tout cela pour dire que plutôt que de prendre un vol direct depuis Shanghai pour Macao, il nous a fallu atterrir à Zhuhai, la ville continentale et concomitante à l’ancienne colonie portugaise, puis prendre un taxi jusqu’à la frontière, s’arrêter à une agence de voyages pour obtenir le formulaire mentionné, passer l’immigration chinoise continentale, puis chinoise de Macao, pour prendre un taxi de l’autre côté, et rejoindre notre hôtel dans le centre-ville. Au lieu de deux heures et demie de vol, nous avons passé sept heures dans les transports. Et arrivés à Zhuhai, alors que la course n’était pas terminée, la température affichait les trente degrés dépassés, alors qu’à Suzhou, elle peinait à atteindre dix degrés de moins








Mais une fois dans le taxi, tout changea : étant à Macao pour la première fois de notre existence, nous avons oublié tout le tracas paperassier subi, pour découvrir, naïfs et contemplatifs, cet environnement neuf, à travers les fenêtres de la Toyota que conduisait le chauffeur de taxi.

 

Tout d’abord, comme à Hong Kong, à Macao, les voitures roulent à gauche. Et la comparaison ne s’arrête pas là. Macao, de premier abord, c’est un peu un petit Hong Kong. Mais alors tout petit. Où Hong Kong s’étend sur plus de mille kilomètres carrés, Macao ne cumule qu’une surface de seize kilomètres carrés : c’est presque soixante-dix fois plus petit ! La plupart des bâtiments, en dehors de ceux d’inspiration portugaise, ont une architecture tout à fait similaire à ceux de l’ancien protectorat britannique, jusqu’aux couleurs ou aux formes des fenêtres et des balcons. Par contre, où, sur les rives de l’île hongkongaise, miroitent de somptueuses tours de verre illuminées de néons futuristes et colorés, Macao ne compte que des immeubles traditionnels peu élevés. D’ailleurs, d’où que l’on soit en centre-ville, deux bâtiments sont facilement repérables de part leur hauteur : Sky Tower en bord de baie, et le Grand Lisboa, un hôtel de luxe rococo et tape-à-l’œil qui accueille le plus célèbre casino de la péninsule.

 


Il est bientôt dix-sept heures, et nous descendons à proximité de notre hôtel, sur l’Avenida de Almeida Ribeiro, après seulement un quart d’heure de trajet depuis la frontière. Pourtant, l’hôtel est en plein centre-ville. Le taxi connaissait l’endroit, ce qui laissait présager de sa notoriété. Même si les macanais parlent cantonnais et un peu portugais, Cai li n’aura aucune difficulté à se faire comprendre en mandarin auprès du chauffeur. Mais son accent la fera sourire. Et si elle sourit, c’est bon signe : c’est que les vacances ont déjà commencé.








Nous payons la course en patacas, la monnaie locale, et récupérons notre valise dans le coffre. J’avais pris soin de faire un peu de change au poste frontière. Même si les dollars hongkongais sont couramment acceptés à Macao, ils le sont à un taux de change défavorable.

 





L’Avenida de Almeida Ribeiro, malgré son trafic continu qui l’affilie immédiatement à une artère d’importance, reste étroite, et bordée de très jolis bâtiments à l’architecture portugaise. Notre hôtel, affublé d’une façade bleu pastel, trône sur un côté du trottoir : c’est l’immeuble le plus large et le plus massif.









Dès que nous pénétrons la réception, Cai Li et moi-même sommes effrayés par la vétusté de l’endroit. De vieilles banquettes en cuir élimées font face au comptoir qui aurait besoin d’être repeint, et les murs sont imprégnés de noirâtres traces d’humidité. Cai Li me demande si je ne préfère pas voir la chambre avant de payer. Nous avons quitté Suzhou à l’aurore, avons pris un avion, cumulé trois heures de route en taxi, passé deux postes frontière, et le thermomètre culmine au-delà des trente degrés : je m’accommoderais d’un confort rustique, pour peu que je puisse prendre une douche et que les draps soient propres. Nous payons les trois nuits d’avance, mais comme je n’ai pas suffisamment de liquidités en patacas, j’irais dans un petit bureau de change adjacent. J’ai souris de cette similitude supplémentaire avec Hong Kong : dans l’ancien archipel anglais, on trouve aussi ce type d’établissement à chaque coin de rue.

 



 

De retour à la réception, nous attendons l’ascenseur qui doit nous déposer à l’étage où se trouve notre chambre. Alors que je fais face à la porte de l’ascenseur, dès que celle-ci s’ouvre, un macanais tente de me passer devant sans ménagement, quitte à me renverser. Je l’arrête avec le bras, et lui intime en mandarin, pour peu qu’il comprenne, d’attendre son tour. La rustrerie resquilleuse des chinois ne cesse de m’ébahir. Et même après bientôt six ans d’expatriation, je n’arrive toujours pas à m’y faire. Au contraire, cette goujaterie grandiose me met dans des états de nerfs qui frisent parfois la colère, et c’est avec agacement que je réaliserais que les macanais sont équipés de la même impolitesse chronique que les continentaux. Comparativement, les habitants de Hong Kong font preuve d’éducation. Je suis le premier de la file, à vingt centimètres de l’ascenseur, j’en bouche l’accès, et malgré tout, ce type dans les starting blocks derrière moi est prêt à me faire choir pour rentrer le premier, alors que la boite est bien assez profonde pour nous loger tous.

 



Au comptoir, quand nous étions sur le point de payer d’avance nos trois nuits, la réceptionniste nous avait demandé si nous souhaitions une chambre avec ou sans fenêtre. Un peu dubitative, Cai Li avait répondu « avec ». En ouvrant la porte, nous rentrons dans une chambre spacieuse, atteignant peut-être trente mètres carrés. Son confort se limitait à sa surface : la fenêtre mentionnée devait faire vingt centimètres par trente. C’était tout au plus une lucarne, lacérée de barreaux carcéraux, au pied de laquelle ronflait un climatiseur millésimé. Nous nous sommes regardés,  nous demandant un instant si nous ne ferions pas mieux de trouver un hôtel au standard un chouia moins précaire : il ne manquait plus que des lits de camp dans le couloir pour faire passer l’établissement pour un camp de réfugiés. Cai Li s’est précipitée pour ouvrir la lucarne : tout comme moi, elle ne supportait pas la puanteur humide de la pièce qui frétillait, acide, à nos narines.

 



Ouvrant la valise après avoir quitté mes chaussures, j’en plaisanterais auprès de Cai Li. L’hôtel est si minable que nous y passerons le moins de temps possible. Ce qui veut dire qu’en dehors des incompressibles heures de sommeil, tout le reste de notre week-end sera dévolu à la découverte de Macao.

 

Après une douche rapide, nous flânons dans le quartier pour y trouver un restaurant. J’insisterais pour que nous mangions portugais : Cai Li ne connaissait pas, le manque de gastronomie occidentale est lattent pour moi, et par ailleurs, ce que nous n’avions pas investi dans un hôtel normal, nous pouvions le dépenser à table. Cai Li sourira en acquiesçant.

 


A quelques dizaines de mètres de l’hôtel, nous atteignons une place splendide et piétonne, au talus de mosaïque beige et noir vaguelée, et entourée de bâtiments portugais. Cette place, c’est Largo do Senado, la Place du Sénat, au cœur du centre ville, et à proximité de la plupart des principaux monuments à visiter. Ce qui surprend agréablement, c’est de voir à quel point l’endroit est aéré, malgré l’exiguïté du territoire. Alors que la nuit est tombée, les macanais y circulent pour faire du shopping, où s’y réunissent, s’asseyant sur les bancs ou les terre pleins au pied des arbres, pour discuter en devisant l’effervescence citadine. Nous avançons au travers des arcades, au pied des édifices coloniaux magnifiquement éclairés, et remontons la place. Au bout, avant d’emprunter une ruelle composée de restaurants, nous passerons devant Sao Domingo, une des plus vieilles églises de la ville.

 








En haut de la petite ruelle, assis sur le rebord d’une fontaine de carrelage blanc et bleu, un occidental nous haranguera en anglais : il est portugais, vit depuis trois ans à Macao, et a ouvert un restaurant contigu à la fontaine. Nous échangeons quelques banalités sur l’expatriation, et préférons descendre la ruelle avant de prendre une décision quant à la table à privilégier. Nous dépassons des restaurants chinois, japonais, portugais, et même un restaurant français à la carte alléchante, mais aux tarifs colossaux. Finalement, nous retournons à la fontaine, où le restaurateur portugais nous assurera que son établissement propose la cuisine la plus authentique de la péninsule, et acceptons de le suivre.

 






Cai Li prendra un poulet rôti épicé, et malgré le fait qu’on lui aura servi la volaille entière, elle laissera une assiette vide : ce plat typique était un régal. Nous prendrons le temps d’en profiter longuement, avant de repartir à la découverte de Macao de nuit. Si d‘aventure, vous passez à Macao, prenez cette petite ruelle au nord est de Largo do Senado. Ce restaurant discret s’appelle « Boa Mesa » et mérite sa traduction : « la bonne table ».




Macao s’enorgueillit de ses casinos. Aussi nous était-il impossible d’envisager d’y séjourner sans faire rouler des dés sur un tapis vert. Comme depuis le centre-ville, du fait de sa hauteur, on distingue de n’importe où le Grand Lisboa, hôtel réputé et jouxté par le Casino Lisboa, nous flânerons jusqu’à celui-ci. L’entrée de l’hôtel, avec ses piliers et son préau d’un baroque excessif explosant de dorures au kitch incontestable, étonne autant qu’elle dégoûte. De l’autre côté de la rue, les néons du casino attirent les clients. Je ne suis pas du tout joueur, ne vois pas l’intérêt ou l’adrénaline inhérente à la démarche, ne crois que dans le travail pour faire de l’argent, et n’ai du passer dans un casino qu’une fois dans ma vie : ce devait être il y a une quinzaine d’années, à La Baule, et je m’étais limité au bar. Une asiatique somptueuse et liane aux appâts pamplemoussiens s’y produisait, reprenant de sa voix suave des vieux standards de jazz : fatalement, j’avais préféré la compagnie de la beauté mandchoue à celle des bandits manchots.

En conséquence, en rentrant dans le Casino Lisboa, je ne savais pas à quoi m’attendre : ma référence en terme de casinos se limitait à James Bond.
Passé le portique de sécurité, j’ai ressenti un malaise en me baladant avec Cai Li de table en table. Le luxe de la décoration est tape-à-l’œil, et invite à la nausée plutôt qu’à l’élégance. Chaque table compte trois croupiers, et dès lors que l’on s’arrête pour jeter un œil candide aux parties en cours, les employés nous dévisagent, comme pour deviner si nous étions des tricheurs professionnels. C’était d’autant plus oppressant que, très sincèrement, je ne vois pas en quoi notre attitude, d’une innocence exceptionnelle dans ce cadre inédit, pouvait susciter le moindre soupçon. Comme Cai Li et moi-même ne connaissons rien aux règles du moindre jeu, nous n’avons fait que nous promener. J’ai voulu m’intéresser aux machines à sous, mais toutes sont dorénavant électroniques, avec des pupitres qui confèrent au tableau de bord d’un airbus, et j’ai abandonné l’idée. Et puis, moi, connement, je croyais que dans les casinos, il y avait une atmosphère festive. Mais j’ai du trop regarder « Ocean Eleven ». En fait, l’ambiance est quasi funèbre : les joueurs sont très concentrés sur leur partie, et une sorte de tension nerveuse, constante et malsaine dans l’air, envahit toutes les tables occupées. Nous avons fais un tour rapide, et sommes ressortis une demi heure plus tard, pour nous perdre dans les rues environnantes avant de retrouver le chemin de l’hôtel.


Clé en main, face à notre chambre, nous sommes pris d’une inquiétude : alors que nous avions pris bien soin de fermer correctement la porte, celle-ci est entrebâillée. Je me précipite à l’intérieur : a priori, rien n’a disparu ni changé de place. J’ouvre le placard où j’avais cintré mes costumes pour notre périple professionnel et consécutif à Hong Kong, et là aussi, rien n’a bougé. Par sécurité, et surtout par anxiété naturelle, quel que soit le standing de l’hôtel où je séjourne, j’emporte toujours avec moi tout ce qui a de la valeur : passeport, argent, appareil photo ou caméra DV, ne laissant dans la chambre que les vêtements. Et bien évidemment, j’avais conseillé à Cai Li de faire de même. Après avoir ouvert la valise, et rassurés, nous vérifierons que la porte ferme correctement à clé, et nous endormirons rapidement.

 
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22 novembre 2008 6 22 /11 /novembre /2008 05:40

La vidéo numérique est un merveilleux joujou qui ne cesse de m’envahir d’excitation. Il faut dire qu’étant passionné de cinéma, et ayant démarré la réalisation amateur à l’âge de dix ans avec la caméra Super-8 de Papa Maman, la technologie digitale a rendu possible un vieux rêve de gosse. Avec la vidéo numérique, même pour un investissement raisonnable, on peut dorénavant faire en quelques heures ce qui, il y a vingt ans, prenait des semaines : on filme, on dérushe, on monte, on étalonne, on ajoute la musique, les titres ou la voix off en deux temps trois mouvements, tout en se payant le luxe d’y ajouter des effets spéciaux en un clic de souris.

 

Début 2005, j’ai sauté le pas, et me suis offert une petite caméra numérique, toute simple, m’équipant dans le même temps d’un PC puissant et de logiciels adaptés. L’idée était, après m’être rodé à cette découverte, et au solde de quelques courts-métrages, de passer à l’étape suivante en achetant un équipement plus professionnel. Hélas, plus de trois ans après, même si j’ai des centaines d’heures de film sur cassettes –la Chine offre un matériau infini-, je n’ai jamais eu le temps d’aboutir tous les projets cinématographiques amateur que j’avais en tête –essentiellement du fait de l’entreprenariat : c’est fou à quel point le souhait d’aboutissement enterre les rêves de gamin-. Et j’en suis encore à tenter, durant le temps libre que je m’accorde, de rentabiliser ma petite caméra.

 

Et c’est notamment ce que j’ai fais dernièrement, un peu par hasard, avec le très court-métrage que je vous propose ci-dessous. Les « images volées du pêcheur urbain chinois », c’est une histoire sans paroles, avec une narration simplissime en cinq actes brefs, qui débouche sur une chute imprévisible. Je vous laisse découvrir le film, sans prétention aucune que celle de vous faire sourire ou de vous étonner, et reprendrais la plume après la projection pour évoquer les circonstances du tournage.

 

 

Nous habitons Cai Li et moi-même depuis trois ans dans le même petit appartement. Ce n’est ni sa surface -dérisoire- ni son confort –vieillot- qui nous ont séduis, mais son calme rafraîchissant –faute d’isolation- . Culminant au sixième et dernier étage, il est à l’abri du raffut citadin. Et les chinois sont particulièrement bruyants et matinaux –pour exemple, à six heures et demie ce matin, un employé du gaz est venu tambouriner à notre porte avec une telle force que j’ai cru qu’il allait en faire sauter les gonds, tout ça pour relever le compteur-. En plus, notre nid dispose d’un balcon sans vis-à-vis, celui-ci se jetant dans un des nombreux canaux de Suzhou. Même si le confort de notre intérieur laisse à désirer, la vue depuis le balcon n’est pas dégueu.

 

A plusieurs reprises depuis que nous avons emménagé, j’avais remarqué par le balcon ce pêcheur, assis en tailleur sur sa bouée relevée d’une croix en tasseaux de bois, équipé de filets de fortune et d’une pagaie unique pour se mouvoir. Il dépose ses filets toujours aux mêmes endroits, à l’insu de tous, et pêche ce qu’il souhaite sans rien demander à personne. Au début, je me demandais bien qui il pouvait être et ce qu’il pouvait bien faire : depuis le sixième étage, il m’était impossible de détailler son attirail. Et il y a une quinzaine de jours, le voyant déambuler pesamment dans le canal, j’ai vissé le téléobjectif sur ma caméra pour en avoir le cœur net. J’en ai profité pour faire un quart d’heure de film, dont j’ai condensé quelques plans dans les deux minutes de métrage que vous avez pu voir ci-dessus.

 

Le voir poursuivre sa pêche dans le tumulte explosif d’un pays qui, cinquante ans après qu’il ait été prophétisé par le Grand Timonier, franchit enfin son grand bond en avant, m’a autant fait glousser que m’interroger. Dans une contrée qui ne jure que par l’argent et le confort « civilisé » -c’est le terme dont les autorités chinoises nous rabâchent les oreilles- d’un environnement citadin hyper cossu, que vient faire cet extra-terrestre pêchant au fond des canaux d’une agglomération qui s’enorgueillit d’un taux exponentiel d’industrialisation en oubliant qu’il est la cause du même coefficient multiplicateur de l’indice de pollution ?

 

Suzhou est une ville qui doit abriter pas loin de six millions d’âmes, qui dispose d’un périphérique, de centaines d’usines, et de richissimes tours de verre à l’architecture et au luxe ahurissants. Et le pêcheur, même si il fait partie de cet univers, paraît complètement décalé, à taquiner le goujon hydrocarburé en centre-ville durant les horaires de bureau où toutes les fourmis ocres ne salivent qu’à une chose : écraser leur voisin dans un esprit de compétition guerrier pour accéder au bonheur –qu’ils estiment ultime- de la propriété, du luxe, de la richesse, et du pouvoir aux quels la réussite économique leur permet de prétendre.

 

L’autre aspect, sanitaire, est plus inquiétant pour la santé du bonhomme. Même du haut de notre sixième étage, nous percevons les effluves empuantis du canal, et sa couleur grise n’incite pas à la baignade. Sachant qu’en Chine, l’eau du robinet n’est pas potable, dans quel état doit être celle des canaux du centre-ville ? Faute d’éducation écologique, les Suzhouren s’en servent de déchetterie. Les ouvriers des chantiers y déversent leurs ordures et leurs surplus de matériaux. Et à la base de certains murs, on voit dépasser des bouches d’égouts –dégoût ?- qui s’y jettent sans gêne –on en remarque une, juste à côté du pêcheur, dans le dernier plan du film, juste avant le zoom arrière-. Certains autochtones, sans crainte pour leur derme, y font leur lessive, pendant que d’autres y font leurs besoins. Et notre pêcheur, comme bon nombre de ses compatriotes, ne se pose pas d’interrogation basique sur sa survie, son hygiène, et la sécurité sanitaire de son modus vivendi.

 

Le plus alarmant dans tout cela, c’est qu’il n’a peut-être pas le choix, pour se nourrir. Cette option me comble de rage et de tristesse. Et les médias, encensant l’écrasant succès du géant éveillé, en oublient que dans l’arrière-cour, derrière les zones industrielles titanesques, les gratte-ciels somptueux, et les success-story des nababs instantanés, il y a tous ces humbles-là, laissés pour compte d’une réussite économique qui se résume, comme partout à travers le monde, à la loi du talion.

 

Je souhaitais vous livrer tout cela, en fable écologique et fable économique, en espérant aussi que, comme moi en devisant ce pêcheur in situ, la conclusion du film, tout en suscitant des interrogations, vous aura autant surpris que fais sourire. Après tout, dans sa simplicité, peut-être n'est-il pas le plus malheureux ?

 

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4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 07:19
Début juin, alors que je jetais un coup d'oeil au blog pour répondre aux commentaires du lectorat, j'ai eu le surprenant plaisir de découvrir un message laissé par Julie Poujol, journaliste à RTL, et qui me proposait aimablement l'invitation suivante :
 
"Bonjour, 
 
Cet été sur RTL nous allons mettre à l'honneur les français de l'étranger à travers une émission intitulée "Destination Ailleurs". Je vous propose de partager avec les auditeurs de RTL votre expérience en Chine, comme vous le faites si bien sur votre blog !
N'hésitez pas à me recontacter , je vous expliquerai tout en détail !!
J’espère à très vite, merci par avance.

Julie Poujol."
 
Mes lecteurs les plus assidus le savent : la démarche du blog de l'expat est de partager le quotidien d'un français en Chine, et de donner des points de repère compréhensibles depuis l'Occident, pour mieux appréhender la culture chinoise, en toute honnêteté intellectuelle. Bref, le blog s'adresse aux voyageurs en rêves ou en actes, qui s'interrogent sur la vie que peut construire un français dans un pays si différent, avec ses bons moments comme ses difficultés... Le tout à travers son témoignage.
 
Et en l'occurence, la démarche de "Destination Ailleurs", l'émission présentée par Sébastien Folin sur RTL rentrait complètement dans le cadre du message que je tente, humblement, de communiquer. Bien évidemment, en conséquence, j'ai répondu positivement à Julie Poujol. Et puis, cabot dans l'âme, je dois le confesser, je ne renaclais pas à être interviewé sur l'antenne de la première radio de France : l'expat, la voix de son maître.
 
L'émission n'ayant pas fait l'objet d'un Podcast sur le site de la radio, Julie Poujol m'a gentimment fait parvenir un enregistrement de la conversation que j'ai eu avec Sébastien Folin dans le cadre de son émission. Je les remercie tous deux, et vous propose ci-dessous, en cinq brêves parties, de suivre cet interview.
 
1ère partie :
 
 
2ème partie :
 
 
3ème partie :
 
 
4ème partie :
 
 
5ème partie :
 
 
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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 12:46


Un soir de la semaine dernière, alors que je rentrais tout juste du bureau de Onesource, la tête encore embrumée des affaires en cours, Cai Li me sautera dessus, jubilant de l'annonce qu'elle formulera : David et Lei Lei, notre couple d'amis franco-chinois, ont décidé de partir en week-end à Xitang, petit village traditionnel du Jiangnan, et souhaitaient nous faire profiter de la promenade.


Au risque de paraître aberrant, je dois bien l'avouer, les cinq premières minutes, j'ai pris l'invitation avec réserve. Cai Li et moi-même passons de merveilleux moments avec David, Lei Lei, et leur fille Scylia. Mais les jours ouvrés étant dévolus au travail, j'apprécie les week-ends, où je peux m'atteler à mes violons d'Ingres, à savoir l'écriture, ou le reportage sur lequel je travaille depuis deux ans, et dont, dès qu'il sera monté, j'offrirais la primeur au lectorat du blog. Partir en week-end, aussi relaxant soit-il, anéantit deux jours de cet aboutissement créatif.



Mais nous ne prenons pour ainsi dire jamais de vacances, et créer une rupture entre deux semaines chargées ne pouvait que faire du bien. Et puis, vivre en Chine est une opportunité, et sous prétexte qu'on y a ses habitudes, s'enfermer plutôt que de découvrir le pays est absurde. Nous avions commencé, l'an dernier, à barouder un peu, et nous n'avons pas envie de nous arrêter là, n'ayant pas visité un dixième des endroits souhaités. Après une brève moue, taraudé entre la culpabilité de ne pouvoir écrire ou monter mon film, et l'idée d'un week-end de farniente, j'ai réalisé que j'étais bien heureux que David et Lei Lei aient pensé à nous.














Durant la semaine, Cai Li et Lei Lei resteront en contact pour évoquer l'intendance. Très agréablement, je dois le confesser, David et moi-même n'aurons qu'à suivre. Lei Lei s'est chargée de toute l'organisation, avec brio, car son efficacité en la matière a renforcé un bien-être avéré lors de ces brèves vacances. Elle a trouvé une voiture avec chauffeur, a réservé l'hôtel et les tickets d'entrée à Xitang, avec la crainte que nous ne soyons satisfaits, alors que, d'une part, c'était parfait, et que d'autre part, à mon sens, si nous n'étions pas contents, nous n'avions qu'à le faire nous-mêmes... Et nous n'aurions pas pu faire aussi bien.




L'emploi du temps prévoyait que nous partions à Xitang en voiture le samedi matin, y passions la nuit, et rentrions l'après-midi du lendemain. Ce bref déplacement nous a fait un tel bien que je me propose de le partager avec vous. Je vais faire la part belle aux photos de ce village lacustre du Jiangnan, méconnu des guides touristiques, et qui peut rivaliser sans rougir avec Zhuozhuang ou Tongli, qui y sont plus fréquemment mentionnés.
  










1°/Samedi 6 septembre :

Nous nous levons à sept heures et demie, la voiture que Lei Lei a réservée devant passer nous prendre une heure plus tard. Angoissé de nature, je boucle notre sac avec la nervosité du retardataire. Cai Li, sourire en coin, me rappelle gentiment que nous partons en week-end, que l'horaire a une importance toute relative, que nous n'avons pas d'avion à prendre, et que je devrais commencer à me détendre, l'objectif étant d'en profiter pleinement. Je psalmodie entre deux gorgées de café matinal, n'osant avouer par fierté idiote que c’est elle qui a raison.









Avec dix minutes d'avance, le chauffeur passe un coup de fil à Cai Li : il nous attend patiemment à l'entrée de la résidence, et nous invite à prendre le temps que nous souhaitons pour le rejoindre. Je psalmodie de plus bel au sourire victorieux de Cai Li face à mon anxiété chronométrée. Nous descendons, retrouvons notre chauffeur au volant de son vieux van, et partons pour le domicile de David, Lei Lei, et Scylia. Le chauffeur ne sachant où cela se trouve, Cai Li appellera Lei Lei, lui demandant l'adresse, et lui indiquant que nous arriverons dans la demi-heure qui suit. Celle-ci lui répondra que David dort encore ! Ce sommeil tardif, alors que nous sommes en chemin, vaincra définitivement mes angoisses de planning. Je ne pus m'empêcher d'envoyer un SMS à David, précisant que si il ne se levait pas, il serait en retard pour les vacances.

Trente minutes plus tard, nous arrivons au pied de leur résidence, où tous trois nous attendent. Après les salamaleks d'usage, nous grimpons dans le van pour atteindre Xitang. David, un peu fatigué, me racontera avoir passé la soirée accoudé à un comptoir avec des collègues espagnols et suédois qui avaient insisté pour profiter, en sa compagnie, de la vie nocturne à Suzhou. Malgré tout, son énergie  reprendra immédiatement le dessus, et comme à chaque fois que nous nous retrouvons, nous bavarderons durant les deux heures et demie de trajet.



Nous évoquerons notre destination, aucun d'entre nous n'étant jamais allé dans ce village traditionnel du Jiangnan. Le Jiangnan est la région qui inclue le sud de la province du Jiangsu et le nord du Zhejiang. La traduction de Jiangnan serait « le sud du fleuve », car cette zone australe au fleuve Chiangjiang -qu'on nomme Yang Tsé Kiang en français- regorge d'affluents, de villages bordés de canaux, et de ponts traditionnels en dos d'âne.




Le village le plus réputé reste Zhuozhuang, au nord de Suzhou, envahi par tant de touristes qu'avancer dans ses ruelles devient aussi difficile que de se frayer un passage dans une ville méridionale et tauromachique un jour de feria. C'est celui-ci que l'on retrouve dans le Lonely Planet, qui passe hélas sous silence tous les autres, comme Tongli, Luzhi, Xitang, et d'autres, qui pourtant valent tout autant le détour, sans avoir à en subir la foule.




A Xitang, il y a huit quartiers distincts, séparés par neuf rivières ou canaux, et saupoudrés d'une centaine de ponts traditionnels. Les bâtisses remontent aux Ming et aux Qing, les deux dernières dynasties. Pour toutes ces raisons, et aussi une histoire qui prend ses sources sept cent ans avant Jésus-Christ, le village est listé par l'Unesco au Patrimoine de l'humanité.




N'ayant pas pris le temps durant la semaine de nous renseigner sur notre destination, c'est avec une certaine impatience, et une certaine crainte aussi, que nous aurons hâte d'arriver... Car il commence à pleuvoir, et la profondeur grise du ciel ne laisse rien augurer de bon. Par sécurité, nous avions prévu les parapluies. Mais Lei Lei nous rassurera : elle a vérifié la météo la veille, et la pluie ne devrait tomber que ce matin. Elle a tout prévu. Nous croisons les doigts.



Assis au fond du van, David et moi-même sentons l'humidité transpercer nos vêtements : le joint au-dessus de nous n'est plus étanche, et la pluie commence à perler sur nos sièges, pour finir par ruisseler. C'est le week-end, et nous nous en amuserons, nous ratatinant sur le bord de la banquette pour éviter les gouttes. Nous profiterons d'un arrêt sur l'autoroute pour nous déplier de cette position inconfortable : Dieu merci, il reste moins d'un heure de route.












Arrivés à Xitang, l'averse aura cessé, et nous en serons quitte pour avoir une moitié de pantalon trempée. Lei Lei échangera un coup de fil avec le gérant de l'hôtel, pour que celui-ci passe nous prendre à l'entrée de la ville, et qu'il nous emmène dans son gîte, au sein du village traditionnel. Après l'avoir retrouvé, nous garerons le van sur un parking aux abords du Xitang touristique, et ferons le reste du chemin à pied : les ruelles du village sont trop étroites pour qu'une voiture y passe, et la circulation doit, pour peu qu'elle y soit possible, y être prohibée.











Au sortir du parking, dès que nous pénétrons dans l'enceinte du village, l'atmosphère des allées envahit l'être. Bordées de maisons traditionnelles blanches aux fenêtres de bois et aux toits de tuiles anthracite en pisée, les ruelles étroites de Xitang transportent dans une autre époque, faisant évoluer le visiteur dans un dédale serein et pourtant labyrinthique. Sur l'instant, cela me rappellera Venise, emprunt de la même ambiance historique, architecturale et méridionale. Comme à Venise, l'enchevêtrement des maisons, des rues et des ponts, rend difficile la prise de repère. Et comme à Venise, malgré cette perte de repère, parfois amusante et poussant à la découverte, l'Histoire est présente. A chaque nouveau pas, on devine les ancestrales générations qui en ont foulé le pavé.

Alors que nous cheminons en suivant le patron de l'hôtel, le site se révèle en vérité, ne semblant pas avoir subi les perversions de la modernité. L'hôtel est une maison traditionnelle, dont l'une des façades borde l'un des nombreux canaux, l'autre jouxtant la rue. Il s'agit plutôt d'une maison d'hôtes, dont les habitants offrent quatre chambres à la location. Celles-ci n'étant pas encore disponibles, nous abandonnerons nos sacs avant de partir en quête d'un restaurant.



Quelques dizaines de mètres plus loin, nous déjeunerons le long d'un canal. Le jarret de porc, typique de la région, même si gras, s'avèrera très bon. Cai Li, Lei Lei, et Scylia sembleront particulièrement apprécier le repas. Un chinois sans âge nous haranguera, armé d'un Er Hu, un instrument à corde traditionnel -sorte de violon se posant sur la cuisse-, bramant les trois seuls mots d'anglais qu'il doit connaître : « sing a song ! Sing a song ! ». Et pour renforcer son incitation, il nous tendra une liste de chansons traditionnelles du Jiangnan, rédigée en mandarin : exception faite de « mo li hua », qui doit être la plus connue, je n'arrive à en déchiffrer aucune. Nous tenterons de le dissuader gentiment, mais son insistance nous obligera à une fermeté presque insultante. Et à chaque fois que nous le croiserons durant le week-end, il tentera de nous vendre l'interprétation d'une de ces chansons, rieur à l’idée de se faire rabrouer.


Finalement, c'est bien rempli que nous quitterons le restaurant, pour partir nous perdre dans les rues. Malgré quelques axes principaux, le dédale d'allées extrêmement étroites et aux murs hauts offre un cheminement original et bien agréable, exempt, malgré ses dimensions écrasantes, de la moindre impression oppressante. Nous déambulerons ainsi, pour le plaisir relaxant de ce paysage lacustre, s'arrêtant devant quelques échoppes artisanales. Etonnement, de manière générale, leurs propriétaires ne nous harcèleront pas pour nous refourguer leurs produits. La typologie de ces magasins reste assez surprenante : plusieurs d'entre eux ne commercialisent que des boites d'allumettes, et d'autres, assez nombreux, vendent des vêtements d'inspiration indienne. Au-delà de ceux-ci, la plupart offraient des sucreries traditionnelles, dont notamment un, où le vendeur, à l'aide d'une masse et d'un billot gigantesques, attendrissait violement son nougat.


Notre ticket d'entrée nous donnait le droit de visiter certaines bâtisses, temples ou jardins. Le postulat du week-end étant la relaxation, nous préfèrerons déambuler calmement dans les rues. Sachant que nous ne repartions que le lendemain, rien ne nous empêcherait, le dimanche, d'effectuer ces visites.

Quelques habitants proposaient des cannes à pêche à la location. Cai Li voudra essayer. Lei Lei et Scylia rentreront à l'hôtel, cette dernière ayant besoin de faire une petite sieste. David et moi-même resterons aux côtés de Cai Li, assis sereinement sur la berge du canal, discutant de choses et d'autres, partageant essentiellement notre expérience de couple atypique. J'ai fais connaissance de David par le blog. Il vit depuis dix mois en Chine, est resté au préalable six ans en France et au Portugal avec son épouse, qu'il avait rencontrée à Dubaï. Il m'avait contacté via le blog pour obtenir quelques informations sur Suzhou et le quotidien en Chine, avant d'y emménager avec sa famille. Nous n'avions plus pris de nouvelles, et nous sommes rencontrés il y a quelques semaines seulement au café français de Suzhou, tenu par un excellent ami expatrié. Et c'est à force de discuter qu'il s'est souvenu du blog, et de notre échange. Depuis, nous nous retrouvons au comptoir de ce bistrot avec une régularité hebdomadaire.



Après une heure où Cai Li n'aura pêché qu'un maigre poisson, mais où elle aura réussi à emmêler l'hameçon à une branche noyée au fond de l'eau, nous repartirons en balade. Malgré la beauté de l'endroit, David et moi-même nous ferons une réflexion quant à l'utilisation de l'eau des canaux : certains habitants y jettent leurs ordures, les bateaux à moteur y passent constamment, des enfants y font leur besoins, et les autochtones vont y nettoyer leur linge ou leurs légumes, sans s'interroger quant à la salubrité de la démarche.



Après une heure de promenade, nous rejoindrons l'hôtel, où Lei Lei et Scylia nous attendaient. Nous pouvions découvrir nos chambres, dont la décoration reprenait très exactement le style local. Certes, celles-ci s'avérèrent petites. Mais cela fait partie de l’architecture des bâtisses de la région, apportant un charme traditionnel supplémentaire au week-end. Le lit, très dur, me fera craindre pour la nuit. Pourtant le lendemain, je me réveillais sans la moindre courbature, avec au contraire un sentiment de bien-être physique. Nous avions même la climatisation et la télévision, le tout pour une quinzaine d'euros.

En plus de cette décoration authentique, le cadre était somptueux : côté canal, une terrasse fraîche, sur laquelle s'alignaient les transats, permettait de profiter de la quiétude de l'endroit, tout en s'ouvrant sur le paysage de l'autre rive, cette relaxation bercée par le passage des rafiots glissant en silence. Culture française oblige, nous y prendrons l'apéritif, sans observer la montre, avant de partir à la recherche d'un restaurant pour le dîner.

Quand le crépuscule commença à tomber, il offrit en contrepartie de ses ténèbres, de magnifiques lumières rouges, émises par les très nombreuses lanternes de papier accrochées aux maisons. Xitang -dont la traduction serait « les berges de l'Ouest » ou « le bassin de l'Ouest »-, avec ses milliers de lanternes, conserve de nuit son calme diurne, sans sombrer dans l'austère. Ces éclairages offrent un nouveau point de vue sur le village, différent, mais tout aussi traditionnel, et tout autant chargé d'Histoire.




Alors que David et moi-même attendions nos femmes à l’entrée de l’hôtel, un chinois courtois viendra nous aborder, se présentant dans un français irréprochable. Il a vécu en France et au Canada, et voulait simplement faire notre connaissance, et avoir l’opportunité de pratiquer –avec plaisir nous avouera-t-il- l’idiome de Molière. Après un bref échange de cartes de visite, il disparaîtra tout aussi poliment. David me fera alors la réflexion : ce type d’échange, en France, serait bien rare. Ici, les chinois n’hésitent pas à faire connaissance avec les étrangers, de manière souriante et aimable. Comparativement, en France, on afficherait dans la rue une moue morose, par crainte que quelqu’un vienne nous demander l’heure.

Cai Li, Lei Lei et Scylia nous ayant rejoint, nous vagabonderons benoîtement dans les ruelles, jusqu’à ce que nous trouvions un endroit pour dîner. Sur le trajet, nous croiserons un jeune couple endimanché, posant entre un photographe professionnel et une bâtisse traditionnelle. C’est assez courant ici : les couples étant sur le point de se marier font réaliser un album de leurs photos de mariage par un studio spécialisé, avant que les noces ne soient prononcées. Et dans de très nombreux cas, les prises de vues ont lieu dans un cadre enchanteur. A vingt heures passées, nous aurons du mal à trouver un restaurant. Certes les chinois dînent tôt. Mais nous pensions qu'au sein d'un site touristique, nous pourrions manger à n'importe quelle heure. Nous trouverons finalement un établissement qui acceptera de nous accueillir, nous proposant de nous installer sur le bord d'un canal éclairé par les lampions pourpres. Nous mangerons correctement, et repasserons à l'hôtel pour y déposer Lei Lei et Scylia.


David, Cai Li et moi-même nous rendrons dans un bar chinois à la musique assourdissante, au karaoké éreintant, mais où nous passerons toutefois deux heures à jouer aux dés. Depuis son arrivée, David s'interrogeait sur les règles, et une fois que Cai Li lui aura expliqué, nous jouerons jusqu'à ce que nous rentrions à l'hôtel. Sur le trajet du retour, dès que le point de vue nocturne le justifiait, j'immortalisais un cliché.



On va dire que c'est une fixation, mais quand nous avons rejoins la chambre et que Cai Li a allumé la télé, ils passaient « Indiana Jones et la dernière croisade ». De bonne fatigue, nous nous sommes endormis avant que le Graal ne soit retrouvé. Par contre, la nuit a été ponctuée de réveils : l'isolation de la vieille demeure étant d’origine, et les chinois étant particulièrement bruyants, nous tressauterons à chaque haussement de voix extérieur.

2°/ Dimanche 7 septembre :

Vers neuf ou dix heures du matin, nous rejoindrons David, Lei Lei et Scylia dans un café sur les berges. Ils s'étaient levés bien plus tôt, Sylia n'arrivant plus à dormir. Nous avons pris le temps de prendre un petit-déjeuner, évoquant la suite de notre périple. Nos tickets incluant l'intérieur de bâtisses que nous n'avions pas visité la veille, les quelques heures qu'il nous restait à passer à Xitang pouvaient y être dévolues.



Entre deux gorgées de café, David me fera remarquer le calme ambiant : certes il y a des gens, il y a de la vie, mais la sérénité de l'endroit a un impact sur les individus. Ici, pas de hurlements, pas de sonneries de portables ou de conversations à en crever les tympans... Alors qu'à Suzhou, c'est monnaie courante, et générateur tant de nervosité que de fatigue. Moi, depuis vingt-quatre heures que nous sommes partis, j'ai complètement déconnecté, sans comprendre vraiment comment j'y suis parvenu. Et Cai Li de me dire, toute sereine elle aussi, que cela doit venir de l'endroit. J'acquiesce en finissant mon café.










Nous sommes censés quitter notre hôtel avant midi. Nous décidons d'en prendre le chemin, et de nous arrêter sur le trajet pour visiter les lieux aux quels nos tickets donnent droit. Mais on nous en refusera l'accès les uns après les autres : les tickets étant datés d'hier, il est impossible d'effectuer les visites ce jour. Sur le principe, on s'en fout : l'objectif du week-end, à savoir faire le plein d'une tranquillité ressourçante, est complètement acquis. Nous ferons alors de maigres emplettes, constituées de sucreries et de bouteilles d'alcool de riz.



 











En passant dans certains restaurants, nous remarquerons des photos de Tom Cruise aux côtés du tenancier de l'établissement. Passionné de cinéma, en devisant les clichés de tournage, je comprendrais que Xitang a hébergé l'équipe de « Mission Impossible 3 ». Cai Li et moi-même ayant visionné la toile il y a un peu plus d'un an, nous nous souviendrons en effet d'une séquence, censée se dérouler à Shanghai, où l'acteur, incarnant un agent secret, sortait victorieux d'une course poursuite mortelle sur les toits de maisons traditionnelles du Jiangnan. Quand nous avions regardé le film, Cai Li et moi-même avions pensé que cette scène avait été réalisée à Suzhou ou à Zhuozhuang, mais certainement pas à Shanghai. Nous venions de découvrir que le tournage avait eu lieu à Xitang. C'était assez marrant de voir toutes ces photos de Tom Cruise accrochées aux murs des restaurants : tous revendiquaient fièrement avoir servi l'acteur qui, souriant largement sur les clichés, s'était prêté au jeu de la célébrité.
 



Après avoir rendu les clés de nos chambres d'hôtel, nous irons déjeuner. Je goûterais alors un met, que David connaît très bien après dix mois de présence en Chine, et qu'après plus de cinq ans sur le territoire, je découvrais ! Il s'agit du niangao, une pâte très douce, et qui, avec une sauce douce, est un régal pour le palais. Nous dégusterons un délicieux repas, et Cai Li nous fera remarquer que nous n'avons pris aucune photo où nous sommes tous les cinq. Un client du restaurant, sympathique, palliera à cette lacune.

Vers une heure et demie, nous récupérerons nos sacs laissés à l'hôtel, et retrouverons notre chauffeur. Pour la petite histoire, Lei Lei lui avait remis cent cinquante yuans, soit un peu moins de quinze euros, pour qu'il puisse louer une chambre pour la nuit. Il aura préféré ne pas rogner son profit, dormant dans son van.









Nous ne mettrons qu'une heure pour rejoindre Suzhou... Alors qu'il nous avait fallu deux heures et demie à l'aller. De même, nous avions payé soixante-cinq yuans de péage à l’aller. Et au retour, cela n'a coûté que quinze yuans. Le chauffeur nous l'avouera avec une certaine gêne : n'étant jamais allé à Xitang auparavant, il n'avait pas pris le chemin le plus court. Là aussi, nous étions en vacances, et quelque part, cette surprise de voir que nous passerions moins de temps que prévu dans les transports nous ravit.










Arrivés à Suzhou, nous déposerons d'abord David, Lei Lei et Scylia chez eux. Le chauffeur nous ramènera ensuite au pied de notre immeuble. Il devait être quinze heures trente ou seize heures. Et quand nous avons ouvert la porte de notre appartement, et déposé nos sacs, Cai Li et moi-même avons ressenti une impression étrange, et particulièrement jouissive : la rupture a été telle, dans ce merveilleux petit village traditionnel de Xitang, que nous avons eu l'impression d'être parti bien plus longtemps qu'un week-end. Pour elle comme pour moi, nous avions pris de vraies vacances.













Le lendemain, nous appellerons David et Lei Lei pour les remercier de nous avoir fait partager ce fabuleux moment. Quand j’aviserais David de ce sentiment de bien-être, de rupture, et de durée, il en plaisantera largement, m'avouant que du fait de son tempérament particulièrement ennuyeux, un seul week-end en sa compagnie prenait toujours des proportions d'éternité. En tous cas, depuis, nous nous sommes jurés de repasser des week-ends ensemble, et continuer ainsi à découvrir le patrimoine régional d’un pays qui a beaucoup à offrir.

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 07:59

J'ai rarement attendu un film comme j'ai attendu « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal ». Ma dernière impatience de la sorte remonte à « la menace fantôme », il y a neuf ans. A l'époque, j'avais posé un congé l’après-midi de la sortie, suscitant les grognements de ma direction : comment pouvait-on sécher le travail pour une raison aussi futile ? Le cinéma est mon éternelle passion, que j'entretiens depuis la découverte en salle de « la guerre des étoiles » à l'âge de cinq ans, puis des « aventuriers de l'arche perdue » à neuf. Ces deux projections ont bouleversé mon existence, et même si je développe ma société avec un humble succès pour l'instant, le septième art reste ce que j'ai toujours rêvé de faire.

Le dernier volet des aventures d'Indiana Jones est sorti en France le vingt-et-un mai, constituant un cadeau rare, puisque c'était aussi la date de mon anniversaire. Le reste du monde ne le découvrait que le lendemain. Si l'hexagone a bénéficié de ce traitement de faveur, peut-être faut-il y voir un corollaire avec la présentation du film à Cannes. Manque de bol, j’habite en Chine.

Même si je me régale de revoir encore et encore les précédents opus dans la chaleur de mon intérieur, un Indiana Jones se découvre d'abord sur grand écran : c'est une célébration, avec le rituel de la file d'attente, celui de l'achat d'un cornet de pop corn à un tarif absurde, celui des publicités projetées dans la pénombre en un préambule impatient et jouissif, comme une dernière heure d'école avant les vacances. Et quel bonheur de s'imbiber de ce défilé d'images au format gigantesque, dans la fraîcheur velours d'une salle obscure, assis sur un siège tape-cul rabattable qui sent le sucre collé, le cliquetis du projecteur couvert par un son digital qui envahit l'être pour l'immerger dans l'action.

             



1°/ Sa place est dans un musée :

Mais vivant en Chine, je ronge mon frein, car le film n'est toujours pas projeté au cinéma, et ne le sera probablement jamais. Pourtant, une semaine avant la sortie internationale, je vérifiais déjà les horaires des salles de Suzhou, certain qu'un tel évènement cinématographique serait visible sans délai. Depuis la mi-juillet, las, j'ai arrêté ces consultations quasi quotidiennes, réalisant frustré que le quatrième Indiana Jones n'aurait jamais les honneurs des écrans chinois.

C'est tout aussi amusant que déconcertant, car en vivant à l'étranger, même si la culture cinématographique n'en est qu'un échantillon anecdotique, on a parfois le sentiment d'avoir une vision du monde bien plus globale que les autochtones, ceux-ci ne l'appréciant qu'au travers de considérations purement locales. Je suis certainement aveuglé par mon amour pour le cinéma, mais pour moi, Indiana Jones ou Terminator font partie du quotidien culturel contemporain occidental.

Comme la plupart des chinois, Cai Li ne connaissait pas. Elle avait vaguement entendu parler de « la guerre des étoiles », a découvert « retour vers le futur » car je l'y ai incitée, et reste une indécrottable inconditionnelle de la filmographie de Jacky Chan. Pour elle, si toutes ces productions américaines qui ont embrasé un engouement international ne sont pas connues en Chine, c'est qu'elles ne doivent pas être bien connues ailleurs.

En résultent parfois des anecdotes incompréhensibles : quand je paye l'addition au bistrot que je fréquente, chaussant mes lunettes noires, la mâchoire inférieure avancée, et que sur un ton monocorde, j'exprime « I'll be back » ou « hasta la vista, baby » en rappel des films de James Cameron, les serveuses s'interrogent sur ma froideur soudaine. Pourtant, cela ne peut pas provenir de ma carrure, qui, à quelques millimètres près de-ci de-là, rappelle les proportions de Schwarzenegger avec une exactitude confondante.

A mon sens, un seul film étranger a marqué l'inconscient collectif chinois. Il s'agit de « Titanic ». Je me souviens que, lors de déplacements en Chine il y a dix ans, c'était l'évènement. Même dans les bureaux, on retrouvait des affiches aux murs ou en fond d'écran sur les ordinateurs. Et encore actuellement, l'air de Céline Dion fait partie des standards internationaux incontournables, alors que peu de chansons étrangères sont réputées.


La Chine a tout autant à faire découvrir au monde. Et la sixième génération de réalisateurs, recèle de joyaux gorgés d'émotion. Le cinéma est un art populaire indissociable de l'industrie, et c'est ce qui fait sa beauté. Qu'on préfère les gros budgets ou les films intimistes, il y en a pour tous les goûts, offrant tant une expression de l'imaginaire que peu d'arts formalisent avec autnt de crédibilité, qu'une possibilité de se projeter dans une authenticité sociale. C'est cette orientation, au-delà des productions d'arts martiaux, que le cinéma chinois prend ces dernières années, avec un succès artistique qui me remplit d'un respectueux étonnement. Il se libéralise, et craint moins de relater les problèmes sociétaires d'un pays en mutation... Même si cette expression reste supervisée par l'état. Le progrès n’en reste pas moins flagrant, tant de la part des auteurs, que des autorités. Un cinéphile sinophile ne peut que s'en réjouir. Cette sixième génération de metteurs en scène est très à l'image des jeunes turcs des Cahiers du Cinéma, qui, dans les années soixante, ont révolutionné l'industrie cinématographique française, sortant des studios pour filmer dans la rue.


En Chine, les films restent peu de temps à l'affiche, et le prix du billet est très élevé, en rapport avec le pouvoir d'achat local. Dans le complexe cinématographique de Suzhou, une place coûte cinq euros. Pour un ouvrier qui gagne cent euros par mois, c'est inaccessible. Par contre, en dix ans, les salles ont atteint un niveau de confort qui rivalise avec celui de l'Occident : elles sont propres, le public n'y parle plus durant la projection, et il est dorénavant interdit d'y fumer. On y croise encore néanmoins des spectateurs qui n'hésitent pas à développer de longues conversations téléphoniques via leur mobile. Notez toutefois la cohérence économique de la démarche : l'interlocuteur a l'impression de voir le film, sans avoir à en payer le dispendieux ticket.

Mais pourquoi, dans un pays où l'Occident fait rêver, où les produits importés sont modes, est-il impossible d'assister à la projection d'une superproduction comme « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal » ? Le progrès économique chinois est qualifié de miraculeux. Mais les développements sociaux, culturels et légaux, dans un pays historiquement communiste, prennent bien plus de temps. Et, au même titre que l'Internet, le septième art subit une censure, car son message, même si fondamentalement divertissant, est accessible à tous.

Mao a compris l'intérêt propagandiste du cinéma, ainsi que sa liberté, dès son accession au pouvoir. En conséquence, la quasi-totalité des films étrangers, ainsi que les productions antérieures à la révolution se sont vues interdites. Il ne reste de cette période qu'un cinéma partisan d'inspiration soviétique, Union où d'ailleurs, on envoyait les réalisateurs chinois en formation. La Révolution Culturelle n'a fait qu'entériner totalement cette censure. Pour l'anecdote seulement, l'épouse de Mao, Jiang Qing, était comédienne, et avait fait détruire toutes les copies de ses films. Les quelques bobines survivantes sont aussi rares que les scènes manquantes du « Metropolis » de Fritz Lang. Mégalomane du pouvoir, ou subversive inavouable ?

Encore actuellement, la Chine sabre la distribution cinématographique internationale. Et Indiana Jones, tout voyageur invétéré qu'il est, n'est pas le premier à se voir refuser un visa pour la Chine. J'ai bien du mal à trouver les critères de compromission justifiant l'interdiction d'un film comme Indiana Jones... Mais c'est peut-être parce que ce n'est pas là qu'il faut chercher.

Officiellement, l'administration chinoise se limite à un quota de distribution en salles de vingt films étrangers par an. L'objectif avoué est de promouvoir une production locale qui souffrirait de l'invasion massive de films internationaux. Et j'avais été surpris d'apprendre, il y a deux ans, que « Casino Royale » était le tout premier James Bond à bénéficier d'une exploitation dans les cinémas chinois. J'y mets deux bémols. D'une part, les chinois ne semblent pas férus de films étrangers. D'autre part, suivant régulièrement les sorties en salles à Suzhou, sans être catégorique, j'ai l'impression que bien plus de vingt toiles occidentales ont égayé les écrans depuis le début de l'année. En plus de ce principe de quota, qui semble évoluer vers une internationalisation, la Chine décrète parfois des moratoires sur les sorties de films étrangers. Et de décembre à février dernier, prétextant la protection du cinéma local, l'exploitation de films internationaux a tout bonnement été interdite.




Par ailleurs, la censure morale veille. Ainsi, le sexe est banni, autant que les films d'horreur, pour éviter de pervertir ou de traumatiser les jeunes spectateurs. Il y a deux ans et demie, déjà, l'administration avait censuré la publication de « Death Note » un palpitant manga japonais, interdisant ses adaptations cinématographiques, du fait de leur potentiel terrifiant. Par contre, le texte de loi restait bien nébuleux, et sujet à une interprétation totale. Car quid des « chroniques de Narnia », des productions Pixar, de la saga de « la guerre des étoiles », voire même de « Harry Potter », qui recensent un quota largement dépassé de monstres, fantômes ou extra-terrestres ? Et les autorités ont du repréciser le contexte légal, limitant naïvement la censure à tous les films dont l'objectif est d'effrayer. Ne nous leurrons pas, le MPAA, la censure américaine, malgré des soi-disant grilles d'évaluation précises, impose des restrictions sur des bases tout aussi subjectives.

On assiste aussi à des coupes beaucoup plus chirurgicales. L'an dernier, le troisième épisode des « pirates des Caraïbes » en a fais les frais. Chow Yun Fat, star hongkongaise, a vu sa performance sur les écrans de l'Empire du Milieu réduite de moitié : interprétant un méchant stéréotypé, version marine de Fu Man Chu, les autorités ont estimé qu'il renvoyait une image diabolique des chinois. Cette démarche m'avait fais sourire, car le pays s'enorgueillit de nombreux films d'action efficaces produits à Hong Kong, où souvent, les méchants de service sont des occidentaux machiavéliques.

Très récemment, la sortie de « kung fu panda » a manqué d'être annulée dans le Sichuan, sous prétexte que des patriotes y voyaient une moquerie américaine, la province abritant l'essentiel des pandas, et ayant été victime du séisme qu'on connaît. Les autorités n'ont pas cédé, et le film a été finalement projeté le lendemain à Chengdu, la capitale provinciale. Ca donne froid dans le dos, tout de même, de voir à quel point le nationalisme peut être amalgamé avec n'importe quoi. En tous cas, le film cartonne dorénavant au box office chinois, et je n'ai jamais entendu d’autochtone vilipender le contenu du synopsis, bien au contraire !

Plus inquiétante est la censure dont les oeuvres locales sont victimes. Les médias chinois ont fait l'an dernier des gorges chaudes de « lust, caution », d'Ang Lee, transfuge taïwanais qui a connu d'énormes succès internationaux avec des films comme « tigre et dragon » ou « Brokeback Mountain ». Le film avait tout d'abord été jugé trop explicite sexuellement, subissant les coupes d'un montage très allégé. Tang Wei, l'actrice principale, y interprète une chinoise qui, sous l'occupation japonaise, passe dans le camp adverse. Ce positionnement ne flattant pas l'Histoire chinoise telle qu’elle est enseignée, la comédienne s'est retrouvée interdite de tournage ou de présence, tant sur les plateaux de télévision que dans les festivals internationaux. Et de nombreuses controverses ont éclos, condamnant un film qui ne diabolisait pas la collaboration avec l'ennemi.

Récemment, j'ai découvert « Summer Palace » de Lou Ye, le metteur en scène de « Suzhou River ». Un peu trop nouvelle vague à mon goût, le film m'a artistiquement peu séduit. Le scénario s'y déroule sur fond de revendications des étudiants pékinois durant les évènements de Tian'an'men, même si ce n'est pas le coeur de l'histoire. La censure a été totale, et tant le réalisateur que la productrice sont sous le coup d’une interdiction d'exercer pendant cinq ans.


Pour conclure sur le métrage introductif, à savoir « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal », c'est certainement un tout autre paramètre, purement politique, et lié aux prises de position de son metteur en scène, qui l'a effacé des salles obscures. Steven Spielberg, en début d'année, a refusé publiquement son poste de conseiller artistique pour les cérémonies d'ouverture et de clôture des jeux olympiques, du fait du génocide au Darfour, contre lequel le gouvernement de Pékin n'a rien fait, malgré ses accointances avec le Soudan, et la pression qu'il aurait pu en conséquence exercer.

Donc, si on se résume :
« Pirates des Caraïbes » est sorti amputé de dix minutes par la censure.
« Lust, caution » a subi les coupes de la même censure.
« Death note » est interdit en Chine.
« Summer Palace » est interdit en Chine.
« Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal » est interdit en Chine.

Et bien malgré tout, tous ces films, partiellement censurés ou totalement interdits par les autorités chinoises, je les ai vu, dans leur intégralité, et sans aucune difficulté.

2°/ Fortune et gloire :

Je n'ai pas eu à me procurer de copies refourguées anonymement sous le manteau par un dealer dissident embastillable. Non. J'ai fais comme tout le monde : placide, je me suis rendu dans un des nombreux magasins de DVD pirates qui a pignon sur rue, en bas de chez moi, ou dans n'importe quelle artère du centre ville, et y ai acheté le plus naturellement du monde les toiles précitées, comme j'aurais acheté une douzaine d'oeufs. Car même si le piratage de CD ou de DVD est rigoureusement prohibé, son commerce est toléré. En Chine, il y a la loi, mais il y a surtout les pratiques. J'avais pouffé à mon arrivée, découvrant que, bordant les plus grandes avenues de Suzhou, de nombreux magasins idoines s'alignaient à l'enfilade, à la vue de tous, avec le piratage de films ou d'albums comme fond de commerce, annonçant leur forfaiture par le caviardage grand format d'affiches de cinéma sur leurs devantures. Et les policiers en uniforme passaient, et passent encore devant, sans sourciller, comme si il s'agissait du plus régulier des points de vente.

Au risque d'être taxé d'apologiste de la piraterie culturelle, je dois bien l'admettre, pour qui est cinéphile, ces échoppes regorgeant de pellicule sur galettes sont de véritables cavernes d'Ali Baba. Ce sont en général des locaux humblement repeints à la chaux, éclairés de néons froids, et qui alignent des bacs de DVD, eux-mêmes en chemises cartonnées recouvertes de pochettes plastiques. Du fait de la simplicité de ces établissements, et de l’atmosphère de chantier qui règne dans les rues contiguës, je dois souvent me laver les mains en rentrant chez moi : farfouiller ces bacs vieillots laisse toujours d'anthracite traces de poussière sur les doigts. Mais quel bonheur : chacun compte des milliers de films ! Comparativement, quand je repasse en France, et que je vais faire un tour à la FNAC ou à Virgin, je trouve les rayons de vos supermarchés culturels infiniment plus pauvres. L’humble magasin de mon quartier, tenu par un chinois sans âge et édenté, est mieux approvisionné.



Pour l'anecdote, j'avais ressenti un bonheur encore plus intense durant l'été deux mille quatre. Cet été là, Suzhou, du fait de ses nombreux jardins inscrits au patrimoine de l'humanité, avait accueilli la conférence internationale de l'UNESCO sur l'héritage mondial. A cette occasion, la ville avait fais richement peau neuve. Les abris bus, reconstruits dans un style purement local, furent bâtis de pierres blanches et de toits en pisée. Les plus grands boulevards se parsemèrent d'un éclairage au design tout aussi traditionnel. Là où le bitume subissait les écueils du temps, il fut aplani. Un nouveau parc des expositions, en bord de canal, rejoint un pont neuf à l'architecture classique en dos d'âne, mais aux proportions colossales. Et les nombreuses Santanas turquoise qui servaient de taxi se sont vues suppléées de luxueuses berlines dorées. L'ambiance estivale et caniculaire aidant, j'en profitais pour me promener au guidon de mon scooter électrique, évitant sagement les bouchons dus aux cordons de police et inhérents au passage en voiture de luxe des huiles internationales se rendant à la conférence. Bien évidemment, le cinéma m'irriguant, ces balades étaient toujours ponctuées d'arrêts dans les magasins de DVD. La police étant passée par là, tous ces points de vente étaient purement et simplement fermés : systématiquement, je butais à un rideau métallique baissé. Après les premiers jours de la conférence, ces commerces ont rouvert, écrémés de tous les produits pirates : il ne s'agissait plus que de garages vides, où sur toute la surface des étalages ne subsistaient que quelques maigres CD non contrefaits. Tous les DVD pirates, pourtant légion, avaient disparu. Car quand on accueille des sommités internationales de l’art pluriculturel, afficher la contrefaçon massive d’œuvres génère un embarrassant paradoxe. Dans une de ces antres, j'étais allé voir le gérant, lui demandant dans mon mandarin approximatif si il vendait encore des films. De peur qu'on nous entende, il a sobrement regardé autour de lui, s'est levé, m'a fait signe de ne pas faire de bruit, et a ouvert la porte du fond, m'indiquant l'escalier qui menait à l'étage. Sans trop comprendre, j'ai gravi les marches pour arriver dans une pièce où tous les cartons de DVD étaient entassés sauvagement ou répandus sur le sol. Je venais de découvrir un trésor caché, comme un tombeau oublié : anarchiquement dispersés, il y avait là des milliers de DVD, depuis le carrelage poussiéreux jusqu'au plafond brodé de toiles d'araignée. Cet après-midi là, malgré la température dépassant les trente-cinq degrés sous les combles, je suis resté deux heures à ouvrir les cartons et à détailler les films, espérant découvrir un métrage inespéré. Finalement, avec quelques DVD sous le bras, je suis discrètement redescendu, et ai tendu rapidement le fruit de mes fouilles au gérant qui, pour soixante-dix centimes d'euros pièce, a glissé les galettes dans un sac plastique. Et je suis rentré chez moi pour attaquer le visionnage.

On assiste parfois à ce type de fermeture, pour le principe seulement, les magasins ouvrant à nouveau quelques jours plus tard, sans être inquiétés. Les autorités chinoises instrumentalisent des opérations coups de poing, affichant faussement une volonté d'endiguer un business très juteux, les studios hollywoodiens chiffrant le manque à gagner à plus de deux milliards de dollars. Parfois, la condamnation de quelques contrefacteurs fait les gros titres : peines de prison ou amendes sont sentenciées. Mais dans la rue, rien ne change : tout le monde continue d'acheter les galettes. A mon arrivée, j'achetais parfois le China Daily, quotidien national en langue anglaise. Je me souviens y avoir lu un article, sur une page entière, qui relatait fièrement la destruction, par la police nankinoise, de dix mille DVD pirates. Un cliché accompagnait l'article, montrant les disques étalés sur la chaussée, et un rouleau compresseur les écrasant. Le contenu m'avait atterré : dix mille DVD, c'est peut-être le stock de trois magasins, alors que Nanjing doit en recenser des dizaines, pour ne pas dire des centaines. Et l'article de féliciter l'administration d'un démantèlement d'une telle ampleur. Qui peut être dupe ?


Le prix de ces DVD varie entre cinquante et soixante-dix centimes d'euros, voire un euro vingt pour les pressages de haute qualité. On y trouve aussi de nombreuses séries télévisées, récentes ou non, vendues dans des grosses boites cartonnées, certes peu luxueuses comparativement aux authentiques éditions occidentales, mais par contre abordables : en France, je n'aurais jamais pu acquérir les neuf saisons des « X-Files » pour cinquante euros. Proximité nippone oblige, les mangas sont très répandus, particulièrement, pour ce qui est de Suzhou, à Shangyejie, le quartier japonais. Ma nièce Julie, qui est restée un an en Chine, et qui est particulièrement férue des animés du soleil levant, y faisait des tournées régulières, estomaquée du nombre de titres disponibles par rapport à l'Europe. On trouve bien sur des films chinois et asiatiques. Et c'est en Chine que j'ai développé un intérêt pour le cinéma fantastique coréen, dont j'adore l'inventivité, mais dont j'ignorais l'existence en France. Même si on trouve beaucoup de films occidentaux, l'essentiel reste américain. Et pour finir, évidemment, toutes les nouveautés sortent avec une rapidité confondante : il n'est pas rare que j'achète des films en Chine, alors que ceux-ci ne sont pas encore projetés au cinéma en France, même si la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. Bref, le piratage ratisse très large.

Au su de l'ampleur du phénomène, sans disposer d'éléments factuels le confirmant, je doute qu'il s'agisse de petites organisations illégales qui gravent la nuit derrière des ordinateurs. Ce ne sont pas des gravages, mais des pressages. Certes les films sont rarement vendus dans des boîtiers plastiques, mais souvent, l'impression de leurs jaquettes en carton est plus luxueuse que celle des éditions originales. De même, l'affiche ou une photo du film est imprimée sur le disque, et il ne s'agit-là nullement d'une étiquette rapportée. A évaluer le nombre de titres, et les quantités commercialisées au su de tous, il doit y avoir là une véritable industrie, avec ses chaînes de production, ses machines, ses ouvriers, et sa logistique. Et la difficulté, en Chine, pour quelqu'un qui le souhaiterait, serait de trouver des films authentiques !

Pour citer un exemple autre que le cinéma, mais lié à la propriété intellectuelle, je me souviens de Cai Li, quelques jours après notre rencontre, téléchargeant benoîtement des logiciels qui, en Occident, s'achètent à grand prix. Quand je lui ai mentionné, elle m'a répondu violement : « Mais enfin Christophe, c'est faux : les logiciels sont gratuits ! Tout le monde sait ça ! ». D'ailleurs, trois mois après le lancement de Windows Vista en Chine, Microsoft ne s'est pas étonné de n'avoir vendu qu'un peu plus de deux cent licences.



3°/ J'improviserais, j'ai l'habitude :

Ce paradis pour cinéphile réserve parfois une petite surprise complémentaire à l’achat, procurant généralement une crise de rire carabinée. Il s’agit des mentions sur les jaquettes. Les chinois sont très curieux de nature, éprouvent un besoin mode à tout faire apparaître dans la langue de Shakespeare, avec une maîtrise souvent limitée. Sur le principe, cette volonté d’internationalisation devrait inspirer  notre contrée franchouillarde où on renâcle au moindre effort linguistique vis-à-vis de nos voisins en visite. En Chine, les indications sur les autoroutes sont en chinois et anglais, et il en est de même dans la plupart des gares, voire même sur de nombreux menus au restaurant. Et pourtant, le chinois de la rue est très rarement angliciste. L’effort n’en est que d’autant plus louable, et à saluer.

Les chinois s’accordent à surnommer leur anglais du « Chinglish », néologisme qui traduit à merveille une appropriation souvent hasardeuse de l’idiome de la Perfide Albion, et parfois rigolote. Pour eux, l’important, c’est qu’une mention apparaisse, au mieux en anglais, ou au pire dans l’alphabet latin : cette écriture si différente, facilement assimilable à de l’anglais, fait bien assez exotique, avec ce qu’elle représente de luxe occidental. Et qu’importe qu’elle soit compréhensible. Ainsi, les jaquettes des films pirates recensent parfois quelques perles inoubliables. Il faut signaler néanmoins une évolution très positive depuis cinq ans, car ces erreurs sont de moins en moins présentes… Ou alors, peut-être plus justement, m’y suis-je habitué, les rendant transparentes.

Quelques semaines seulement après mon arrivée, je suis tombé sur « them », un film d’horreur de facture correcte, sans être innovant. Néanmoins, la critique revendiquée sur la jaquette m’avait séduit par son honnêteté. C’est d’autant plus rare pour être noté que nos boîtiers occidentaux affichent des commentaires encenseurs rarement avérés. Et il était inscrit, sans gêne : « de mémoire récente, l’un des films d’horreur les plus ennuyeux ». Ajouter à mon tableau de chasse l’un des plus grands sédatifs cinématographiques jamais produit fut un paramètre suffisant pour en justifier l’acquisition.

Toujours au rang d’une sincérité bien honorable, le descriptif de « X-Men 3 », au dos de la jaquette, excite toutes les envies, sauf celle de le regarder. Je vous fais part directement de la traduction : « Le film est boiteux. Les dialogues manquent. Toutes les phrases devant constituer des bons mots futés tombent à plat. Les seules fois où le spectateur rie, c’est dès lors que quelqu’un reçoit un coup de pied dans les noix. ». Si on oublie la critique peu châtiée qui renvoie le grand écran à un écran de pub, on saluera toutefois le naufrage marketing, dans un espace de communication supposé attiser la férocité cinéphagique d’un spectateur qui dévore la jaquette pour savoir si il va acheter le film.

Parfois, on tombe ainsi sur des critiques qui descendent en flèche des œuvres qu’elles sont censées promouvoir. « Deep rising » est un petit film d’horreur aquatique bien ficelé, dans lequel des monstres marins massacrent allègrement l’équipage d’un bathyscaphe sophistiqué. Et la critique, ironique, de constater « c’est bien dommage que les créatures ne nous débarrassent pas des acteurs plus vite ».
Technologique, « stealth » propose une trame où un avion de chasse doté d’une intelligence artificielle devient paranoïaque, avec les conséquences cataclysmiques que le scénario imagine sur la politique extérieure des Etats-Unis. Au dos de la jaquette, la critique salue bien l’effort, en soulignant que « dans ses pires moments, on a l’impression qu’un robot fou a aussi pris contrôle du film ».

On découvre aussi des commentaires bonhommes. Ainsi, en rouge et en gras, peut-on lire au dos de la jaquette de « Blade 2 », la critique suivante : « Wesley Snipes a l’air content. ». C’est simple, et le commentateur ne se mouille pas. Pourtant, le film n’est qu’une succession de défouraillages et de pétarades à l’artillerie lourde, où l’acteur vide en deux heures plus de chargeurs qu’un régiment d’infanterie en une vie, cumulant les carnages par la dispersion d’hectolitres d’hémoglobine : on imagine avec effroi quel génocide Wesley Snipes aurait commis, si il avait été mécontent.

Enigmatique met de choix, « ghost ship », est une autre toile d’épouvante, dont la scène d’ouverture est abasourdissante, justifiant à elle seule de voir le film, même si le reste s’avère conventionnel. Le scénario regorge néanmoins de fantômes revanchards, d’aventuriers mal rasés, de paires de seins et de gros flingues, se laissant regarder sans bailler. Mais l’accroche publicitaire sur la jaquette continue de m’interroger. Je cite : « des choses sur le ring de box au gymnase local où elle a commencé son entraînement !!! ». Notez par ailleurs les trois points de suspension qui accentuent le bien-fondé et l’importance de la chose : même si vous n’avez rien compris, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu.

Je suis arrivé en Chine avec le strict minimum, partant du principe que j’y démarrais une nouvelle vie. En dehors de ma famille, mon plus grand manque s‘avéra cinématographique. Très rapidement, j’ai chiné pour trouver mes métrages importants. Une des premières cibles fût la trilogie de « la guerre des étoiles », que j’ai eu le bonheur de dégotter dans sa version originale, alors qu’en Europe, seule l’édition spéciale restait disponible. Par contre, au dos de la jaquette était fait mention, discrètement, d’une conséquence de la projection que j’ignorais. Il était précisé « redécouvrez le film éternel qui continue de terrifier des générations entières à l’idée d’aller dans l’eau ». Amoureux de la trilogie, je n’ai aucun doute quant à son éternité. Mes certitudes sont toutefois moindres concernant l’effroi des spectateurs, depuis plus de trente ans que le premier film est sorti, à l’idée de prendre une douche.


Fruit, peut-être, d’une mitoyenneté politique ou géographique avec l’ancien bloc de l’Est, beaucoup de nouveautés sont souvent des copies de pressages russes. Ainsi, en février dernier, alors que le film était à l’affiche depuis peu en France, j’avais pu me procurer une version abominable, et en langage popov, de « Astérix aux jeux olympiques ».


Le problème de ces versions, c’est que la bande sonore anglaise, ou française dans le cas du petit gaulois survitaminé au Red Bull druidique, donne toujours l’impression d’avoir été enregistrée dans une salle de cinéma avec un dictaphone, alors que la piste russe est exemplaire, pour une qualité d’image optimale. Et j’ai découvert d’ailleurs que les russes, fort d’une voix off de baryton empruntée aux cœurs de l’Armée Rouge, commentent les génériques. C’est très rigolo sur le principe, mais rend la projection rapidement migraineuse.



L’utilisation des logiciels de traduction fait parfois la part belle aux pirates de films japonais ou allemands, qui annoncent des sous-titres anglais. Hélas, ces traductions électroniques n’ont ni queue ni tête, et donnent une atmosphère fellinienne à des toiles qui deviennent incompréhensibles.


La systématisation rapide du piratage reste ébahissante : une semaine après sa sortie dans une salle occidentale, un film est disponible dans les bacs chinois… Mais rarement dans une édition optimale. Le week-end du quinze août, profitant d’une France entière désertant les bureaux, je n’ai pas travaillé, préférant fureter près de bacs. Et j’ai pu y trouver toutes les dernières nouveautés : « the incredible Hulk », « the dark knight », « X-Files 2 », « Wall-E », « Hellboy 2 », « kung fu panda », et le tant attendu « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal ». Payant les galettes avec une vélocité bien émouvante, je suis rentré chez moi dans une diligence idoine, trépignant à l’idée de visionner tous ces fleurons du box office estival.

La déception a été bien grande, mais je m’y attendais. Toutes ces toiles étaient des copies filmées avec un vieux caméscope des familles dans une salle obscure, les enrichissant des pouffements et quintes de toux des spectateurs, comme un sitcom dont les rires sont enregistrés, mais avec la qualité d’un magnétophone. Et sur la plupart, la pixellisation de l’image fait regretter un codage Canal Plus. Au final, je n’ai pas pu regarder « X-Files 2 », car même si l’image était tolérable, un souffle grave rendait les dialogues inaudibles. Par contre, Gillian Anderson gagne en charme de ses quelques rides. A moins que ce ne soient les pixels. J’ai savouré « Wall-E », que je n’imaginais pas aussi poétique : il faut dire que le film ne comporte quasiment pas de dialogue, facilitant l’absorption de son édition pourave. Vert de rage, j’ai abandonné « the incredible Hulk » après les dix premières minutes : l’image était nébuleuse et le son abominable. Je suis allé jusqu’au bout de « the dark knight », me félicitant, au solde du générique final, d’avoir conservé jalousement un tube d’Efferalgan dans mes tiroirs. Et après plus de deux heures d’une projection coûteuse pour l’hypophyse, même le doux frétillement effervescent du cachet n’atténua pas ma migraine. J’ai terminé sur un autre de mal de crâne, de cristal, en découvrant, frustré, que la galette d’Indiana Jones, eu égard à sa profession d’archéologue, justifiait d’une datation au carbone quatorze.

Décidément, je l’aurais mérité, de voir ce film. On aura compris ma palpitation à l’idée de le découvrir, désir lésé qui a fourni son prétexte à l’introduction du présent article. Mais j’en suis rendu à l’achat de la troisième édition pirate, et toutes sont inacceptables. La dernière, de jaquette pourtant plus luxueuse, avec l’espoir qu’elle présageait, reste la plus irrévérencieuse. Son format télévisuel carré mal coupé, sabrant largement la surface d’un film conçu pour le cinémascope, tronque le générique de la moitié de ses titres. La même moulinette révèle sans rougir des plans où les acteurs, victimes de la censure Jivaros d’un reformatage altier, ont la tête coupée. C’est particulièrement dérangeant lors de scènes de dialogues en groupe, où, les bouches ayant disparu au-delà de l’écran, on ne sait plus qui parle. Alors, j’attends, désespéré d’avoir à me contenter de ces ersatz, enviant les passionnés occidentaux qui se sont délectés de l’original en salle. Au pire, je l’achèterais à Noël, quand je repasserais en France. Après le cadeau qu’a constitué la sortie du film pour mon anniversaire, il en constituera un autre, au pied du sapin. Et en attendant, le sapin, c’est bien tout ce que méritent ces DVD pirates, sous forme d’une boite capitonnée enfouie six pieds sous terre.
  


De manière générale, je ne boude toutefois pas mon plaisir à découvrir tous ces métrages, avec la facilité que leur commercialisation banale prodigue. Et je me souviens, il y a quelques années, du bon mot d’Arthur, l’un de mes neveux, qui a l’époque devait avoir douze ou treize ans. Quand je lui avais demandé « Alors, quand passes-tu voir ton vieil oncle en Chine ? », il m’avait répondu tout de go « rien que pour les films, je suis prêt à me faire chinois demain ! ». Sans en arriver à envisager l’extrême d’une naturalisation, j’avoue partager ce régal.

 

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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 13:12


Depuis les émeutes à Lhassa, je ne cesse de me répéter que je ne peux passer sous silence cette oppression, dans un pays qui, paradoxalement, accueillera bientôt l'évènement sportif le plus universel qui soit, et dont le principe reste la fraternité entre les peuples. Vivant à trois mille kilomètres du Tibet, et ayant croisé, en cinq ans en Chine, moins de dix tibétains, il me paraissait impossible de baser un article sur mon vécu, alors que c'est le principe même du blog. Je ne m'étais par ailleurs jamais vraiment intéressé au Tibet, et ne peut, encore actuellement, prétendre à aucune expertise.


 

 

Involontairement, Cai Li m'a donné la première substance de l'article, et pour des raisons peu flatteuses : Cai Li est chinoise, et lors de discussions politiques, cela donne lieu à des scènes de ménage au solde desquelles nous restons campés sur nos positions : c'est un dialogue de sourds.


 

Et puis, depuis les émeutes en mars dernier, la situation a considérablement évolué. Nous en connaissons tous, à travers l'actualité, les conséquences sur le relais de la flamme olympique, le boycott de Carrefour en Chine, etc... Et quand on est étranger en Chine, et plus particulièrement français, tout ceci a des répercussions et génère des interrogations au quotidien.

  A travers cet article, je souhaite relater ces questionnements, depuis les émeutes tibétaines, jusqu'aux contestations parisiennes, à quelques jours des jeux olympiques. Comment les choses sont-elles ressenties par les chinois ? Quelle est la compréhension occidentale ? Comment les gouvernements et les médias véhiculent-ils ces évènements ? Quelles en sont les conséquences pour les étrangers ? 

La rédaction de cet article n’a aucun objectif politique, même si j'ai mes opinions, qu'elles plaisent ou non. Et en aucun cas, je ne prétends édicter des vérités. Vos commentaires sont les bienvenues : la confrontation courtoise de nos points de vue permettra d'élargir notre champ de compréhension.
 

1°/ Printemps meurtrier :

 

Samedi quinze mars, sur un fond de jazz, je me connecte aux sites d'informations en sirotant mon café. J'apprends alors les violences ayant commencé la veille au Tibet. De la détente agréable que constituait ce démarrage de week-end, je suis passé à la tristesse la plus noire. J'ai passé la matinée à surfer, espérant lire les récits d'étrangers sur place. C'était le black-out, et j'ai du me contenter des dépêches rachitiques des agences répétant qu'elles ne savaient rien, mais que ça allait mal.

 

Cai Li n'était pas avec moi : comme tous les jours, elle s'était levée à six heures pour ouvrir son magasin. Vers midi, je l'ai rejoint pour déjeuner. Sur mon scooter électrique, taraudé par ces violences, je n'arrivais à m'extraire de ce cauchemar se déroulant, certes à trois mille kilomètres, mais dans le pays dans lequel je vis. Le ciel bleu, le soleil radieux, et l'atmosphère printanière de Suzhou m'apparaissaient complètement décalés en regard de la situation au Pays des Neiges, glaçante aux tripes. 

 

Cai Li m'a accueilli à la porte du point de vente, souriante de voir que les chalands affluaient. Son employée a gardé le magasin, le temps que nous déjeunions. Déambulant sur le trottoir, à l'ombre des frondaisons du printemps retrouvé, je lui ai demandé si elle était au courant de ce qui se déroulait. Elle n'en savait rien, n'ayant pas suivi les infos, et préférait évoquer l'augmentation du chiffre d'affaires de son bouclard, plutôt que de celle du taux d'adrénaline de ceux qu'ici on appelle "les séparatistes".

 

Le repas a laissé une saveur amère. Par une si jolie journée, elle ne comprenait pas que je fasse référence aux émeutes, alors que je pouvais profiter d'une balade dans un jardin de Suzhou. C'était plus fort que moi : je ne pouvais les chasser de ma tête. Ce jour-là, je ne savais m'en tenir qu'au fait que l'armée chinoise réglait à balles réelles le compte de prétendants à l'indépendance. Cette information s'est révélée moins simpliste quelques jours plus tard. Répéter à Cai Li que les soldats de son pays abattaient des civils sur ordre gouvernemental n'a suscité que soupires : elle ne voulait pas l'évoquer, essentiellement par crainte que nous dérapions vers une violence verbale en public.

 

Alors que Cai Li retournait à son comptoir, je me ruais sur l'Internet afin d'en comprendre plus sur une situation à laquelle j'étais étranger. Je n'ai eu de cesse, dans les jours suivants, de poursuivre mes investigations. Comme à l'accoutumée, s'informer en Chine relève tant de l'exploit que des tribunaux. Les choses se sont précisées dans la semaine, et j'ai cru comprendre alors que, du fait d'une histoire partagée avec la Chine, les tibétains ne souhaitaient pas foncièrement leur indépendance, mais leur reconnaissance culturelle. Dans tous les cas, les évènements, à Lhassa comme dans les provinces voisines, dévoilent clairement la politique du gouvernement en la matière. Et le plus incroyable, vu depuis l’Occident, c'est que la population chinoise cautionne ses actions.


 

2°/ Tibète or not Tibète, dat iz ze kouèchtieune :

 

Il existe une cinquantaine d'ethnies en Chine. Les Hans constituent neuf dixième de la population, et les ethnies les moins nombreuses recensent quelques milliers d'individus. Toutes son fédérées par la territorialité, et la langue, le mandarin. Même si le mandarin est l'idiome officiel, il existe quantité de dialectes, très communément usités pour communiquer. Et en campagne, il n'est pas rare de croiser des gens qui ne parlent pas mandarin. La proximité de certains dialectes avec le mandarin permet de les comprendre. Et l'écriture, pour la plupart, est la même. Malgré tout, il existe une mosaïque de langages et de cultures.

 




D'après ma maigre compréhension de la situation, et malgré le simplisme des informations relayées, la plupart des tibétains ne souhaitent pas leur indépendance, mais vivre en accord avec leur culture. La religion reste le fondement d'une existence tibétaine, où l'enrichissement est banni. Pour un Han, la réussite est une nécessité sociale. Dans ces appropriations culturelles diagonales, l'affrontement est inévitable. Les chinois croient en l'argent, et poussent naturellement les tibétains à s'enrichir, alors que ceux-ci, par essence, rejettent le profit. Et la religion étant accessoire pour les Hans, ils étouffent toute velléité spirituelle tibétaine, détruisant les temples, et emprisonnant les moines. Pour se justifier, les chinois brandissent l'expansion au Tibet, expliquant ainsi que leur démarche est faite pour le bien des tibétains, même si c'est malgré leur volonté.




 

Les émeutiers du quatorze mars s'en sont pris à d’anodins tartempions chinois, les lynchant, en protestation de l'étouffement de leur besoin d'expression religieuse, et suite à l'arrestation massive de moines. Ces chinois n'étaient que des lampistes : il s'agissait certainement de gens très bien, qui n'avaient rien fais aux tibétains, et qui ont eu le malheur de se trouver là au mauvais moment. Mais comme souvent en Chine, le calme a été retrouvé au prix du sang.


En Chine, on peut revendiquer son appartenance, dès lors qu'elle ne rentre pas en confrontation avec le tronc commun. L'harmonie est un principe fondamental de la culture chinoise, qu'on ignore en Occident, et qui pourtant explique beaucoup de choses, même si ça n'est jamais le seul paramètre. Les chinois croient en l'harmonie, en un consensus social qui se doit d'être un modus vivendi suivi par l'intégralité de la population. Dès lors, dans l'esprit chinois, la vérité et la liberté n'ont plus d'importance : l'essentiel est de suivre une ligne directrice commune pour atteindre un bien être collégial. Et toute la population y adhère. Le gouvernement chinois, dans une certaine mesure, ne fait que répondre à cet impératif culturel. Et ici, on retrouve ce principe tout le temps :

 

Parfois, quand Cai Li regarde les informations télévisées, je lui fais quelques remarques, et l'invite à accéder aux médias occidentaux, pour qu'elle se forge son propre avis. Elle-même me rétorquera qu'elle risquerait de développer une analyse propre, et que cette idée la met mal à l'aise. Très directement, elle m'avoue qu'elle est beaucoup plus rassurée de penser la même chose que tout le monde, et que cela va dans le sens d'une harmonisation collective, concept social bien plus essentiel dans un quotidien chinois que la recherche de la vérité, ou que le droit à l'information ou à l'expression. A l'écouter, ces velléités individualistes sont des lubies occidentales, et il n'y a rien d'étonnant à ce que notre économie soit sur le déclin, car nous pensons avant tout à nous mêmes, sans aucun esprit d'équipe national.

 

De même, le cheminement des individus en Chine se doit d'être le même : au sortir de ses études, on trouve un travail, on rencontre quelqu'un, on l'épouse, on achète un appartement, et on fait un enfant. Dans cette existence jalonnée, se marier après trente ans est un manquement à la norme collective, qui peut amener à être montré du doigt. Et j'en ai connu des chinois qui, leur environnement estimant qu'ils avaient l'âge, décidaient de se marier à une date future précise... Alors qu'ils n'avaient encore rencontré personne : rentrer dans le moule de l'harmonie sociale est tant un besoin qu'un aboutissement. En Chine, c'est la correspondance au consensus social qui génère la reconnaissance et l'accession au bien-être. Alors qu'en Occident, l'individualité prime. Bref, en Chine, il est essentiel, pour être heureux, de ne pas faire de vague, et suivre la norme. Et tous les chinois s'y accordent. Toute personne ayant d'autres désirs, qu'ils soient légitimes ou non, est de facto marginalisée. On ne peut pas les juger : la vérité n’est pas universelle, mais culturelle.

 








Dans ce contexte, les Hans représentant 90% de la population, leurs valeurs prévalent. Connaissant l'importance, à l'échelle de la population, que revêt l'harmonie collective, celle-ci s'est immédiatement rangée derrière son gouvernement, appuyant fermement la purge tibétaine, dont les "séparatistes" souhaitaient briser cet équilibre consensuel, auquel pourtant tout le monde adhère, et pour lequel tous se battent au quotidien pour atteindre l'objectif suprême : l'harmonie totale. A mon sens, qui n'a pas connaissance de cette exception culturelle chinoise peut difficilement analyser la situation dans sa globalité, au risque de diaboliser irréversiblement une population, la reléguant automatiquement aux heures les plus noires du fascisme.





 



D'ailleurs, les réactions chinoises ne se sont pas faites attendre : toutes soutenaient la politique du gouvernement en la matière. Ne lisant que bien piètrement le mandarin, Cai Li a relayé beaucoup de découvertes sur les forums nationaux, où les internautes chinois faisaient montre d'une violence verbale telle à l'égard des émeutiers, qu'ils donnaient l'impression de vouloir prendre les armes. Et certains commentaires donnaient froid dans le dos, leurs rédacteurs détaillant la façon dont il fallait tuer les contestataires, évoquant par écrit des tortures abominables.


Appréhender cette nécessité essentielle qu'ont les chinois d'habiter le meilleur des mondes, avec des valeurs idoines pour tous, aide à comprendre leur comportement. Pour autant, quand on est occidental, qu'on croit en la liberté individuelle et à l'expression totale, s'approprier cette démarche est, dans mon cas, impossible et douloureux. A son paroxysme délirant, c'est espérer un univers de clones, alors que je pars plutôt du principe que ce sont les différences qui créent les richesses humaines.

 

En s'insurgeant à la veille des jeux olympiques, les protestants ont choisi leur moment : le monde a le regard tourné vers la Chine. La réaction occidentale ne s'est pas faite attendre. Dans un contexte de mondialisation où les courbettes au géant chinois sont incontournables, ces manifestations ne sont pas venues des dirigeants, bien mal à l'aise pour d'évidentes raisons économiques, mais de l'opinion publique.

 

3°/ Réponse de normand, où la réaction étatique occidentale :

 

Depuis treize ans que je travaille avec la Chine, je reste étonné du revirement médiatique total dont elle a bénéficié en Occident. Auparavant, l'Empire du Milieu était virulemment dénoncé : c'était la pire des tyrannies, où les exécutions conféraient à l'abattage, et où une population pauvre était opprimée. Ensuite, la Chine est devenue le démon asiatique qui détruisait des pans entiers de l'économie occidentale, au profit du montage d'usines sur son territoire. Et depuis quelques années, la presse avait complètement changé de discours, glorifiant le miracle économique : la Chine était devenue mode. Deci delà, on voyait sporadiquement éclore et disparaître une dépêche dénonçant le non-respect des droits de l'Homme, les trafics divers, ou la contrefaçon. Mais globalement, la presse internationale se félicitait du succès exponentiel chinois. Les émeutes tibétaines et l'approche des jeux ont réveillé de vieux démons.


   

L'avis de la France me touche particulièrement, et on a assisté à des dérapages superbes et loufoques avant et après ces évènements. Prouvant ma démarche non partisane, j'en citerais deux, politiquement opposés : tout d'abord, Ségolène Royal, qui, dans un grand coup de pub préélectoral, est passée en Chine l'an dernier. S'inclinant comme tous devant le géant éveillé, elle avait osé déclarer que "la justice française ferait bien de s'inspirer de la justice chinoise". Je ne sais pas si c'est de l'ignorance, de la naïveté, ou l'opium, mais si elle avait tenu ces propos il y a dix ans, elle aurait immédiatement été fustigée. Etonnement, ses dires sont passés comme une lettre à la poste dans les médias, qui ont préféré retenir son néologisme démago de "bravitude", qui ne veut rien dire, mais qui fait cool. Tout le monde avait semble-t-il oublié que la justice en Chine est une vue de l'esprit : le pays s'enorgueillit du plus funeste palmarès de condamnations à mort, et les jugements rendus sont expéditifs et arbitraires. Républicaine et pourtant Royal, Ségolène aurait du prendre de l'altitude plutôt que de la bravitude avant de proférer de telles abominations : la théine a du lui monter au crâne.

 

Le deuxième dérapage est celui de Nicolas Sarkozy, venu en Chine après son élection pour serrer la main à son homologue ocre, et lui faire sortir son portefeuille. En V.R.P. et V.I.P., il a rapporté dans ses bagages des commandes colossales pour les industries européennes, d'un montant de vingt milliards d'euros. Et quand les évènements du Tibet se sont déroulés, le fondement entre deux sièges, il a eu bien du mal à prendre position, par peur de l'influence que cela pourrait avoir sur le chiffre d'affaires communautaire. La condamnation à peine suggérée de l'Europe en est le reflet parfait : ses gouvernants "ont appelé Pékin à la retenue", pendant qu'on tirait à balle réelle sur les citoyens : bâton merdeux. Sarkozy, face aux pressions populaires, après avoir fais la sourde oreille, avec la maestria qui l'a boulonné sur son trône, a déclaré : "si il y a reprise de dialogue avec le Dalaï Lama, j'irais à la cérémonie d'ouverture". De qui se moque-t-on ? Qui, en Occident comme en Chine, peut croire que les autorités chinoises ont fait durer cette situation ? Dans les semaines qui ont suivi, le Tibet a été purgé, avec une violence froide et rapide : à l'ouverture des jeux, elle ne sera plus qu'un souvenir, tout en restant sous surveillance. Et comme dans les médias, on ne parle plus du Tibet, Sarkozy peut se permettre de confirmer qu'il sera dans les tribunes lors de la cérémonie d'ouverture.

 

D'une Chine encensée, on est repassé à une Chine diabolisée, sans pouvoir plus la dénoncer d'état à état, au su des enjeux économiques internationaux. Economiquement, on ne peut plus vivre sans, et humainement, il va falloir faire avec.



 

Même si les réactions du peuple occidental, descendant dans la rue, tentant de souffler le feu olympique, sont fondées dès lors qu'une armée tue des civils, se fait-elle pour autant en connaissance de cause ? De ce que j'ai pu voir sur Internet, de nombreux partisans affichaient des banderoles "Tibet libre", dénonçant le manque d'indépendance du Pays des Neiges, alors que, si on pose la question aux intéressés, ceux-ci la revendiquent peu. Ce qu'ils souhaitent simplement, c'est exprimer leur culture et leur religion. Si on doit proclamer l'indépendance d'un territoire sous prétexte que quelques uns souhaitent l'autonomie, les français vont devoir penser à se défaire de la Corse.


Voir la façon dont le passage chaotique de la flamme à Paris a été relayé dans les médias chinois avait de quoi étonner. Sachant que l'information est contrôlée, CCTV, la chaîne d'état, dévoilait quelques manifestants, mais s'est surtout fait fort d'interviewer des français portant un drapeau chinois, et qui répétaient qu'ils fêtaient les jeux, et que le reste ils s'en foutaient : le Tibet, ça regarde le gouvernement.


Pour dénoncer les manifestations, la chaîne a aussi canonisée Jin Jing, escrimeuse chinoise et handicapée, qui portait la flamme, et avait été chahutée par les contestataires. Rapidement, la petite Jin Jing est devenue une héroïne nationale, et l'ambassadeur français en Chine l'a visité, lui proclamant ses excuses et son soutien, histoire de désamorcer une bombe qui, de toutes façons, avait déjà explosé.

 

Et quand la flamme à été allumée en Grèce, ça a été le black-out : un montage en différé a effacé purement et simplement la tentative de perturbation des gens de Reporters Sans Frontières. Les chinois ne savent pas que c'est arrivé !

 

Ces manifestations européennes répondent à un besoin historique de défendre la liberté, sans faire le moindre calcul économique. J'approuve cette démarche spontanée, trop triste que je suis de savoir ce qui se déroule au Tibet. Mais d'une part, celles-ci ont eu lieu dans une méconnaissance culturelle du problème. Et d'autre part, elles positionnent délicatement les gouvernants occidentaux, entre leurs concepts démocratiques fondateurs, et la réalité économique mondiale, où la Chine est inévitable : dilemme.


 
  

4°/ Vendetta à la chinoise :

 

Le patriotisme est une valeur fondamentale chez les chinois, alors qu'en Europe, le concept est pour ainsi dire suranné. Il faut dire que la démagogie girouettienne et électoraliste de nos politiques n'incite pas à la ferveur nationale. Et c'est un euphémisme.

 

On est fier d'être chinois, et on le montre. J'étais à Pékin en mai dernier, et y ai croisé plusieurs locaux qui arboraient un tee shirt indiquant, en anglais que "le Tibet fera toujours partie de la Chine". Il s'agissait de jeunes ayant certainement fait des études, et qui souhaitaient montrer leur soutien et leur foi en des valeurs nationales. Tout ceci est ici normal, puisque les chinois considèrent le Tibet comme partie intégrante du territoire, que l'unité nationale, pour faire de la Chine le plus grand pays du monde, est un impératif, et que l'atteinte de cet objectif passe par la pacification : tout le monde doit aller dans le même sens, et il est logique d'éliminer ceux qui obstruent l'effort collectif.

 







La cohésion populaire chinoise n'a jamais autant culminé qu'après le relais accidenté de la torche à Paris. Les forums recensaient autant de commentaires dénonçant la capacité de l'Occident à se mêler de problèmes intérieurs à la Chine, sa manipulation de l'information, ou son désir violent de saper les jeux, évènement dont la Chine entière s'enorgueillit. Pour ce qui est de la manipulation de l'information, même si elle existe en Occident, les chinois n'ont de leçon à donner à personne. C'est à se demander parfois si ils sont dupes... Au même titre que je reste étonné de la duperie française à croire en la véracité de nos médias.







 





Aussi, on a vu fleurir sur MSN, logiciel de messagerie très largement utilisé ici, des petits coeurs avec la mention "I love China" autour des pseudonymes : les chatteurs chinois exprimaient ainsi leur amour pour le pays. N'étant pas spécialement patriote, j'aurais préféré y lire "One world, one dream", le leitmotiv de jeux, qui me parait plus universel, plus fraternel, et moins partisan. Je ne suis pas théoricien du complot, mais j'avoue m'être interrogé : cette mode des petits coeurs, au su de son ampleur, s'agissait-il d'une manipulation, ou d'un acte isolé ayant connu un embrasement national ?


La situation commençait à devenir palpable, et pas uniquement sur la toile. Dans la rue, les voitures arboraient des petits drapeaux chinois aux rétroviseurs. Même si il arrivait de voir cela auparavant, ou bien des autocollants sur les portières présentant le même drapeau, cette mode ne s'était jamais autant répandue qu'après le chaos parisien.

 

La prochaine étape des patriotes chinois a été de s'attaquer aux intérêts français en Chine. Et ils ont pensé directement à Carrefour, très présent sur le territoire. On a entendu des rumeurs de soutien financier au régime de Darhamsala en provenance du directoire du groupe, avérées ou non. Des manifestations ont eu lieu devant les magasins, et à ma connaissance, la plupart se sont déroulées dans la paix. A Wuhan uniquement, des drapeaux français ont été maculés de croix gammées, identifiant publiquement Jeanne D’Arc comme étant une prostituée. Des messages, par email ou SMS, invitaient les consommateurs à boycotter Carrefour, avec une échéance particulière au premier mai. Le résultat, c'est que faire ses courses était devenu un plaisir : des rayons désertés, et des files d'attente aux caisses inexistantes. Quelques manifestations sporadiques ont eu lieu aussi devant l'ambassade de France à Pékin, mais c'est à peu près tout.

 

A un niveau plus douloureux, sans que l'information n'ait vraiment été officielle, la France a été effacée des destinations touristiques proposées par les agences de voyage chinoises. L'Elysée a fait la moue, sans plus, et on n'en a plus entendu parler. Sept cent mille touristes chinois étaient tout de même attendus cette année en France.


 

5°/ L'expat parano :

 

Dès lors, la plupart des français en Chine s'accordaient à ne pas apprécier la tournure des évènements. Car auparavant, être français était bien vu. Nous avions bénéficié des années croisées France - Chine, et aussi d'une politique commune quant à la non-intervention en Irak. La France restait la contrée du romantisme, de l'art, de la haute couture, et des cosmétiques. Bref, nous étions les meilleurs amis du monde, et tout venait de s'effondrer.

 

Certains cédèrent à la paranoïa, avec des craintes quant à leur visa, voire à leur sécurité. De manière générale, les médias français ont relaté une réalité complètement différente du quotidien authentique d'un français en Chine. Et il est clair que si on se contentait de croire ce qui y était écrit, on ne sortait plus de chez soi ! Le moindre petit incident, aussi anecdotique fut-il, était monté en épingle de manière délirante : c'est l'évènementiel qui fait vendre, et sans évènement, il n'y a pas d'information.

 

On a vu par exemple se répandre sur Internet les clichés d'un taxi chinois, à l'arrière duquel était écrit en chinois et en anglais : "interdit aux chiens et aux français". Le Web s'est enflammé, faisant de ce cas isolé une généralité nationale. Personnellement, je n'ai pas plus de difficultés à trouver un taxi depuis les évènements. Et les chauffeurs ne m’ont jamais fais descendre de leur véhicule, lorsque je répondais que j’étais français à leur invariable interrogation sur mon pays d’origine.










La seule fois où j'ai été confronté à ce boycott à la chinoise remonte à quelques jours seulement. Dans le cadre de mon travail, j'avais envoyé un email à une usine, souhaitant obtenir des informations sur des produits qui intéressaient un client. En retour, j'ai reçu une réponse polie, m'indiquant simplement : "désolé, mais vous êtes français, et pour des raisons que tout le monde connaît, nous nous interdisons de travailler avec des français. Bonne journée". Voilà. Fin de l'histoire. J'ai été un peu surpris, car c'est la première fois que ça m'arrivait. Il serait facile de monter cette histoire au pilori, dès lors qu'on ne sait pas que des usines chinoises, j'en contacte des centaines par semaine.








Malgré tout, il faut l'admettre, même si il ne s'agit que d'un bref échange d'emails, qui ne prête à aucune conséquence, j'en suis ressorti avec un sentiment de malaise. C'est très dur d'avoir choisi de vivre dans un pays, de l'aimer, et pourtant de s'y sentir parfois toléré... Particulièrement dès lors qu'on a aucune responsabilité et prise sur les évènements. Au même titre qu'au quinze mars, c'était dur de continuer à aimer la Chine, de ne pas diaboliser l'intégralité de sa population dans un racisme manichéen, connaissant ce qui avait commencé à se dérouler, dans le sang, la veille, au Tibet.

 

Même si il n'y a pas eu de panique de la part de la diaspora française en Chine, il y a tout de même, depuis ces évènements, une volonté de déambuler profil bas et de se faire remarquer le moins possible. Ici, la police a tous les pouvoirs, et en cas de problème, si elle décide de vous créer des ennuis, vous n'aurez qu'à vous soumettre.

 

Dans le même quartier de Hutong à Pékin où je m'étais rendu en mai, il y a un restaurant tibétain, où j'ai d'ailleurs fais des découvertes gastronomiques toutes aussi étonnantes que merveilleuses. Les incidents parisiens remontant à quelques semaines, quand la serveuse tibétaine a appris que j'étais français, j'ai eu droit à un traitement de faveur empli de reconnaissance, alors que je n'y étais pour rien : je n'étais pas en France lors du passage de la torche, et si j'y avais été, je ne serais pas allé manifester. A l'occasion de ce dîner tibéto pékinois, je n'ai rien eu contre : mon appartenance française m'a valu la gratuité de quelques mets, et des sourires exubérants de gratitude de la part d'une serveuse rayonnante : la situation n'a pas généré que des inconvénients !

 

6°/ One country, one nightmare :

 

Ce besoin de se faire tout petit quand on est étranger en Chine est récent. Il a été entériné par une politique d'écrémage du nombre d'expatriés : c'est une première ici. Car en vue des jeux olympiques, les autorités chinoises ont souhaité faire le ménage. Ca aussi, on l'a peu relayé dans les médias occidentaux. Car relater qu'avant les jeux olympiques, les chinois renvoient les étrangers chez eux, c'est faire mauvaise presse. Le prix des visas est devenu exorbitant, et leur obtention bien moins automatique. Depuis quelques mois, on ne peut plus passer la frontière à Hong Kong pour se refaire un visa business de six mois : il faut obligatoirement rentrer dans son pays. Depuis juillet, il n'est plus possible du tout d'obtenir un visa business, où que ce soit en Occident. Il faut savoir que nombreux étaient les étrangers vivant en Chine depuis des années, sans permis de résidence : ils n'avaient qu'à descendre tous les six mois à Hong Kong pour se refaire un visa business qu'on leur accordait automatiquement. Rester ad vitam eternaem sur le territoire chinois n'avait jamais posé le moindre problème.

 


Certes, les lois concernant l'immigration existaient, mais elles n'étaient jamais appliquées. Elles le sont depuis, et ont été aménagées pour être encore plus drastiques. Certes aussi, depuis trois ans, le nombre d'immigrants occidentaux a explosé. Certes encore une fois, la moyenne d'âge s'est très sensiblement rajeunie, et on a vu débarquer nombre d'européens en échec professionnel dans leur pays, qui n'avaient rien à perdre, venant ici se confronter à l'eldorado potentiel. Et certes pour finir, beaucoup d'étrangers croyaient bénéficier d'une impunité, ne vivant plus chez eux, leurs valeurs et leurs règles ne s'appliquant plus dans ce nouvel environnement.

 

Et depuis quelques mois, toutes les semaines, on serre définitivement la main d'expatriés qui n'ont plus d'autre choix que de rentrer dans leur pays. Systématiquement, la raison de leur retour est la même : un visa qui ne peut être reconduit. Alors c'est eux qui le sont, mais à la frontière. Les bars et restaurants fréquentés par les étrangers se désertifient, et quand on demande des nouvelles d'untel, s'étonnant de ne pas l'avoir croisé depuis un bail, on apprend qu'il a du quitter le territoire.

 











Même obtenir un visa touristique durant la période des jeux renvoie à Kafka. Et il a bien été spécifié par les autorités que disposer d'un billet pour ces jeux n'impliquait pas l'obtention d'un visa... Alors qu'au préalable, celle-ci était plus qu'aisée. La Chine justifie aussi tout cela par peur du terrorisme. Il ne faut pas comprendre par "terrorisme" l'arrivée massive de barbus explosifs, mais plutôt celle d'Amnesty International... Même si le terrorisme existe en Chine, ce n’est certainement pas la plus grande crainte de l’état. Il ne faut pas de perturbation. Il faut l'harmonie. Bienvenue au Village.







 

On a assisté aussi à une intervention policière musclée dans le quartier des expatriés à Pékin, il y a peut-être deux mois maintenant. Sur le fond, celle-ci était complètement justifiée, car il était de notoriété publique qu'un trafic de drogue y sévissait, à proximité du lycée français, dirigé par des étrangers. Sur la forme par contre, elle reste condamnable, car les arrestations ont été violentes, et les français arrêtés, même si ils n'avaient rien à voir avec le trafic en question, ont été victimes d'humiliation au commissariat. Ce genre d'interpellations d'étrangers n'étaient jamais arrivée, et il ne faut pas se leurrer : c'est arrivé à San Li Tun, quartier réputé où siègent les ambassades ; le reality show de l'évènement a été diffusé sur les chaînes de télé, comme orchestré ; et il est clair que cela fait partie d'une politique d'intimidation, pour mettre en garde les étrangers.


Au rang des rumeurs, un de mes amis m'a rapporté qu'une de ses connaissances rentrait récemment d'un voyage à Pékin, et ce qu'il y avait vu l'avait estomaqué : présence policière et militaire totale, armement lourd disposé aux endroits stratégiques de la ville, et, paraîtrait-il, des hôtels qui accusent une baisse de fréquentation, durant la période des jeux, de l'ordre de 40%. Que ces rumeurs soient véridiques ou non n'a pas grande importance. Ce qui est important, c'est que si elles ne sont pas authentiques, elles donnent une idée précise de l'angoisse ambiante.

 

La crainte comme la sécurité s'incrémentent, et même si le Tibet a apporté une justification à la politique sécuritaire chinoise, tout ceci était prévu de longue date dans le cadre de l'organisation des jeux. Et ce qu'on se limite à relater dans les médias occidentaux, ce sont les règles d'accueil aux étrangers : ne pas cracher dans la rue, etc... Car c'est folklorique, et montre les efforts, réels, mis en place.

 

Les jeux olympiques sont un évènement international célébrant l'amitié entre les peuples et les cultures... Mais les chinois ont envie de les fêter entre eux !


 

7°/ Pour ou contre les jeux ?

 

Au préalable des émeutes de Lhassa, j'étais un fervent défenseur des jeux olympiques à Pékin. Le pays s'est enlisé dans une pauvreté inconcevable, et les chinois s'en sortent à force d'un travail acharné, tout aussi inconcevable depuis l'Occident. Ces jeux, c'était une reconnaissance de leurs efforts colossaux, afin de les stimuler pour l'avenir, et de les rapprocher du reste du monde, auquel ils ne se sont ouverts que récemment. Pour moi, ces jeux, ils ne les avaient pas volés.

 

Quelques mois plus tard, mon sentiment est beaucoup plus réservé.

 

J'en ai marre de me taire, vit dans un environnement essentiellement chinois, où il est impossible d'en parler. Je ne vois aucun de mes compatriotes bloggueurs monter au front, préférant évoquer des sujets ne prêtant pas à conséquence. Vivre à l'étranger, ce n'est pas uniquement profiter de l'exotisme. C'est aussi appréhender une situation politique, sociale, économique, historique, culturelle. On ne peut pas y prendre uniquement ce qu'on aime, et rejeter le reste : c'est un lot, un tout, avec lequel on se doit de vivre au quotidien, ou rentrer. J'ai fais le choix de rester, mais pas celui de la fermer.

 

Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?

NdA : Je n'ai pas pu joindre de photos du Pays des Neiges, n'ayant jusqu'ici jamais eu la chance de m'y rendre. J'en ai profité pour saupoudrer l'article de clichés pris durant les intempéries extrêmes que nous avons connu ici cet hiver. Les chinois n'avaient pas vécu une telle rudesse depuis un demi-siècle, et certains d'entre eux, particulièrement superstitieux, y ont vu le démarrage d'un enchainement malchanceux, dont le dernier évènement en date est le terrible séisme du Sichuan. Les plus forcenés vont jusqu'à y voir une issue fatale pour les jeux olympiques.

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Published by Christophe Pavillon - dans Société contemporaine.
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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 06:51

Le 12 mai, à quatorze heures vingt-huit heure locale (huit heures vingt-huit du matin à Paris), un tremblement de terre de magnitude sept virgule huit sur l’échelle de Richter, qui en compte neuf, a frappé la province du Sichuan. J’ai été informé de la catastrophe par Cai Li, qui m’a appelé au bureau de Onesource, quelques minutes après le séisme, pour savoir si j’avais ressenti la secousse. Je n’avais rien senti du tout, mais me suis immédiatement connecté à l’Internet qui, déjà, relayait des informations parcellaires. Les médias en ligne annonçaient un cataclysme en même temps qu’un nombre restreint de victimes, évoquant cinq morts suite à l’effondrement d’une école. Le paradoxe de l’information m’avait choqué : comment, dans un pays comme la Chine, qui reste en voie de développement, avec des infrastructures précaires, une corruption immobilière totale, et une sécurité qui n’est même pas à l’heure du concept, peut-on ne déplorer que quelques victimes après un désastre d’une amplitude apocalyptique ?

Et les jours qui ont suivi ont finalement vu grossir le nombre de morts, d’abord de quelques centaines, puis milliers, pour atteindre, aujourd’hui, près de quatre vingt mille morts et disparus… Sans que le décompte ne soit, à l’heure où j’écris, définitif. Les chinois sont ressortis meurtris de ce désastre survenu sur leur sol : au-delà des victimes, plus de cinq millions de personnes se retrouvent sans abri (deux fois la population de Paris intra-muros), de cinq mille cinq ans enfants sont orphelins, le risque d’épidémie est latent, et les images des destructions confèrent aux champs de ruines jusqu’à l’horizon.

Du 19 au 21 mai, trois jours de deuil national ont été décrétés, durant lesquels tout « amusement public était interdit ». A quatorze heures vingt-huit, durant ces trois jours, trois minutes de silence étaient observées par la population, avertie par le retentissement des sirènes municipales. Même si, dans les rues, l’agitation continuait, malgré ce que les chaînes chinoises ont voulu faire croire, présentant des milliers d’individus alignés religieusement, le respect de la population restait total : nombreuses sont les personnes qui sortaient de chez elles, et, même sans se recueillir, montraient leur profonde compassion pour leurs compatriotes sichuanais.

Cinq jours plus tard, Cai Li me proposait, ainsi qu’à Julie, ma nièce venue étudier le chinois à Suzhou pendant un an, de l’accompagner en centre ville, pour assister à un spectacle dont la finalité était de récolter des dons pour les victimes. Vivants ici, et à notre humble échelle, nous souhaitions être présents, et soutenir ceux qui veulent apporter leur aide.

Le court-métrage ci-dessous relate brièvement l’évènement organisé par les bénévoles de Suzhou, en espérant que celui-ci ouvre d’autres cœurs, lointains, en Occident, et génère des dons, pour une population qui en a particulièrement besoin. Pour elle, merci d’avance à tous.




Vous trouverez ci-dessous le rappel des organismes et comptes, recommandés par l’ambassade de France en Chine, où vous pouvez agir :

En euros :
www.secourspopulaire.fr
Compte en USD : numéro 7112111482600000209
Banque : China CITIC Bank Beijing - Jiuxianqiao Sub-Branch
Addresse : C&W Tower. No.14, Jiuxianqiao Street, Chaoyang District, Beijing, China.
Code Postal : 100016
Swift : CIBKCNBJ100.

Le salaire mensuel moyen d’un ouvrier est ici entre 80€ et 100€, et il est évident que dans la province touchée, de nombreux émoluments n’atteignent pas 50€ par mois. Le moindre don, aussi humble soit-il, même de 5€ ou 10€ peut faire toute la différence.


Compte en Yuans : numéro 0200001009014413252
Banque : ICBC Beijing Municipal Branch - Dong Si Nan Sub-Branch
Addresse : No.147 Dongsi South St. - Beijing, China
Code Postal : 100010
Swift : ICBKCNBJBJM.
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Published by Christophe Pavillon - dans Vidéo.
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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 07:35

Depuis deux ou trois ans, de nombreuses publications à destination des étrangers à Suzhou fleurissent, gratuitement, alimentées par la régie publicitaire, sur les comptoirs des bars et restaurants fréquentés par les expatriés. David, mon collaborateur au sein de Onesource Agency, a bénéficié ce mois-ci des honneurs de cette presse locale, et pourtant internationale. Occupant un poste commercial dans ma société, il est ainsi passé de VRP à VIP, souriant sous les flashs journalistiques d’un canard pour expatriés publié tant en anglais qu’en japonais.

 

J’avais eu vent de l’affaire alors que nous étions en déplacement pour un contrôle qualité à Hangzhou. Du fait de petits problèmes inhérents à la production, nous avions éternisé notre passage dans l’usine, vérifiant méticuleusement des articles qui en avaient bien besoin. Alors que nous écumions les chaînes d’assemblage, David subissait le harcèlement via SMS d’une rédactrice qui tenait impérativement, le bouclage étant en cours, à le rencontrer pour immortaliser sa mine de jeune premier à l’intérieur du support. La journée de travail a été bien plus longue que prévue, mais dès notre retour tardif à Suzhou, David a filé la retrouver pour qu’elle puisse garnir son magazine du physique athlétique de mon collaborateur. Le résultat, je l’ai découvert ce mois-ci, en première de couverture, ainsi qu’à l’intérieur.


Le journal s’appelle « Open », et j’en plaisantais avec l’intéressé, qui, comme moi, trouve que le nom du magazine fait penser à une publication homosexuelle, alors que le jeune homme s’enorgueillit d’une adoration éternelle pour le sexe faible. « Open » reste un magazine d’un intérêt réduit, se limitant à lister des encarts publicitaires d’endroits où les expatriés se retrouvent entre eux, sur fond d’articles qui ne sont que des prétextes, tant leur fadeur est flagrante. « Open » est un peu à l’image de ces magazines que l’on trouve dans les avions, et qui n’informent de rien, si ce n’est des prouesses de la compagnie aérienne qui nous accueille le temps d’un vol, et qui fait la part belle au duty-free.

 

Néanmoins, les journalistes ont fait preuve de goût, sélectionnant un modèle masculin qui n’aurait rien à envier à un magazine de mode. Si, ce dont je doute, David ne perce pas dans le commerce international, il pourra toujours se reconvertir dans le mannequinat. Je ne cesse de le dire : chez Onesource Agency, on est tous de très beaux mecs.

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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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