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Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 11:18

J’ai emprunté le titre de l’article de ce jour au seul auteur dont je puisse me targuer d’avoir savouré, pour ne pas dire dévoré, l’intégrale : Antoine de St-Exupéry. Le Petit Prince est arrivé sur Terre, le 4 octobre 2010, à 16h12, à la maternité de Suzhou. Ce Petit Prince s’appelle Angelo, et comme vous l’aurez compris, c’est le fiston dont Caili et moi-même attendions la présence depuis neuf mois.

 

Dans le cas d’Angelo, la citation de St-Ex peut prendre bien d’autres sens, sa maman étant chinoise, et son papa français. Angelo est donc de son enfance comme il est de deux pays. Et comme si cette internationalisation n’était pas suffisante, d’après les savants calculs médicaux, il aurait été conçu en Italie, lors d’un voyage que Caili et moi-même avons effectué en janvier dernier : nous sommes partis à deux à Venise et sommes rentrés à trois.

 

Je fais très bref aujourd’hui, car entre le travail et les couches à changer, le temps reste la denrée la plus rare ces dernières semaines. Je souhaitais malgré tout vous formaliser la nouvelle, et vous faire participer à notre bonheur. Je vous glisse ci-dessous quelques clichés du divin enfant depuis sa naissance jusqu’à ce jour.

 

 

Passion du cinéma oblige, je n’ai pu m’empêcher de donner à ces photos un petit côté Super 8, support cher à la mienne, d’enfance. Il est peut-être là, mon pays.

 

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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 10:13

Jeu-en-Chine-3.jpg1°/ Introduction :

 

Bienvenue dans ce pays fantastique qu’est la Chine. Bienvenue aussi dans le monde fantastique du jeu de simulation. Cet article, très différent du format habituel, par pur souci de coller à la mode de l’interactivité, vous permettra de vous incarner dans la peau d’un français expatrié en Chine. Le principe est calqué sur celui des « livres dont VOUS êtes le héros » qui fleurissaient sur les étagères des bibliothèques adolescentes il y a une vingtaine d’années. Rassurez-vous, les règles du jeu sont élémentaires, et le but est en très simple : vous êtes un français vivant en Chine, et vous devez régler votre facture d’électricité. A travers vos choix, vous vivrez de fabuleuses aventures ludiques qui sortiront des sentiers battus, du thé et de la soie, des temples et des pagodes, du taoïsme et du confucianisme, pour rentrer plus en profondeur dans l’obscurantisme hilarant du système administratif d’une dictature communiste. L’objectif avoué est, en vous impliquant (car au cours du jeu, vous restez seul maître de vos choix, et décidez vous-mêmes de vos options), est de vous faire appréhender les difficultés auquel un expatrié est confronté dans une contrée si lointaine, pour régler pourtant un problème somme toute très basique, à savoir payer ses factures.

 

Dernier note, introductive et photographique : "les fous sont lâchés" étant un jeu, il m’a paru adapté de n’y faire apparaître que des clichés d’enfants. Par ailleurs, du fait de sa longueur, ce jeu est présenté en deux parties, dont la seconde suit dans un deuxième article.

 

2°/ Les règles du jeu :

 

Munissez-vous d’une simple pièce de monnaie, d’une feuille de papier et d’un stylo. Si vous ne disposez ni de papier, ni de stylo, un peu de mémoire fera amplement l’affaire. Si votre impécuniosité ne vous permet même pas de disposer de la moindre pièce de monnaie, vous n’aurez qu’à choisir mentalement entre « pile » et « face » quand, au cours du jeu, cela vous sera demandé.


2-1°/ Le personnage que vous incarnez :


Vous êtes Christophe, un français vivant Chine depuis six ans. Vous vivez à Ling Tang Xin Cun, un quartier populaire du centre-ville de Suzhou, à quatre-vingt dix kilomètres de Shanghai. Dans votre quartier, vous êtes le seul étranger. Donc, tout le monde vous connaît. Par contre, vous ne connaissez personne. Même si vous avez emménagé dans la résidence il y a trois ans, les commerçants continuent de vous saluer dans l’hilarité la plus complète, et les passants vous observent toujours avec surprise. Car en Chine, les étrangers ne sont pas légion.


2-2°/ Votre environnement social :


Vous vivez avec Cai Li, votre fiancée chinoise. Cai Li a monté un magasin de vêtements pour adolescents dont elle assume la direction, et au sein duquel elle travaille les week-ends. Cai Li est un peu à Christophe ce que Chan est à Tintin, ou Demie Lune à Indiana Jones.


Votre meilleur ami chinois s’appelle Wang Ke Rong. Vous le connaissez depuis votre arrivée en Chine, et avez développé ensemble une belle amitié... Et même un peu de business. Par ailleurs, Wang Ke Rong suppléait très largement à vos interrogations culturelles. Wang Ke Rong est un peu à Christophe ce que Monsieur Spock est au Capitaine Kirk.


Le fils du propriétaire de votre appartement, un ado de quinze ans à l’anglais estomaquant, s’est choisi le patronyme occidental « Mason ». Vous ignorez son nom chinois : nombreux sont les chinois qui, pour des raisons tant de facilité que ludiques, se choisissent un prénom anglais pour communiquer avec les étrangers. Même s’il est charmant, il passe parfois chez vous à l’improviste, pour vous emprunter des DVD de films américains, alors que vous préfèreriez rester peinard. Mason est un peu à Christophe ce que la mouche est au coche.


2-3°/ Au début du jeu :


Vous commencez votre aventure en Chine avec un scooter électrique, une carte bancaire de la Bank of China avec un compte suffisamment approvisionné, trois cent yuans en poche (yuans qu’on appelle aussi kuai, ou encore renminbi. De toutes façons, les billets chinois sont faciles à reconnaître : tous sans exception sont à l’effigie de Mao), soit environ trente-cinq euros, un téléphone portable fabriqué localement… Et une facture d’électricité à payer.


2-4°/ Le scooter électrique :


Jeu-en-Chine-26.jpgLe scooter électrique est, en Chine, un moyen de transport aussi commun que le vélo. Comme n’importe quel gosse, vous n’avez pas pu vous empêcher d’affubler le votre d’un sobriquet ridicule. Comme vous vous comparez à Don Quichotte luttant contre les moulins à vent qui peuplent l’Empire du Milieu, vous avez surnommé votre scooter électrique « Rossinante ». Rossinante est une petite merveille de technologie : un an seulement après l’avoir acheté, vous avez du, maintenance de routine oblige, changer la fourche, l’étrier du frein avant, et vous posez sérieusement la question de remplacer le guidon, les roues, ainsi que le disque de frein arrière, qui fait décélérer l’engin quand il a le temps, et toujours dans un crissement assourdissant. Rossinante est un morceau de plastique, avec quelques impératives parties métalliques qui sont déjà complètement oxydées. Ravissement ultime, même si Rossinante n’est pas équipée de feu arrière pour signaler le freinage, elle dispose néanmoins de pétillantes diodes bleues au bout des poignées, ainsi qu’un bip hurleur accompagnant les clignotants, dont les sonorités perçantes ne sont pas sans rappeler les sirènes des bombardements. A la fois sobre et citadine, Rossinante fonctionne grâce à une batterie qui pèse un cheval mort, et qui se recharge sur le secteur pendant six à huit heures, afin que vous puissiez rouler pendant une heure, si le terrain est en pente.


Rossinante commence le jeu avec cinq points d’électricité. Ces points seront déduits au fur et à mesure de vos vagabondages dans Suzhou. Si le total de points d’électricité tombe à zéro, cela signifie que la batterie est entièrement vide, et que vous n’avez plus qu’à pédaler. Et pédaler sur Rossinante, c’est comme d’utiliser un vélo d’appartement, en ayant pris soin de régler la résistance au maximum.


2-5°/ Le téléphone portable :


Votre téléphone portable de marque Eastcom est un must futuriste. Il clignote de petites diodes vertes à peu près tout le temps, sonne très bruyamment à chaque heure avec une intensité bigbenienne, et dispose d’une autonomie réduite.


Le téléphone portable commence le jeu avec cinq points de communication. Des points de communication vous seront retirés dès lors que vous passerez des coups de fil. Très étonnement, les batteries des téléphones portables chinois se rechargent en à peine une heure… Mais se déchargent presque aussi rapidement.

 

2-6°/ Les points de patience :


Au début du jeu, vous disposez de cinq points de patience. Face aux problèmes que vous allez rencontrer, aux attentes, aux incompréhensions, aux explications qui n’en finissent pas, vous allez perdre des points de patience. L’effet immédiat sera au mieux une suée tendue, et au pire, une forte gueulante. Si votre total de points atteint zéro, c’est que vous craquez nerveusement, et que vous décidez de rentrer chez vous, sans avoir réussi à régulariser votre facture d’électricité. Le jeu se termine alors, et vous aurez perdu.


2-7°/ Comment jouer ?


Le principe de fonctionnement de cet article dont VOUS êtes le héros est enfantin. Tous les paragraphes ci-dessous sont numérotés. Commencez au paragraphe 1. A la fin de celui-ci, plusieurs options vous seront proposées, vous renvoyant à un autre numéro de paragraphe vers lequel vous vous orienterez. Au long de l’aventure, il vous sera parfois demandé de tester votre patience (d’où les points de patience) à l’aide de votre pièce de monnaie. Des explications vous seront alors prodiguées.


Vous connaissez maintenant toutes les règles, et pouvez commencer à jouer au paragraphe 1 ci-dessous. Calez-vous bien au fond de votre fauteuil, conservez votre pièce de monnaie à portée de main, et imaginez-vous, vivant une vie excitante et imprévisible; une aventure exotique à l’autre bout du monde. Rejoignez le rang des vrais aventuriers : Marco Polo, Saint-Ex, Hemingway… Bienvenue en République Populaire de Chine.


Jeu-en-Chine-14.jpg 

3°/ Les fous sont lâchés : l’aventure commence !


1.

Il s’agit d’un de ces agréables samedis de juin, en Chine. Il est sept heures du matin, et vous êtes déjà debout depuis une heure. Vous vivez dans un pays où le raffut dans les rues doit même empêcher Dieu de dormir : les simples conversations ne sont pas parlées, mais aboyées en mandarin, il y a du monde absolument partout, les magasins font hurler de la musique locale dès l’aurore pour amadouer le chaland, et les véhicules, depuis les motos où siègent trois adultes et deux enfant, jusqu’aux trente-huit tonnes chargés ras la benne, circulent en tous sens à grands renforts d’avertisseurs. Dès lors, toute grasse matinée est à classer au rang des illusions perdues.


Malgré tout, vous vous sentez en forme. Vous avez bien dormi, c’est le week-end, et la perspective de pouvoir jouir de deux jours de repos vous enchante. Vous allez pouvoir sortir, profiter de l’atmosphère chinoise, croiser des regards fabuleux en demies lunes, voir des images étonnantes, uniques, et inoubliables. Tout ça, c’est pour vous, en toute liberté, ce week-end.

 

Il n’y a qu’un seul bémol.

Ridicule tant il vous paraît anecdotique.

 

Hier soir, on vous a coupé l’électricité.

 

Vous n’avez plus d’eau chaude dans la salle de bain, qui de toutes façons, vous est interdite d’accès, puisque Cai Li, votre fiancée chinoise, y fait sa toilette depuis une heure. Alors voilà, ce matin, vous avez décidé d’aller payer la facture pour qu’on vous rétablisse le courant. Dieu merci, la veille, vous aviez pris soin de recharger la batterie de Rossinante, votre scooter électrique, et comme vous n’êtes pas sortis depuis, elle est à pleine capacité, ce qui vous permettra de vous déplacer en ville sans contrainte.

 

Concernant ce règlement de facture, ce qui vous inquiète un peu, c’est que vous n’avez pas très bien compris comment ça fonctionne. Il faut dire que normalement, c’est Cai Li qui s’y colle. Mais aujourd’hui, elle doit ouvrir son magasin, et remplacer sa vendeuse pour le week-end. A votre arrivée, on vous avait dis que quelqu’un passait épisodiquement à votre domicile pour récupérer le montant cash. Vous n’avez jamais vu personne. Et puis, un jour, vous avez retrouvé une facture collée sur votre porte. La facture étant rédigée en mandarin, il vous a été difficile de savoir de quoi il en retournait. Toutefois, vous savez lire les mots « eau » ainsi que « électricité », vous permettant d’identifier la charge en question. La première fois que vous aviez réglé une facture d’électricité, vous vous étiez rendu à la Banque de l’Industrie, qui se trouve au sein de Ling Tang Xin Cun, la résidence où vous vivez. Vous aviez montré la facture, et après quelques manipulations aux quelles vous n’aviez rien compris, le petit chinois grassouillet, affable et rieur de voir un étranger dans son établissement, avait accepté votre règlement, et vous avait donné en retour pléthore de duplicata au carbone, tamponnés une bonne demi-douzaine de fois à l’encre rouge comme il se doit. Toujours est-il que vous n’avez jamais compris pourquoi vous deviez payer toutes les factures dans une banque, qui plus est dans une banque où vous n’avez pas de compte. La seule hypothèse qui vous a paru raisonnable, c’est que toutes les banques, que ce soit la Banque de Chine, la Banque de l’Industrie, la Banque de la Communication, la Banque de la Construction, et toutes les autres, sont des banques d’état (d’ailleurs, les autorités n’ont pas fait preuve d’une imagination débordante en les dénommant). Par voie de conséquence, peut-être disposent-elles de fichiers communs. Mais cette conjecture reste purement spéculative.


La Banque de l’Industrie, où vous aviez payé la précédente facture, se trouve à cent mètres de votre immeuble, dans la cour commerçante de Ling Tang Xin Cun. Cai Li est encore dans la salle de bain, et la connaissant, cela peut encore prendre du temps.

 

Jeu-en-Chine-10.jpgQue souhaitez-vous faire ? Deux options s’offrent à vous, listées ci-dessous :

 

- Malgré la chaleur moite que la mousson charrie, il n’a pas fait très chaud la nuit dernière, et vous avez roupillé sereinement. Votre bonne mine de bon matin et votre élégance naturelle vous paraissent tout à fait suffisantes pour sortir dès maintenant, aller au guichet de la Banque de l’Industrie qui est à deux minutes de marche, y rester une demi-heure pour aboutir, après avoir fais comprendre ce que vous souhaitiez au guichetier, et rentrer victorieux pour prendre une douche. Ensuite, le week-end vous appartiendra. Si c’est le cas, allez au paragraphe 2.

 

- Vous ne supportez pas de sortir sans être rasé, d’autant plus que, du fait de la pilosité impubère des locaux, chez vous, ça se remarque. Et puis, votre haleine amène à croire que vous avez avalé le vestiaire d’un stade de football, et la cigarette que vous écrasez n’arrange rien. Vous décidez de pousser Cai Li à sortir de la salle de bain, et de prendre une douche, même si elle est glacée. Si c’est le cas, allez au paragraphe 3.






2.

D’un revers de paluche, vous recoiffez votre coupe en bataille. Face à l’évier de la cuisine, vous passez un peu d’eau sur votre visage, prenez vos papiers, votre portefeuille, vos clés, votre téléphone… Et vous vous apprêtez à partir.

 

Pensez-vous avoir oublié quelque chose ?

- Si oui, allez au paragraphe 4.

- Si non, allez au paragraphe 5.

 

3.

Bon. Ca commence à bien faire. Cai Li est dans la salle de bain depuis déjà bien longtemps, et doit être assez pomponnée. En plus, avec vous, c’est vite réglé : en un quart d’heure, vous serez frais et dispo. Vous frappez à la porte, précisant à Cai Li que vous avez besoin de prendre une douche car il faut que vous sortiez. La porte est bien évidemment fermée à clé de l’intérieur, et pour seule réponse, vous obtenez un « Je suis occupée ! » de la part de la demoiselle. Enervé, vous tambourinez à la porte. Elle répond alors qu’elle n’en n’a plus pour longtemps. Après vingt minutes d’attente, vous jetez l’éponge, et vous apprêtez à sortir. Après tout, la Banque de l’Industrie est à deux pas.

 

Pensez-vous avoir oublié quelque chose ?

- Si oui, allez au paragraphe 4.

- Si non, allez au paragraphe 5.

 

4.

Alors que vous ouvrez la porte de l’appartement, vous vérifiez le contenu de vos poches, et jetez un rapide coup d’œil autour de vous. La facture est toujours sur la table où vous l’aviez déposé la veille, et vous étiez sur le point de partir sans. Vous la saisissez, et la glissez dans votre poche. Allez au paragraphe 5 en vous souvenant que vous venez du paragraphe 4.

 

5.

Dans votre mandarin d’aéroport, vous hurlez à Cai Li que vous descendez à la Banque de l’Industrie pour payer la facture. Vous claquez la porte, et descendez les marches quatre à quatre. La cage d’escalier est vétuste, et sur ses murs décrépis sont peints au pochoir des numéros de téléphones d’entreprises proposant de décorer les appartements, ou d’installer le câble ou le satellite.

 

Vous ouvrez la porte du bâtiment, et vous jetez dans l’ambiance du quartier populaire chinois. Ca y est : vous débarquez sur une autre planète. Face à l’entrée, deux ados jouent au badminton, parmi le linge qui pend, les détritus qui jonchent le sol, et les gens, assis sur des tabourets à regarder la vie qui défile dans l’allée, et qui arrêtent un visage stupéfait en vous voyant. La chaleur est moite, saturée de pollution, et le soleil cogne intensément. Déjà un premier pas, et il est difficile de respirer. Vous passez devant le salon de coiffure, et les jeunes employés, avec leur coupe de cheveux colorées à la mode, vous saluent d’un « hello ! », et rigolent de votre « ni hao ! » en retour. Vous arrivez face à la Banque de l’Industrie.

 

Comme dans n’importe quelle banque en Chine, le système de sécurité se limite à un vigile en uniforme de général qui roupille sur un canapé en bois massif, et à un hygiaphone au comptoir. Le guichetier vous reconnaît immédiatement, et vous lance un large sourire, pouffant de deviser votre mine blafarde déjà suante de bon matin. Vous lui répondez par un sourire et un clin d’oeil. Il y a six personnes devant vous, et deux autres ne tardent pas à arriver derrière.

 

Jeu-en-Chine-6.jpg





En Chine, les gens ne se mettent pas en file indienne, mais s’agglutinent au comptoir, dans l’outrecuidance la plus resquilleuse, se mêlent de vos affaires, et se foutent éperdument de savoir si vous êtes arrivés avant eux… Pour peu qu’ils puissent glisser l’argent, ou leur facture, ou quel que document que ce soit en premier sous l’hygiaphone, même si vous êtes déjà en train de faire comprendre votre problème au préposé. Vous jouez alors férocement des coudes pendant une demi-heure, en espérant ne pas vous faire voler votre place. Malgré tout, la chaleur vous énerve, et vous avez envie de hausser le ton pour faire comprendre aux locaux que vous étiez là le premier.


Vous allez devoir tester votre patience : jetez votre pièce.

- Pile, allez au paragraphe 6.

- Face, allez au paragraphe 7.

 

Si vous venez du paragraphe 4 ou 12 :

- Pile, allez au paragraphe 8.

- Face, allez au paragraphe 10.



6.

Alors que vous avez réussi à gagner le comptoir sans hurler auprès du reste de la clientèle, vous lancez un sourire de victoire enragée au guichetier… Pour réaliser que vous avez oublié la facture chez vous, sur la table de la salle à manger, exactement là où vous l’aviez laissé la veille. Allez la récupérer au paragraphe 12.

 

7.

Face au comptoir, alors que vous vous apprêtez à ouvrir la bouche pour expliquer votre problème, un chinois adjacent gueule auprès du guichetier, passant l’avant-bras sous l’hygiaphone, vous bousculant afin de faire traiter son opération avant vous. La moue rougie de courroux, vous repoussez son bras, lui hurlez que vous étiez là avant, et que vous en avez plus que marre de la rusticité locale. Vous profitez de sa stupéfaction à voir un étranger le houspiller, et vous adressez alors au guichetier, qui observe, hagard, l’altercation. En chinois petit-nègre, vous lui expliquez que vous venez pour payer l’électricité. Il vous fait répéter, et vous, vous fumez. Vous perdez un point de patience. Vous n’avez dorénavant plus que quatre points de patience. Vous reprenez votre souffle, et lui expliquez à nouveau. Une fois qu’il a compris, il vous demande de lui présenter la facture…. Et vous réalisez que vous l’avez oublié chez vous. Allez la récupérer au paragraphe 12.

 

8.

Après une longue et agaçante attente, vous parvenez à vous glisser jusqu’au comptoir, resquillant quelque peu au passage : c’est de bonne guerre, car au même titre que le karaoké, c’est le sport national. Certains clients s’avèrent encore plus malins, car même en étant arrivés après vous, ils ont toutefois réussi à vous passer devant. Vous vous accrochez à l’hygiaphone pour éviter que l’on ne vous prenne votre place. Vous jetez la facture sous la double vitre, devant le guichetier, et dans votre mandarin de cuisine, lui dites que vous venez pour payer l’électricité. Alors que les autres clients sont collés contre vous, tant curieux de voir un étranger payer une charge, que pour mieux assurer leur pole position lorsque vous aurez terminé, le guichetier analyse la facture, et avec une moue de dépit, la lèvre inférieure relevée, vous la jette en retour, vous disant que ce n’est pas ici que ça se paye. Le prochain client se lance alors, et vous continuez à psalmodier en chinois que la dernière fois, c’est bel et bien ici que vous aviez payé. Mais le guichetier ne prête déjà plus attention. Allez au paragraphe 9.

 

9.

Votre facture en main, vous traînez jusqu’à l’extérieur, où vous allumez une cigarette. Vous vous frictionnez le crâne, en vous demandant comment vous allez bien pouvoir résoudre votre problème. En l’état actuel des choses, il n’y a plus rien à faire, et vous décidez de rentrer à l’appartement.

 

Avant de remonter, vous achetez des baozi, petites brioches fourrées à la viande ou aux légumes. Vous n’aviez pas pris votre petit-déjeuner, celui-ci est typiquement chinois, et quelque chose vous fais dire qu’il va falloir prendre des forces. Quand vous tendrez votre billet de cent yuans (ou de cent kuai ou de cent renminbi, rayez les mentions inutiles : de toutes façons, ça fait toujours onze euros) au vendeur, il vous assimilera immédiatement à un américain, et courra les commerces contigus pour obtenir de la monnaie. Vainqueur et souriant, il reviendra vers vous avec quatre-vingt dix-huit yuans. Retirez deux yuans de votre portefeuille. Il ne vous en reste plus que deux-cent quatre-vingt dix-huit. Votre sachet plastique en main, d’où émanent les vapeurs chaudes et savoureuses des baozi, et votre facture dans l’autre, vous gravissez l’escalier pour rejoindre vos pénates.

 

Vous êtes rentré chez vous depuis dix bonnes minutes. Ni lumière, ni musique, ni même le ronronnement de la climatisation ou celui du réfrigérateur. Vous êtes dans les ténèbres, seul au monde. Vous avez mangé vos baozi avec un bien maigre appétit. Cai Li n’est pas là, ayant rejoint son magasin. Vous avez tenté de la contacter sur son téléphone portable, mais un message en mandarin vous explique que votre correspondante n’est pas joignable (d’ailleurs, profitez-en pour vous retirer un point de communication). Si au moins elle était là, elle aurait pu vous aider à régler le problème. Par ailleurs, le chinois est sa langue natale. En temps normal, vous auriez attendu son retour… Mais il n’y a plus d’électricité depuis la veille, et vous ne pouvez constater cet état de fait sans réagir. Le week-end commençait si bien.

 

Même si tant que faire se peut, vous souhaitez vous dépatouiller tout seul, vous pensez à contacter votre ami Wang Ke Rong. Puis vous avez une autre idée : au pied du bâtiment d’en face, il y a un bureau qui fait office d’agence immobilière, et aussi de syndicat de gestion, puisqu’il gère les problèmes que peuvent avoir les locataires et les propriétaires du voisinage. Si vous allez les voir avec votre facture à la main, ils sauront peut-être quoi faire. Mais voilà, personne au sein de ce bureau ne parle l’anglais, à tel point que pour la signature du bail, la responsable de cette agence avait demandé à une étudiante en anglais, fille d’une de ses amies, de l’accompagner pour vous faire la traduction. Vous faites tourner tout ceci dans votre esprit, alors que la chaleur monte dans votre logement non climatisé depuis la veille au soir.

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Si vous souhaitez appeler Wang Ke Rong, allez au paragraphe 13.

- Si vous souhaitez aller directement à l’agence, allez au paragraphe 14.


Jeu-en-Chine-15.jpg

10.

Victoire ! Vous arrivez au comptoir, ruisselant de nervosité à l’idée que plusieurs personnes vous sont passées devant dans la cohue. Vous tendez la facture au guichetier en passant la main sous l’hygiaphone. Il tend à peine le bras pour la saisir, alors que vous manquez de vous déboîter l’épaule. Et puis, alors que c’était prévisible à cent pour cent, et que vous ne vous en étiez pas préoccupé, on vous bouscule avec force, manquant de vous arracher le bras. Vous étouffez un cri de douleur, et vous retournez immanquablement vers la personne qui a voulu accélérer le passage à la caisse en vous pétant le coude. C’est une petite vieille aux cheveux d’argent, fragile et rabougrie dans son uniforme à la Mao, le visage cireux et tanné par les ans. Malgré le fait qu’elle fasse la moitié de votre volume, vous vous lâchez et balancez à sa face ocre tous les mots d’oiseau que votre dictionnaire français argotique contient. Le regard de la vieille dame en dit long sur son hébétude à se faire incendier par un occidental. Vous vous frottez le bras, et vous retournez en direction du comptoir… Pour vous apercevoir que quelqu’un a pris votre place, et qu’une autre personne attend déjà derrière. Vous les poussez des épaules, et faites signe au guichetier, qui a déposé votre facture sur le comptoir. Alors que vous fumez et psalmodiez en français que vous avez atterri dans un pays de fous, il prendra cinq minutes pour terminer les opérations des deux resquilleurs, sans même entendre votre mécontentement, et vous rendra finalement la facture en la jetant sous la double vitre, en vous indiquant que ce n’est pas ici qu’il faut payer. « Mais mais mais », tentez-vous de lui dire « c’est ici que j’ai payé la dernière fois ». C’est lui-même qui avait effectué l’opération. Il feindra de ne pas comprendre. Lorsque vous lui demanderez où il faut régler, il vous répondra brièvement qu’il n’en a pas la moindre idée. Vous perdez un point de patience. Désespéré, vous vous rendez au paragraphe 9 en titubant.

 

11.

Ah non ! Vous avancez, pestant en français. Le gars ne s’est pas retourné, et a du prendre cela pour de l’anglais, car, en Chine, c’est bien connu, tous les étrangers sont anglicistes. Vous lui tapotez sur l’épaule, et il se retourne vers vous, hagard de voir un extra-terrestre tenter de communiquer. Vous lui dites en mandarin que vous êtes désolé, et que si vous êtes en train de faire le pied de grue en plein soleil par trente cinq degrés depuis cinq minutes, ce n’est pas pour jouir du bien-être de se trouver sur le trottoir, mais parce que vous souhaitez utiliser le distributeur. Il est foncièrement surpris de vous voir vous adresser à lui dans sa langue, et, en tremblant, retire immédiatement se carte bancaire. Il s’esquive sur le côté, et vous psalmodie « sorrysorrysorrysorry » avec condescendance, vous laissant la place en ne manquant pas de s’incliner à votre passage. En soupirant, vous vous rendez au paragraphe 23. Non mais alors.

 

12.

Abattu, vous jouez des épaules pour que la masse de clients vous laisse sortir, et vous retournez à votre appartement. Vous avez fais le pied de grue pendant une demi-heure dans l’intolérable atmosphère surpeuplée de cette banque… Pour devoir tout recommencer à zéro. Arrivé à l’appartement, la facture n’a pas bougé. Cai Li a déjà quitté votre logement pour rejoindre son magasin. Vous reprenez vos clés, vos petites affaires et votre facture pour retourner à la Banque de l’Industrie. Par la même occasion, allez au paragraphe 5 en vous souvenant que vous venez du paragraphe 12.

 

13.

Vous sortez votre portable de votre poche. Comme tous les téléphones chinois, sa forme hybride hésite entre l’accessoire de cirque et la soucoupe volante de Rencontres du Troisième Type, tant il clignote de toutes les couleurs, vibre dans tous les sens et fait un tapage de Playstation dès que vous l’allumez. Vous composez le numéro de Wang Ke Rong. Après trois sonneries, il décroche. Après les salutations d’usage, il vous sort un « quoi ? » sous-entendu « qu’est-ce que je peux faire pour toi ? ». Vous lui expliquez votre problème, un peu gêné de l’impliquer dans votre incompréhension des procédures chinoises. Il vous répond alors que Cai Li pourrait peut-être s’en dépatouiller. Vous lui avouez, un peu déconfit, qu’elle s’est absentée, et qu’elle est injoignable. Il suggère alors la chose suivante : si vous n’avez pas pu régler la facture à la Banque de l’Industrie, alors que c’est là que vous aviez réglé la précédente, le mieux à faire, c’est encore d’aller demander à l’agence immobilière au bas de votre immeuble. Retour au point de départ. Vous remerciez chaleureusement Wang Ke Rong de cette innovante idée que vous aviez eue sans lui. Vous raccrochez, soupirez à l’idée d’avoir à faire comprendre votre problème à la responsable de l’agence, et angoissez de ne pas saisir en retour la solution qu’elle préconisera. Malgré la plaisir d’avoir pu papoter avec votre poteau Wang Ke Rong, vous n’êtes pas plus avancé, et perdez un point de communication. La mort dans l’âme, continuez au paragraphe 14.


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14.

Vous reprenez vos petites affaires : clés, portable et portefeuille, ainsi que votre carte de paiement de la Bank of China… Sans oublier la facture. Vous claquez la porte de votre appartement, ainsi que la porte en fer qui la précède, et qui officie en porte blindée. Vous descendez, et sortez de l’immeuble. L’agence se trouve à vingt mètres, exactement en face de votre bâtiment. Au pied de tous les immeubles, les garages ont été aménagés. Certains garages privés renferment les voitures flambant neuves des nouveaux riches, et d’autres sont occupés par des familles de cinq personnes. Les derniers ont été reconvertis en échoppe, et c’est le cas de l’agence immobilière, engoncée dans un garage repeint à la chaux.

 









Vous arrivez face aux deux portes coulissantes entrebâillées de l’agence. A l’intérieur, contre le mur, se trouve un grand tableau blanc listant les appartements disponibles. Tout y est rédigé en mandarin, et, ce n’est que parce que les montants des loyers et les surfaces sont chiffrés que vous avez compris de quoi il s’agissait. Le sol est recouvert d’une chape de béton en piètre état. En bonne fonctionnaire, le boudin jaune qui officie en gérante est vautré derrière le vieux pupitre en bois massif période fin Mao Ze Dong, début Deng Xiao Ping. Revêtue d’une veste traditionnelle en soie à col droit, elle aborde la cinquantaine avec une vulgarité obèse. De ses cheveux sombres ne subsistent que des touffes hirsutes poivre et sel ramassées en queue de cheval. Dès lors qu’elle vous voit rentrer et balancer vos salutations dans un mandarin maladroit, elle pouffe : elle ne vous a pas encore adressé la parole, que déjà, elle joue avec vos nerfs. Mais c’est vous l’étranger, et c’est par ailleurs peut-être elle qui détient la solution à vos problèmes. Vous avancez, lui tendez votre facture, et lui demandez en chinois où vous pouvez régler cela. Tout en riant, elle vous répond tout de go qu’elle ne sait pas. Ah bon. A se demander à quoi elle est payée. A part ragoter avec le voisinage pour évaluer votre richesse, vous n’avez jamais véritablement compris son utilité. Comme toutefois, les chinois sont très polis avec les étrangers, elle vous propose de vous asseoir et d’attendre, prenant soin de vous servir un verre d’eau chaude (les chinois ne boivent pas d’eau froide). Elle s’installe à son bureau, passe quelques coups de fil aux quels vous ne comprenez rien, car elle s’entretient en suzhouhua avec ses correspondants. Le suzhouhua, c’est le dialecte de Suzhou, car toutes les villes en Chine ont leur propre patois. Le mandarin est la langue officielle, et Deng Xiao Ping en a institué l’enseignement obligatoire à l’école afin de fédérer le pays. Mais voilà, au quotidien, les gens continuent naturellement de pratiquer leur dialecte, et n’utilisent le mandarin que dès lors qu’ils font face à des individus venant d’une autre ville.

 

Elle raccroche finalement, triomphante, passe son interrupteur linguistique en mandarin, et vous dit alors, sans l’ombre d’une hésitation, que le règlement de la facture d’électricité se fait à la Banque de la Construction. Vous savez qu’il y a une Banque de la Construction sur Ren Min Lu (en français « l’Avenue du Peuple »), mais ce n’est pas tout près.  En Chine, héritage politique oblige, toutes les villes ont leur place ou rue du peuple, au même titre qu’en France, nous avons nos rues nationales ou nos places de la république. Ne souhaitant pas que ce problème vous pourrisse le week-end, vous repliez rapidement votre facture dans votre poche, remerciez la fonctionnaire, et sortez. A l’extérieur, la chaleur n’est pas encore insupportable, même si la température a passablement augmenté depuis votre réveil. Vous avez deux possibilités pour aller à la Banque de la Construction indiquée par la gérante :

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Si vous souhaitez vous y rendre en scooter électrique, roulez jusqu’au paragraphe 18.

- Si vous souhaitez prendre le bus, marchez jusqu’à l’arrêt du paragraphe 17.

 

15.

Vous tapez du pied en soupirant. Le resquilleur ne s’est rendu compte de rien, et poursuit ses opérations avec la même rustrerie placide. Il s’allume sereinement une cigarette, continue à jouer avec la machine à sous, et récupère finalement sa carte après de longues minutes. Vous toussez grassement pour lui signifier votre désapprobation totale de son époustouflante cuistrerie nonchalante. Il ne remarque rien. Après avoir terminé, il se retourne, lance un large sourire, et vous hurle « hello ! ». Vous lui répondez « connard ! » avec le même sourire abruti, et prenez la place qui vous revenait de droit, au paragraphe 23.

 

16.

A l’intérieur, c’est la foule habituelle qui se rue aux guichets dans une atmosphère de pugilat. Vous inspirez fortement, serrez votre facture et les dents, et vous précipitez sans réfléchir dans la mêlée. Votre constitution occidentale en surprend plus d’un, et vous profitez  facétieusement de cette stupeur pour gagner le rang du peloton de tête. Vous arrivez au guichet, et alors que quelqu’un vient déposer une importante liasse de billets au comptoir, vous faites glisser votre facture à destination de la jeune employée qui reste la bouche ouverte de vous entendre dire en chinois que vous venez régler votre consommation d’électricité.

 

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La demoiselle, au-delà du fait qu’au lieu d’arborer un badge avec son nom, porte une broche numérotée plantée dans le chemisier, veut tout faire pour aider l’étranger perdu que vous êtes. Elle vous explique, dans le brouhaha ambiant que, normalement, ce n’est pas ici que ça se paye, mais qu’elle va vous dépanner, et accepter votre règlement. Vous ne comprenez pas, et trouvez ça fabuleux : ce n’est pas ici qu’on peut régler, mais vous allez tout de même pouvoir le faire ! Vous souriez à la demoiselle qui pouffe dans sa main en rougissant. Après avoir tapoté sur son clavier avec la maestria d’une virtuose, elle imprime quatre reçus, dont vous ne comprenez fichtre rien, exception faite du montant total. Il y en a pour un peu moins de quatre cent yuans, et vous n’avez en poche qu’à peine trois cent kuais. Et aïe donc. Vous lui expliquez alors. Elle vous demande si vous avez un compte à la Banque de la Construction, ce à quoi vous lui répondez que ce n’est pas le cas. Elle est aussi ennuyée que vous, et vous indique un distributeur à l’extérieur, où vous pourrez retirer la somme. Déçu de ne pas avoir encore abouti, mais la remerciant tout de même, vous récupérez votre facture et jouez des coudes pour sortir de la file, et gagner l’extérieur au paragraphe 20.

 

17.

Vous ne perdez pas de temps, et parcourez les cinq minutes de marche pour sortir de Ling Tang Xin Cun. Vous rejoignez Gan Jiang Lu, l’avenue qui borde la résidence et où se trouve l’arrêt de bus le plus proche, l’atteignant finalement au paragraphe 42.

 

18.

Vous craignez que les températures n’augmentent drastiquement dans les heures qui viennent. Prendre un taxi vous coûtera un pourcentage non-négligeable du prix de la facture, et même si il est agréable de jouir de la ville à travers les fenêtres d’un bus, le règlement de cette facture est une véritable corvée, et cela sera bien plus vite réglé en scooter électrique. Par contre, la capacité de la batterie n’est pas éternelle, et si l’électricité n’est pas rétablie ce week-end, vous serez bon pour trouvez un autre moyen de transport dès ce soir, faute de pouvoir recharger la batterie à n’importe quelle prise de votre appartement. Néanmoins, vous n’hésitez plus, et remontez chez vous pour récupérer la lourde batterie de Rossinante. Celle-ci pèse tant que vous arrivez en sueur dans votre garage. Vous glissez la batterie dans son habitacle sous la selle, et partez vaillamment, avec cet incroyable sentiment de liberté que seule la pratique d’un deux roues en été procure. Roulez les cheveux au vent jusqu’au paragraphe 42.

 

19.

Vous approchez du distributeur, vous postant, par discrétion, deux mètres derrière les deux demoiselles qui jouent avec : la tenue de leur compte en banque ne vous regarde pas. C’est une question d’éducation. Un jeune homme vient de refermer l’antivol de son vélo, à deux pas de la scène. Tout en tournant nerveusement la clé, il vous observe avec de grands yeux, parce qu’un blanc, tout de même, ça ne se voit pas tous les jours. Il s’avance, et, alors que les deux chinoises viennent de terminer, il se glisse entre vous et le distributeur, alors que vous vous rapprochez ! Là, c’en est trop ! Le petit freluquet extrême oriental ne l’a sans nul doute pas fait exprès, mais le manque de considération des gens pour leur environnement vous paraît d’un toupet inégalable. Vous suez de plus belle, la veine saillante aux tempes.

 

Faites un test de patience avec votre pièce de monnaie.

- Pile, allez au paragraphe 11.

- Face, allez au paragraphe 15.

 

20.

Dès que vous poussez la porte de la Banque de la Construction, l’air chaud extérieur empli d’humidité vous colle à la peau. Vous dégoulinez comme une glace qui fond, avez du mal à respirer, et votre corps entier vous donne l’impression d’avoir été brumisé.

 

Vous observez autour de vous. Juste à la sortie, il y a en effet un distributeur. Deux jeunes filles sous une ombrelle sont en train de deviser la machine, frappant fortement sur les touches, comme si elles utilisaient un jeu vidéo dans une salle publique. Un peu plus loin, à vingt mètres, il y en a un autre, à la Banque de l’Agriculture, et celui-ci est déserté.

 

Que faites-vous ?

- Si vous décidez de vous poster derrière les jeunes filles, allez attendre votre tour au paragraphe 19.

- Si vous souhaitez vous rendre au distributeur libre de la Banque de l’Agriculture, faites-le au paragraphe 22.


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21.

Allez au paragraphe 19, en prenant soin de vous retirer un point de patience.

 

22.

Vous abandonnez les deux chinoises à leur ombrelle et à leur pianotage pour rejoindre le distributeur de la Banque de l’Agriculture. Vous y glissez votre carte, et suivez les instructions en chinois et anglais du moniteur. Et puis, c’est le cataclysme babélien : dès que vous avez saisi votre code, l’écran suivant apparaît, exempt de version anglaise. Pour vous, c’est du chinois. Pour tout le monde d’ailleurs. Vous tentez votre chance, comme au jeu de hasard, et appuyez sur les options qui vous paraissent les plus probables. Mais le fric ne sort pas. A la place, vous réussissez à obtenir trois tickets, entièrement imprimés dans la langue de Confucius. Votre carte n’est pas restituée, malgré que vous ayez appuyé plusieurs fois sur toutes les touches. Un autre reçu sort, et puis, plus rien. Vous bataillez cinq minutes, rougissant à grosses gouttes, avec la crainte à l’estomac de ne pouvoir récupérer votre carte. Finalement, vous n’obtiendrez jamais votre argent, et la machine ne se décidera à vous recracher la carte que par miracle, affichant avec arrogance un ultime écran, bilingue celui-ci, vous remerciant d’avoir fais confiance à la Banque de l’Agriculture. Vous n’avez pas le choix, et devez regagner le précédent distributeur. Allez au paragraphe 21.

 

23.

Vous insérez votre carte, et, après avoir tapoté sur les touches passablement défoncées du clavier, tant les locaux sont des bourrins dès lors qu’ils utilisent quoi que ce soit, la machine vomit méthodiquement deux billets de cent yuans. Avec ça, vous êtes parés.

 

Vous rentrez à nouveau dans la Banque de la Construction. La foule s’est dissipée, et vous vous rapprochez du guichet où la jeune employée était prête à vous aider quelques minutes plus tôt. Lorsque vous arrivez, c’est un homme qui se tient derrière le comptoir, et vous jetez un coup d’œil autour en fronçant les sourcils, vous demandant un instant si vous ne vous êtes pas trompé de guichet. Et bien non. Simplement, l’heure du changement d’équipe est survenue alors que vous étiez en train de retirer deux cent yuans. Vous présentez votre facture au fringuant chinois… Et celui-ci vous la rebalance en continuant à scruter son ordinateur, vous disant que ce n’est pas ici que cela se règle. Vous montez gentiment le ton, en lui disant que sa collègue, une charmante demoiselle, était prête à vous dépanner, et que, comme vous êtes étranger, vous avez du mal à vous familiariser avec le chaos procédurier local. En bonne machine administrative, il repasse le message du répondeur automatique : « ce n’est pas ici que ça se règle ». Vous mettez alors la balle dans son camp, en lui répondant « Ok. Alors, comment ON fait ? ». Car d’expérience, vous avez remarqué qu’il suffit parfois d’impliquer un chinois, même dans un problème qui ne le concerne pas, pour qu’il vous vienne en aide ! Manque de chance, pas avec celui-ci : il se limitera à répèter que « ce n’est pas ici que ça se règle », ajoutant un « merci, au revoir, suivant ». Ce week-end qui s’augurait sous d’exotiques auspices tourne au cauchemar paperassier. Vous avez besoin d’une pause. Allez la prendre au paragraphe 30.

 

24.

Vous composez le numéro de téléphone de Cai Li… Et tombez sur un répondeur en mandarin. Vous attendez la fin du message, et entendez une voix nasillarde en anglais vous indiquant que le forfait de votre correspondant est terminé. Vous raccrochez. Cai Li ne peut plus téléphoner, ni recevoir d’appel. Vous perdez un point de communication.

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Vous contactez Wang Ke Rong, afin que celui-ci vous donne la démarche à suivre, pour peu qu’il sache comment s’y prendre. Allez au paragraphe 26.

- Vous jetez l’éponge et décidez de rentrer chez vous. Déconfit, allez au paragraphe 29 si vous êtes venus en scooter électrique, et 25 si vous avez pris le bus.

 

25.

Vous rejoignez sereinement l’arrêt de bus. Il y a une cohue incroyable, et c’est la ruée pour obtenir une place. Le capuccino vous a fait du bien, et vous arrivez dans le peloton de tête, vous asseyant tout au fond, là où trônent les chahuteurs. Vous avez du régler trois yuans au titre du transport, sans comprendre pourquoi : en Chine, en fonction de l’heure à laquelle vous prenez le bus, ou peut-être en fonction du confort de celui-ci, il y a une variation du prix du billet qui va du simple au triple, voire même au quadruple ! Dans tous les cas, retirez trois yuans de votre total d’argent. Deux secondes plus tard, alors que le bus est seulement à moitié plein, vous assistez à une histoire sans paroles comme seule la Chine peut en raconter :

 

La règle, au sein du bus, oblige les passagers à monter par la porte avant, pour descendre par la porte arrière. De votre place, au fond, en hauteur, vous avez une vue en profondeur jusqu’à l’avant. Vous voyez alors, par la porte arrière, un petit vieux rabougri transpirant d’efforts, chargeant méthodiquement, et avec la nervosité de voir les portes se refermer, d’énormes sacs en toile, dont le contenu parait fort lourd, tant est si bien qu’il les glisse dans le bus un à un. Le chauffeur jette un coup d’œil dans le rétroviseur, et commence à aboyer en mandarin à l’intention de la momie ocre. Le vieillard répond, mais, au ton agressif du chauffeur, cela semble sans appel. Alors, situation absurde au possible, le petit vieux effectue l’opération inverse depuis la même porte arrière : il redescend les sacs un à un sur le talus, avec une difficulté constipée sur sa face ridée, rejoint l’avant du bus, et recharge les sacs par la porte avant, toujours un à un … Pour entendre le chauffeur lui dire qu’il ne peut rester à l’avant : il gêne le passage, et doit avancer dans le couloir. Finalement, il reprendra sa place, avec ses sacs… Devant la porte arrière ! Vous pouffez, engoncé que vous êtes au fond, vous disant que les chinois sont parfois d’une discipline abêtie dès lors qu’il s’agit de respecter les règles, sans même se poser la question du contexte. Comme tout spectacle mérite de rémunérer l’artiste, vous invitez le vieil homme à prendre votre place. Tout en haletant de fatigue, il vous remercie et écrase ses os sur le fauteuil en plastique, souriant de son répit.

 

Le bus se remplit un peu plus à chaque arrêt, et les passagers se tassent autant qu’ils peuvent. Même quand vous avez le sentiment qu’il n’y a plus de place, quelqu’un trouve une solution pour faire monter un passager de plus. Le chauffeur lui-même y va de ses recommandations pour tasser plus d’individus. Au bout de vingt minutes dans cet amoncellement, vous descendez finalement, content de vous être extirpé de cette pression pugilistique. Encore cinq minutes de marche, et vous serez de retour dans vos pénates, au paragraphe 27. 


Jeu-en-Chine-22.jpg26.

Vous composez le numéro de Wang Ke Rong, et tombez sur un répondeur. On vous indique, en chinois et anglais, que votre correspondant est hors du réseau couvert, et qu’il n’est donc pas joignable pour l’instant. Vous refermez votre téléphone portable en soupirant, et perdez un point de communication.

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Vous appelez Cai Li, pour lui demander son aide. Allez au paragraphe 24.

- Vous jetez l’éponge et décidez de rentrer chez vous. Déconfit, allez au paragraphe 29 si vous êtes venus en scooter électrique, et au paragraphe 25 si vous avez pris le bus.






NdA :

Le paragraphe 27 et les suivants se trouvent dans l'article ci-dessous, du fait des limites du nombre de caractères par artilce imposées par Over-blog.
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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 10:05

27.

Enfin arrivé, vous ouvrez la porte de votre appartement, éreinté par la chaleur… Et avez la désagréable surprise de réaliser qu’il fait tout aussi chaud à l’intérieur. L’électricité est bien évidemment toujours coupée.

 

Soudain, on frappe à la porte. Ou plus justement, on tambourine violement à la porte, comme si on voulait la défoncer. Car les chinois s’annoncent toujours ainsi, certainement par crainte que l’occupant soit sourd. Vous sursautez, et vous précipitez pour ouvrir. C’est Mason (vous ignorez son nom chinois), le fils de votre propriétaire, adolescent d’une quinzaine d’années, dont la qualité de l’anglais à un si jeune âge ne cesse de vous impressionner. Vous l’invitez à rentrer, et sautez sur l’occasion pour lui expliquer votre problème de facture. Mason est un peu désarçonné : il passait uniquement pour vous emprunter quelques DVD de films américains pour, tout en rêvant de l’Occident lointain, parfaire sa compréhension de l’idiome de John Wayne. Gentil garçon, Mason bombe le torse, vous confirmant comme un serment qu’on prête, qu’il va faire de son mieux pour vous aider à payer votre facture. Vous soupirez d’aise : vous n’êtes plus seul contre la Chine entière. Vous vous asseyez, et lui détaillez votre incompréhension des choses :

 

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Lorsqu’on vous avait placardé une facture d’électricité sur la porte pour la première fois, il y a peut-être un an maintenant, vous étiez allé à la Banque de l’Industrie, en bas de chez vous, votre facture à la main, et vous aviez pu vous en acquitter. Par ailleurs, vous aviez un peu traîné pour le paiement, et on ne vous avez pas pour autant coupé le jus. Cette fois-ci, lorsque vous êtes allé à la Banque de l’Industrie, vous n’avez pas pu régler. Comment se fait-il que vous ayez pu régler la dernière fois, et que ce soit dorénavant impossible ? Sur les conseils de la gérante, vous êtes allés à la Banque de la Construction, et, tantôt on accepte votre règlement… Pour mieux le refuser dix minutes plus tard, après que vous ayez bataillé pour retirer des sous. Si toutes les factures se payent en banque, même si c’est une banque où vous n’avez pas de compte, qu’au préalable vous pouviez régler à la Banque de l’Industrie, et que, pour une raison inconnue, ce n’est plus possible, et que, pour finir, à la Banque de la Construction, on accepte votre paiement qu’une fois sur deux, où peut-on donc bien régler ? Même Kafka se serait tiré une balle : la logique de la procédure est impénétrable.

 





Mason vous a écouté religieusement, hochant la tête positivement à chacune de vos ponctuations. Candide, et réduisant le problème à sa plus basique finalité, vous lui demandez « Mason, mon ami, comment fait-on pour régler une facture d’électricité en Chine ? ». L’ado se réfugie dans une réflexion intense, pour finalement abdiquer : « Et bien, je ne sais pas trop : j’ai quinze ans, et n’ai jamais payé de facture. »


Vous haussez mollement les épaules, proche que vous êtes de la perte totale d’espoir, lorsqu’une lueur étincelle dans le regard de l’adolescent, qui continue : « Mais quand tu as emménagé, tu as du récupéré les cartes qui permettent de payer l’eau, le gaz, et l’électricité, non ? » Soudainement, vous vous souvenez que le propriétaire vous avait laissé des cartes au format carte de crédit pour assurer le règlement des charges. Vous aviez signé le bail (enfin, Cai Li l’avait fait, car le propriétaire ne voulait pas qu’un étranger qui peut repartir dans ses pénates du jour au lendemain s’engage légalement), et le propriétaire vous avait remis une enveloppe avec des documents dont ces fameuses cartes.

 

« - Et avec ça, je pourrais régler ma facture d’électricité ?

- Et bien, a priori oui… Mais bon, encore une fois, je n’ai jamais été confronté au problème. Donne-moi les cartes, et je lirais ce qu’il y a dessus : peut-être y a-t-il des indications. »

 

Bonne idée. Par contre, la grande question, c’est de savoir où vous avez bien pu mettre tout cela. Vous commencez à fourrager au hasard : lancez votre pièce de monnaie.

- Pile, allez au paragraphe 28.

- Face, allez au paragraphe 31.

 

28.

Vous farfouillez partout dans les tiroirs, les meubles de rangement, et tombez finalement sur la liasse de documents liée au logement, que vous aviez méticuleusement organisée. Parmi toute cette paperasse en mandarin, vous retrouvez une petite enveloppe, qui a la bonne idée de contenir quelques cartes. Après une lecture sommaire, Mason isole celle qui sert au règlement de l’électricité. Le plus étonnant, c’est que vous n’aviez jamais eu besoin de ces cartes au préalable. Ne vous posez donc pas tant de questions, et allez au paragraphe 33.

 

29.

La selle de Rossinante a tiédi au soleil. En centre-ville, il y a affluence. L’endroit où vous avez laissé votre scooter électrique est tellement surchargé de deux-roues que vous avez du mal à extirper le vôtre de la masse. Vous poussez le vélo à sa gauche, puis le scooter à sa droite, et, en tendant le bras dans une moue contractée, la sueur aux tempes, vous atteignez l’antivol que vous réussissez à détacher. Encore un effort, et vous descendez Rossinante du trottoir, en prenant soin de ne pas faire choir les cycles adjacents. Vous reprenez votre chemin en direction de Ling Tang Xin Cun. Sur le trajet, vous évitez toutes formes d’obstacles : piétons qui traversent sans regarder, vélos qui arrivent à contresens, bicyclettes qui vous grillent la priorité comme si il n’y avait aucune règle d’anticipation, et, vous assistez avec hilarité à un scénette fort amusante :

 

Voir un étranger en Chine au guidon d’un scooter électrique n’est pas un spectacle banal. En conséquence, les locaux vous regardent toujours avec étonnement quand vous conduisez. Alors que vous filez à vive allure, deux vélos roulant en sens inverse se rentrent dedans : les deux cyclistes avaient oublié de regarder devant eux, y préférant l’observation stupéfaite de votre face blanchâtre aux commandes de Rossinante. Vous venez de générer un accident. Les deux bougres reprennent leurs esprits, oubliant votre présence qui se noie dans la circulation surnuméraire de ce début de week-end, et commencent à s’engueuler !

 

Vous n’êtes plus très loin maintenant. Même si c’est toujours un délice de se faire masser par les rayons du soleil lorsque vous conduisez Rossinante, l’état des routes commence à tasser vos vertèbres, et la perspective de vous abandonner à votre canapé vous stimule au plus haut point. Vous serez de retour dans vos pénates, au paragraphe 27… En ayant pris soin de déduire deux points de votre total de points d’électricité.


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30.

Une demi-heure s’est écoulée depuis que vous êtes ressorti de la Banque de la Construction. Vous êtes confortablement installé dans un des canapés moelleux du Ming Tian Ka Fei, un « coffee shop » comme on les appelle ici, et qui est une formule cent pour cent chinoise de ce que les locaux désignent comme « un café occidental. » En fait, c’est une occidentalisation de la maison de thé traditionnelle chinoise, où les serveurs et serveuses en uniforme font preuve d’une politesse exceptionnelle, souhaitant « la bienvenue à votre présence lumineuse » à tout quidam qui rentre dans l’établissement. La musique diffusée est douce, reprenant les irritants medleys de Richard Clayderman, ou des standards occidentaux, réinterprétés au synthé. Ainsi, depuis que vous êtes là, vous avez pu entendre la version Bontempi de « my heart will go on », « ce n’est qu’un au revoir », et même « jingle bells », malgré que nous soyons à la mi-juin.

 

Ce qui est très bon, au Ming Tian Ka Fei, c’est le capuccino. Il est surplombé d’un îlot de crème sucrée, lui-même saupoudré de cannelle, et, couronnant ce petit monticule laiteux de bonheur, un zeste d’orange donne au breuvage une saveur exceptionnelle. Ce moment de paix vous fait relativiser votre malheur, et vous regagnez un point de patience. Vous dégustez votre capuccino en observant par la fenêtre le chaos du centre-ville. Les vélos roulent en tous sens, les taxis doublent par la droite en klaxonnant, les filles circulent sous des ombrelles pour s’abriter du soleil, et vous, vous ne savez toujours pas comment régler votre facture.

 

En y réfléchissant, vous ne voyez que trois possibilités :

- Vous tentez de contacter Wang Ke Rong, afin que celui-ci vous donne la démarche à suivre, pour peu qu’il sache comment s’y prendre. Allez au paragraphe 26.

- Vous appelez Cai Li, pour lui demander son aide. Allez au paragraphe 24.

- Vous jetez l’éponge et décidez de rentrer chez vous. De toute façon, il fait trop chaud. Vaincu, allez au paragraphe 29 si vous êtes venus en scooter, et 25 si vous avez pris le bus.

 

31.

Vous aurez beau mettre l’appartement à sac pendant une heure, il vous est impossible de remettre la main sur une quelconque carte de règlement d’électricité. Vous êtes là, accroupi au sol, souffrant de la chaleur dans des soupires transpirants. Allez au paragraphe 33… En prenant soin de vous ôter un point de patience.

 

Jeu-en-Chine-13.jpg32.

La Banque de l’Industrie est à deux pas, et ce serait trop bête de ne pas retenter votre chance, sachant que Mason pourra tout expliquer. Il y a moins de monde que ce matin, et en deux minutes, vous arrivez au guichet. Le petit gros jaune est plus que jamais derrière, et Mason jette la facture sur le comptoir. Le petit bonhomme reste placide, et, après quelques explications avec l’adolescent, lui repasse finalement la facture ! « Alors ? » lui demandez-vous benoîtement. « Et bien, il a dit qu’il fallait aller directement à Jiangsu Power, la compagnie d’électricité. » vous répond Mason. « Oui, mais pourquoi avait-il accepté le règlement la fois précédente ? ». Il vous répond qu’il ne sait pas. « Et le gars, il sait où ça se trouve, Jiangsu Power ? ». Et bien non, pas précisément. C’est sur San Xiang Lu, l’artère qui borde la résidence, mais c’est une longue avenue, et il n’est pas certain de l’endroit. Toujours est-il qu’il a confirmé que ce n’était pas bien loin. Par contre, il n’est même pas certain que vous puissiez régler là-bas ! Pour Mason, ça ne fait aucun doute. Ah bon. Alors si ça ne fait aucun doute, allons-y. Gentiment, l’adolescent propose de vous accompagner. Soupirant d’aise, vous le remerciez chaleureusement, et cheminez ensemble au paragraphe 34.

 



33.

Mason vous propose alors de descendre une fois de plus à l’agence qui se trouve en bas de chez vous, et d’expliquer votre cas à la gérante. Vous, vous êtes prêt à suivre l’ado, et à payer tout ce qu’on vous dira, pour peu qu’on vous remette le courant. Vous enfilez à nouveau vos chaussures, et Mason vous arrache la facture des mains. Vous descendez les marches de la cage d’escalier, et arrivez face à l’agence. La gérante est là, ronflante sur le canapé de bois exotique, le fessier vautré sur une natte de paille. Mason hurle pour réveiller la vieille, et continue d’hurler que le courant n’a toujours pas été rétabli et que vous ne savez pas où payer la facture. Vous assistez au spectacle amusant de leur conversation en mandarin. L’adolescent gueule comme un putois, et se voit répondre par des sourires, comme si elle s’en contrefoutait. Au bout de cinq minutes, Mason ressort, et, sans plus d’informations, vous le suivez. Quand vous lui demandez ce qui s’est dis, il vous répond que la gérante ne sait pas trop. Celle-ci pense que vous vous êtes mal expliqué à la Banque de l’Industrie, mais que, dans tous les cas, il serait plus facile d’aller payer directement auprès de Jiangsu Power, la compagnie d’électricité. Ah, parce qu’on peut aller régler directement auprès de la compagnie d’électricité ? Première nouvelle. Lorsque vous demandez où ça se trouve, Mason vous assure que ce n’est pas très loin… Sans savoir précisément où. C’est sur San Xiang Lu, l’avenue qui borde la résidence. Mais l’avenue est bien longue, et vous n’avez aucune idée de ce à quoi le bâtiment ressemble.

 

Que souhaitez-vous faire ?

- Si vous voulez retourner à la Banque de l’Industrie avec Mason, filez au paragraphe 32.

- Si vous souhaitez aller au bureau de Jiangsu Power, rendez-vous au paragraphe 34.

 

34.

Vous vous retrouvez à l’extérieur, et, après avoir décidé d’aller à Jiangsu Power, la compagnie d’électricité, il ne vous reste plus qu’à sélectionner le moyen de transport :

- En scooter électrique, roulez jusqu’au paragraphe 40.

- A pieds (puisque ce n’est pas bien loin), marchez jusqu’au paragraphe 37.

 

35.

Lorsque vous arrivez près du flic, il peste en mandarin, et Mason lui explique que vous ne saviez pas qu’il était interdit de transporter quelqu’un d’autre. Vous les voyez palabrer pendant cinq minutes, et, finalement, le policier se servira de son carnet de contredanses pour inscrire un numéro de téléphone qu’il tendra à l’adolescent. Dans l‘incompréhension totale, et sans tenter d’en savoir plus, vous enfourchez Rossinante, et chevauchez lentement, Mason marchant à vos côtés, attendant que l’agent soit hors de vue pour remonter à l’arrière. Vous profitez de cela pour lui demander des explications. Il en pouffe encore. Le flic a fait l’impasse sur la contravention, en échange d’une condition : contacter son fils pour lui donner des cours d’anglais ! Vous éclatez de rire. Ca vous a toujours épaté, ça : plein de gens viennent spontanément vous demander de leur donner des cours d’anglais. Chez votre premier employeur en Chine, la première semaine, cinq personnes par jour passaient dans votre bureau pour vous en faire la requête. Car les étrangers, en Chine, sont considérés comme étant tous nés anglicistes. Sur ces considérations, allez au paragraphe 41, please.

 

36.

Vous pénétrez dans l’allée dévolue aux cyclistes, en utilisant la méthode locale, c’est-à-dire sans même regarder si d’autres deux-roues arrivent, obligeant deux vélos et un scooter à piler. Un sentiment de bien-être vous irrigue : vos lunettes de soleil posées sur le nez, la ville vous appartient, et Rossinante vous permet de vous emparer de chaque endroit avec une aisance de film d’aventure. Des véhicules roulent en contre sens, des piétons marchent par trois, les uns à côté des autres, dans l’allée cycliste, et c’est à grand renfort de coups de klaxon que vous signalez votre arrivée, vous mêlant à la cacophonie zimboumesque de la grande fourmilière. Depuis votre arrivée, vous balader sur Rossinante reste un grand plaisir : en selle sur ce moyen de transport local, vous vous fondez dans l’atmosphère unique de la vie citadine chinoise, avec ses enseignes criardes en mandarin, ses badauds passant en tous sens, le tintamarre incessant, les discussions hurlées, les parfums saturées de chaleur moite et de poussière. Tout ce bonheur vous fait toutefois perdre 2 points d’électricité. Vous arrivez sur Ren Min Lu, « l’Avenue du Peuple ». La Banque de la Construction est à deux pas. Vous avancez une centaine de mètres et garez votre scooter électrique dans la masse de deux-roues alignée sur le trottoir. Une vieille femme avec un large chapeau de paille et un tablier vous tend un petit ticket, et vous somme de payer cinq mao, soit un demi-yuan, pour avoir le droit de parquer Rossinante parmi les cycles. Vous pénétrez dans l’établissement au paragraphe 16.

 

37.

Vous partez à pieds. Le soleil est maintenant haut dans le ciel. La température dépasse les trente-cinq degrés, et vous ne jouissez plus que très modérément de l’atmosphère. Mason, idoine à ses compatriotes, ne semble pas souffrir de la chaleur. Par contre, vous, vous regrettez de ne pas avoir pris Rossinante. Bah, vous êtes déjà presque à la sortie de la résidence, avez traversé le pont en dos d’âne à la forme si spécifiquement chinoise, surplombant le canal où naviguent de petites péniches ; avez dépassé les vendeurs de lychees, de pastèques et de raisin. San Xiang Lu n’est pas bien loin, et, avec un peu de chance, Jiangsu Power non plus. Vous commencez toutefois à suer à grosses gouttes ; mais, plein d’espérance, vous continuez jusqu’au paragraphe 41.

 

Jeu-en-Chine-8.jpg38.

Après quelques pas, vous arrivez à l’arrêt de bus. Les arrêts de bus à Suzhou sont exceptionnels, car ils ont été reconstruits dans le style architectural des jardins traditionnels, avec leurs murs blancs, leurs boiseries, et leurs toits en pisée. Vous trouvez l’initiative excellente, et, vous qui êtes originaires de la Vallée de la Loire, vous demandez quelle tête auraient les arrêts de bus de votre ville natale si ils avaient la forme du Château de Chambord. Les bus s’alignent les uns derrière les autres, et seul le premier longe l’arrêt. Les autres attendent les usagers derrière, mais ne prendront pas la peine de faire une halte face à l’arrêt. Et si vous ne faites pas attention, vous risquez de voir votre bus vous passer sous le nez !

 

Le bus numéro 38 arrive. Vous grimpez dedans, glissez le yuan que la course coûte dans la boite métallique boulonnée près du chauffeur, et restez debout dans l’encombrement habituel du transport en commun. Vingt minutes plus tard, vous arrivez sur l’Avenue du Peuple, et descendez par la double porte arrière. Comme d’habitude, le chauffeur redémarre avant que vous ne soyez descendu. Et comme d’habitude aussi, vous sautez en marche. La Banque de la Construction est là, à deux pas. Une centaine de mètres plus loin, vous pénétrez dans l’établissement, au paragraphe 16.

 



39.

L’occasion est trop belle. Vous tendez bien droit votre index en direction du policier, et tournez la poignée d’accélération aussi fort que vous pouvez, mettant rapidement le flic désabusé hors de portée. Mason n’a rien compris lorsque vous avez hurlé un libérateur : « mort aux vaches ! », mais explose toutefois de rire en jouissant de la cocasserie de la situation. Cet épisode passé, vous observez autour de vous, cherchant désespérément le bureau de Jiangsu Power. Vous ne devez pas être bien loin. Peut-être au paragraphe 41.

 

40.

Il commence à faire sacrément chaud, et avancer à pieds sous la boule de feu juchée au milieu du ciel est de la folie pure. Vous rentrez chez vous, foncez au garage, et récupérez Rossinante, votre fidèle destrier électrique. Vous arrivez à l’extérieur. Mason grimpe à l’arrière de la large selle. Vous tournez la poignée d’accélération, et, dans le silence habituel qui caractérise le scooter électrique, Rossinante avance, dépassant les petits commerces, survolant le pont en dos d’âne à la forme si spécifiquement chinoise, pour finalement s’engouffrer dans le flux de cycles de San Xiang Lu. Vous êtes heureux. Il n’y en a plus pour longtemps. Jiangsu Power n’est pas bien loin, et vous n’allez pas avoir à régler le problème tout seul. Dans une demi-heure maximum, toute cette histoire ne sera qu’un souvenir.

 

Vous entendez alors retentir un coup de sifflet : il s’agit d’un représentant de la maréchaussée. Et aïe donc. Ici, vous le savez pertinemment, il est expressément interdit de porter un autre adulte à l’arrière des petits cycles, et à quinze ans, Mason ne peut plus être considéré comme un enfant. D’après ce que vous avez entendu, le coût de l’infraction s’élève à cinquante yuans, et payer une somme pareille pour si peu ne vous enchante pas. Les locaux sont moins cons que vous, car ils connaissent le truc. Les flics ne se trouvent qu’aux carrefours. Dès lors que les cyclistes transportent un individu, ils s’arrêtent vingt mètres avant les carrefours, font descendre la personne, qui traverse à pieds, et la reprennent de l’autre côté. Vous, vous n’y pensez pas, et, par ailleurs, les flics laissent en général passer les occidentaux.

 

Que faites-vous ?

- En étranger respectueux de son pays d’accueil, vous rejoignez le policier au paragraphe 35.

- Vous fuyez au paragraphe 39, gageant que la vélocité de Rossinante est sans commune mesure avec celle de la paire de chaussures du représentant de l’ordre.

 

41.

Cela fait bientôt une demi-heure que vous tournez, empruntant San Xiang Lu dans tous les sens, évitant les cyclistes, les piétons et les voitures. C’en est trop, et Mason commence lui aussi à fatiguer. La meilleure solution, vous semble-t-il, c’est encore de demander. Mason soupire, car, comme c’est lui le chinois, c’est lui qui va s’y coller. Dans la rue, proche de vous, vous avez le choix, et vous sélectionnez quelques personnes à qui vous pourriez demander de l’aide. Faites votre choix au paragraphe 50.

 

42.

Vous adorez traverser votre quartier. De chaque côté de la rue se trouvent des petits commerces humbles, vendant des fruits et légumes, des galettes de riz et d’œuf à l’oignon, ou des brioches cuites à la vapeur. Il y a aussi des réparateurs de vélos et de motos. Celui que vous avez surnommé « le concessionnaire Harley-Davidson de Ling Tang Xin Cun », à savoir le piteux propriétaire d’un triste garage au toit de tôle ondulée, vous salue d’un geste franc en hurlant « laowai ni hao ! », soit « l’étranger, bonjour ! ». Et puis, il y a les frondaisons rafraîchissantes qui assombrissent la chaussée, donnant au quartier un parfum d’Italie, avec son linge pendant aux fenêtres, cette femme assise sur un tabouret bas, donnant le sein à son bébé, cette autre accroupie à même le sol, lavant ses habits dans une large bassine, alors que son enfant roupille sur une natte à ses côtés. Et puis il y a le parfum des fruits réchauffés par le soleil, celui des épices servant à la préparation des mets simples et bons qui sont vendus dans la rue pour des montants dérisoires, et toutes ces odeurs sont mixées par le passage incessant des deux-roues et des piétons avançant en tous sens.

 

Vous arrivez sur Gan Jiang Lu. Vous entendez un sifflement multiple assourdissant, comme si on avait superposé quantité de sonorités exceptionnellement aigues. Cette cacophonie est si vive qu’elle en perce les tympans. Vous avez repéré d’où cela vient : sur le trottoir, face à la piste cyclable, il y a un type en guenilles, posé contre son vélo. Sur son porte bagage sont attachées, en gigantesque boule, des petites cages en rotin, grosses comme le poing. A l’intérieur de chacune de ces cages est emprisonné un grillon. Ils sont à la vente. Il doit y en plusieurs centaines sur le vélo, et leur chant collégial vous oblige à vous boucher une oreille lorsque vous passez à proximité. Le son hurleur, et la masse de grillons enfermés dans ces étonnantes petites cages continue de vous surprendre. Et puis, vous n’avez jamais compris qui pouvait bien acheter cela, et pour quelle raison. Mais un jour, vous en aviez ramené un à Cai Li. Voyant la pauvre vermine enfermée dans sa prison de rotin, elle vous avait demandé, sur un ton supplié, de la libérer. Vous étiez sortis alors, la boite à la main, et, méticuleusement, pour éviter de blesser l’insecte, vous aviez découpé la cage avec des ciseaux. Le grillon avait tout de même réussi à vous mordre ! Vous chassez ce souvenir dans un sourire à l’encontre du vendeur, qui ne manque pas de vous proposer l’acquisition d’une bestiole.

 

- Si vous êtes en scooter électrique, allez au paragraphe 36.

- Si vous vous apprêtez à prendre le bus, allez au paragraphe 38.


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43.

Le vendeur de pastèque, un jeune d’à peine vingt-cinq ans au visage creusé par la dureté de sa condition, a retroussé le bas de son pantalon jusqu’aux genoux, pour éviter de trop souffrir de la chaleur. Pour la même raison, il a relevé son vieux polo orange jusqu’au dessus du nombril. Cette élégance bikinienne et ploucoïde est très répandue chez les messieurs chinois en période de canicule. La coupe en bataille comme tombé du nid, il s’est accroupi dans cette position typiquement chinoise qui donne l’impression que les locaux sont posés au-dessus de toilettes turques. Vous trouvez cette géométrie foncièrement incommodante, tant elle tire sur les mollets, et voir les chinois rester assis ainsi des heures ne cesse de susciter votre incompréhension quant à leur anatomie. Eux vous répondent que c’est très confortable. Il sourie en vous voyant arriver, et vous propose une des énormes pastèques se trouvant dans sa vieille charrette en bois. Mason lui fait comprendre qu’il ne souhaite pas de pastèque, mais un renseignement. Le vendeur l’écoute avec concentration, pour finalement se gratter le menton, et lui indiquer une direction, joignant à cela quantités d’explications. Mason revient vers vous tout heureux, et vous confirme que c’est à juste en dessous, au paragraphe 44.

 

44.

Grâce aux explications du vendeur de pastèque, vous arrivez face au bureau de Jiangsu Power, pour réaliser que vous avez du vous y prendre comme un âne. En effet, d’une part, celui-ci est juste à côté, et, d’autre part, le bâtiment est d’une dimension telle qu’il est difficile de le rater. Cerise sur le gâteau, le nom de la société est rédigé en anglais, sur une enseigne titanesque. Mason demande au garde à l’entrée, et celui-ci lui indique un bureau ouvert au public, sur le côté. Vous vous y rendez, jouissant de l’air conditionné glacé qui vous traverse l’échine dès que vous poussez la porte. Voyant la foule généreuse qui poireaute aux guichets, vous soupirez : une fois de plus, il va falloir vous armer de la plus sereine des patiences. Allez attendre au paragraphe 52.

 

45.

A ses traits rustiques et ses haillons, et voyant les roses que le petit bout de chou propose à la vente, vous réalisez à quel point il y a un problème de partage des richesses. Bien évidemment, lui demander votre chemin ne rime à rien. Le petit s’accroche à votre pantalon sans vouloir le lâcher : la seule solution est de lui acheter une rose. Vous demandez à Mason d’en choisir une, et donnez cinq yuans à l’enfant. Réduisez d’autant le montant de vos liquidités. Cela ne règle pas votre problème. Retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 

Jeu-en-Chine-21.jpg46.

Elle paraît un peu surprise, mais accepte. Mason feint de toussoter pour vous remémorer sa présence, et le fait que vous avez toujours une facture d’électricité en souffrance. Vous abandonnez la demoiselle et vous retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.


47.

C’est une attitude qui vous a toujours étonné, et, qui, à votre arrivée, avait suscité stupeur et doute : en Chine, bon nombre de petits vieux marchent paisiblement à reculons. Pourquoi font-ils donc cela ? Vous aviez posé la question à Cai Li, et celle-ci vous avait répondu que c’est une gymnastique pratiquée par les personnes âgées pour garder la forme. Vous aviez accepté l’explication, et, après quelques mois, vous y êtes habitués, tout en continuant de trouver la démarche un brin surréaliste. Mason s’adresse au vieil homme serein et concentré. Celui-ci lui répond en suzhouhua, le dialecte local. Mason lui demande s’il parle le mandarin. Peine perdue ! L’ado revient vers vous en pouffant de rire. Certaines personnes âgées en sont encore restées à leur dialecte… L’enseignement obligatoire du mandarin remontant tout juste à Deng Xiao Ping. Souriant comme si vous veniez de croiser un breton ne parlant pas français, vous vous redirigez vers le paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 


48.

Comprenant la situation, le guichetier préfèrera exploser de rire, ce qui, en Chine, est une façon de masquer sa gêne. Mais cette attitude a tendance à vous faire sortir de vos gonds : voir quelqu’un se marrer quand vous l’engueulez vous donne l’impression qu’il se fout ouvertement de votre gueule. Souhaitant tant détendre l’atmosphère que régler votre problème, le préposé demande la carte de règlement à Mason.

 

Aviez-vous retrouvé votre carte d’électricité dans votre appartement ?

- Si oui, tendez-la au guichetier au paragraphe 55.

- Si non, faites-lui comprendre que non, au paragraphe 53.

 

49.

Vous indiquez à Mason d’aller demander votre chemin à la poupée de porcelaine qui avance au rythme dodelinant de sa queue de cheval. Il commence alors à s’adresser à la jolie jaune fille, et instantanément, la barbie ocre se désintéresse de l’adolescent, pour s’adresser directement à vous, en anglais. En même temps qu’elle vous répond qu’elle ne sait pas où le bureau de Jiangsu Power se trouve, elle vous demande de quel pays vous venez. Dès lors que vous lui dites que vous êtes français, elle pouffe dans le revers de sa main, les pieds en dedans, en vous répondant que la France est un pays très romantique. Vous ne manquez pas de confirmer fermement.

 

Souhaitez-vous lui demander son numéro de téléphone ?

- Si oui, allez au paragraphe 46.

- Si non, retournez au paragraphe 50 pour faire un autre choix.

 

50.

A qui allez-vous demander à Mason de s’adresser ?

- Au chauffeur de taxi qui vient de s’arrêter illégalement dans l’allée des vélos ? Allez au paragraphe 51.

- Au vendeur de pastèques ? Allez au paragraphe 43.

- A cette jolie chinoise ? Allez au paragraphe 49.

- A ce petit vieux qui marche étonnement à reculons sur le trottoir ? Allez au paragraphe 47.

- A ce gamin qui n’a même pas cinq ans, qui est revêtu de guenilles, et qui vend des roses ? Allez au paragraphe 45.

 

51.

Mason frappe au carreau du taxi bleu. Le chauffeur venait de reculer son siège pour pouvoir se reposer, sans se soucier du fait que son véhicule se trouve garé en plein milieu de la piste cyclable, et constitue donc une effroyable gêne pour la circulation. Il ne comprend pas trop, et baisse sa vitre. Vous entendez les deux autochtones s’entretenir, et Mason revient vers vous, modérément satisfait. Vous lui demandez alors si le taxi a pu lui indiquer le chemin. Il vous répond qu’il sait où c’est, mais qu’il ne le dira pas. Par contre, contre dix yuans, il est prêt à vous y emmener ! Refusant définitivement ce genre de pratique qui n’a pour but que de plumer l’occidental, vous retournez au paragraphe 50 pour demander à quelqu’un d’autre.

 

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52.

Malgré le mouvement constant des fourmis qui ont envahi le bureau de Jiangsu Power, et, en ayant plus ou moins réussi à isoler les curieux qui ne sont rentrés là que pour jouir de la fraîcheur de ceux qui sont de véritables clients, il doit y avoir pas loin d’une trentaine d’assujettis qui attendent qu’on daigne les servir. De l’autre côté de l’hygiaphone, fébrilement protégé derrière une vitre épaisse, seuls deux guichets sont ouverts, alors qu’un troisième employé, assis, la tête jetée en arrière contre le dossier, sommeille la bouche ouverte. Vous et Mason vous regardez. Vous n’avez pas encore sélectionné quel que guichet que ce soit, que vous êtes déjà excédé par l’attente qui se profile.

 

- Souhaitez-vous attendre au guichet de droite ? Allez au paragraphe 54.

- Souhaitez-vous attendre au guichet de gauche ? Allez au paragraphe 56.






 

53.

Le guichetier se gratte la tête, détaillant votre facture avec une moue simiesque. Il fait défiler plusieurs fenêtres sur son moniteur, tapant des commandes sur le clavier, et vous imprime finalement… Une carte de règlement d’électricité toute neuve, ne manquant pas de donner les explications nécessaires à Mason, qui l’écoutera religieusement, hochant de la tête en conservant la bouche ouverte. Vous tendez vos quatre cent yuans sous l’hygiaphone, attendez la monnaie et les deux inutiles duplicatas au carbone mitraillés de coups de tampon qui accusent réception du paiement, pour remercier le jeune homme, et sortir prendre l’air au paragraphe 58.

 

54.

Vous attendez depuis dix minutes. Les habitudes des locaux ont la vie dure, plusieurs personnes longeant la file d’attente pour atteindre le guichet avant vous. Comme à l’accoutumée, personne ne dit rien. Sans hésitation, vous tirez Mason par le bras, observez les resquilleurs avec une moue mordante, montrant la pâleur de votre visage et la clarté de vos yeux, espérant fébrilement que cela suffira à désarçonner les récalcitrants. Vous faites forte impression, et êtes surpris de voir les gens se pousser de leur petit morceau de comptoir, vous laissant la place. Jubilant de cette médiocre victoire, vous demandez à Mason de raconter votre histoire au guichetier concentré. L’ado hurle tout ce qu’il peut, pour finalement se prendre la tête à deux mains en soupirant. Tout fatigué et déçu, il vous annonce que pour les règlements de facture, c’est l’autre guichet.

 

- Si vous n’êtes pas allé à l’autre guichet, allez faire la queue au paragraphe 56.

Si vous êtes déjà passé par l’autre guichet, lancez votre pièce.

- Pile, allez au paragraphe 57.

- Face, allez au paragraphe 59.

 

55.

En moins d’une minute, chrono en main, le guichetier imprime un reçu, accepte les quatre cent yuans que vous lui tendez, vous rend la monnaie, et vous fournit deux duplicata au carbone mitraillés de coups de tampon. Vous tournez les talons, et sortez victorieux, la tête haute, et le torse bombé. Mason continue de baragouiner avec le fonctionnaire, et vous prenez le parti de l’attendre à l’extérieur, une cigarette au bec, au paragraphe 58.

 

56.

Va pour le guichet de gauche. De toutes façons, il n’a pas l’air pire que le guichet de droite. Derrière vous, un quarantain aux dents passablement en avant, la coupe en bataille, ne cesse d’hurler dans son téléphone portable, à tel point que vous finissez par vous demander s’il ne prend pas votre oreille pour l’émetteur. Vous espérez qu’il n’a pas d’hépatite, tant votre nuque se rafraîchit allègrement de ses postillons. Vous vous retournez pour lui faire comprendre que, malgré la chaleur, l’arrosage a assez duré. Il vous sourit sans autre réaction que de beugler encore plus fort dans le combiné. Il n’a pas réalisé.

 

Devant vous, une femme âgée tient sa petite fille par la main. L’enfant doit avoir cinq ans, porte deux tresses noires, et un petit vêtement léger de soie. Elle vous regarde avec de grands yeux interrogatifs. La grand-mère psalmodie quelque chose vous concernant au rejeton de sa progéniture, et se retourne vers vous, son appareil photo à la main, pour s’adresser à Mason. En bonne interface linguistique, Mason vous explique que la grand-mère aimerait prendre une photo de vous avec l’enfant dans les bras. Les étrangers sont des V.I.P. partout, mais parfois, vous avez le sentiment d’être un animal de zoo. La gamine est craquante, et la démarche vous amuse. Vous acceptez, en prenant bien garde qu’on ne vous vole pas votre place. Mason est hilare. Le résultat, c’est que la grand-mère, comme de nombreux chinois qui placent la qualité de l’accueil offert aux étrangers en priorité, vous laisse passer devant. Vous êtes un peu gêné, mais Mason vous pousse de deux pas en avant.

 

Vous arrivez au guichet où vous attend un jeune fonctionnaire à l’allure osseuse de freluquet zélé. Lorsque Mason explique la raison de votre venue, il répond qu’il est désolé, mais que c’est à l’autre guichet que les factures d’électricité se payent.

 

- Si vous n’êtes pas allé à l’autre guichet, allez faire la queue au paragraphe 54.

Si vous êtes déjà passé par l’autre guichet, lancez votre pièce.

- Pile, allez au paragraphe 57.

- Face, allez au paragraphe 59.

 

57.

Votre face occidentale passe du blanc au rouge plus rapidement qu’un lapin lancé contre un mur. Vous gueulez en anglais, disant au préposé que vous venez de l’autre guichet, et que là, on vous a dit qu’il fallait payer à ce guichet. Vous videz votre sac : cela fait des heures que vous tentez vainement de régler votre note d’électricité, et que vous en avez plus que marre de faire face à des responsables qui ne veulent pas accepter le règlement que vous être prêt à effectuer avec la meilleure volonté du monde. Vous concluez en indiquant que si personne ne veut de votre argent, et bien, cela ne vous gêne que modérément, mais au moins, qu’on vous rétablisse le courant ! Dans votre monologue cataclysmique, vous perdez un point de patience. C’est le silence. Après un instant de stupeur, Mason sort de sa torpeur pour tenter de prendre un ton tout aussi agressif, et incendie en mandarin le pauvre guichetier qui reste tout étonné, et n’a pas encore réagi. Finissez votre gueulante au paragraphe 48.


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58.

Vous êtes sur le trottoir, devant l’immense bâtiment de Jiangsu Power, respirant comme vous le pouvez l’air chaud saturé d’humidité. Vous profitez de ce répit pour vous allumer une cigarette, en attendant Mason, qui ne tarde pas à vous rejoindre, vous livrant des explications complémentaires. L’électricité sera rétablie dans moins de vingt quatre heures. Vous devrez dorénavant payer tous les débuts de mois, soit au bureau de Jiangsu Power, soit à la Banque de l’Industrie, ou encore à la Banque de la Construction. Quand vous lui direz que ces deux derniers établissements ont, aujourd’hui même, et consécutivement, refusé votre règlement, il vous répondra qu’il ne sait pas. Le problème est réglé, et c’est une raison bien suffisante pour ne pas chercher à comprendre. Maintenant, vous pouvez sereinement regagner votre appartement de Ling Tang Xin Cun.

 

Comment êtes-vous venu jusqu’ici ?

- En scooter électrique, allez au paragraphe 60.

- A pieds, marchez jusqu’au paragraphe 61.

 

59.

Vous ravalez votre colère, et désespéré, dites à Mason d’expliquer au tocard derrière le comptoir que vous venez déjà de l’autre guichet, et qu’on vous a signifié qu’il fallait vous rendre à celui-ci pour effectuer, enfin, votre règlement. L’ado braille auprès du préposé, qui sourie de se faire houspiller avec tant de virulence par un si jeune homme. Mason finira sa gueulante au paragraphe 48.

 

Jeu-en-Chine-4.jpg60.

Faites votre compte de points d’électricité.

- Si votre total ne dépasse pas 0, allez au paragraphe 62.

- Si votre total est au moins égal à un, allez au paragraphe 63.

 

61.

On vous avait dis que le bureau de Jiangsu Power était tout près, et vous vous rendez compte que la distance, dans l’esprit des chinois, est plus que relative. Vous entamez trois quarts d’heure de marche pour regagner votre appartement. Rendez-vous au paragraphe 64.

 

62.

Vous retirez l’antivol, le glissez dans la boite à gants, insérez la petite clé de contact, vous asseyez sur l’impressionnant véhicule, et invitez Maison à faire de même. Il s’abandonne à la mollesse de la selle imitation cuir dans un petit bond, posé en amazone. Dès lors que vous démarrez, votre fidèle destrier avance par brèves saccades. Vous vérifiez le niveau de charge de la batterie. Pas de bol : au même titre que votre appartement, Rossinante n’a plus de jus. Et là, il n’y a pas de facture à régler. N’ayant pas d’autre solution, vous pédalez pendant une demie heure… Et arrivez, coulant de sueur, et harassé, au paragraphe 64.

 

63.

Après avoir enlevé l’antivol, Rossinante repart dans un ronronnement électrique. Mason saute à l’arrière de la selle, et, après dix minutes, vous arrivez au pied de votre immeuble. C’est là que la batterie de votre fidèle destrier rend l’âme. Il va falloir que vous la remontiez dans votre appartement (alors que son poids pourrait rentrer confortablement en compétition avec celui d’une enclume), et que vous la rebranchiez pendant six à huit heures… Dès lors que vous aurez à nouveau le jus chez vous. La portant fébrilement dans des gémissements de porteur d’eau, vous gravissez les marches de la cage d’escalier pour atteindre le paragraphe 64.

 

64.

Alors que vous tournez la clé dans la serrure de la porte d’entrée en suffocant, Mason tient le crachoir dans un monologue cinéphilique où il vante les DVD que vous lui prêtez à l’accoutumée. Et enfin, après vous avoir filé ce sérieux coup de main, il va pouvoir atteindre l’objectif de son passage : vous emprunter de nouvelles galettes. Comme d’habitude, il vous faudra batailler pour qu’il vous les rende, mais vous lui devez bien ça.

 

Exténué, ne percevant que des bribes du discours de l’ado, vous agissez comme une machine, attendant le moment salvateur où vous pourrez vous reposer : vous enlevez vos chaussures, déposez vos affaires sur la table, et vous affalez sur votre lit dans un râle libéré. Ainsi vautré, vous indiquez à Mason de choisir les DVD qu’il veut. L’adolescent se précipite sur votre collection qui, au tarif des films pirates en Chine, recense des milliers de titres. Sa sélection terminée, vous vous remerciez réciproquement, et Mason se rapproche de la porte d’entrée.

 

Ca y est. Vous êtes chez vous. Nous sommes en milieu d’après-midi. Il vous reste une journée et demie. Le courant sera rétabli dans les vingt-quatre heures, si tout se passe bien. Vous réalisez que vous n’avez toujours pas fais votre toilette, que vous n’avez cessé de courir d’un établissement à un autre depuis tôt le matin… Et qu’une bonne douche, même à l’eau froide, est indispensable. Vous hissant jusqu’à la salle de bain, vous tournez les robinets frénétiquement, d’abord de la baignoire, puis du lavabo : le néant. Mason pouffe de rire en vous tendant une facture qu’il a trouvée sur le paillasson : vous n’avez pas réglé à temps, et on vient de vous couper l’eau !


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NdA :

 

Toutes les anecdotes relatées dans cet article sont authentiques. Je n’ai fais que les cumuler le temps du jeu. Par contre, il est important de noter que j’avais rédigé cet article en 2004, à l’époque où je publiais des chroniques au sein de feu l’excellent site Ailleurs Magazine. Je l’ai modifié conséquemment pour y faire apparaître des éléments de mon quotidien inexistants à l’époque, dont Cai Li essentiellement, que je n’ai rencontré qu’un an plus tard. Et comme les choses vont très vite en Chine, je ne serais pas surpris, sans en avoir la certitude, que le système de règlement des factures se soit simplifié en quatre ans. Egoïstement, je ne suis plus confronté au problème, l’abandonnant à Cai Li, qui paye dorénavant les charges à partir du distributeur automatique de sa banque… En deux temps trois mouvements !

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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 07:59

J'ai rarement attendu un film comme j'ai attendu « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal ». Ma dernière impatience de la sorte remonte à « la menace fantôme », il y a neuf ans. A l'époque, j'avais posé un congé l’après-midi de la sortie, suscitant les grognements de ma direction : comment pouvait-on sécher le travail pour une raison aussi futile ? Le cinéma est mon éternelle passion, que j'entretiens depuis la découverte en salle de « la guerre des étoiles » à l'âge de cinq ans, puis des « aventuriers de l'arche perdue » à neuf. Ces deux projections ont bouleversé mon existence, et même si je développe ma société avec un humble succès pour l'instant, le septième art reste ce que j'ai toujours rêvé de faire.

Le dernier volet des aventures d'Indiana Jones est sorti en France le vingt-et-un mai, constituant un cadeau rare, puisque c'était aussi la date de mon anniversaire. Le reste du monde ne le découvrait que le lendemain. Si l'hexagone a bénéficié de ce traitement de faveur, peut-être faut-il y voir un corollaire avec la présentation du film à Cannes. Manque de bol, j’habite en Chine.

Même si je me régale de revoir encore et encore les précédents opus dans la chaleur de mon intérieur, un Indiana Jones se découvre d'abord sur grand écran : c'est une célébration, avec le rituel de la file d'attente, celui de l'achat d'un cornet de pop corn à un tarif absurde, celui des publicités projetées dans la pénombre en un préambule impatient et jouissif, comme une dernière heure d'école avant les vacances. Et quel bonheur de s'imbiber de ce défilé d'images au format gigantesque, dans la fraîcheur velours d'une salle obscure, assis sur un siège tape-cul rabattable qui sent le sucre collé, le cliquetis du projecteur couvert par un son digital qui envahit l'être pour l'immerger dans l'action.

             



1°/ Sa place est dans un musée :

Mais vivant en Chine, je ronge mon frein, car le film n'est toujours pas projeté au cinéma, et ne le sera probablement jamais. Pourtant, une semaine avant la sortie internationale, je vérifiais déjà les horaires des salles de Suzhou, certain qu'un tel évènement cinématographique serait visible sans délai. Depuis la mi-juillet, las, j'ai arrêté ces consultations quasi quotidiennes, réalisant frustré que le quatrième Indiana Jones n'aurait jamais les honneurs des écrans chinois.

C'est tout aussi amusant que déconcertant, car en vivant à l'étranger, même si la culture cinématographique n'en est qu'un échantillon anecdotique, on a parfois le sentiment d'avoir une vision du monde bien plus globale que les autochtones, ceux-ci ne l'appréciant qu'au travers de considérations purement locales. Je suis certainement aveuglé par mon amour pour le cinéma, mais pour moi, Indiana Jones ou Terminator font partie du quotidien culturel contemporain occidental.

Comme la plupart des chinois, Cai Li ne connaissait pas. Elle avait vaguement entendu parler de « la guerre des étoiles », a découvert « retour vers le futur » car je l'y ai incitée, et reste une indécrottable inconditionnelle de la filmographie de Jacky Chan. Pour elle, si toutes ces productions américaines qui ont embrasé un engouement international ne sont pas connues en Chine, c'est qu'elles ne doivent pas être bien connues ailleurs.

En résultent parfois des anecdotes incompréhensibles : quand je paye l'addition au bistrot que je fréquente, chaussant mes lunettes noires, la mâchoire inférieure avancée, et que sur un ton monocorde, j'exprime « I'll be back » ou « hasta la vista, baby » en rappel des films de James Cameron, les serveuses s'interrogent sur ma froideur soudaine. Pourtant, cela ne peut pas provenir de ma carrure, qui, à quelques millimètres près de-ci de-là, rappelle les proportions de Schwarzenegger avec une exactitude confondante.

A mon sens, un seul film étranger a marqué l'inconscient collectif chinois. Il s'agit de « Titanic ». Je me souviens que, lors de déplacements en Chine il y a dix ans, c'était l'évènement. Même dans les bureaux, on retrouvait des affiches aux murs ou en fond d'écran sur les ordinateurs. Et encore actuellement, l'air de Céline Dion fait partie des standards internationaux incontournables, alors que peu de chansons étrangères sont réputées.


La Chine a tout autant à faire découvrir au monde. Et la sixième génération de réalisateurs, recèle de joyaux gorgés d'émotion. Le cinéma est un art populaire indissociable de l'industrie, et c'est ce qui fait sa beauté. Qu'on préfère les gros budgets ou les films intimistes, il y en a pour tous les goûts, offrant tant une expression de l'imaginaire que peu d'arts formalisent avec autnt de crédibilité, qu'une possibilité de se projeter dans une authenticité sociale. C'est cette orientation, au-delà des productions d'arts martiaux, que le cinéma chinois prend ces dernières années, avec un succès artistique qui me remplit d'un respectueux étonnement. Il se libéralise, et craint moins de relater les problèmes sociétaires d'un pays en mutation... Même si cette expression reste supervisée par l'état. Le progrès n’en reste pas moins flagrant, tant de la part des auteurs, que des autorités. Un cinéphile sinophile ne peut que s'en réjouir. Cette sixième génération de metteurs en scène est très à l'image des jeunes turcs des Cahiers du Cinéma, qui, dans les années soixante, ont révolutionné l'industrie cinématographique française, sortant des studios pour filmer dans la rue.


En Chine, les films restent peu de temps à l'affiche, et le prix du billet est très élevé, en rapport avec le pouvoir d'achat local. Dans le complexe cinématographique de Suzhou, une place coûte cinq euros. Pour un ouvrier qui gagne cent euros par mois, c'est inaccessible. Par contre, en dix ans, les salles ont atteint un niveau de confort qui rivalise avec celui de l'Occident : elles sont propres, le public n'y parle plus durant la projection, et il est dorénavant interdit d'y fumer. On y croise encore néanmoins des spectateurs qui n'hésitent pas à développer de longues conversations téléphoniques via leur mobile. Notez toutefois la cohérence économique de la démarche : l'interlocuteur a l'impression de voir le film, sans avoir à en payer le dispendieux ticket.

Mais pourquoi, dans un pays où l'Occident fait rêver, où les produits importés sont modes, est-il impossible d'assister à la projection d'une superproduction comme « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal » ? Le progrès économique chinois est qualifié de miraculeux. Mais les développements sociaux, culturels et légaux, dans un pays historiquement communiste, prennent bien plus de temps. Et, au même titre que l'Internet, le septième art subit une censure, car son message, même si fondamentalement divertissant, est accessible à tous.

Mao a compris l'intérêt propagandiste du cinéma, ainsi que sa liberté, dès son accession au pouvoir. En conséquence, la quasi-totalité des films étrangers, ainsi que les productions antérieures à la révolution se sont vues interdites. Il ne reste de cette période qu'un cinéma partisan d'inspiration soviétique, Union où d'ailleurs, on envoyait les réalisateurs chinois en formation. La Révolution Culturelle n'a fait qu'entériner totalement cette censure. Pour l'anecdote seulement, l'épouse de Mao, Jiang Qing, était comédienne, et avait fait détruire toutes les copies de ses films. Les quelques bobines survivantes sont aussi rares que les scènes manquantes du « Metropolis » de Fritz Lang. Mégalomane du pouvoir, ou subversive inavouable ?

Encore actuellement, la Chine sabre la distribution cinématographique internationale. Et Indiana Jones, tout voyageur invétéré qu'il est, n'est pas le premier à se voir refuser un visa pour la Chine. J'ai bien du mal à trouver les critères de compromission justifiant l'interdiction d'un film comme Indiana Jones... Mais c'est peut-être parce que ce n'est pas là qu'il faut chercher.

Officiellement, l'administration chinoise se limite à un quota de distribution en salles de vingt films étrangers par an. L'objectif avoué est de promouvoir une production locale qui souffrirait de l'invasion massive de films internationaux. Et j'avais été surpris d'apprendre, il y a deux ans, que « Casino Royale » était le tout premier James Bond à bénéficier d'une exploitation dans les cinémas chinois. J'y mets deux bémols. D'une part, les chinois ne semblent pas férus de films étrangers. D'autre part, suivant régulièrement les sorties en salles à Suzhou, sans être catégorique, j'ai l'impression que bien plus de vingt toiles occidentales ont égayé les écrans depuis le début de l'année. En plus de ce principe de quota, qui semble évoluer vers une internationalisation, la Chine décrète parfois des moratoires sur les sorties de films étrangers. Et de décembre à février dernier, prétextant la protection du cinéma local, l'exploitation de films internationaux a tout bonnement été interdite.




Par ailleurs, la censure morale veille. Ainsi, le sexe est banni, autant que les films d'horreur, pour éviter de pervertir ou de traumatiser les jeunes spectateurs. Il y a deux ans et demie, déjà, l'administration avait censuré la publication de « Death Note » un palpitant manga japonais, interdisant ses adaptations cinématographiques, du fait de leur potentiel terrifiant. Par contre, le texte de loi restait bien nébuleux, et sujet à une interprétation totale. Car quid des « chroniques de Narnia », des productions Pixar, de la saga de « la guerre des étoiles », voire même de « Harry Potter », qui recensent un quota largement dépassé de monstres, fantômes ou extra-terrestres ? Et les autorités ont du repréciser le contexte légal, limitant naïvement la censure à tous les films dont l'objectif est d'effrayer. Ne nous leurrons pas, le MPAA, la censure américaine, malgré des soi-disant grilles d'évaluation précises, impose des restrictions sur des bases tout aussi subjectives.

On assiste aussi à des coupes beaucoup plus chirurgicales. L'an dernier, le troisième épisode des « pirates des Caraïbes » en a fais les frais. Chow Yun Fat, star hongkongaise, a vu sa performance sur les écrans de l'Empire du Milieu réduite de moitié : interprétant un méchant stéréotypé, version marine de Fu Man Chu, les autorités ont estimé qu'il renvoyait une image diabolique des chinois. Cette démarche m'avait fais sourire, car le pays s'enorgueillit de nombreux films d'action efficaces produits à Hong Kong, où souvent, les méchants de service sont des occidentaux machiavéliques.

Très récemment, la sortie de « kung fu panda » a manqué d'être annulée dans le Sichuan, sous prétexte que des patriotes y voyaient une moquerie américaine, la province abritant l'essentiel des pandas, et ayant été victime du séisme qu'on connaît. Les autorités n'ont pas cédé, et le film a été finalement projeté le lendemain à Chengdu, la capitale provinciale. Ca donne froid dans le dos, tout de même, de voir à quel point le nationalisme peut être amalgamé avec n'importe quoi. En tous cas, le film cartonne dorénavant au box office chinois, et je n'ai jamais entendu d’autochtone vilipender le contenu du synopsis, bien au contraire !

Plus inquiétante est la censure dont les oeuvres locales sont victimes. Les médias chinois ont fait l'an dernier des gorges chaudes de « lust, caution », d'Ang Lee, transfuge taïwanais qui a connu d'énormes succès internationaux avec des films comme « tigre et dragon » ou « Brokeback Mountain ». Le film avait tout d'abord été jugé trop explicite sexuellement, subissant les coupes d'un montage très allégé. Tang Wei, l'actrice principale, y interprète une chinoise qui, sous l'occupation japonaise, passe dans le camp adverse. Ce positionnement ne flattant pas l'Histoire chinoise telle qu’elle est enseignée, la comédienne s'est retrouvée interdite de tournage ou de présence, tant sur les plateaux de télévision que dans les festivals internationaux. Et de nombreuses controverses ont éclos, condamnant un film qui ne diabolisait pas la collaboration avec l'ennemi.

Récemment, j'ai découvert « Summer Palace » de Lou Ye, le metteur en scène de « Suzhou River ». Un peu trop nouvelle vague à mon goût, le film m'a artistiquement peu séduit. Le scénario s'y déroule sur fond de revendications des étudiants pékinois durant les évènements de Tian'an'men, même si ce n'est pas le coeur de l'histoire. La censure a été totale, et tant le réalisateur que la productrice sont sous le coup d’une interdiction d'exercer pendant cinq ans.


Pour conclure sur le métrage introductif, à savoir « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal », c'est certainement un tout autre paramètre, purement politique, et lié aux prises de position de son metteur en scène, qui l'a effacé des salles obscures. Steven Spielberg, en début d'année, a refusé publiquement son poste de conseiller artistique pour les cérémonies d'ouverture et de clôture des jeux olympiques, du fait du génocide au Darfour, contre lequel le gouvernement de Pékin n'a rien fait, malgré ses accointances avec le Soudan, et la pression qu'il aurait pu en conséquence exercer.

Donc, si on se résume :
« Pirates des Caraïbes » est sorti amputé de dix minutes par la censure.
« Lust, caution » a subi les coupes de la même censure.
« Death note » est interdit en Chine.
« Summer Palace » est interdit en Chine.
« Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal » est interdit en Chine.

Et bien malgré tout, tous ces films, partiellement censurés ou totalement interdits par les autorités chinoises, je les ai vu, dans leur intégralité, et sans aucune difficulté.

2°/ Fortune et gloire :

Je n'ai pas eu à me procurer de copies refourguées anonymement sous le manteau par un dealer dissident embastillable. Non. J'ai fais comme tout le monde : placide, je me suis rendu dans un des nombreux magasins de DVD pirates qui a pignon sur rue, en bas de chez moi, ou dans n'importe quelle artère du centre ville, et y ai acheté le plus naturellement du monde les toiles précitées, comme j'aurais acheté une douzaine d'oeufs. Car même si le piratage de CD ou de DVD est rigoureusement prohibé, son commerce est toléré. En Chine, il y a la loi, mais il y a surtout les pratiques. J'avais pouffé à mon arrivée, découvrant que, bordant les plus grandes avenues de Suzhou, de nombreux magasins idoines s'alignaient à l'enfilade, à la vue de tous, avec le piratage de films ou d'albums comme fond de commerce, annonçant leur forfaiture par le caviardage grand format d'affiches de cinéma sur leurs devantures. Et les policiers en uniforme passaient, et passent encore devant, sans sourciller, comme si il s'agissait du plus régulier des points de vente.

Au risque d'être taxé d'apologiste de la piraterie culturelle, je dois bien l'admettre, pour qui est cinéphile, ces échoppes regorgeant de pellicule sur galettes sont de véritables cavernes d'Ali Baba. Ce sont en général des locaux humblement repeints à la chaux, éclairés de néons froids, et qui alignent des bacs de DVD, eux-mêmes en chemises cartonnées recouvertes de pochettes plastiques. Du fait de la simplicité de ces établissements, et de l’atmosphère de chantier qui règne dans les rues contiguës, je dois souvent me laver les mains en rentrant chez moi : farfouiller ces bacs vieillots laisse toujours d'anthracite traces de poussière sur les doigts. Mais quel bonheur : chacun compte des milliers de films ! Comparativement, quand je repasse en France, et que je vais faire un tour à la FNAC ou à Virgin, je trouve les rayons de vos supermarchés culturels infiniment plus pauvres. L’humble magasin de mon quartier, tenu par un chinois sans âge et édenté, est mieux approvisionné.



Pour l'anecdote, j'avais ressenti un bonheur encore plus intense durant l'été deux mille quatre. Cet été là, Suzhou, du fait de ses nombreux jardins inscrits au patrimoine de l'humanité, avait accueilli la conférence internationale de l'UNESCO sur l'héritage mondial. A cette occasion, la ville avait fais richement peau neuve. Les abris bus, reconstruits dans un style purement local, furent bâtis de pierres blanches et de toits en pisée. Les plus grands boulevards se parsemèrent d'un éclairage au design tout aussi traditionnel. Là où le bitume subissait les écueils du temps, il fut aplani. Un nouveau parc des expositions, en bord de canal, rejoint un pont neuf à l'architecture classique en dos d'âne, mais aux proportions colossales. Et les nombreuses Santanas turquoise qui servaient de taxi se sont vues suppléées de luxueuses berlines dorées. L'ambiance estivale et caniculaire aidant, j'en profitais pour me promener au guidon de mon scooter électrique, évitant sagement les bouchons dus aux cordons de police et inhérents au passage en voiture de luxe des huiles internationales se rendant à la conférence. Bien évidemment, le cinéma m'irriguant, ces balades étaient toujours ponctuées d'arrêts dans les magasins de DVD. La police étant passée par là, tous ces points de vente étaient purement et simplement fermés : systématiquement, je butais à un rideau métallique baissé. Après les premiers jours de la conférence, ces commerces ont rouvert, écrémés de tous les produits pirates : il ne s'agissait plus que de garages vides, où sur toute la surface des étalages ne subsistaient que quelques maigres CD non contrefaits. Tous les DVD pirates, pourtant légion, avaient disparu. Car quand on accueille des sommités internationales de l’art pluriculturel, afficher la contrefaçon massive d’œuvres génère un embarrassant paradoxe. Dans une de ces antres, j'étais allé voir le gérant, lui demandant dans mon mandarin approximatif si il vendait encore des films. De peur qu'on nous entende, il a sobrement regardé autour de lui, s'est levé, m'a fait signe de ne pas faire de bruit, et a ouvert la porte du fond, m'indiquant l'escalier qui menait à l'étage. Sans trop comprendre, j'ai gravi les marches pour arriver dans une pièce où tous les cartons de DVD étaient entassés sauvagement ou répandus sur le sol. Je venais de découvrir un trésor caché, comme un tombeau oublié : anarchiquement dispersés, il y avait là des milliers de DVD, depuis le carrelage poussiéreux jusqu'au plafond brodé de toiles d'araignée. Cet après-midi là, malgré la température dépassant les trente-cinq degrés sous les combles, je suis resté deux heures à ouvrir les cartons et à détailler les films, espérant découvrir un métrage inespéré. Finalement, avec quelques DVD sous le bras, je suis discrètement redescendu, et ai tendu rapidement le fruit de mes fouilles au gérant qui, pour soixante-dix centimes d'euros pièce, a glissé les galettes dans un sac plastique. Et je suis rentré chez moi pour attaquer le visionnage.

On assiste parfois à ce type de fermeture, pour le principe seulement, les magasins ouvrant à nouveau quelques jours plus tard, sans être inquiétés. Les autorités chinoises instrumentalisent des opérations coups de poing, affichant faussement une volonté d'endiguer un business très juteux, les studios hollywoodiens chiffrant le manque à gagner à plus de deux milliards de dollars. Parfois, la condamnation de quelques contrefacteurs fait les gros titres : peines de prison ou amendes sont sentenciées. Mais dans la rue, rien ne change : tout le monde continue d'acheter les galettes. A mon arrivée, j'achetais parfois le China Daily, quotidien national en langue anglaise. Je me souviens y avoir lu un article, sur une page entière, qui relatait fièrement la destruction, par la police nankinoise, de dix mille DVD pirates. Un cliché accompagnait l'article, montrant les disques étalés sur la chaussée, et un rouleau compresseur les écrasant. Le contenu m'avait atterré : dix mille DVD, c'est peut-être le stock de trois magasins, alors que Nanjing doit en recenser des dizaines, pour ne pas dire des centaines. Et l'article de féliciter l'administration d'un démantèlement d'une telle ampleur. Qui peut être dupe ?


Le prix de ces DVD varie entre cinquante et soixante-dix centimes d'euros, voire un euro vingt pour les pressages de haute qualité. On y trouve aussi de nombreuses séries télévisées, récentes ou non, vendues dans des grosses boites cartonnées, certes peu luxueuses comparativement aux authentiques éditions occidentales, mais par contre abordables : en France, je n'aurais jamais pu acquérir les neuf saisons des « X-Files » pour cinquante euros. Proximité nippone oblige, les mangas sont très répandus, particulièrement, pour ce qui est de Suzhou, à Shangyejie, le quartier japonais. Ma nièce Julie, qui est restée un an en Chine, et qui est particulièrement férue des animés du soleil levant, y faisait des tournées régulières, estomaquée du nombre de titres disponibles par rapport à l'Europe. On trouve bien sur des films chinois et asiatiques. Et c'est en Chine que j'ai développé un intérêt pour le cinéma fantastique coréen, dont j'adore l'inventivité, mais dont j'ignorais l'existence en France. Même si on trouve beaucoup de films occidentaux, l'essentiel reste américain. Et pour finir, évidemment, toutes les nouveautés sortent avec une rapidité confondante : il n'est pas rare que j'achète des films en Chine, alors que ceux-ci ne sont pas encore projetés au cinéma en France, même si la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. Bref, le piratage ratisse très large.

Au su de l'ampleur du phénomène, sans disposer d'éléments factuels le confirmant, je doute qu'il s'agisse de petites organisations illégales qui gravent la nuit derrière des ordinateurs. Ce ne sont pas des gravages, mais des pressages. Certes les films sont rarement vendus dans des boîtiers plastiques, mais souvent, l'impression de leurs jaquettes en carton est plus luxueuse que celle des éditions originales. De même, l'affiche ou une photo du film est imprimée sur le disque, et il ne s'agit-là nullement d'une étiquette rapportée. A évaluer le nombre de titres, et les quantités commercialisées au su de tous, il doit y avoir là une véritable industrie, avec ses chaînes de production, ses machines, ses ouvriers, et sa logistique. Et la difficulté, en Chine, pour quelqu'un qui le souhaiterait, serait de trouver des films authentiques !

Pour citer un exemple autre que le cinéma, mais lié à la propriété intellectuelle, je me souviens de Cai Li, quelques jours après notre rencontre, téléchargeant benoîtement des logiciels qui, en Occident, s'achètent à grand prix. Quand je lui ai mentionné, elle m'a répondu violement : « Mais enfin Christophe, c'est faux : les logiciels sont gratuits ! Tout le monde sait ça ! ». D'ailleurs, trois mois après le lancement de Windows Vista en Chine, Microsoft ne s'est pas étonné de n'avoir vendu qu'un peu plus de deux cent licences.



3°/ J'improviserais, j'ai l'habitude :

Ce paradis pour cinéphile réserve parfois une petite surprise complémentaire à l’achat, procurant généralement une crise de rire carabinée. Il s’agit des mentions sur les jaquettes. Les chinois sont très curieux de nature, éprouvent un besoin mode à tout faire apparaître dans la langue de Shakespeare, avec une maîtrise souvent limitée. Sur le principe, cette volonté d’internationalisation devrait inspirer  notre contrée franchouillarde où on renâcle au moindre effort linguistique vis-à-vis de nos voisins en visite. En Chine, les indications sur les autoroutes sont en chinois et anglais, et il en est de même dans la plupart des gares, voire même sur de nombreux menus au restaurant. Et pourtant, le chinois de la rue est très rarement angliciste. L’effort n’en est que d’autant plus louable, et à saluer.

Les chinois s’accordent à surnommer leur anglais du « Chinglish », néologisme qui traduit à merveille une appropriation souvent hasardeuse de l’idiome de la Perfide Albion, et parfois rigolote. Pour eux, l’important, c’est qu’une mention apparaisse, au mieux en anglais, ou au pire dans l’alphabet latin : cette écriture si différente, facilement assimilable à de l’anglais, fait bien assez exotique, avec ce qu’elle représente de luxe occidental. Et qu’importe qu’elle soit compréhensible. Ainsi, les jaquettes des films pirates recensent parfois quelques perles inoubliables. Il faut signaler néanmoins une évolution très positive depuis cinq ans, car ces erreurs sont de moins en moins présentes… Ou alors, peut-être plus justement, m’y suis-je habitué, les rendant transparentes.

Quelques semaines seulement après mon arrivée, je suis tombé sur « them », un film d’horreur de facture correcte, sans être innovant. Néanmoins, la critique revendiquée sur la jaquette m’avait séduit par son honnêteté. C’est d’autant plus rare pour être noté que nos boîtiers occidentaux affichent des commentaires encenseurs rarement avérés. Et il était inscrit, sans gêne : « de mémoire récente, l’un des films d’horreur les plus ennuyeux ». Ajouter à mon tableau de chasse l’un des plus grands sédatifs cinématographiques jamais produit fut un paramètre suffisant pour en justifier l’acquisition.

Toujours au rang d’une sincérité bien honorable, le descriptif de « X-Men 3 », au dos de la jaquette, excite toutes les envies, sauf celle de le regarder. Je vous fais part directement de la traduction : « Le film est boiteux. Les dialogues manquent. Toutes les phrases devant constituer des bons mots futés tombent à plat. Les seules fois où le spectateur rie, c’est dès lors que quelqu’un reçoit un coup de pied dans les noix. ». Si on oublie la critique peu châtiée qui renvoie le grand écran à un écran de pub, on saluera toutefois le naufrage marketing, dans un espace de communication supposé attiser la férocité cinéphagique d’un spectateur qui dévore la jaquette pour savoir si il va acheter le film.

Parfois, on tombe ainsi sur des critiques qui descendent en flèche des œuvres qu’elles sont censées promouvoir. « Deep rising » est un petit film d’horreur aquatique bien ficelé, dans lequel des monstres marins massacrent allègrement l’équipage d’un bathyscaphe sophistiqué. Et la critique, ironique, de constater « c’est bien dommage que les créatures ne nous débarrassent pas des acteurs plus vite ».
Technologique, « stealth » propose une trame où un avion de chasse doté d’une intelligence artificielle devient paranoïaque, avec les conséquences cataclysmiques que le scénario imagine sur la politique extérieure des Etats-Unis. Au dos de la jaquette, la critique salue bien l’effort, en soulignant que « dans ses pires moments, on a l’impression qu’un robot fou a aussi pris contrôle du film ».

On découvre aussi des commentaires bonhommes. Ainsi, en rouge et en gras, peut-on lire au dos de la jaquette de « Blade 2 », la critique suivante : « Wesley Snipes a l’air content. ». C’est simple, et le commentateur ne se mouille pas. Pourtant, le film n’est qu’une succession de défouraillages et de pétarades à l’artillerie lourde, où l’acteur vide en deux heures plus de chargeurs qu’un régiment d’infanterie en une vie, cumulant les carnages par la dispersion d’hectolitres d’hémoglobine : on imagine avec effroi quel génocide Wesley Snipes aurait commis, si il avait été mécontent.

Enigmatique met de choix, « ghost ship », est une autre toile d’épouvante, dont la scène d’ouverture est abasourdissante, justifiant à elle seule de voir le film, même si le reste s’avère conventionnel. Le scénario regorge néanmoins de fantômes revanchards, d’aventuriers mal rasés, de paires de seins et de gros flingues, se laissant regarder sans bailler. Mais l’accroche publicitaire sur la jaquette continue de m’interroger. Je cite : « des choses sur le ring de box au gymnase local où elle a commencé son entraînement !!! ». Notez par ailleurs les trois points de suspension qui accentuent le bien-fondé et l’importance de la chose : même si vous n’avez rien compris, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu.

Je suis arrivé en Chine avec le strict minimum, partant du principe que j’y démarrais une nouvelle vie. En dehors de ma famille, mon plus grand manque s‘avéra cinématographique. Très rapidement, j’ai chiné pour trouver mes métrages importants. Une des premières cibles fût la trilogie de « la guerre des étoiles », que j’ai eu le bonheur de dégotter dans sa version originale, alors qu’en Europe, seule l’édition spéciale restait disponible. Par contre, au dos de la jaquette était fait mention, discrètement, d’une conséquence de la projection que j’ignorais. Il était précisé « redécouvrez le film éternel qui continue de terrifier des générations entières à l’idée d’aller dans l’eau ». Amoureux de la trilogie, je n’ai aucun doute quant à son éternité. Mes certitudes sont toutefois moindres concernant l’effroi des spectateurs, depuis plus de trente ans que le premier film est sorti, à l’idée de prendre une douche.


Fruit, peut-être, d’une mitoyenneté politique ou géographique avec l’ancien bloc de l’Est, beaucoup de nouveautés sont souvent des copies de pressages russes. Ainsi, en février dernier, alors que le film était à l’affiche depuis peu en France, j’avais pu me procurer une version abominable, et en langage popov, de « Astérix aux jeux olympiques ».


Le problème de ces versions, c’est que la bande sonore anglaise, ou française dans le cas du petit gaulois survitaminé au Red Bull druidique, donne toujours l’impression d’avoir été enregistrée dans une salle de cinéma avec un dictaphone, alors que la piste russe est exemplaire, pour une qualité d’image optimale. Et j’ai découvert d’ailleurs que les russes, fort d’une voix off de baryton empruntée aux cœurs de l’Armée Rouge, commentent les génériques. C’est très rigolo sur le principe, mais rend la projection rapidement migraineuse.



L’utilisation des logiciels de traduction fait parfois la part belle aux pirates de films japonais ou allemands, qui annoncent des sous-titres anglais. Hélas, ces traductions électroniques n’ont ni queue ni tête, et donnent une atmosphère fellinienne à des toiles qui deviennent incompréhensibles.


La systématisation rapide du piratage reste ébahissante : une semaine après sa sortie dans une salle occidentale, un film est disponible dans les bacs chinois… Mais rarement dans une édition optimale. Le week-end du quinze août, profitant d’une France entière désertant les bureaux, je n’ai pas travaillé, préférant fureter près de bacs. Et j’ai pu y trouver toutes les dernières nouveautés : « the incredible Hulk », « the dark knight », « X-Files 2 », « Wall-E », « Hellboy 2 », « kung fu panda », et le tant attendu « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal ». Payant les galettes avec une vélocité bien émouvante, je suis rentré chez moi dans une diligence idoine, trépignant à l’idée de visionner tous ces fleurons du box office estival.

La déception a été bien grande, mais je m’y attendais. Toutes ces toiles étaient des copies filmées avec un vieux caméscope des familles dans une salle obscure, les enrichissant des pouffements et quintes de toux des spectateurs, comme un sitcom dont les rires sont enregistrés, mais avec la qualité d’un magnétophone. Et sur la plupart, la pixellisation de l’image fait regretter un codage Canal Plus. Au final, je n’ai pas pu regarder « X-Files 2 », car même si l’image était tolérable, un souffle grave rendait les dialogues inaudibles. Par contre, Gillian Anderson gagne en charme de ses quelques rides. A moins que ce ne soient les pixels. J’ai savouré « Wall-E », que je n’imaginais pas aussi poétique : il faut dire que le film ne comporte quasiment pas de dialogue, facilitant l’absorption de son édition pourave. Vert de rage, j’ai abandonné « the incredible Hulk » après les dix premières minutes : l’image était nébuleuse et le son abominable. Je suis allé jusqu’au bout de « the dark knight », me félicitant, au solde du générique final, d’avoir conservé jalousement un tube d’Efferalgan dans mes tiroirs. Et après plus de deux heures d’une projection coûteuse pour l’hypophyse, même le doux frétillement effervescent du cachet n’atténua pas ma migraine. J’ai terminé sur un autre de mal de crâne, de cristal, en découvrant, frustré, que la galette d’Indiana Jones, eu égard à sa profession d’archéologue, justifiait d’une datation au carbone quatorze.

Décidément, je l’aurais mérité, de voir ce film. On aura compris ma palpitation à l’idée de le découvrir, désir lésé qui a fourni son prétexte à l’introduction du présent article. Mais j’en suis rendu à l’achat de la troisième édition pirate, et toutes sont inacceptables. La dernière, de jaquette pourtant plus luxueuse, avec l’espoir qu’elle présageait, reste la plus irrévérencieuse. Son format télévisuel carré mal coupé, sabrant largement la surface d’un film conçu pour le cinémascope, tronque le générique de la moitié de ses titres. La même moulinette révèle sans rougir des plans où les acteurs, victimes de la censure Jivaros d’un reformatage altier, ont la tête coupée. C’est particulièrement dérangeant lors de scènes de dialogues en groupe, où, les bouches ayant disparu au-delà de l’écran, on ne sait plus qui parle. Alors, j’attends, désespéré d’avoir à me contenter de ces ersatz, enviant les passionnés occidentaux qui se sont délectés de l’original en salle. Au pire, je l’achèterais à Noël, quand je repasserais en France. Après le cadeau qu’a constitué la sortie du film pour mon anniversaire, il en constituera un autre, au pied du sapin. Et en attendant, le sapin, c’est bien tout ce que méritent ces DVD pirates, sous forme d’une boite capitonnée enfouie six pieds sous terre.
  


De manière générale, je ne boude toutefois pas mon plaisir à découvrir tous ces métrages, avec la facilité que leur commercialisation banale prodigue. Et je me souviens, il y a quelques années, du bon mot d’Arthur, l’un de mes neveux, qui a l’époque devait avoir douze ou treize ans. Quand je lui avais demandé « Alors, quand passes-tu voir ton vieil oncle en Chine ? », il m’avait répondu tout de go « rien que pour les films, je suis prêt à me faire chinois demain ! ». Sans en arriver à envisager l’extrême d’une naturalisation, j’avoue partager ce régal.

 

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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 07:35

Depuis deux ou trois ans, de nombreuses publications à destination des étrangers à Suzhou fleurissent, gratuitement, alimentées par la régie publicitaire, sur les comptoirs des bars et restaurants fréquentés par les expatriés. David, mon collaborateur au sein de Onesource Agency, a bénéficié ce mois-ci des honneurs de cette presse locale, et pourtant internationale. Occupant un poste commercial dans ma société, il est ainsi passé de VRP à VIP, souriant sous les flashs journalistiques d’un canard pour expatriés publié tant en anglais qu’en japonais.

 

J’avais eu vent de l’affaire alors que nous étions en déplacement pour un contrôle qualité à Hangzhou. Du fait de petits problèmes inhérents à la production, nous avions éternisé notre passage dans l’usine, vérifiant méticuleusement des articles qui en avaient bien besoin. Alors que nous écumions les chaînes d’assemblage, David subissait le harcèlement via SMS d’une rédactrice qui tenait impérativement, le bouclage étant en cours, à le rencontrer pour immortaliser sa mine de jeune premier à l’intérieur du support. La journée de travail a été bien plus longue que prévue, mais dès notre retour tardif à Suzhou, David a filé la retrouver pour qu’elle puisse garnir son magazine du physique athlétique de mon collaborateur. Le résultat, je l’ai découvert ce mois-ci, en première de couverture, ainsi qu’à l’intérieur.


Le journal s’appelle « Open », et j’en plaisantais avec l’intéressé, qui, comme moi, trouve que le nom du magazine fait penser à une publication homosexuelle, alors que le jeune homme s’enorgueillit d’une adoration éternelle pour le sexe faible. « Open » reste un magazine d’un intérêt réduit, se limitant à lister des encarts publicitaires d’endroits où les expatriés se retrouvent entre eux, sur fond d’articles qui ne sont que des prétextes, tant leur fadeur est flagrante. « Open » est un peu à l’image de ces magazines que l’on trouve dans les avions, et qui n’informent de rien, si ce n’est des prouesses de la compagnie aérienne qui nous accueille le temps d’un vol, et qui fait la part belle au duty-free.

 

Néanmoins, les journalistes ont fait preuve de goût, sélectionnant un modèle masculin qui n’aurait rien à envier à un magazine de mode. Si, ce dont je doute, David ne perce pas dans le commerce international, il pourra toujours se reconvertir dans le mannequinat. Je ne cesse de le dire : chez Onesource Agency, on est tous de très beaux mecs.

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27 janvier 2008 7 27 /01 /janvier /2008 14:41

Pour Onesource, ma société, les choses se sont sensiblement accélérées depuis la rentrée: fin octobre, j'ai accueilli deux commettants de passage, et quinze jours plus tard, je repartais pour affaires à Hong Kong. En trois semaines, j'ai pris six vols.

 

Sur ces six vols, un a été annulé, et deux ont été retardés. Dieu merci, aucun ne s'est crashé. Pourtant, en Chine, c'est banal (pas les crashs, mais les retards). En preuve irréfutable, un cliché joint pris à l'aéroport Hongqiao de Shanghai montre que près de la moitié de vols était retardé. Il ne s'agit pas d'un manque de chance : c'est au contraire une généralité dont il faut s'accommoder dès lors qu'on privilégie le transport aérien en Chine.

 

C'est devenu une tradition, puisque c'est la deuxième année que je décerne l'Ubu d'Or à une administration en Chine. And the winner is... CAAC, l'aviation civile chinoise, dont l'organisation déboussolée est à mourir de rire, pour peu qu'on jubile de stagner pendant des heures dans un aéroport. Cet Ubu d'Or 2007 est remis avec un peu de retard, par souci d'adéquation avec le récipiendaire et ses horaires décalés.

1°/ Shanghai - Canton (belote) :

 

Fin octobre, j'arrive à l'aéroport Hongqiao de Shanghai, avec l'avance qui sied tant à mon anxiété naturelle qu'à un enregistrement sans bousculade au guichet. Une banale vérification sur les écrans m'indique que, bien évidemment, mon vol pour Canton ne partira pas à temps. Une voix féminine crache au haut parleur que le vol "est retardé du fait d'un retard" : réponse typiquement chinoise, dont n'importe quel badaud de l'Empire du Milieu se contente. Je suis toujours tendrement effaré par ce comportement local : ils ont parfois une capacité simpliste à prendre n'importe quelle réponse comme suffisante, sans chercher à en comprendre la causalité, même pour des sujets essentiels.

 

En parfait exemple de cette acceptation sans bornes, quelle que soit la nébulosité du prétexte, les voyageurs attendaient patiemment l'embarquement. De vingt heures trente, celui-ci fût annoncé à vingt-et-une heure cinq, puis à vingt-et-une heure trente-cinq, pour finalement nous permettre de nous asseoir en cabine vers vingt-deux heures. Arrivé à Canton, je me suis allongé dans ma chambre d'hôtel à une heure du matin, pour me relever quatre heures plus tard, et enchaîner mes rendez-vous.

 

En autopsiant la photo ci-dessus de l'écran listant les départs, l'oeil le plus pointu remarquera qu'il y a deux colonnes annonçant les horaires : "scheduled" (soit "planifié"), dans laquelle on retrouve les heures aux quelles les vols étaient supposés décoller, et "actual" (soit "réel") dans laquelle sont précisés les horaires de départs estimés. Dans ce même cliché, deux vols me font perdre en conjectures déroutantes : Le vol CZ3970 à destination de Changsha qui devait partir à vingt heures dix, décollera finalement à dix-neuf heures quarante... Soit avec une demie heure d'avance. De même, le vol MU5665 à destination de Xiamen, censé quitter le tarmac à vingt heures vingt-cinq, s'arrachera du sol vingt-neuf minutes plus tôt. Objectivité intellectuelle oblige, je ne pouvais pas rédiger un article dénonçant les déficiences de l'aviation civile, sans reconnaître aussi son efficacité : certes, il y a du retard pour de nombreux vols, mais celui-ci est très largement rattrapé par ceux qui décollent avec une demie heure d'avance ! Ne cherchez pas à comprendre : vous êtes en Chine.

 

 

2°/ Hangzhou - Shenzhen (rebelote) :

 

A la mi-novembre, je repartais à Hong Kong à l'occasion d'un salon professionnel. Sachant qu'il fermait ses portes un vendredi soir, j'ai invité Cai Li à m'accompagner, pour que nous profitions du week-end en découvrant l'archipel.

 

Les vols Shanghai - Shenzhen sont bien moins coûteux que Shanghai - Hong Kong, alors que la distance est presque la même. La démarche économique était donc de prendre un avion pour Shenzhen, d'y traverser la frontière, et de rejoindre en car l'ancien protectorat britannique. Encore moins cher, nous avons décollé de Hangzhou plutôt que Shanghai.

Nous sommes arrivés en avance, et déjà, notre vol pour Shenzhen était affiché avec un retard indéterminé. Lors de l'enregistrement, j'ai demandé des précisions au guichetier peu concerné, afin de savoir si notre attente allait se prolonger d'une demi-heure ou de dix. Le préposé hochait ahuri, pour me répéter qu'il ne savait pas. J'ai voulu savoir si nous pouvions être redirigé vers un autre vol partant à l'heure. Réponse négative. Finalement, je lui ai demandé de me confirmer que le vol pour Shenzhen ne serait pas annulé, comme c'est souvent le cas. Là, par contre, il m'affirmera que je n'avais aucun souci à me faire.

 

L'enregistrement effectué, après s'être soumis à la sécurité, nous avons rejoins la porte d'embarquement. Le vol prévu à treize heures s'avéra finalement retardé à quatorze heures. A treize heures, une voix lancinante au haut parleur nous demanda de changer de porte d'embarquement. A treize heures trente, on nous informa que le vol souffrirait d'un retard supplémentaire d'une durée inconnue. Et ce n'est qu'à quinze heures que l'annulation a été décrétée.

 

Il nous a fallu repasser la sécurité en sens inverse, et faire à nouveau la queue au guichet d'enregistrement, pour qu'on nous affecte un autre vol. Tant les passagers chinois ayant un visa business que les résidents hongkongais ont pu obtenir une place dans un vol direct pour Hong Kong, au tarif d'un trajet pour Shenzhen. Les autres, comme Cai Li, qui disposait d'un visa touristique nécessitant un passage forcé par le poste frontière continental, n'ont pas eu d'autres choix que de prendre un vol pour Shenzhen.

 

Pour un départ prévu à treize heures, en étant arrivé à dix heures à l'aéroport, nous avons décollé à dix-sept heures. Le temps de débarquer à Shenzhen, de prendre une navette jusqu'à la frontière, de la traverser, de rejoindre Mong Kok (sur la partie continentale de Hong Kong), et de trouver un hôtel... Nous avons posé nos valises tard dans la nuit.

3°/ Shenzhen - Hangzhou (rebelote et dix de der) :

 

L'aviation civile chinoise avait gardé le meilleur pour la fin, à notre retour de Hong Kong, en cerise sur un gâteau pourtant déjà passablement défraîchi par tous ces retards cumulés. Après notre séjour à Hong Kong, nous avons rejoins la frontière à Shenzhen, que nous avons retraversé, pour emprunter une navette à destination de l'aéroport. Notre vol retour pour Hangzhou était annoncé à midi, ce qui nous laissait tout le temps, après les presque deux heures de vol, pour prendre le car qui se rendait à Suzhou.

 

 

Forgé par l'habitude de ces dernières semaines, en pénétrant le hall de l'aéroport de Shenzhen, je me suis dirigé vers les écrans, non pour m'informer du numéro de guichets d'enregistrement, mais pour connaître le retard escompté avant le décollage effectif. J'avais été mauvaise langue : aucun délai n'était annoncé, et nous avons même pu procéder à l'enregistrement avec de l'avance ! Jouissant de celà, nous nous sommes installés sereinement dans un café pour nous restaurer, en attendant de passer la sécurité.

 

En fait, nous aurions pu passer la journée dans ce café : après avoir rejoins la porte d'embarquement, le départ a été constamment retardé, de midi à treize heures trente, puis à quatorze heures, quinze heures, et enfin seize heures trente. Tout comme nous, bon nombre de passagers ont demandé d'être reroutés vers un autre vol, quitte à ce qu'il atterrisse à Shanghai. Et tous avons eu droit à la même réponse : la redirection ne se fait que si il y a annulation. Nous avons voulu revendre nos billets pour en racheter d'autres, mais la perte financière, malgré l'incapacité de la compagnie aérienne à livrer sa prestation en temps était trop importante... Sans pour autant avoir l'assurance que le nouveau vol sélectionné partirait à l'heure ! Plus les heures s'étiraient, plus l'attente s'avérait être la seule option. 

 

A seize heures trente, après quatre heures et demie de retard, une mutinerie s'est déclarée: quelques usagers usés et gueulards exigèrent des explications justifiant leur inadmissible et interminable attente, et ce jusqu'à dix-huit heures, soit une heure et demie plus tard...  Et durant cette heure et demie, à la mode chinoise, les différents "responsables" ont défilé, sans qu'aucun d'entre eux ne donne le moindre détail quant aux raisons du délai ! 

 

A six heures moins dix, soit dix minutes a priori du décollage affiché, l'embarquement immédiat a été annoncé. Tous les passagers se sont levés, se sont dirigés vers les stewards officiant à l'entrée, et plutôt que de tendre leur boarding pass, ont tous refusé de monter à bord, jurant qu'ils ne mettraient les pieds dans l'appareil sans avoir eu une explication ! Nous les avons rejoins, et malgré son gabarit réduit, Cai Li s'est dévoilée en meneuse de cette dissidence aéroportuaire, las de n'être aéroportée. Malgré les tentatives mitigées des cerbères rachitiques, les passagers ont fait bloc, figés en piquet de grève autour de la guérite d'embarquement, réaffirmant dans une violence verbale que si l'avion décollait finalement, ce serait sans eux. Du jamais vu : imaginez un avion qui décolle vide, du fait du refus des passagers de monter à bord.

 

Un peu moins idiot que les autres, ou peut-être plus habitué qu'eux, l'un des contestataires a ajouté que si on le poussait à embarquer, c'était pour mieux prolonger l'attente, mais à bord de l'appareil, où il serait trop tard pour protester. Alors que l'un des stewards tentait de le rassurer, lui confirmant que le vol partait à dix-huit heures, l'écran d'affichage de la porte changea, annonçant un décollage à dix-huit heures quarante !

 

 

 

Finalement éreintés de ne rien obtenir, tous les passagers sont montés à bord vers dix-neuf heures, en ayant l'assurance discutable de l'imminence du décollage, mais sans excuses, ni même explications, et encore moins dédommagements. Comparativement, les deux heures de vol sont passées bien prestement.

 

Nous sommes arrivés à Hangzhou à vingt-et-une heures, et il ne subsistait que quelques rares bus pour le centre ville et la gare ferroviaire. Le dernier car pour Suzhou était parti depuis bien longtemps, et notre course continuait pour réussir à atteindre notre appartement. Nous avons rejoint la gare ferroviaire, mais le dernier train pour Suzhou remontait à quelques heures, et il fallait attendre le lendemain. Finalement, avant son entrée sur l'autoroute, nous avons pu arrêter un car de nuit qui partait sur Nanjing, où il restait deux couchettes vides, et qui, aux alentours de minuit, a pu nous déposer à l'entrée de Suzhou.

 

Pour un décollage prévu à midi, nous avons quitté la piste à dix-neuf heures, et sommes arrivés chez nous à minuit passé. Ubu d'Or, avec les félicitations du jury.

 

Je me souviens d'un ancien collègue chinois qui, il y a une dizaine d'années, lors d'un périple en commun, et face à un retard de la sorte, m'avait dit avec humour que les initiales CAAC, qui sont celles de l'aviation civile chinoise, signifiaient en réalité "China Airlines Always Cancelled", soit, dans la langue de Molière : "les compagnies aériennes chinoises sont toujours annulées"... Ou, au mieux, retardées.

 

 

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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 11:51

Le moteur de cet article consiste en un commentaire laissé récemment par Patrice, un lecteur assidu du blog de l'expat, que je cite verbatim ci-après, passant outre les règles fondamentales de la propriété intellectuelle, car en Chine, on se contrefout de contrefaire.

Hmm, hmm (je m'éclaircis toujours la voix en citant un tiers, du fait de ma voix de baryton qui, au téléphone, me permet d'imiter Dark Vador avec une authenticité confondante). Deux points, ouvrez les guillemets, je cite :

 

"Bonjour Christophe, je parcoure votre blog depuis quelques mois, je le trouve vraiment remarquable et me décide à vous posez deux questions. Pour mettre en lumière mes interrogations, je dois vous expliquer que j'ai rencontré une chinoise au mois de janvier et que c'est un véritable coup de foudre pour moi. Je vous passerai les détails sur les symptômes du coup de foudre, parce que la raison n'a plus sa place. Mon questionnement bien sur est en relation avec ce qui est pour moi la plus belle rencontre de ma vie. Excusez-moi d'avance Christophe pour ces interrogations qui peuvent paraître ridicules. D'abord je voudrais savoir si une relation d'une chinoise avec un étranger [français], est bien acceptée. Mais ma principale question se situe sur la différence d'age. Il y a 22 ans d'écart entre elle et moi, même si cela ne se voit pas. Comment les Chinois voient cette différence d'age et quand je dis les Chinois, je pense bien sur aux parents. Bonne continuation pour ce formidable blog et plein de bonheur avec Cai Li, ho la la, je vous envie..."

 

 

Nonobstant l'éloge du blog et les voeux de bonheur avec Cai Li (avec nos remerciements, mon cher Patrice), j'ai été subjugué par la beauté sentimentale du message, son humilité pourtant passionnée, ainsi que le romanesque féérique dans lequel le veinard de lecteur évolue. J'ai voulu y donner une réponse immédiate, tout ému que je fûs par l'aveu de cet amour exotique et superbe.

Et puis, du fait de mon expérience de couple avec Cai Li, je me suis ravisé, réalisant que j'avais bien des choses à dire sur le sujet. Et surtout, je ne résiste pas à la perversion de prétexter la différence culturelle pour exhiber ma vie privée.

 

 

J'ai rencontré Cai Li le 20 août 2005. Après avoir écumé les comptoirs avec mon précédent associé, nous avions décidé d'achever la soirée dans une discothèque sélective de Suzhou, en cerise d'un gâteau alcoolisé. La boite de nuit saturait de décibels et de flashs épileptiques, noire de monde jaune. Nous frayant un passage à travers la jeunesse branchée, avec l'éclairage stroboscopique comme seule torche, nous n'avions finalement pas trouvé de table.



Cai Li était là, souriante à travers les nuages tabagiques, sise à côté d'une amie qui ayant abusé de la bouteille, était vautrée au sofa comme un pantin au rebus, une bile maltée aux lèvres. Ma future fiancée s'emmerdait fermement, après avoir passé la nuit à contempler les sauts abyssaux de son amie au fond des verres à whisky, alors qu'elle-même s'était contentée de l'ivresse vitaminée d'un jus de fruits. Entre deux baillements, elle nous a aperçu lorgner les quatre coins de l'établissement en quête d'une table vide. Voyant qu'en ratatinant un peu la bonne copine sôule qui, de toutes façons, ne s'en rendrait même pas compte, sa banquette était bien assez large pour accueillir tant mon derrière que celui de mon associé, elle nous a invité.

 

Nous avons accepté, et, alors que la boite s'apprêtait à fermer, je me suis décidé à faire connaissance, pour finalement échanger des numéros de téléphone. Trois mois plus tard, nous emménagions ensemble.

1 - La différence culturelle : force ou frein ?

Avant de connaître Cai Li, j'en étais arrivé à la conclusion prématurée que la différence culturelle rajoutait un panel de difficultés inextricables, alors qu'une vie de couple entre compatriotes en compte déjà bien assez. Couleur de peau et politique, valeurs éduquées, langage, situation sociale et économique : Cai Li et moi-même sommes complètement diagonales. Et pourtant, ça roule. C'est bien simple : on ne s'engueule jamais (sauf quand nous évoquons Mao, qu'elle voit messianique, et moi monstrueux).

Ces différences apportent des découvertes au quotidien, parfois amusantes au démarrage, souvent agaçantes à terme. Mais la réussite du couple passe par l'acceptation de ces différences culturelles, sans pour autant s'y plier : c'est un respect mutuel, qui pousse à sourire des divergences comportementales, plutôt qu'à les pointer du doigt en prétextant qu'on détient la vérité.

 

 

Quand Cai Li a ses lubies de chaussons saisonniers, qui m'obligent à porter aux pieds une paire fourrée de laine l'hiver, et des sandales de plastique l'été, alors que j'ai toujours été habitué à marcher en chaussures chez moi, je plie souriant à ce pragmatisme ménager, où même le confort doit passer par des règles despotiques au domicile. Ce n'est pas le fait de Cai Li, mais une généralité chinoise : une de ses amies, venue dîner un soir de juillet dernier, écarquilla les yeux à s'en dilater les orbites, en me voyant porter des charentaises en laine, alors que nous étions au milieu de l'été. De même, chez mon dernier employeur, sous l'escalier qui montait aux bureaux, étaient alignés des casiers nominatifs à clé. On y rangeait nos chaussures le matin en arrivant, pour en retirer des chaussons aux couleurs de la société, et qu'une circulaire en interne nous obligeait à porter pendant les horaires ouvrés. Les clients occidentaux pouffaient de voir le cadre commercial que je suis, dont l'élégance rutilante et carrée du costume italien s'achevait sur une amusante paire de pantoufles.

 


La réciproque est toute aussi vraie, et complètement légitime dans un contexte de différence culturelle : Cai Li ne comprend pas le dandisme surranné et snobinard qui me pousse à garder mes souliers dans notre appartement, alors que je pourrais m'abandonner à la béatitude cotonneuse des chaussons. Elle ne cesse de plaider que c'est pour mon propre confort, particulièrement quand mes pieds sont restés enfermés dans l'étuve de cuir que constitue mon imitation de weston. La logique tient la route.

Ces clivages génèrent une vie à deux bien plus enrichissante, et prouvent que le succés tient uniquement au tempérament des individus, à leur volonté de construction, et à leur désir d'aimer l'autre pour ce qu'il est plutôt que ce qu'on aimerait qu'il soit. Dès lors qu'on veut avancer ensemble, jusqu'au bout, la culture n'est plus un frein : on se bat côte à côte pour tout, en un bloc, sans se poser de questions.

Certes, la plupart de différences s'avèrent plus essentielles que le confort des pieds. Et appréhender les clivages culturels liés à l'argent, la famille, le consensus social, la réussite, ou son apparence, recèle un lot de confrontations impliquant un cheminement personnel, et en commun, pour réussir à transiger.

 

 

L'argent a été, durant notre première année, un sujet sensible. Il nous a fallu ce délai pour comprendre la relation que l'autre, culturellement, portait aux finances. Particulièrement en France, on naît au-dessus d'un filet de prestations qui garantit, dans la plupart des cas, que même au chômage, on ne mourra pas de faim, qu'on vieillira avec de quoi subsister, et que l'état prendra en charge le moindre problème de santé. En Chine, si on ne bosse pas, on crêve. Et si on travaille aujourd'hui, ce n'est pas uniquement pour se nourrir, mais aussi pour engranger les moyens de survivre à l'avenir. Car si on perd son travail, et qu'on n'a pas thésaurisé, c'est la rue. Dès lors, l'argent devient un souci constant. Au tout début, j'ai confondu celà avec une avidité financière. En avançant avec Cai Li, j'ai réalisé un peu plus chaque jour qu'il n'y avait là qu'une crainte de ne pouvoir manger le lendemain, ou l'an prochain. On doit penser à soi, à son couple, mais aussi à ses parents : la couverture sociale étant pour ainsi dire inexistante ici, si le papa ou la maman de Cai Li ont un gros problème de santé, aura-t-on assez d'argent pour payer les frais médicaux, et sinon, que va-t-il leur advenir ?

 

 



Les premières années de mon expatriation, j'ai rencontré des filles avec lesquelles je me sentais bien. Mais dès lors que j'ai vu leur attachement à l'argent, je me suis éloigné, les croyant systématiquement intéressées. Avec le recul, je réalise que je suis passé à côté de filles très chouettes, parce que je n'avais tout simplement rien compris !... Mais celà ne m'aurait pas permis de rencontrer Cai Li. La différence avec Cai Li, c'est sa capacité à appréhender ma logique, autant que je tente de comprendre la sienne, pour que nous trouvions une solution commune qui nous convienne. Une fois le point de concordance arrêté, nous continuons à avancer, ensemble.

Aimer et vivre avec une chinoise, c'est cuisiner à deux une omelette sentimentale, où on mélange le blanc et le jaune pour obtenir une saveur incomparable. Et malgré toutes ces différences culturelles qui nous définissent, et par voie de conséquence, définissent notre relation, ma vie aux côtés de Cai Li est bien plus facile qu'elle ne l'a jamais été avec aucune de mes précédentes concubines.



2 - Décoder la communication :

Des lecteurs français confrontés à des incompréhensions dans leur couple avec une chinoise me posent parfois des questions par emails, plus discrets qu'un commentaire sur le blog. Egoïstement, celà me rassure toujours, car je réalise que les situations rencontrées sont sensiblement les mêmes que celles partagées avec Cai Li.


Pour ceux qui ont retenu la phrase introductive indiquant que j'allais, avec perversité, exhiber certains événements de ma vie de couple, c'est là que ça devient croustillant.

En Chine, la suggestion est une méthode de communication. Un occidental, pour informer un quidam, utilisera la voie rapide d'un vecteur AB, très directe. Le chinois prendra des sentiers détournés qui, toujours avec les mêmes point d'origine A et terminus B, passeront par un chemin C, une voie D, puis E, puis F, incluant excuses et prétextes qui sont supposés faire comprendre l'objectif B à la personne à laquelle il s'adresse, sans jamais lui avoir vraiment annoncé.

Au niveau professionnel, c'est un casse-tête, car il faut partir du principe qu'il y a trois oui : le oui qui veut dire oui, le oui qui signifie peut-être, et le oui qui est un non. Et toute la démarche consiste à deviner si ce qui est consenti sera bien appliqué. Si on sent que le chinois dit oui pour faire plaisir, il vaut mieux directement trouver une autre solution : il aura dit oui, mais ne fera rien de ce qu'il a promis.



Ce principe de suggestion se retrouve dans le couple. Cai Li, à l'orée de notre relation, revendiquait son traditionnalisme forcené, abhorant les galipettes pour la façade de bienséance, par peur que je ne la prenne pour la plus inassouvie des nymphomanes. Avant que nous ne vivions ensemble, quand elle venait dîner chez moi, elle me lançait en conclusion de notre soirée qu'elle allait rentrer chez elle. Benoîtement, je répondais un '"ah bon", signifiant que j'avais bien reçu le message, à savoir qu'elle allait rentrer chez elle. Et la première fois, elle est repartie vexée. Car en fait, son "je vais rentrer chez moi" ne voulait pas du tout dire "je vais rentrer chez moi", mais au contraire "je veux que tu m'invite à dormir chez toi", avec tout le tumulte matelassier implicitement inclut. Une fille bien ne peut décemment pas faire ce genre de proposition : il faut qu'elle suggère qu'elle en a envie, en préchant le faux pour obtenir le vrai, afin que la demande provienne de la partie adverse. L'objectif est atteint, et la vertue est sauve.

Encore actuellement, quand elle me dit "il faut que tu manges", la signification exacte est parfois "pourquoi n'irions nous pas au restaurant ?". C'est devenu un jeu amusant, et aucunement un frein. Par ailleurs, avec le temps, on connaît l'autre, et un regard suffit pour faire passer l'information. Pour tous les sujets essentiels, elle ne prend plus de précautions, et je n'ai plus à me creuser la tête pour savoir si le message compris est bien celui émis : Cai Li communique directement.

 

 

 

Parfois aussi, l'échange est volontairement vague, pour laisser libre court à tout un panel d'interprétations au bénéfice de la demoiselle. D'autres expatriés vivant avec des chinoises m'en ont raconté de bonnes. Un français souhaitant se fiancer avec une chinoise lui demanda combien il devait offrir à sa famille dans une enveloppe rouge à cette occasion, puisqu'il s'agit d'une tradition. Lui n'y connaissait rien, et n'avait aucune idée de ce que pouvait représenter une somme honorable pour une famille chinoise. Elle lui a répondu qu'il pouvait donner ce qu'il voulait. Le français n'était guère plus avancé, mais souhaitait faire bonne impression auprès de sa belle-famille : et soit il ne donnait pas assez, passant pour un minable, soit il donnait beaucoup trop, passant pour un richissime arrogant. Je lui avais conseillé de prendre sa douce et tendre à son propre jeu commerçant, tendre et ludique, en revenant vers elle, et en jetant de manière anecdotique dans une conversation n'ayant rien à voir, qu'il avait l'intention de donner tel montant à ses parents (en tirant la somme vers le bas). En conséquence de quoi, la demoiselle serait revenue vers lui pour lui dire que c'était trop peu : les négociations pouvaient enfin démarrer.

 



3 - La notion de couple est-elle universelle ?

J'évoquais plus haut une relation à l'argent complètement opposée en Extrême Orient et en Occident. Honnêteté intellectuelle oblige, il faut admettre que cette relation à l'argent n'est qu'une conséquence des responsabilités, ici très marquées et définis, qu'ont l'homme et la femme dans le couple. Le rôle de l'homme est celui de pourvoyeur à la sécurité du couple. C'est donc sur lui que repose la nécessité de gagner suffisament d'argent pour que sa bien aimée soit à l'abri, et que le futur de l'enfant soit assuré. En soutien à cet apport en garanties financières, l'épouse ou la petite amie doit assumer toute l'intendance éducative, domestique, et administrative qui permettra à son concubin de se concentrer sur les rentrées d'argent et l'investissement.

C'est donc à l'homme d'alimenter en argent sa partenaire, quand elle en fait sentir le besoin, même si elle se doit d'être raisonnable. Dans la société Chinoise, un homme qui n'entretient pas sa femme est un minable sans ambitions. C'est dans cette logique séparatiste des rôles que repose véritablement la différence culturelle, et pas sur l'argent : car en Occident, une fille qui se fait entretenir est fatalement intéressée (voire une salope). Et l'amoureux transi qui lui payera tous ses caprices passera pour l'ultime abruti. Si j'avais intimé à Cai Li de s'assumer avec son salaire, en faisant ce que je voulais du mien, elle m'aurait pris pour un moins que rien qui n'a pas les épaules d'un homme responsable : c'est donc plus une question d'hormones que de monnaie.



Sans machisme aucun (j'aurais pu écrire "Sans aucun machisme", moins lourd, mais qui perd de sa dimension épique, à l'instar de "sans coup férir", plutôt que "sans férir coup", qui, malgré sa prose plus légère, pour le coup, ferait rire), cette image forte en devoirs qu'a le mâle dans le couple chinois est agréable au quotidien, car on se sent investis de responsabilités dont l'homme, dans un couple occidental moderne est généralement diminué. Certes, pendant de cette image forte, on doit prendre son courage à deux boules pour se battre, et être l'épaule protectrice. L'égalité des sexes est la même qu'en Occident (oubliez le cliché de l'asiatique soumise), mais la séparation des rôles est sensiblement plus marquée. Un ami expatrié, qui lui aussi vit avec une chinoise, résumait cette impression flateusement masculine, à un axiome qui veut tout dire : "avec une chinoise, je sens que je suis un homme".

 

 

 

 

 

De nombreux étrangers ici se gargarisent de ne pas verser un sou à leur dulcinée chinoise : c'est une erreur qui provient de leur ignorance de la culture locale. Où, en Occident, on leur dira qu'ils ont raison, et qu'une femme, comme un homme, doit être indépendant, en Chine, ils passeront pour des minables incapables d'assumer leur couple.

 

 

 

On brosse inlassablement en Occident le portrait d'une femme asiatique demie-pute ne s'intéressant aux étrangers qu'à l'épaisseur de leur portefeuille. Certes, ces filles existent, mais ne sont pas légion. Cette idée reçue occidentale s'est construite sur l'existence de ces filles vénales, mais aussi sur l'incompréhension des différences culturelles liées au rôle des deux genres dans un couple établi.

 

 

Même en l'ayant complètement assimilé, il n'en reste pas moins vrai que la logique mathématique en amour laisse parfois perplexe. C'est Cai Li qui se charge du règlement des factures de l'appartement, car d'une part, étant chinoise, c'est plus facile pour elle, et d'autre part, elle souhaite que je me concentre sur le travail. Je dois avouer que celà m'arrange, l'administratif poussièreux de chiffres alignés étant soporifique au plus haut point (notez que je n'ai jamais rencontré de tartempion vouant une passion sans borne pour le règlement de ses factures).

Il y a deux mois, elle m'a emprunté ma carte bancaire pour se rendre à une borne de paiement, car ici, on peut s'acquitter de ses charges à des distributeurs bancaires. Elle est revenue avec un reçu d'un peu moins de cinquante euros, preuve du règlement de la note d'électricité. Deux jours plus tard, nous recevons un commandement de payer pour une somme idoine, au risque de nous faire couper le jus. Dubitative, Cai Li se rendra au bureau de Jiangsu Power, l'EDF provincial, pour expliquer qu'elle avait déjà payé. Elle reviendra en se mordant la lèvre, pour m'annoncer à mi-voix qu'elle avait fait une bourde deux jours plus tôt à la borne de paiement, et qu'elle avait saisi le mauvais numéro de compteur, réglant ainsi la note d'un chanceux inconnu. Jiangsu Power étant confronté à ce type d'erreur récurrement, ils ont pris sur eux de récupérer la somme, indiquant qu'il fallait compter une quinzaine de jours pour obtenir le remboursement. Celà ne remettait pas en question le paiement de notre facture réelle. Deux semaines plus tard, toute joyeuse d'avoir récupéré sa bêtise, Cai Li rentrera à l'appartement pour m'annoncer qu'elle avait obtenu le remboursement des cinquantes euros qu'elle avait payé par erreur. Et très innocemment, alors que c'était sa faute, elle me demandera si j'avais besoin de cet argent... Me faisant comprendre qu'elle les aurait bien gardé. Cette facture d'électricité, à la base de cinquante euros, m'en aura coûté cent. Dans la mentalité chinoise, celà n'importe pas, puisque l'argent reste dans le couple : ici, la collectivité est plus représentative que l'individu.

4 - La problématique des beaux-parents :

 

 

 

En Chine, cette suprématie de la collectivité est telle que la famille constitue la première entité sociale, avant l'individu. Le tartempion seul, sans couple, n'a aucune représentativité. Et celà ne remonte pas a Mao, mais à Confucius, il y a vingt-cinq siècles, à quelques semaines près. Dès lors, il est nécessaire de construire une famille au plus tôt, et de se conformer aux désidératas parentaux plutôt qu'à ses propres envies : il faut se marier, mais avec une personne que la famille acceptera.

 

 



Quelques mois après mon arrivée, je flirtais avec une douce chinoise qui se nommait Zhang Yu Zhu, et avec laquelle je me voyais bien en ménage. Notre histoire, auprès d'un entourage que nous partagions, était pour ainsi dire institutionnalisée. Tous avaient remarqué que nous nous plaisions bien, et au travers de tous ces mensonges mignons que les chinoises, dans leur fraîcheur, aiment à pouffer avec légèreté, nous communiquions des messages dont la finalité suggérée se voulait sentimentale.

 



Après quelques semaines où nous avions passé notre temps libre en commun, Zhang Yu Zhu n'a plus eu le même comportement : elle retenait sa tendresse, comme si, avant même que notre vie de couple n'ait commencé, elle s'avérait impossible. Je me perdais en doutes et conjectures, alors que je me voyais déjà publier les bans, tant tout roulait naturellement. Je lui ai demandé d'où provenait ce brusque changement, car, à l'instar de la demoiselle, que je ne m'avais jamais touché, aucune sonette d'alarme n'avait été tirée. Elle m'a alors avoué avoir parlé de nous à ses parents, leur annonçant qu'elle se voyait bien vieillir aux côtés de mon charme européen, qu'à l'époque, faute de présence occidentale prononcée à Suzhou, j'exerçais en monopole.

Le veto parental a été instantané et définitif, effrayés à l'idée que leur fifille unique se fasse tourner les sens par un étranger qui l'envisageait comme trophée d'un tableau de chasse de séduction plutôt qu'épouse. Le blanc que je suis pouvait rentrer sans préavis dans ses pénates en l'abandonnant, peut-être même enceinte, rendant toute vie privée inenvisageable a posteriori. Car une femme divorcée en Chine, quelles que soient les motivations de la rupture, est systématiquement montrée du doigt. En moins d'un mois, nos rencontres se sont de plus en plus espacées, comprimés que nous étions par un sentiment présent et inassouvissable, et je n'ai finalement plus eu de ses nouvelles. Sans se poser plus de questions, et sans le moindre esprit rebelle, elle s'était conformée à l'interdiction de ses parents. En France, cette situation, où un homme doit plaire à la belle famille pour butiner la fille, est d'un autre temps.

 

 

Depuis cette expérience, digne d'un Roméo et Juliette à la lamentable conclusion sans drame, je m'étais dis qu'étant étranger en Chine, le problème se représenterait.

 

Et pourtant, les parents de Cai Li m'ont accueilli comme un membre de la famille. Même si la communication reste difficile d'un point de vue linguistique et culturel, ils respectent ma différence, partant du principe suffisant que si leur fille est heureuse en compagnie de ma blancheur subversive, il n'y a pas de raison de s'opposer.

Mais il a fallu passer un entretien, que même Cai Li redoutait. Quelques jours avant Noël 2005, alors que nous venions d'emménager, et que je fermais mes bagages pour mon retour annuel en France, Cai Li est venue me voir, évoquant notre futur au pluriel. Assis sur ma valise qui refusait de fermer, je lui ai demandé son sentiment sur la question. Ce à quoi elle a répondu qu'elle était heureuse, et qu'elle ne voulait pas que ça change. C'est dire à quel point nous avions des choses en commun.

 


Par contre, elle se demandait comment gérer l'annonce officielle à son papa et sa maman, en espérant obtenir en retour un vote de confiance. Comme, déjà, je ne m'imaginais pas partager ma vie avec qui que ce soit d'autre, je lui ai directement demandé si elle souhaitait se fiancer. Cai Li en trépigna de bonheur, rassurée par ailleurs à l'idée qu'apprendre notre relation à ses géniteurs en même temps que nos fiançailles entérinerait le sérieux de notre amour.

De France, j'appelais Cai Li avec une régularité quotidienne, et lors d'une de nos conversations téléphoniques, je lui ai demandé quelle avait été la réaction familiale. J'ai senti une angoisse qui laissait percevoir que ses parents ne nous accordaient le bénéfice du doute que parce qu'ils faisaient confiance à leur fille. Mais je n'étais pas encore rentré en Chine que déjà une rencontre entre eux et moi était planifiée.

Ses parents m'ont à peine laissé me remettre du décalage horaire, débarquant à Suzhou un week-end. Le vendredi soir, le souhait de faire bonne impression était tel que Cai Li et moi-même avions aussi peu dormi qu'à une veille d'examen. J'avais enfilé mon plus beau costume, mâchant un chewing gum mentholé tant pour préserver une haleine lavandière que pour me détendre.

 

 

Le protocole en Chine exige qu'on offre une cigarette à un individu rencontré pour la première fois, dès qu'il s'agit de circonstances importantes. Cai Li m'avait briefé sur ce qu'il fallait que je fasse et que j'évite, avec une nervosité sensible dans son enseignement.

 

 

 

Ses parents sont arrivés en minivan, conduit par l'un des cousins qui opportunnément se rendait à Suzhou. Parqué en travers et en quadruple file, sans savoir comment manoeuvrer pour reprendre le fil du courant circulatoire, il subissait stressé les assauts klaxonnants des automobilistes. Et moi, je me suis rué sur le papa de Cai Li, alors qu'il sortait du véhicule pour guider le créneau nécessaire au cousin, lui tendant immédiatement une cigarette. Il a pouffé de rire, me faisant comprendre qu'on aurait le temps de s'en griller une dès qu'on aurait extirpé la voiture de sa situation potentiellement génératrice d'accrochage. Ma maladresse angoissée l'avait amusée, et fût certainement ressentie comme une preuve de bonne foi.

 

 

En Chine, quand les parents visitent les enfants, c'est à ces derniers qu'incombe de tout payer : nuits d'hôtel, restaurants, ou toute autre sortie. Le communautarisme étant ici évident, la famille doit loger chez l'accueillant. Ce n'était pas le cas de cette première visite, mais depuis, et malgré l'exiguité du petit lit de notre chambre d'amis, ils se sentiraient exclus à l'hôtel, même si les chambres y sont plus confortables.

Il y a ce paradoxe vis-à-vis de l'argent, dont la logique me parait difficilement appropriable : je dois systématiquement tout payer, et pourtant, ils me répètent en disque rayé qu'il faut que j'économise pour assurer la sécurité nécessaire à notre couple. Je pense que Cai Li leur a touché deux mots à ce sujet, car dès lors que nous leur apportons des étrennes sous enveloppe rouge à l'occasion du nouvel an chinois, son père fait tout pour me refiler la somme avant notre départ.

Les parents de Cai Li ont vérifié que notre logement était décent. Ma douce et tendre ne leur avait pas dis que nous vivions ensemble, du fait du traditionnalisme ambiant, et avait préféré les mettre devant le fait accompli. Ils ont voulu connaître ma situation professionnelle, et mes objectifs. Bien évidemment, la question de la durée de mon séjour en Chine s'est posée. Mais Cai Li et moi-même avons passé l'examen sans problème, test qui s'est déroulé dans une détente familiale très chaleureuse.



Depuis, ses parents me considèrent comme leur fils, à un point que ça en est incompréhensible. Leur seule motivation dès lors que nous sommes avec eux est de passer des moments les plus simples et les plus joyeux possibles, autour d'un bon repas et d'une bouteille d'alcool de riz. Pour moi, c'est toujours un plaisir de les accueillir ou de les visiter, tant l'atmosphère familiale est, à leurs côtés, un cocon retrouvé. Ils m'appellent pour mon anniversaire, se fendent toujours d'un petit cadeau pour mes parents quand ils savent que nous allons repasser en France, et nous répétent, émus, leur joie à voir que nous sommes heureux.

Lors de cette rencontre, ils avaient noté que nous partagions le même lit. Et son papa était venu me dire que lorsque nous passerions les voir, sachant que nous n'étions pas mariés, nous ferions chambres à part sous son toit. J'avais aquiescé : chez lui, ses règles prévalent. En arrivant chez eux, ils nous ont invité à poser nos bagages dans une chambre où trônait un lit deux places, nous autorisant tacitement à dormir ensemble : nous avions passé le test avec succés, et n'avons pas manqué de faire un peu de géométrie dans l'espace la nuit-même, histoire de marquer notre territoire.

Mes beaux-parents sont de cette espèce rare et humble. Issus d'un milieu simple et rural, nés à une époque précaire où se battre pour manger était un souci du matin pour le soir, ils sont détachés du futile et cultivent l'essentiel : être en famille avec chaleur, bonheur et amour. Toute autre considération est accessoire. J'ai eu la chance de bourlinguer dans des pays à la dérive avant de m'expatrier, et j'avais déjà vu cette générosité, qui ne se lit que dans le regard des gens qui n'ont pas beaucoup, et qui pourtant le partage. Elle se retrouve dans leurs yeux. Et ce qu'ils ne comprennent pas concernant ma culture, ils le dépassent, avec un naturel déconcertant, partant du principe que tant que nous sommes tous ensemble, à nous aimer en famille, le reste est dérisoire, et avec un peu d'intelligence, doit être accepté de tous.

Est-ce un cas général ? Je me plais à le croire. Il m'arrive d'entendre parler de relations abominables entre beaux-parents chinois et pièce rapportée occidentale, mais tout autant que de mauvaises ententes au sein de familles chinoises. La différence culturelle, particulièrement dans un pays qui s'est ouvert depuis peu, est certes un facteur de refus potentiel. Mais il semblerait que la sincérité sentimentale, dès qu'elle est prouvée, permette de se faire accepter sans limite.



5 - La jalousie :

Cherry (j'ignore son nom chinois), la cousine de Cai Li, était, durant ses jeunes années, l'exemple que Cai Li et ses autres cousins devaient suivre : elle était la plus jolie, la plus brillante à l'école, et paraissait promise à un destin somptuaire que tous lui envieraient avec admiration.

La vie en a décidé autrement. Cherry parle un anglais exceptionnel, et à la fac, s'était entichée d'un étranger, dans des circonstances précises ignorées. Elle était jeune, follement éprise, et au-delà des foudres parentales à l'annonce de cet amour, l'occidental concerné l'a plaquée. Cherry, en plus de sa rupture sentimentale, devait souffrir des remontrances de parents, lui répétant "on te l'avait bien dis".

Au sortir de ses études, elle a rencontré un chinois, et est retombée amoureuse. Hélas, lui aussi n'a pas plu à sa potentielle belle-famille, qui préférait de loin un autre homme, né de parents friqués. Et la cousine de Cai Li, ne souhaitant pas froisser papa et maman, a du épouser le mari sélectionné par ceux-ci, plutôt que l'homme qu'elle aimait. Complètement anachronique en Occident, et banal en Chine.

 

 

 

Conséquence directe d'un mariage chinois, Cherry est rapidement tombée enceinte. Son fils doit maintenant avoir sept ans, et son mari gagne copieusement sa vie. Quand tous les cousins se retrouvent autour de leurs parents, oncles et tantes dans le fief familial de Jiangyan, Cherry, son époux et son fils, arrivent toujours équipés de luxe : voiture tout terrain flambant neuve ou berline importée, bijoux de prix et vêtements de marque. Pourtant, sur son visage et dans son discours, une fois cette coquille lumineuse craquelée, on devine un quotidien sans amour, fait de dîners mondains froids, où se retrouve, castique, un gratin dont elle est la nouille. Sa seule source d'émerveillement reste son fils, redonnant un sens à sa vie glacée comme l'argent. Mais pour ses parents, c'est un accomplissement : elle a épousé un bon parti, et a accouché d'un fils qui ne manquera de rien. Fort de ce constat, c'était indubitablement le choix de vie à opérer. Et le bonheur sentimental au caniveau, c'est accessoire.

 



Quand Cai Li a annoncé à Cherry qu'elle avait un petit ami occidental, la jalousie haineuse de celle-ci s'est manifestée spontanément. A chaque conversation via tous ces logiciels de messagerie dont les bonzes raffolent, elle ne cessait d'énoncer les mêmes sentences, clamant qu'étant étranger, je n'étais pas fiable, que je ne resterais pas en Chine, que j'abandonnerais Cai Li, que je la mettrais enceinte pour mieux disparaître, et que je ne lui serais de toutes façons jamais fidèle, tant les laowais cumulent les conquêtes. Tout ce venin déchargé amèrement à l'arme automatique, alors qu'elle ne m'avait jamais rencontré, m'avait estomaqué. Cai Li en souffrait d'autant plus que c'était le démarrage de notre relation, qu'elle se rendait compte un peu plus chaque jour de notre différence, et qu'elle se demandait bien où se trouvait la vérité.

La première fois que nous sommes allés à Jiangyan, chez les parents de Cai Li, la cousine Cherry (et en aucun cas la cousine chérie) nous a rejoint, revêtue de frusques à la mode dont le mètre carré coûte un salaire mensuel d'ouvrier, avec son lardon dans les bras, et son époux en boulet. Vis-à-vis de moi, elle n'a été que sourire trop honnête, et a passé l'après-midi à me bombarder de questions, mielleuse de charme pour réussir à mieux faire passer son interrogatoire pour un vague intérêt pour ma personne. Elle ne cherchait pas à me connaître du tout : elle mettait tout en oeuvre, avec une finesse séductrice aussi délicate que celle d'un tractopelle, pour trouver ma faille. Faille dans laquelle elle se serait engouffrée en la grossissant emphatique pour me faire tomber. Manque de bol, il n'y avait pas de piège : j'aime Cai Li, ne me suis pas mis en couple avec elle en attendant la prochaine, et ne reste pas en Chine pour une période donnée autre qu'éternelle. Au lieu de la sentir rassurée, je l'ai senti déçue : elle n'avait pas abouti avec bonheur sa relation avec un occidental, alors que Cai Li, qui n'avait pas autant brillé dans sa jeunesse, s'accomplissait à mes côtés.

6 - La bêtise :

Tout comme la jalousie, la connerie reste une valeur internationale, sur la place la plus haute du podium multiculturel de ce que Dieu aurait du biffer à la création, si il avait fait des études. Et le pire avec la connerie, c'est qu'il n'y a pas d'arme pour la combattre.

 


En Chine, l'étranger attire l'oeil. Il ne se passe pas une journée sans que je ne me fasse dévisager par un clampin ocre qui trucule de me saturer du regard, depuis le cuir de mes chaussures jusqu'à celui, cheveulu, de mon crâne. Ce voyeurisme émane d'humbles, qui, du fait de la situation sociale, n'ont pas eu la chance d'accéder à une éducation minimume. Ce à quoi, il faut ajouter que le pays s'est ouvert depuis peu.

 

 

Par voie de conséquence, un nombre considérable d'idées reçues loufoques circulent sur le compte des blancs, qu'un annuaire ne suffirait pas à relater. De nombreuses fois, des chinois m'ont dis sans pouffer que les occidentaux portaient du parfum parce qu'ils sentaient mauvais. De même, la plupart des chinois partent du principe que tous les blancs naissent riches.



Au niveau sentimental, les étrangers ont mauvaise réputation. Les chinois les imaginent peu fiables. Par principe, un occidental a toujours beaucoup de petites amies, et est donc à fuir comme le choléra pour n'importe quelle petite chinoise avec un chouia de jugeotte. Donc, les laowais ne veulent pas se marier parce qu'ils aiment partir à la conquête des jupettes. Recadrons avec la culture chinoise : un chinois, dès qu'il est diplômé, doit se marier. Sa première ou deuxième petite amie deviendra son épouse, quels que soient les sentiments qu'il éprouve : c'est la formation d'une famille qui accomplit la reconnaissance sociale de l'individu, et pas l'amour. En Occident, on fustige la reconnaissance sociale en privilégiant le bonheur individuel. En conséquence, seul l'amour compte... Et on rencontre rarement la muse définitive sur les bancs de l'école, mais plutôt après plusieurs relations qui auront muri l'expérience nécessaire à une vie de couple pérenne. A l'inverse de ce que croient les chinois, on ne cumule pas les aventures, mais on recherche l'âme soeur, sans avoir la mariage en contrainte fondamentale. Et les occidentaux, contrairement aux chinois, dès qu'ils s'épousent, ne repartent pas en chasse pour cumuler tout un gibier de nymphettes dont ils se vanteront des ébats auprès de leur entourage masculin. Si un blanc se met en ménage, c'est qu'à priori, il n'a justement plus envie de courir.

Quand j'avoue à certains chinois que ma fiancée est chinoise, mais que je n'ai pas farouchement envie de me marier, je lis dans leurs yeux qu'ils pensent immédiatement que Cai Li n'est qu'une poule de plus, parce que de toutes façons, les occidentaux ont toujours beaucoup de petites amies. C'est incroyablement frustrant, car si je me lance dans une diatribe quant aux sentiment que j'éprouve pour elle, pour conclure que je ne souhaite pas me marier, ils pensent systématiquement que ce discours romantique est un mensonge qui masque une envie de libertinage.



Comme si celà ne suffisait pas, les chinoises vivant avec des étrangers sont parfois jugées rapidement : on estime qu'elles ont choisi un occidental pour son pécule. Cai Li en souffre, face à des gens qui, la connaissant à peine, l'étiquettent immédiatement comme la plus avide des traînées, qui ne vit notre relation que pour l'abri financier. C'est très dur de sentir l'incapacité des individus à vouloir comprendre que nous nous aimons, et irritant de les sentir nous regarder de haut. Avec simplisme, ils résument le blanc que je suis à un coureur de jupons, et la jaune qu'elle est à un simulacre de prostituée qui s'accroche avec une emprise arachnéenne pour s'approprier ce que je possède. Il est arrivé de croiser des chinois dans la rue qui, nous voyant, lançaient des réflexions du type : "celle-là, elle l'aime pour son argent". Même professionnellement, il est arrivé à Cai Li de masquer notre relation, car le qu'en-dira-t-on est un sport national qui, si il figurait parmi les disciplines olympiques, verrait toutes ses médailles remportées par des chinois.

Paradoxalement, malgré cette bêtise agressive, il est difficile d'en vouloir à qui que ce soit : tous ces raccourcis expéditifs proviennent de gens qui n'ont pas bénéficié d'enseignement scolaire, qui doivent se battre très durement pour garnir leur bol de riz quotidien d'un aliment un peu plus nourrissant, et leur incapacité de réflexion se lit dans leurs yeux. On en vient à plaindre ces simples qui pourtant nous dénigrent. Ce sont les mêmes qui, dans la rue et sans me connaître, vont me demander combien je gagne, la surface de mon appartement, et le coût de mon loyer, le tout pour évaluer ma richesse, qu'enfantins, ils imaginent être celle d'un magnat. Ce sont ceux-ci qui vont tenter de me gruger sur les prix d'une douzaine d'oeufs, du regonflage des pneus de mon vélo, ou qui ne vont pas actionner le compteur quand je monte dans un taxi. Et constamment, il faut se battre contre ces arnaques futiles.

Les véritables amis de Cai Li n'ont jamais eu ce comportement vis-à-vis de nous. Ils m'ont accueilli en tant que petit ami de Cai Li, et jamais comme l'occidental profiteur... Même si ils ont été un peu surpris au début. Ils connaissent par ailleurs très bien Cai Li, et savent pertinnement que l'appat du gain n'a jamais été une motivation sentimentale. Par inquiétude aimante, ils ont toutefois interrogé Cai Li dans l'intimité, pour s'assurer que leur amie ne se faisait pas berner par un laowai.



7 - La différence d'âge :

La mauvaise réputation des étrangers tient aussi de leur fait. Le profil de l'expatrié s'est rajeunie dernièrement. Mais il y a moins d'une décennie, les occidentaux en Chine étaient expérimentés, alors qu'il est maintenant courant de croiser des gens à peine majeurs. Et j'en ai connu quelques uns, bien mûrs, qui, soit en échec sentimental dans leur pays d'origine, soit par volonté condamnable d'ajouter à leur vie de couple occidentale une conquête en Extrême Orient, se trouvaient une petite chinoise. Dans la plupart de ces circonstances, j'ai eu le sentiment, partagé par d'autres, que l'amour était très souvent affaire de calcul. Ce n'est pas pour autant une vérité gravée dans le marbre, et j'ai aussi connu des couples, certes moins nombreux, pour lesquels les raisons de la relation étaient sentimentales.

 

 

 

Pour ceux-là, le quotidien doit être délicat, car en plus des racontards clochemerliens qui se cultivent comme des virus en laboratoire, ils doivent faire face à la problématique de la différence d'âge, qui est un prétexte flagrant, facile et idéal pour alimenter le voisinage en ragots pamphlétaires. J'ai huit ans de différences avec Cai Li : ce n'est pas énorme, mais ça commence à compter. Je porte mes trente-cinq ans sans mentir, et comme, pour un chinois, les blancs paraissent plus vieux, il n'est pas rare qu'on m'assène dix ans de plus. Cai Li, par contre, du haut de ses vingt-sept ans, fait bien plus jeune, même pour une chinoise. Il arrive encore qu'on lui demande ce qu'elle étudie, alors qu'elle est diplômée depuis cinq ans. Et je me souviens d'un client français qui, voyant la petite pour la première fois, m'avait lançé, soufflé : "et ben dis donc, tu les prends au berceau !". Mais j'ai toujours été très paternaliste.

 

 



En dehors de celà, nous n'avons jamais eu de réflexion quant à notre différence d'âge. Je crois, au contraire, que l'entourage la voit comme une sécurité de plus. Dans l'inconscient collectif chinois, armé d'une certaine maturité et de l'expérience qui va avec, un homme plus âgé est à même d'assumer plus sereinement la sécurité d'une famille.

Dans tous les cas, et pour répondre plus particulièrement à Patrice, des gens qui postillonneront dans votre dos avec une jouissance frissonnante, il y en aura toujours, où que vous soyez... Et certainement encore plus particulièrement en Chine. Votre force, et votre plus belle arme, c'est que vous vous aimez. Ceux qui n'ont pas d'importance retourneront dans le néant dès que vous les aurez croisés. Et ceux qui comptent, pour peu qu'ils aient un jugement définitif à votre égard, à très court terme, voyant la teneur de votre relation, n'auront pas d'autre choix que de s'y soumettre, et finiront par reconnaître vos sentiments. Et puis, en venant en Chine, vous verrez qu'il y a bien d'autres combats à mener à deux, et dès lors que vous aurez fais vos preuves en terme de responsabilisation, la reconnaissance de tous vous sera acquise.

En résumé de ce long exposé digne d'une thèse : aimez-vous, construisez ensemble, et emmerdez les cons. Ces conseils paraissent peut-être expéditifs, mais veulent tout dire.

 

NdA : Les clichés de cet article autres que familiaux ont été pris le 20 août 2007, à Tongli, à l'occasion de l'anniversaire de notre rencontre. Tongli est un village magnifique et traditionnel du Jiangsu, qui ne figure pas au Lonely Planet, mais qui mérite pourtant d'être découvert.

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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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8 septembre 2007 6 08 /09 /septembre /2007 10:43
Dimanche matin, je me suis levé vers sept heures, laissant Cai Li profiter d'une grasse matinée bien méritée. Le menton hirsute, les cheveux révoltés et l'oeil hagard, je rentre dans la cuisine, tout nébuleux, pour me servir un café.
 
Nous habitons au sixième étage.
J'ai fais un bond : il y avait un chinois en lévitation à la fenêtre.
 
La surprise s'est avérée mutuelle : la présence des occidentaux en Chine est modérée, et le tartempion jaune ne s'attendait pas à voir un être à la peau si blanche en caleçon.
  
 
Après m'être frotté les orbites, j'ai réalisé qu'il était assis sur une planche en bois reliée au toit de l'immeuble par une vieille corde usée. De chaque côté de la planche étaient disposés des pots de peinture. Et comme la sécurité est à mourir de rire dans l'Empire du Milieu, il n'était tenu par aucun harnais. Seul ce piètre siège de balançoire artisanale le séparait du sol, six étages plus bas. Et ils étaient quelques uns, ainsi suspendus à leurs balançoires de fortune, à différents endroits de la façade, le rouleau à la main.
   
                            
                          
Personne ne nous avait informé que le batiment allait être repeint. Et seuls les immeubles visibles depuis l'extérieur de la résidence ont bénéficié de ce rafraîchisement. Les autres ont conservé leur couleur vieille de deux décennies. C'est typiquement chinois : l'apparence est essentielle, mais aller jusqu'au bout de la démarche, avec un travail léché, est complètement accessoire.
 
  
Maintenant, depuis les deux artères qui bordent notre résidence, le quartier parait tout neuf. Mais il suffit d'y rentrer pour deviser des immeubles presqu'insalubres. La façade de carton-pâte est rutilante, mais les coulisses dévoilent la supercherie. Les apparences sont sauves : priorité chinois oblige, le quartier n'a pas perdu la face.
 
 
 
Au-delà de cette amusante façon typiquement chinoise de gérer la restauration de batiments en fonction de ce qui est seulement visible, et de cette sécurité inexistante pour les peintres (qui, eux-mêmes, ne réalisent pas le danger), voir leur méthode de travail avait de quoi étonner.
 
 
 
 
Du fait de la chaleur et des odeurs de graisse, nous n'avions pas fermé la fenêtre de la cuisine. Et ce matin-là, des tâches de peinture constellaient le carrelage. La démarche des peintres s'est avérée la même partout : ils ont repeint le batiment sans couvrir la moindre fenêtre. Depuis les rues, on ne remarque que des façades superbes. Mais au pied de l'immeuble, on sourit de voir toutes les vitres piquées de tâches de peinture.
 
 
 
Comme les chinois aiment faire le travail deux fois, le lendemain, ils sont revenus avec des raclettes pour décaper les plus grosses trainées, uniquement sur les fenêtres communes de la cage d'escalier.
 
 
Evidemment, ils ont cassé des carreaux.
 
 
Le résultat, c'est que les fenêtres des appartements étaient couvertes de peinture, et que certaines vitres de la cage d'escalier étaient brisées : made in China.
 
A l'entrée du batiment, dans un rayon de trois mètres, le sol et la végétation sont recouverts de petites tâches blanches, comme si il avait neigé. Et là, par contre, aucun ouvrier n'est repassé pour nettoyer les arbustes feuille par feuille. C'est tout aussi amusant à voir en plongée depuis le sixième étage, que depuis le pied de l'immeuble, où on a l'impression que quelqu'un a fait sauter un pêtard dans un pot de peinture.
 
 
Vu de loin, donc, notre appartement a pris de la valeur.
 
 
J'espère que la propriétaire n'aura pas le culot d'augmenter le loyer.
 
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17 mars 2007 6 17 /03 /mars /2007 08:21

Quand je suis arrivé en Chine, je me suis pris ma différence en pleine face. Naïf, je m'étais dis que j'intégrerais les attitudes des autochtones après un certain laps. Cela s'est avéré partiellement vrai : je m'en suis approprié certaines, les reproduisant même lors de courts séjours en France, à la grande stupéfaction de mon entourage, qui se demande bien quel plaisir me procure la copie d'habitudes chinoises qui ne me ressemblent pas. Et puis, il y en a d'autres aux quelles je ne me suis jamais fais.

Je souhaitais partager avec vous certains de ces comportements, qui me tapent sur le système, et que vous aurez peu de chance de trouver énumérés dans un guide touristique vantant la culture plurimillénaire de l'Empire du Milieu, plutôt que sa goujaterie. Il n'y a aucune méchanceté, mais une volonté de montrer que la différence n'est pas obligatoirement synonyme de tolérance. Et puis, qui aime bien châtie bien. Les expatriés me comprendront.

 

1- Le regard des autres : circulez, y a rien à voir !

En Chine, les étrangers sont constamment dévisagés. Il n'y a aucun racisme dans ce comportement, mais une curiosité naïve, et un prétexte à s'amuser gentiement... Les blancs et les noirs étant rares. Pourtant, en le subissant au quotidien, on finit par le vivre comme un viol. Tout le monde se retourne sur le passage des occidentaux, les étudiant longuement d'un regard voyeur, générant un malaise, comme si avoir une couleur de peau différente était une anomalie. Laissez-moi vous raconter deux anecdotes qui me sont arrivées il y a quelques semaines.

La première, c'était à la gare de Suzhou, avec Brice, un ami martiniquais. Nous discutions, et quatre chinois nous ont fais face à trente centimètres, alignés pour nous observer, parlants et souriants entre eux, tout en nous devisant de bas en haut, comme le premier rang d'une salle de spectacle qui monterait sur scène pour commenter les acteurs, sans remarquer la gêne occasionnée pour que ceux-ci déclament leur texte. Nous avons tenté de les ignorer, puis nous sommes déplacés, fatigués de ces quatre paires d'yeux qui nous scrutaient à bout portant. Mais ils nous ont suivi ! A grand renfort de remarques, ils pointaient du doigt chacune de nos actions, comme d'allumer une cigarette, ou d'acheter une canette de soda. Et ils ont même recompté la monnaie que Brice avait posé sur le comptoir lors du rafaraîchissant achat. Il est évident, pour peu qu'ils soient affublés d'un QI supérieur à leur température anale, qu'ils aient réalisé qu'étudier quelqu'un sous toutes les coutures, avec la facétie bonhomme qu'on a à rire d'un singe épluchant une banane à travers les grilles d'une cage, dénote d'un manque total d'éducation. Ils ont pourtant continué, sans embarras aucun, même en remarquant le nôtre. Peut-être s'attendaient-ils à ce qu'on leur fasse un numéro, ou le beau, dans l'espoir d'obtenir un susucre ?

La deuxième, c'était au café d'un hotel à Yiwu, durant une discussion avec un commettant français de passage en Chine. Nous étions assis à une table, sur laquelle nous avions éparpillé nos dossiers et échantillons. Nous évoquions nos affaires, quand un chinois est arrivé, et s'est assis à notre table avec un naturel déconcertant, comme pour regarder la télé. Nous sommes restés interdits un instant, croyant que, pour qu'il s'installe avec un tel naturel à nos côtés, nous l'avions déjà rencontré. Quand je lui ai demandé ce qu'il voulait, il m'a juste répondu qu'il regardait ce qu'on faisait. Evidemment, je l'ai invité à dégarpir. Pour lui, nous représentions une émission de variétés.

Dans la rue, l'anonymat est impossible. On a l'impression d'être un grand brûlé dont tous les passants zieutent la face tuméfiée de cratêres. Il m'arrive, même les jours où le ciel est couvert, de sortir avec mes lunettes de soleil, pour atténuer la pression des regards. J'en arrive parfois à appréhender de traverser mon quartier, sachant que tel commerçant va se précipiter hors de son magasin dès qu'il va me voir pour me hurler "rallo !" sensé s'entendre "hello !" Il n'est pas rare que dans les restaurants, les convives des tables adjacentes cessent leur conversation pour observer la façon dont je mange. En vivant en Chine, les comportements de autochtones rappellent à quel point on est différent d'eux. Mais dans ces circonstances, à la longue, on se sent anormal.

Ce phénomène n'a pas que des mauvais côtés. Etre étranger dans un environnement chinois a un aspect évènementiel, qui révèle d'amusantes surprises. Les commerçants sont d'autant plus souriants et accueillants... Mais très souvent plus roublards. Et dès lors qu'ils parlent deux mots d'anglais, ils n'hésitent pas à vous en faire profiter avec excitation. Des jeunes gens vous arrêtent dans la rue, sortant leur appareil photo, pour vous demander si vous voulez bien vous faire prendre en photo avec eux. Si vous assistez à un spectacle participatif, et que vous êtes le seul étranger dans la salle, vous pouvez être certain d'être celui qu'on va faire monter sur scène, soit pour être le faire valoir de l'artiste, soit pour chanter une chanson... Sans compter le nombre de fois où de parfaits inconnus m'abordent pour me demander de leur donner des cours d'anglais.

Lors de la fête des lanternes, qui clôt les vacances du nouvel an chinois, je me promenais en considérant l'achat de portes bonheur que la tradition oblige à coller sur les portes. Un photographe m'a sauté dessus, me fusillant de clichés. J'ai arboré mon visage d'honnête homme, tout en brandissant les portes bonheur en question devant l'objectif. Le lendemain, ma trombine pâle faisait la une du quotidien de Suzhou, avec un article concernant les festivités. Dans la même journée, j'ai reçu pléthore de coups de fil d'amis chinois qui trépignaient de m'avoir vu en première page du Suzhou Daily.

A l'occasion de ces vacances de nouvel an, Cai Li et moi-même sommes partis chez ses parents, dans la petite ville de Jiangyan. Lorsque nous sommes repartis au bout de quelques jours, ses parents nous ont accompagné à la gare routière. Alors que nous attendions de monter dans le bus, un jeune homme avec une caméra vidéo professionnelle a commencé à nous tourner autour, puis a offert une cigarette à mon beau-père, ainsi qu'à moi-même. Sur un ton timide, il a entamé la conversation... Mais je savais très bien où il voulait en venir. Après qu'il ait tourné autour du pot, je l'ai autorisé à filmer ma trombine, séquence durant laquelle j'ai psalmodié dans mon chinois approximatif que j'étais super youpi d'avoir passé le nouvel an chinois dans ce merveilleux bled pourri qu'est Jiangyan. Le soir-même, alors que Cai Li et moi-même, rentrés dans nos pénates, vidions nos bagages, son papa lui passera un coup de fil, hilare, pour lui dire que ma tronche blafarde faisait l'ouverture du journal télévisé local... Et qu'il subissait les assauts répétées du téléphone, les voisins voulant partager la gloire télévisuelle de son futur gendre. Etre étranger en Chine, c'est un peu comme d'accéder aux inconvénients du vedettariat.

2- La Chine, station Radio Corbeau de Clochemerle :

On conserve parfois l'image d'une Chine contrôlée, policée, et orwellienne. La population y subirait le jougt d'une angoissante surveillance omniprésente, jamais innocente d'un crime en pensée. Les autorités observeraient dans l'attente rigoureuse d'une déviance qui serait étouffée dans une violence froide, rapide et discrète. En fait, pas du tout. Les chinois sont très fiers de leur système, et ne comprennent pas l'intérêt d'en changer.

Pourtant, la surveillance, elle existe bel et bien, et est plus qu'omniprésente... Mais elle vient du peuple lui-même ! Ici, les gens prennent un malin plaisir à espionner la vie de quartier, n'hésitant pas, avec pourtant l'attitude des gens bien comme il faut, à divulguer, commenter, et déformer les actes des uns et des autres... Le tout dans un désir presqu'orgasmique d'en savoir et d'en dire plus. Pour un étranger, c'est usant, tant l'amplification des idées reçues et des ragots atteint des niveaux complètement absurdes. La médisance malveillante, c'est le sport national.

A mon arrivée en Chine, un ami chinois m'avait répété qu'il fallait que je sois très discret quant à ma vie privée, uniquement du fait du voisinage. Et je reste encore époustouflé, quand je papote brièvement avec un commerçant du quartier, d'apprendre qu'il sait dans quel batîment je vis, et même le numéro de mon appartement. Il est vrai que les étrangers attirent particulièrement l'oeil, et sont les cibles idéales des ragots. Quand je passe un peu de temps dans un magasin, certains vendeurs me tiennent la jambe aussi longtemps que possible pour pouvoir me soutirer un maximum d'informations. Et à leur moue avide, il est décelable de manière flagrante qu'ils le font pour pouvoir alimenter leur médisance jouissive auprès des autres habitants du quartier. Où est l'intérêt, et qu'est-ce que ça peut leur foutre ?

J'ai parfois droit à des questions très personnelles, émanant de parfaits inconnus : la surface de mon appartement, le nombre de pièces, et le coût du loyer. On m'interroge sur mon travail, afin d'évaluer ma richesse, et on en arrive invariablement à la même question, à savoir combien je gagne par mois. Evidemment, je ne réponds pas, car au-delà de l'aspect personnel, je coure le risque de voir des montants farfelus arriver aux oreilles des voisins, qui pour le coup me regarderaient d'un oeil torve dans la cage d'escalier... Car la propagation est totale. La première année, je parlais assez ouvertement. Mais au bout d'un moment, en circulant dans le quartier, je devinais, derrière les sourires, une malhonnêteté à évoquer des mensonges construis sur des réalités. L'avis des gens n'a pas d'importance... Mais quand il s'agit de l'intégralité des gens, et qu'on est tout seul avec sa différence, celà devient tellement pesant qu'on fait tout pour sombrer dans l'anonymat.

Ce comportement, qui stygmatise un manque d'intelligence et une volonté de nuire, est l'aspect de la mentalité chinoise qui m'a le plus déçu depuis mon arrivée. J'idéalisais les chinois comme étant des gens simples, vivant humblement, accueillants, et sans velleité médiocre et médisante. Cette attitude provient essentiellement de gens qui n'ont rien d'autre à faire de la journée que de rester assis derrière un comptoir en attendant le providentiel chaland, et constitue une sorte de hobby. Malgré tout, lorsque j'ai assisté à quelques échanges de ragots entre chinois, j'ai ressenti un mal être extrême à les voir jouir autant de dire des absurdités, alors qu'ils ne réalisent la méchanceté de leurs propos. Ils ressentent un excitation qui me dépasse.

3- Quand on mange avec plaisir, il faut le faire savoir :

En Asie du Sud Est, on considère que si on ne fait pas de bruit en mangeant, c'est que ce n'est pas bon. Manger sans bruit est une forme d'impolitesse. En Occident, c'est l'inverse : quelqu'un qui mange ainsi est un rustre. J'ai beau vivre en Extrême Orient depuis plusieurs années, j'ai un mal fou à le supporter, tant je trouve cela dégoûtant : profiter de l'appêtit des chinois coupe le mien.

Un chinois avait tenté de m'enseigner ces pratiques dégustatives, dans un restaurant offrant un large panel de nouilles chinoises. Avec les baguettes, il saisissait une frange de nouilles, tout en aspirant le plus fortement et bruyamment possible toute la longueur enroulée dans le bol. C'est un peu comme lorsqu'on s'amuse à aspirer un spaghetti sur toute sa longueur... Mais là, il y avait une armada de nouilles. Pour s'aider dans cette puissante aspiration sonore et rougissante qui lui faisait saillir les veines aux tempes, il donnait, en arrière, des petits coups de nuque, dans laquelle j'aurais bien casé une balle. Quand, la bouche encore pleine, il a reposé ses baguettes sur son bol en me disant "allez, à ton tour !"... J'ai du déclarer forfait. Je ne suis pas un homme de challenge.

Je me rends compte que ces bruitages abominables de bouches d'égouts qui se siphonnent dépendent aussi des plats. Ainsi, quand Cai Li mange des gambas, dont elle aspire intensément la chaire sous la coque à grand renfort de décibels, je m'absente derrière la télé, et monte le son du poste pour couvrir ses borborygmes sanitaires, tout en retenant une nausée. Quand elle mange du riz dans son eau de cuisson, le bruit qui en découle est assimilable à celui d'une ventouse qu'on applique dans un évier bouché, avec la puissance sonore d'un aspirateur industriel.

Summum, quand le plat est appréciable, l'étiquette chinoise permet aussi qu'on affiche le menu dans un sourire béat jusqu'à la glotte, faisant bénéficier celui qui est en face d'un gros plan sur des aliments réduits dans une bouillie prédigestive et répandus sur la langue. Un rôt de satisfaction constitue alors la cerise sur la gateau. Quand j'en suis témoin, je me contente de replonger le nez dans mon bol, en tentant de penser à autre chose.

C'est un peu comme nos paysans d'antan, qui ne connaissaient pas encore l'internet, et qui avaient donc encore les oreilles décollées, lorsqu'ils mangeaient de la soupe en posant les lèvres tout au bord de la cuillère pour en aspirer le contenu. Dans ce genre de circonstances, je fais contre mauvaise fortune la gueule, et m'éloigne discrètement pour ne pas avoir à subir les borborygmes sucés et aspirés de ces convives qui profitent de leur repas, et tiennent à ce que ça se sache, quitte à gâcher le mien.

4- Les athlètes du dépassement :

Les chinois sont des resquilleurs complets, avec un sans gêne sensationnel et admirable. Je dois bien l'admettre, c'est aussi un comportement chinois qui m'énerve. Je vous mets en situation :

Vous êtes au guichet d'une banque, effectuant une opération personnelle. Le client suivant se glisse à côté de vous, plutôt que derrière. Il fait passer ses documents sous le verre sécurisé, poussant votre bras qui signe un reçu, réalisant pourtant que vous n'avez pas terminé votre transaction. Il est là, tapant du pied d'impatience, essayant de vous évincer ou de gagner le moindre millimètre de territoire qui le rapprochera. Dans le même temps, la tête d'une autre personne se glisse au-dessus de votre épaule, dans l'espoir d'atteindre plus vite le guichet, ou de lire avec une curiosité infantile la somme d'argent que vous versez sur votre compte. En plus, cette personne vous colle. Mais si vous vous retournez pour signifier à cet individu de conserver une distance sociale, celui qui est à côté de vous en profitera pour vous piquer votre place, que vous ayez terminé ou non. Le guichetier, lui, reste impassible.

Vous vous rendez à la gare pour acheter un billet. Dans la salle des guichets, il n'y a pas de files d'attente silencieuses qui s'alignent militairement, mais un amoncellement pugilesque d'individus serrés en une masse dense, comme une mélée de rugby, passant les uns entre les autres, jouant des coudes et se poussant des épaules tout en vociférant. Durant ce combat titanesque et absurde dans l'agloméré des assujettis, vous arrivez à faufiler un billet de banque sous l'hygiaphone, et demandez un ticket pour votre destination. Dans l'écrasante pression populaire, deux autres personnes font passer leur bras avec leur monnaie dans le même orifice, en hurlant plus fort leur propre destination, sans aucun souci pour la demande que vous aboutissiez. Une fois victorieux, vous vous extirpez de cette masse de gens, qui vous bouscule comme pour rentrer dans une rame de métro sans en laisser sortir quiconque. Là aussi, le guichetier reste imperturbable.

Imaginez vous au comptoir d'un fast food, alors que vous récitez votre commande au caissier. En farfouillant dans votre poche pour extirper de l'argent, vos clés tombent. En moins d'une seconde, vous vous êtes baissé, les avez récupéré, et vous êtes relevé. Avec une cuistrerie véloce, le chinois qui était derrière vous en a profité pour se glisser à votre place et passe déjà sa commande. L'occasion était trop belle. Derrière et autour de lui, les autres clients ont commencé à bloquer le passage. Il ne s'est écoulé qu'une seconde, et personne n'a eu la moindre hésitation à vous enfler votre place. Le caissier, lui, est déjà passé à autre chose.

Comble de la rustrerie, il n'est pas rare non plus de voir rentrer, alors que les files d'attente sont bien organisées, un client qui soupire de voir qu'il y a la queue, et qui se dirige directement au guichet, resquillant une douzaine de personnes qui attendent sagement, sans gêne aucune que celle occasionnée par sa propre impatience.

Ces situations sont quotidiennes, et quand je fais part à Cai Li de mon énervement face à cette goujaterie, elle me répond qu'en Chine, c'est "normal". Je fais souvent un parallèle entre les chinois et les enfants. Le comportement resquilleur en est l'échantillon parfait. Comme des gosses, les chinois trépignent d'impatience, et ils préfèrent s'occasionner une gêne à se bousculer, parfois viollement, plutôt que d'attendre leur tour.

5- Le crachat :

Ce n'est pas une légende : les chinois crachent tout le temps et partout. Il y a encore quelques années, je voyais régulièrement, au pied des bureaux, des crachoirs cuivrés n'ayant rien à envier à ceux d'un vieux western de John Ford. Quand je suis arrivé en Chine, il y a maintenant un peu plus de quatre ans, celà m'avait tout d'abord amusé... Mais je n'ai jamais réussi à souscrire à la pratique. Et pourtant, la logique tient la route : les chinois considèrent que si ils ont des glaires, pour des raisons médicales, il vaut mieux les éjecter plutôt que de les conserver en eux. Pour autant, est-ce nécessaire d'en faire profiter l'environnement ?

Dans la première entreprise pour laquelle j'ai travaillé en Chine, un grand cendrier trônait dans un couloir qui officiait en coin fumeur. Les collègues s'y retrouvaient pour en griller une, tout en discutant de leurs affaires en cours, et je les y rejoignaient avec plaisir. Par contre, je n'écrasais jamais ma cigarette dans le cendrier, et me contentais de l'y lancer... Tant il était rempli de miasmes que les uns et les autres crachaient quantitativement après avoir sucé leur clope. Lorsque, quelques semaines plus tard, nous avons fais face à l'épidémie du SRAS, la direction a été contrainte d'afficher une note au-dessus du cendrier qui, en chinois, ordonnait "de ne cracher que dans les urinoirs et pas dans les cendriers, afin d'éviter la propagation potentielle de germes du SRAS." C'est donc un cercle vicieux : les chinois crachent parce qu'ils sont malades, et sont malades parce qu'ils crachent.

Lorsque je travaillais avec Wang Ke Rong, avant de monter Onesource Agency, et que nous partagions le même bureau au premier étage de son usine, j'étais toujours estomaqué -au propre comme au figuré- d'entendre ses raclements de gorge d'une profondeur spéléologique, qui se soldaient par une bouche pleine, et l'ouverture d'une fenêtre pour qu'il puisse déglutir son surplus glaireux un étage plus bas. Après ce rafut, qui n'avait rien à envier à un vomissement d'ivresse, il se retournait vers moi avec son élégance d'échalat, et m'annonçait noblement un "pardon" d'une dignité absolue, complètement paradoxale et désarçonnante.

En marchant dans la rue, il suffit de regarder ses pieds pour, intuitivement, effectuer un slalom entre les molards. On pourrait croire cette activité typiquement masculine, et pourtant, il s'agit bien d'une des seules pratiques sociales où l'égalité des sexes est totale.

6- D'autres petits travers :

Il y a d'autres petites choses qui m'agacent parfois chez les chinois, mais qui ne m'étonnent plus. J'ai par exemple horreur de croiser un chinois qui reste au pied ou en haut d'un escalator, à planifier sa journée, le nez en l'air, ne réalisant même pas qu'il empêche les gens de passer. C'est un comportement standard, comme si les entrées d'escalators servaient à la méditation. Lorsqu'un chinois m'empêche ainsi un accès, je n'hésite pas, avec un sourire entendu, à le bousculer légèrement pour lui faire comprendre qu'il bloque la circulation.

Les chinois sont de très gros fumeurs, et je me dis souvent que pour un expatrié non-fumeur, ce pays doit être un enfer constant. Ici, on ne se rend pas compte de la gêne que l'on occasionne aux fumeurs passifs. Celà va parfois exceptionnellement loin, et il n'est pas rare de voir un chinois s'allumer une cigarette dans un ascenceur bondé. J'ai beau être fumeur, de manière systématique, je lui demande d'écraser son mégot et d'attendre que nous soyons tous sortis pour qu'il le rallume... Et très souvent, je me fais renvoyer sur les roses, et pas toujours de jolie façon !

Toujours concernant les ascenceurs, au même titre que les chinois sont resquilleurs, leur grand jeu, c'est de pouvoir y rentrer avant que quiconque ne puisse en sortir. C'est bien evidemment la bousculade totale, mais il doit y avoir, chez les locaux, une angoisse à voir la boite quitter le plancher sans eux.

J'aurais bien évidemment une pléthore d'autres habitudes chinoises horripilantes à lister, au même titre que j'en ai tout autant qui me facine et m'impressionne, positivement cette fois. Peut-être celles-ci feront-elles l'objet d'un prochain article.

 

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22 août 2006 2 22 /08 /août /2006 17:38
Les voyages, on les prévoit, on les rêve, puis on les vit... Et on continue à les cultiver au retour, par le biais d'impressions laissées, qui elles-mêmes évoluent avec le temps, la mémoire s'amalgamant avec l'imaginaire, pour tronquer les souvenirs et les transformer de faits réels en sensations.
 
En général, quand on se retrouve dans un pays aussi différent qu'a pu l'être la France pour Cai Li, on vit sur l'instant des situations tellement incensées, on évolue dans des atmosphères tellement extra-terrestres, qu'on en garde, au retour et à terme, une empreinte bouleversée qui se rapproche plus de la chimère que de la réalité. C'est d'autant plus vrai dans le cas de Cai Li, puisqu'il s'agissait pour elle, durant trois semaines cet été, d'une immersion complète : c'était son premier déplacement hors de Chine, et elle n'avait jamais pris l'avion. Par ailleurs, elle n'est pas partie en voyage organisé avec des chinois, mais s'est retrouvée aux côtés de son petit ami français, qui officiait en tant que guide touristique et culturel, intégrée dans la famille et l'entourage amical de celui-ci. Bref, le grand bain, et dans tous les cas, la seule véritable façon de voyager.
 
Au retour, le voyage, dans tout ce qu'il apporte en découverte de soi et de l'univers, se poursuit, avec plus d'interrogations sur le monde qui nous entoure, et fatalement plus de compréhension de soi-même. Maintenant qu'elle est rentrée, c'est un autre voyage qui commence, celui qui va la transformer, car elle s'est ouvert un potentiel de références incroyablement plus large en tentant de s'approprier, pour les trois semaines qu'ont duré les vacances, cette autre planéte qu'est la France.
 
Et déjà, je la trouve métamorphosée. Cai Li ne parle plus que de ça, avec des questions, des conjectures, des tentatives d'explication, aussi bien concernant la situation politique, économique, et historique, que les comportements sociaux de ce peuple étrange qu'est l'ethnie française. Elle s'est ouvert l'esprit, y a perdu en spontaneité, mais y gagne en sagesse. Je suis même particulièrement impressionné de la voir autant bouleversée. Peut-être que celà est du aussi au fait qu'elle vive avec un français depuis un an, et que le voyage dans le placenta culturel de celui-ci a permis de mieux comprendre sa vie de couple, qu'elle-même admet volontiers étonnante et peu banale, comparativement à celle que vivent ses amies avec leur petit copain chinois.
 
Au-delà de cette réflexion, il y a quelques éléments qui ont particulièrement marqué Cai Li lors de notre déplacement en France, et dont je n'imaginais pas qu'elle en serait si bouleversée... Mais là aussi, c'est un échange, et sa découverte de la France m'a permis d'en comprendre un peu plus sur elle et sur la Chine, ainsi que le comportement des chinois. Je vous glisse les principaux éléments qui l'ont marqué :
 
1- L'approche gastronomique :
 
Les français se croient les champions internationaux toutes catégories de la bonne bouffe. C'est ce dont j'étais moi-même convaincu au préalable de mes premiers vagabondages en Extrême Orient. Mais les chinois n'ont rien à nous envier, à tel point que c'est carrément l'inverse : nous n'accédons même pas au podium de la jouissance gastronomique que eux décrochent systématiquement la médaille d'or. Même dans l'urgence professionnelle la plus ultime, vous ne ferez pas sauter un repas à un chinois. Il a tout autant besoin de son petit-déjeuner, que de son déjeuner, que de son dîner. Supprimez-lui l'un des trois, et vous l'entendrez hurler à la mort de la souffrance occasionnée par ses gargouillis stomachaux, vous faisant comprendre qu'il ne peut travailler efficacement, quelles que soient les nécessités, si il n'a pas l'énergie alimentaire d'un ventre plein.
 
Et en dehors des repas, les chinois continuent à manger. Quand nous sommes tranquillement dans notre appartement, et même si nous venons de savourer un repas copieux, Cai Li n'hésitera pas à grignoter ce qu'on appelle ici des "xiao chi" (la traduction littérale en français serait "petit manger"), à savoir des cacahuètes, des graines de tournesol, ou d'autres petites douceurs salées. La voyant ainsi avaler ses xiao chi avec la vélocité d'une machine agricole, dès que je lui demande si elle a encore faim (alors que j'ai du personnellement faire sauter la ceinture de mon pantalon), elle me répondra invariablement qu'elle est repue, mais qu'il n'y a pas besoin d'avoir de l'appêtit pour avaler des xiao chi, que ça a bon goût, et que ça l'occupe. En Chine, outre les théories constantes et parfois ahurissantes que l'on entend sur l'intérêt médical de tel ou tel aliment, le goût est un plaisir, au même titre que l'ouïe, ou la vue. Ainsi, pour Cai Li, dévorer ses xiao chi, c'est comme d'écouter la musique qu'elle aime.
 
Comme dans de nombreux pays, les chinois considèrent que leur cuisine est la meilleure. Même si je trouve ce patriotisme de casseroles un peu expéditif, je reconnais que la gastronomie chinoise se glisse dans le peloton de tête des bonnes bouffes internationales, tant pour sa variété que pour ses saveurs, aux côtés de la cuisine italienne, française, ou japonaise. Si il fallait une preuve, il suffirait d'évoquer la facilité épidémique avec laquelle celle-ci s'est exportée : dans n'importe quel pays à travers le monde, il y a des restaurants chinois (tenter par contre de trouver un restaurant anglais, sans vouloir cracher dans la soupe, à la menthe, des bruleurs de sainte et monarchistes insulaires, est impossible... Et pour cause : leur gastronomie a la saveur de leurs femmes). Malgré tout, ne faites pas l'amalgame : la nourriture chinoise en Occident n'a rien à voir avec la nourriture chinoise authentique. Nous sommes allés, en France, dans un restaurant chinois, et les plats étaient tellement peu chinois, que Cai Li a préféré, pour le reste du séjour, s'accomoder de la gastronomie française plutôt que de la mauvaise bouffe chinoise. 
 
Par contre, dans ses réactions vis-à-vis de la nourriture française, Cai Li a su conserver ce patriotisme qui, je dois l'admettre, m'irrite parfois. Elle n'a pas pu s'empêcher, devant un repas français, de renifler chacun des plats, et de demander, dans une moue emplie de la suspicion la plus avérée, qu'on en identifie les ingrédients pour elle. C'est pourtant tellement simple de goûter pour savoir si on aime, et c'est aussi gage de découverte volontaire. Personnellement, si en Chine, j'avais eu la démarche de ne manger que ce que j'arrivais à identifier, j'aurais ignoré plein de bonnes choses, et j'aurais dépéri (de ce côté, je me porte d'ailleurs plutôt trop bien).
 
Chaque nouveau repas constituait une nouvelle angoisse potentielle, tant pour elle de ne pas manger, que pour moi de me savoir savourer égoïstement, alors qu'elle resterait sur sa faim. Il a donc fallu trouver des subterfuges, et prévoir des mets supplétifs, sur lesquels elle pouvait fondre, si le contenu du repas initial ne lui convenait pas. Son quotidien gastronomique français s'est essentiellement articulé sur des tranches de pain et de saucisson, car ça, elle aime. Comme n'importe quel autre chinois, lui faire goûter de la viande rouge était impossible. Or, du boeuf, en France, on en mange. Pour un chinois, manger de la viande rouge revient à se goinfrer de charogne. Imaginez-vous avec un morceau de cadavre fraîchement découpé de la morgue, et vous aurez une idée de ce qu'un chinois peut ressentir. Le confit de canard ainsi que le foie gras passent plutôt agréablement, car on trouve en Chine des préparations aux saveurs proches. Le plus étonnant reste son attrait pour les escargots, pourtant met particulièrement gaulois, et dont la viscosité baveuse de l'ingrédient principal ne la pourtant pas fait renacler à l'avaler.
 
2 - La belle campagne :
 
J'ai eu la chance d'avoir beaucoup voyagé depuis quelques années, et sans aucun chauvinisme rural, je continue de penser que la campagne française est une des plus belles du monde. Je suis originaire d'une petite ville de Touraine, et la région que j'appelle "le triangle", à savoir la campagne au centre de la Touraine, du Chinonais, et du Poitou, regorge de plénitude champêtre. Mais déjà, dès notre sortie de l'aéroport de Roissy, alors que nous traversions la Beauce, Cai Li a été enchantée par ce plat pays qui est le mien. Les champs de céréales, à perte de vue, dans une serenité arrivant jusqu'à l'horizon, parsemée de bois tranquilles et épars, l'ont subjugué de manière instantanée et irréversible.
 
Il faut dire que la campagne en Chine, et particulièrement dans le Jiangsu, province dont elle est originaire, n'est pas très folichone. Nous vivons dans un des plus grands bassins industriels de la Chine, qui par voie de conséquence, est le grenier à usines du monde. Dès la sortie de Shanghai, pour rejoindre Suzhou, nous traversons ce que les locaux appellent la campagne, et qui n'est qu'un enchainement d'usines et de cités ouvrières, dont l'architecture colorée et d'inspiration soit-disant occidentale fait passer les batiments pour des copies quart-mondistes du Main Street de Disneyland : pathétique, carton-pâte, et hideux.
 
Et puis, au-delà des infrastructures industrielles, il y a un rafut constant de véhicules à peine identifiables, et une population de fourmillière. Les parents de Cai Li habitent Jiangyan, petit village du Sud du Jiangsu, dans un petit hameau qui borde un canal. Derrière leur maison, on peut se plonger dans un champ, mais qui, bien avant la ligne d'horizon, donne sur un autre hameau, et le petit sentier qui rejoint la route, du fait du trafic constant des véhicules de fortune, donne l'impression d'être autant fréquenté qu'un périphérique à l'heure de pointe, sans même évoquer la poussière constante et les détritus. Même de nuit, autour de la maison familiale, alors que les lumières sont éteintes pour éviter que les moustiques n'agacent, et qu'il n'y a pas la chaleur d'une ville aux alentours pour empêcher d'admirer la voute céleste, il subsiste une agression sociale constante, générée par les paysans qui passent dans la rue, bramant dans leur dialecte local. Bref, la Chine est un pays où la quiétude n'existe pas, même dans les zones rurales les plus reculées.
 
En France, le calme est total. La campagne embrase les sens de bien-être. Sa vue est déjà apaisante, et, outre le bruissement du vent dans les frondaisons des vergers et aux pistiles des champs de tournesol, il ne subsiste que cette quiétude sourde qu'on entend comme on écouterait le silence. Il y a aussi une beauté organisée, avec un souci constant du respect de l'environnement, respect qui n'est même pas à l'heure du concept en Chine. Car en Chine, dès lors qu'on est dehors, dans un joli coin de campagne ou non, celà donne le droit de disperser ses ordures. En France, pour celà, la population est aguerrie à une discipline écologique portée en étendard.
 
Trés étonnement d'ailleurs, alors que Cai Li, au préalable de son voyage, ne jurait que par la Chine, quand, en France, je lui suggérais que, lorsque nos moyens nous le permettront, nous pourrions peut-être envisager l'achat d'une petite maison perdue aux abords du Poitou, pour de vraies vacances, où les téléphones sans fil ne perçoivent pas une barre, et où l'internet est une vue de l'esprit, elle acquiescera avec bonheur. Cai Li, pour celà, s'est sentie immédiatement détendue dans la campagne française, et j'étais très heureux de la voir se l'approprier si spontanément.
 
3 - La technologie agricole :
 
Au-delà de la beauté du paysage, ce qui a surpris Cai Li, c'est de voir que nous utilisions des tracteurs pour les travaux agricoles. En Chine, fruit d'un paradoxe historique et économique, les paysans utilisent encore des outils médiévaux, tractés par des boeufs ou des chevaux, voire, dans certains coins particulièrement reculés, par des hommes. Et elle a ressenti, outre une fascination bien déconcertante pour Poclain (il fallait s'arrêter à chaque passage d'un tracteur pour qu'elle l'immortalise sur un cliché), une incompréhension totale quant au stade de développement que nous avions atteint en Europe. Mettez-vous à sa place : comment, dans l'esprit d'une chinoise, peut-on imaginer des paysans, avec un niveau d'éducation qui fait friser leur niveau de QI avec celui de leur température anale (croyez-moi, en Chine, les paysans, même si ils ont inventé le boulier, savent à peine compter), s'offrir un outil aussi inaccessible qu'un tracteur, qui créé des coûts rendant caduque toute compétitivité ? Alors il a fallu lui expliquer que la production n'était pas obligatoirement synonime de productivité, et qu'un agriculteur qui, en France, ne disposait pas de ce type d'outil standard, ne pourrait pas se permettre d'embaucher des gens pour des travaux aussi pénibles, tout en conservant le même gain, et la même rapidité d'exécution. Par ailleurs, en France, où trouver la main-d'oeuvre pour des travaux aussi durs ?
 
4 - Paris :
 
A priori de son voyage, la France et Paris, c'était la même chose... Comme chez la plupart de chinois. Et il m'arrive encore très souvent, en Chine, de générer l'incompréhension suspicieuse des locaux, quand je leur explique que je suis français, mais pas parisien.
 
Personnellement, j'ai horreur de Paris : y circuler est une corvée, que ce soit en voiture (où on se demande pourquoi les voitures sont équipées de plus de trois vitesses, à part pour déboiter au dernier moment), ou bien par le biais des transports en commun (où au moindre sourire, on reçoit une angoisse blafarde en retour); la sécurité se rapproche de celle d'une mégalopole américaine (il suffit, pour celà, d'énumérer le nombre de policiers en uniformes carnassiers, arnachés de pistolets mitrailleurs, que l'on croise à chaque endroit un tant soit peu touristique); la mendicité sentirait la mine d'or pour un humble en pièces détachées de n'importe quelle ville du Bangladesh, et la ville est dégueulasse (outre les crottes de chien, sorte d'ornement typique des rues parisiennes, complètement rentrés dans le paysage citadin, comme les manèges à chevaux de bois, où les statues d'inspiration antique, les poubelles sont devenues tellement transparentes du fait du plan Vigipirate, que les locaux ne les utilisent plus, et les ordures jonchent le pavé).
 
Pour celà, il faut dire que les villes chinoises, dès lors qu'elles atteignent une taille suffisante, sont à peu près impeccables. Même si les chinois ne sont pas très disciplinés pour la propreté, la trottoirs fourmillent d'employés qui passent leur journée à y lécher les saletés à coups de balais gigantesques. Là aussi, en France, il serait bien difficile de trouver une telle main-d'oeuvre à moindre coût.
 
Pour Cai Li, venir en France, c'était visiter Paris. Il lui fallait courir le tiercé dans l'ordre : Tour Eiffel, Musée du Louvres, et Notre-Dame de Paris. A ce sujet, Cai Li éprouvait une fascination pour Notre-Dame de Paris qui atteint celle d'un illuminé fan d'extra-terrestres en attente d'un premier contact. Depuis quelques mois, elle me parlait de la cathédrale, avec pléthore d'interrogations quant à la majesté gigantesque de l'intérieur, et à la réalisation d'une telle prouesse architecturale. Pour elle, c'était aussi fort que la pyramide de Khéops.
 
Au solde de tout celà, visiter Paris a essentiellement constitué une déception. Tout d'abord, certes le triangle lascéré par la Seine que constitue les vecteurs Place de l'étoile, Musée du Louvres, et Tour Eiffel, restent bien jolis à traverser, mais avec son échelle chinoise des valeurs, elle a trouvé celà tout petit ! Il faut relativiser : la Chine fait presque dix-huit fois la superficie de la France, compte plus de vingt pour cent de la population du globe, et rien que Shanghai, qui est la troisième ville du pays, recense presque vingt millions d'habitants. Bref, avec nos six millions de pékins, Suzhou est une ville plus étendue que Paris downtown, plus dense en population, et qui, à chaque extrêmité cardinale, a su conserver une architecture traditionnelle. Alors que Paris, au-delà du quartier précité, il ne reste plus grand chose de la candeur que l'inconscient collectif international hors hexagone a su conserver. En ce qui concerne Notre-Dame de Paris (Cai Li m'a impressionné, car elle connaissait très bien le roman de Victor Hugo, qui semble-t-il reste un classique dans beaucoup de pays), j'ai eu droit à la même sentence : c'est bien plus petit et bien moins impressionnant que ce qu'elle avait à l'esprit. Bref, au solde de notre rapide périple à Paris, elle était bien contente de retrouver la campagne.
 
Reste le Louvres, pour lequel je lui concède qu'il s'agit d'un des plus beaux musées du monde, et où l'atmosphère, même au coeur de la saison touristique, recèle quelque chose d'unique, baignée de savoir, d'art, d'Histoire, et aussi d'un certain mystère.
 
5 - Les cheminées :
 
Là aussi, Cai Li m'a surpris là où je ne l'attendais pas. Dès son arrivée, Cai Li s'est étonnée de voir, en cerises sur gateaux, des cheminées orner nos maisons et nos immeubles. Il a fallu lui expliquer que, même si nous avions des moyens plus modernes pour nous chauffer, la cheminée restait un plus dans le cadre d'un emménagement, pour la chaleur sereine et conviviale qu'elle apporte en hiver, avec les craquements rassurants des braises au fond de l'âtre. Cai Li l'a plus ou moins compris... Mais celà n'a pas freiné pour autant sa stupéfaction à voir ces cheminées s'ériger de manière presque systématique au sommet de nos tuiles.
 
Sa plus grande surprise a été lors de notre visite au Chateau de Chambord. Pour rappel, l'édifice ne manque pas de cheminées, et la plupart d'entre-elles restent tellement monumentales en volume qu'on pourrait y loger une famille de réfugiés. Et là, elle n'a pas pu s'empêcher de se faire prendre en photo dans la plupart des cheminées du chateau.
 
6 - Les enfants :
 
Comme la plupart des chinoises, Cai Li trouve que les petits enfants occidentaux sont bien beaux. Au-delà de cette constante, elle a toujours une facilité déconcertante à s'approprier un relationnel intense avec les mouflets... Et celà a été encore plus particluièrement le cas en France, où pourtant, la communication était un réel problème.
 
Dès lors que nous visitions certains de mes amis, ayant des enfants en bas âge, elle passait le plus clair de son temps avec les bébés plutôt qu'avec les adultes. Et très vite, cette fascination s'est avérée réciproque : les enfants ne s'intéressaient plus à qui que ce soit d'autre que Cai Li. En Chine, dès lors qu'on est accompagné d'un enfant occidental, c'est la même histoire : on ne peut pas faire un pas sans que les chinois ne viennent s'attrouper autour du petit mioche, à grands renforts de gouzigouzis, et n'hésitant pas, sans même avoir demandé quoi que ce soit à l'accompagnateur adulte, à le prendre dans les bras, en gloussant de trouver la petite merveille si craquante. Il arrive même souvent que les chinois arrêtent dans la rue les familles occidentales pour demander de se faire prendre en photo avec les enfants.
7 - Le français débonnaire :
 
Cai Li conserve une bonne image des français, de manière générale, même si elle a trouvé qu'ils se complaisaient un peu trop dans une démarche de communication limitée vis-à-vis d'elle, bien content d'être franchouillards, et partant du principe qu'il était accessoire d'essayer de faciliter la tâche à cette étrangère débarquant d'une autre planète. Il faut dire que, pour ce qui est du manque d'effort à communiquer dans un autre idiome que celui de Molière, les français sont d'une arrogance désastreuse. Je lui faisais la remarque, alors que nous nous trouvions à Roissy, enregistrant nos bagages pour notre vol retour vers Shanghai. Il y avait, dans la file d'attente, pléthore de nationalités de représentées, et une employée d'ADP n'a cessé de hurler "reste-t-il des passagers pour Canton ?"... En français. Il est bien évidemment lamentable que dans un aéroport international comme Roissy, les employés ne soient pas foutus de s'exprimer, même de façon basique, en anglais, sachant d'autant plus que l'audience est internationale. Comparativement, en Chine, dans tous les aéroports, gares routières et ferrovières, ou encore sur les routes, la plupart des indications essentielles sont inscrites en chinois et en anglais. Dans tous les restaurants de bonne taille, ou avec une certaine renommée, les menus sont aussi bilingues (même si les traductions sont, dans la plupart des cas, à mourir de rire : j'ai souvenir de ce restaurant proposant une "salade à l'eau" et des "sandwiches aux ordures"). Dès lors que l'on rentre dans un magasin, même si le vendeur a un niveau très basique, il fera l'effort de communiquer en anglais avec les étrangers. Et puis, de manière générale, les chinois sont exceptionnellement accueillants avec les étrangers, faisant leur maximum pour leur faciliter la vie.
 
Je connais des français empécheurs de communiquer en rond, qui, dans leur sacrosaint écrin hexagonal dont ils ne sont jamais sortis, me rétorquent que le chinois est une langue compliquée et difficilement accessible (alors qu'ils n'en connaissent même pas le fonctionnement en rêve). Par voie de conséquence, il leur parait tout à fait logique qu'en Chine, on fasse l'effort d'écrire en anglais, au même titre qu'ils ne voient pas l'intérêt d'avoir la même démarche en France. Et ceux-ci, dans leur petite étroitesse franchouillarde, gauchisante et pourtant coloniale, ont une perception de l'univers se limitant tellement à leur pays, pour ne pas dire à leur département, qu'ils n'ont pas réalisé que le chinois était la langue la plus parlée au monde, et que le français représente au moins autant de difficultés pour un chinois que l'inverse. Par ailleurs, pour ce qui est de son fonctionnement, le mandarin est une langue bien plus simple que n'importe quelle langue latine : il y a très peu de grammaire, et les conjugaisons sont inexistantes. Et à l'échelle du monde, si le chinois n'est qu'une langue tierce, alors le français n'est même pas un dialecte.
 
Au-delà de ces considérations linguistiques, je trouve plus qu'important de mettre à l'aise des étrangers de passage, même au prix d'un effort. L'arrogance française reste une valeur exportée : je me souviens d'un rapport publié par l'Ambassade de France à Hong Kong, il y a quelques années, qui décrivait les français à travers les yeux des hongkongais. Après l'art, la mode et les cosmétiques... On trouvait le comportement arrogant. Plus simplement, sans penser à critiquer quel que comportement que ce soit, je me sens rassuré de croiser des chinois qui souhaitent communiquer et me conseiller, et je trouve normal de renvoyer l'ascenceur à n'importe quel étranger qui se trouve un peu désabusé en France.
 
Pendant positif de ce comportement, Cai Li a pleinement intégré que les français vivaient dans un confort naturel, dont ils disposent pour ainsi dire dès la naissance, sans avoir véritablement à se battre au quotidien, sereins qu'ils sont de jouir de tout un arsenal de prestations sociales qui, dans la plupart des cas, ne pourra pas les condamner à mourir de faim. Car en Chine, c'est la foire d'empoigne pour le travail, l'argent, les petits business, et la réussite assurant une sécurité totale. On s'arrache l'argent en le prenant où on peut. La raison fondamentale de celà n'est pas l'explosion économique, même si c'est un paramètre d'importance. La cause essentielle reste une précarité sociale et un vide juridique totale, qui induit que bon nombres d'individus se lèvent le matin en ne pensant qu'à une chose : travailler suffisament dur pour pouvoir se nourrir le soir. En France, on est dorénavant très loin de ces besoins liés à la survie... Et Cai Li a fortement apprécié l'atmosphère constamment emprunte de relaxation, de détente, et de temps, hors-professionnel, dévolu à la quiétude, et aux petits plaisirs.
 
Où que je sois à travers le monde, je resterais français... Et j'ai parfois un peu de mal à le faire comprendre à Wang Ke Rong, mon associé. Il a monté son usine, et nous disposons d'une société de représentation en commun. Lui ne comprend pas que je ne passe pas sept jours sur sept à l'usine, que je n'y vive pas, et que je n'y dorme pas après quinze heures de travail. Moi, je reste convaincu que la vie est courte, qu'elle est belle, et qu'il y a un temps pour tout. S'accomplir professionnellement est essentiel, mais il n'y a pas pour autant que le travail pour nous définir. Je suis né dans un pays où l'environnement social et économique permet d'avoir cette démarche, très répandue en France. Cette quiétude débonnaire, cette capacité immédiate à ne pas amalgamer l'existence et le travail, Cai Li l'a très bien ressentie... Et il est évident qu'une telle démarche, qui laisse une part importante aux bonheurs simples, et à l'accomplissement d'autre chose qu'un pedigree professionnel, l'a immédiatement interpellé, à tel point qu'elle s'en inspire dorénavant pour calquer sa vie. Il faut dire que, pour n'importe qui à travers le monde qui en a les moyens, c'est attirant !
 
Elle s'était rendue compte de celà dès lors que nous avons commencé à vivre ensemble, se demandant comment je pouvais cumuler la lecture de romans, l'écriture, la vidéo amateur... Et le démarrage d'une entreprise. Et au tout début, lui faire comprendre qu'il y avait un temps pour tout, que mon bonheur résidait dans un équilibre de tout celà ; que le temps, avec un peu d'organisation, était toujours un peu extensible, et que, même en travaillant vingt quatre heures sur vingt quatre, dès lors qu'on est entrepreneur, on trouverait toujours quelque chose à faire, n'avait pas été aisé. Ici, dès lors qu'on se retrouve entre amis, le sujet de prédilection reste le travail... Et la capacité à s'enrichir. Les chinois ont tellement soufferts qu'ils ont dorénavant la grosse tête des parvenus. Ce qui est par contre un peu éreintant, c'est qu'il est difficile de s'entretenir avec qui que ce soit d'autre chose. Parler d'art amène les gens à s'interroger... Et surtout, ils ne comprennent l'intérêt de l'art qu'à partir du moment où celà leur permet de revendiquer une apparence sociale.
 
Nous sommes rentrés il y a maintenant une quinzaine de jours, et dèjà, Cai Li n'est plus tout à fait celle qu'elle était au préalable de ce voyage.
 
Je l'avais constaté lors de mes propres vagabondages : les voyages permettent d'évoluer.
 
 
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Published by Christophe Pavillon - dans Exotisme au quotidien.
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