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Si vous venez pour la première fois sur le blog, je vous invite tout d'abord à faire connaissance ci-dessous...
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille.

C’était en 1998, à la descente de l’avion, à l’occasion d’un premier voyage. A la seconde où mes pieds ont touché le tarmac, toutes mes interrogations liées au bonheur ont trouvé une réponse spontanée : le bonheur, c’est d‘être ici. A cet instant précis, j’ai su qu’un jour, je viendrais y vivre.

En 2003, après une période de maturation nécessaire, le rêve de l’expatriation est devenu une réalité. Vous raconter qui j’étais avant, et ce que je faisais en France, en dehors de l’attente du départ pendant toutes ces années, est sans intérêt. Mon quotidien en Chine, je le rêvais, tout le temps.

Ce qu’il faut que vous sachiez sur moi, c’est que j’étais venu pour ça : je suis venu pour cette atmosphère dans les rues. Je suis venu pour ces couleurs. Je suis venu pour le sourire des humbles. Je suis venu pour les lumières de la nuit. Je suis venu pour l’assourdissant trafic constant. Je suis venu pour cette population de fourmilière, partout, tout le temps. Je suis venu pour ce pays débordant de vie. Je suis venu pour ce pays qui ne s’arrête jamais.

Et après quelques années passées en Chine, comme dans n’importe quelle histoire d’amour, la passion a fait place à l’habitude.
Je suis parti à la recherche de la différence, et je suis resté pour aboutir la compréhension de moi-même, pointé du doigt que je suis par les locaux, avec ma couleur de peau différente ; la couleur de mes yeux, différente ; ma texture de cheveux, différente ; l’expression de mon visage, différente. Je suis resté pour cette culture plurimillénaire, qui perdure. Je suis resté pour cette indigence, tellement présente qu’elle en devient transparente. Je suis resté pour cette richesse due à une explosion économique exponentielle. Je suis resté pour cette cohabitation constante entre une pauvreté quart-mondiste et une modernité high-tech. Je suis resté pour cette ambiance, où la frénésie à faire des gains financiers pharaoniques côtoie des outils ancestraux.

Je vis à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 kilomètres de Shanghai, et à 1500 bornes de Pékin. Mon nom chinois, c'est Ke Lin. Depuis l'été 2005, je vis avec Cai Li, que j’ai épousé en septembre 2009. Depuis le printemps 2005, j'ai monté ma société de représentation, Onesource Agency.

- Exotisme au quotidien : relate toutes les anecdotes surprenantes et amusantes liées à la différence culturelle. Rien dans les guides touristiques ne prépare à ces situations quotidiennes étonnantes, à des encablures de ce que l'on peut vivre en Occident.

- Société contemporaine :
 la Chine est en pleine mutation, s'ouvrant sur le monde, jouissant d'une explosion économique unique. Cette rubrique est le témoin de cette évolution vers la modernité, sur un mode explicatif, analytique, mais aussi sympathique... Et souvent exotique.

- Traditions millénaires :
 comment les traditions ont-elles perdurées ? De quelle façon évoluent-elles dans un contexte de modernisation ? Accessible depuis peu, la Chine reste très mystérieuse, et cette rubrique propose d'en explorer les coutumes, recensant par ailleurs quelques carnets de voyages.

- Vidéo :
passionné de cinéma depuis l'enfance, je vous propose quelques courts-métrages, montés en vidéo numérique, dont notamment la série de reportages « en Chine avec l’expat ».

15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 03:59

Aujourd'hui, pas de petit reportage, mais une grande nouvelle (enfin, nous concernant) !

Louis Pavillon 2

Caili et moi-même, ainsi qu'Angelo, avons la joie de vous annoncer la naissance de notre second fiston. Louis Pavilllon est arrivé sur Terre le 12 février 2012 à 5h25 du matin à la maternité de l'Hopital du Peuple numéro deux de Suzhou.

La maternité étant surbookée (comme si les chinois n'étaient pas assez nombreux !), la Maman et le Bébé sont rentrés à la maison dès le lendemain, histoire de faire un peu de place aux suivants.

Un peu de repos s'avère nécessaire pour Caili, mais tous deux vont fort bien ! Louis n'hésite pas à nous faire savoir son bonheur d'être parmi nous, et ce toutes les nuits, à maintes reprises, et à grands renforts de cris et de pleurs... Bref, que du bonheur.

C'est assez merveilleux de savoir qu'une émanation de soi survivra. Louis, au même titre qu'Angelo, c'est ma postérité. Finalement, l'immortalité dont toutes les religions nous rabattent les oreilles en leitmotiv raccolleur, elle est peut-être là, dans le fait d'avoir des enfants.

Enfin bon !

Le choix du prénom de ce deuxième bambin n'est pas un hasard. Le prénom de son grand frère, Angelo, avait été sélectionné pour sa consonnance italienne. Ayant moi-même des origines italiennes par ma mère, je souhaitais rappeler cette nationalité dans le prénom de ma descendance.

Pour ce qui est du second fiston, je souhaitais par contre revenir à quelque chose de très français, et qui rappelle le cinéma, mon éternelle passion. J'avais songé à François et Claude, les deux réalisateurs français dont je suis inconditionnel (nommément Truffaut et Chabrol)... Mais ces prénoms m'ont paru quelque peu désuets.

Avec Caili, nous avons finalement opté pour Louis : quoi de plus français comme prénom que celui d'un roi de France ? Et puis, l'inventeur du cinématographe n'était-il pas un certain Louis... Lumière ? Pour finir, dixit Caili, la prononciation du prénom parait très simple en chinois. C'est tout bête, mais il faut y penser.

Pour finir, et avant de vous abandonner, je vous livre ci-dessous, à l'occasion de l'arrivée de Louis, célébration de la vie s'il en est, une longue citation de Woody Allen, elle aussi célébration de la vie. D'Allen, je connais la filmographie par cœur, et il reste un de mes maitres à penser (avec Antoine de St-Exupéry*). Je vous laisse sur son bon mot :

 

"Ma prochaine vie... Par Woody Allen.

On devrait vivre la vie à l'envers :

Tu commences par mourir, ça élimine ce traumatisme qui nous suit toute la vie.

Après, tu te réveilles dans une maison de retraite, en allant mieux de jour en jour.

Alors, on te met dehors sous prétexte de bonne santé, et tu commences par toucher ta retraite.

Ensuite, pour ton premier jour de travail, on te fait cadeau d'une montre en or, et tu as un beau salaire.

Tu travailles quarante ans jusqu'à ce que tu sois suffisamment jeune pour profiter de la fin de ta vie.

Tu vas de fête en fête, tu bois, tu vis plein d'histoires d'amour ! Tu n'as pas de problèmes graves.

Tu te prépares à faire des études universitaires.

Puis c'est le collège, tu t'éclates avec tes copains, sans aucune obligation, jusqu'à devenir bébé.

Les neuf derniers mois, tu les passes flottant tranquille, avec chauffage central, room service, etc...

Et au final, tu quittes ce monde dans un orgasme !"

 

Je ne fais pas de dessin à ceux qui ont eu des enfants : il va nous falloir, dans les jours et semaines qui viennent, retrouver un rythme de croisière, qui sera bien évidemment différent de ce qu'il était avant l'arrivée du petit bébé. Mais nous avons déjà de l'expérience avec Angelo, qui n'a que seize mois.

Je vous laisse : c'est l'heure du changement de couches.

A très bientôt à tous !

     

Christophe, Caili, et Angelo.

 

*et aussi Obi-Wan Kenobi.

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 23:00

Dimanche 9 novembre 2008 :

 

Tout comme la veille, nous fainéantons, et quittons notre chambre d’autant plus tard qu’il n’y a plus d’eau chaude, et qu’il nous faut attendre le passage du plombier pour pouvoir prendre une douche. Le plus fort, c’est que celui-ci est passé pour donner un coup de clé de douze, et qu’il nous a jeté « je n’ai pas fini, je reviens tout de suite ». Une demie heure plus tard, lassé d’attendre son retour, nous appelons la réception, qui nous confirme qu’il ne viendra plus, que le problème a été résolu, et qu’il n’y a plus qu’à attendre que l’eau chauffe. Rebelote, à la réception, nous informons l’employée somnolente que malgré notre information d’hier matin à ce sujet, nous avons à nouveau retrouvé la porte de notre chambre entrebâillée. Elle froncera les sourcils, non pas désolée de la répétitivité du problème, mais agacée par ce couple franco-chinois qui vient se plaindre derechef. Remédier à notre énervement et s’excuser, comprenez-vous, elle n’avait pas que ça à faire.

 

Nous traînons sans nous presser dans les ruelles environnant l’hôtel pour sélectionner un endroit pour petit-déjeuner. Nombreux sont les établissements où l’on peut se restaurer, mais la teneur des plats stimule peu la faim. Nous nous abandonnerons au hasard d’une enseigne. Cai Li y commande une sorte de hamburger au cholestérol indubitable, et qui emprisonnait une tranche de porc grasse entre deux tranches de pain. Je me limite à un café, et nous reprenons la route, hélant un taxi sur le talus.


 


Une fois de plus, le chauffeur comprend très bien le mandarin. Nous lui indiquons de nous déposer à la plage de Cheoc Van, à la pointe la plus australe de Coloane, elle-même île la plus au sud du territoire de Macao. Il nous précise que l’endroit est très éloigné, car il faut vingt minutes pour s’y rendre. J’accompagne Cai Li quand elle pouffe : en vingt minutes de taxi, nous ne traversons pas la moitié de Suzhou.

 


La voiture longe les berges qui donnent sur Zhuhai, dépasse la Sky Tower en bout de baie, et emprunte l’un des ponts qui rejoint Taipa, la première île. Ce pont est véritablement une frontière entre deux mondes : Taipa est bien moins densément urbanisé que Macao, et l’environnement l’affilie plus à une île méridionale vierge qu’à une ville. A l’image de la Chine que j’ai connue il y a une quinzaine d’années, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’une campagne du tiers-monde en cours de modernisation.

 


Nous traversons Taipa, et passons devant un lot d’immeubles massifs, au bord duquel, à taille réelle semble-t-il, trône des reproductions du palais des doges, de la place St Marc, et du pont de Rialto. Cet endroit aux aspirations tant vénitiennes que titanesques, c’est le Venetian, un hôtel et un casino au sud de l’île de Taipa, dont les proportions rappellent Las Vegas. Et autour, l’urbanisme reste naissant, pour ne pas dire presque inexistant.

 







Nous descendons le long de Coloane, la deuxième île, et après avoir parcouru quelques kilomètres à travers des routes vallonnées, notre chauffeur nous dépose sur le parking de Cheoc Van, petite crique au sable blanc qui se jette dans le sud de la mer de Chine. La plage est agréable, et, étonnement pour un dimanche matin, alors qu’il fait presque une trentaine de degrés, vide de baigneurs. Seul un couple occidental fait trempette à l’ombre des palmiers. Le sable y est grossier, un hôtel balnéaire pourlèche les berges, et une monumentale piscine surplombe les vagues. Nous y rôtirons une petite heure avant de repartir, pour tenter, si la distance le permet à pied, de rejoindre Hac Sa, la deuxième plage de Coloane.




 



Au début, nous avons un peu pris peur. Dans ce paradis luxuriant et oublié, la densité de taxis est peu importante. Et si Hac Sa s’avérait inaccessible pour des marcheurs, nous devrions nous accommoder du bus, en espérant que, dans cet endroit reculé, il y en ait plusieurs par jour. En fait, la balade a été plus que plaisante : nous avancions sur ces routes montantes, descendantes, zigzagantes, non sans rappeler celles qui escargotent autour des villages provençaux de l’arrière pays cannois.



La similitude avec les villages de Provence m’a choqué. Même l’architecture des maisons à flanc de collines, parmi les forêts de palmiers ou de conifères se jetant dans la mer, recensait beaucoup de caractéristiques que l’on retrouve dans les habitations du sud de la France : murs de crépis roses ou beige, toits de tuiles orangées, arcades en terrasse des habitations, le tout blotti dans la verdoyante humidité des cocotiers et des pins. Je ferais la réflexion à Cai Li, qui rêve de découvrir la Provence. Malgré la chaleur et les côtes à grimper, un sentiment de quiétude et de bien-être m’envahira. Nous sommes à un peu plus d’un quart d’heure de route de l’ébullition exigüe du centre-ville de Macao, et nous retrouvons pourtant en pleine campagne méridionale, en bordure d’une mer azur à l’horizon. Le paradoxe de la promiscuité des deux univers est incompréhensible.

 


Je dois bien l’avouer : Macao et son centre nous ont modérément séduits. C’est la version naine d’un Hong Kong dont on aurait omis tous les attraits. Par contre, pour ce qui est de Taipa et Coloane… Ca a été le coup de foudre immédiat. C’est le genre d’endroit, avec sa quiétude, sa luxuriance et sa vue sur la mer, qui donne envie d’y emménager sur l’instant.

 


Les guides touristiques font la part belle à Macao, à ses ruines, et à ses jeux d’argent. Et si nous nous en étions tenus à leurs recommandations, nous serions repartis déçus. Dieu merci, nous avons opté, à l’occasion de cette seconde journée sur le territoire, pour une visite des îles mitoyennes… Et nous ne l’avons pas regretté. Si vous partez à Macao, allez jeter un œil au centre et à ses monuments. Mais plus que tout, allez vous perdre sur les sentiers qui, à flancs verdoyants de collines, longent le sud de la mer de Chine. C’est surtout cela qui vaut le déplacement !


 

Après dix minutes de balade montante, à croiser des villas aux quelles il ne manquait plus qu’un apéritif anisé en terrasse pour avérer l’appartenance méridionale, nous arrivons face à une résidence balnéaire gardée âprement par des officiers en uniforme de maréchaux, elle-même face au large. Même si les appartements, dans leur configuration parallélépipédique, renvoyait aux pires des clapiers, leurs verrières frontales avec vue sur la mer en faisaient les parfaits logements balnéaires. Et le luxe apparent, même si sans l’emphase kitsch à laquelle la richesse chinoise est habituée, révélait que leurs propriétaires ne devaient pas être des va-nu-pieds. Nous nous arrêterons là quelques minutes, tant pour reprendre notre souffle dans les embruns, que pour prendre quelques photos. Accoudé à une balustrade plongeant dans les flots, je sens alors une forte odeur de poisson. En cherchant d’où le parfum pouvait émaner, je tombe alors, aligné sur la rambarde, sur un chapelet de sardines ficelées, qu’un pêcheur quidam, ou peut-être un des gardes à l’entrée, avait abandonné à sécher au soleil.


 

Nous reprenons notre marche, avec d’un côté une colline, et des villas de l’autre. Après quelques minutes, nous tombons sur un sentier sablonneux qui traverse la forêt de pins et de palmiers, au bord de l’eau. A deviser la carte, Coloane regorge de chemins similaires, aménagés spécifiquement pour les promenades en pleine luxuriance insulaire. Nous ne sommes pas pressés, et empruntons celui-ci pour deux kilomètres, jouissant de l’atmosphère, proche de celle que l’on ressentirait lors d’une balade dans les pinèdes de l’Esterel.

 

De retour sur la route, nous arrivons rapidement à la plage de Hac Sa. Là aussi, nous sommes stupéfaits des distances insignifiantes : depuis Cheoc Vac, il nous aura fallu moins de quarante minutes pour atteindre notre objectif, malgré les routes tortueuses, et le temps passé à flâner généreusement sur le trajet. A ce rythme-là, en trois heures de marche, on doit pouvoir remonter de la pointe sud de Coloane jusqu’à la pointe nord de Taipa, l’île adjacente à Macao : c’est un mouchoir de poche.

 

Hac Sa est très différent de Cheoc Vac. La plage est bordée de villas et d’appartements, et nombreux sont les occidentaux que nous avons croisé qui vivent dans ce cadre balnéaire, et confortable. Le sable anthracite s’étend très largement au bord de la côte, alors que Cheoc Vac se limite à une toute petite crique. Des restaurants, depuis des baraques en bois jusqu’à de véritables bars, s’alignent, offrant un choix important de havre de relaxation et de restauration.

 

Nous nous posons dans un restaurant faisant penser à un pub, où quelques couples de seniors anglo-saxons vident des verres de vin en partageant leur expérience de l’expatriation. Le patron doit être philippin. Nous prenons le temps de manger tranquillement, et l’appétit de Cai Li me surprendra : un plat de poulet ne suffira pas, et elle devra y ajouter un autre, de poissons. Le prix est raisonnable, et les mets délicieux. Il nous reste toute l’après-midi, et Cai Li, entre deux bouchées, propose que nous allions ensuite visiter le village de Taipa, sur l’île du même nom, plus au nord, et qui se trouve sur le chemin du retour à Macao. Les yeux rivés sur le Lonely Planet, deux courtes phrases en font mention. Toutefois, nous avons une demi-journée devant nous, et si je m’étais fié au seul guide, je ne me serais pas aventuré sur les îles qui, pourtant, valent bien plus le déplacement que Macao.

 

Va donc pour le village de Taipa. Nous prenons un taxi à la sortie du restaurant. Sur le trajet, nous passons à nouveau devant le gigantesque casino Venetian. J’y remarque que le réalisme des décors a été poussé jusqu’à construire des canaux, et que des gondoles y circulent ! Notre chauffeur freine un peu, je prends quelques rapides photos, et nous repartons.

 





Nous descendons de la Toyota à l’entrée du village de Taipa. La foule parait inhabituelle dans les rues, et des baraques temporaires ont été construites. Il y a là un festival international où sont représentés tous les pays où le portugais est la langue officielle. Et il était assez amusant de croiser des chinois habillés en costume traditionnel portugais, brésilien ou de contrées africaines. Des jeux étaient organisés, suscitant l’hilarité des passants, et le plaisir des enfants. Le plus étonnant reste le melting-pot important : des gens de tous les continents, fédérés par la langue, se retrouvaient et faisaient connaissance. Nous ferons un tour rapide, visiterons des galeries hébergées dans des maisons traditionnelles, puis rentrerons au cœur du village de Taipa, avec un certain sentiment de bien-être.

 






Peu de voitures circulent, nombreuses sont les artères piétonnes et pavées, et à chaque nouveau regard, une bâtisse d’inspiration portugaise, ou la décoration méridionale d’une petite place, s’offre à nous. Le tourisme parait important, car dans la principale rue du centre-bourg, des magasins à l’enfilade proposent des pâtisseries ou des bibelots locaux. Le village étant assez petit, nous aurons le temps d’y flâner tranquillement, profitant de la quiétude de l’endroit, de son manque de trafic, et de la beauté de l’agglomération de maisons basses.

 


Je ne suis allé qu’une seule fois au Portugal, pour quelques jours seulement, et cela doit remonter à huit ou neuf ans. Je me souviens de l’accueil chaleureux des locaux, et de la vie qui irriguait les rues. C’était à Porto, et l’architecture ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Ou bien, c’est tout simplement que j’ai oublié, pour ne me rappeler que de la gentillesse désarmante des portugais. En conséquence, le village de Taipa, malgré son aspect qui renvoie au sud de l’Europe, ne m’a pas rappelé le Portugal. Idoine à la luxuriance de Coloane, j’y ai retrouvé quelque chose de la Provence, ou bien des éléments que j’ai pu voir dans des villages italiens encastrés dans la montagne. Des bâtiments sur deux à trois étages maximum, des fenêtres au chambranle arrondi, des façades décrépites où subsistent des couleurs pastel et énergiques, et des ruelles pavées parsemées de lampadaires dont la forme n’a pas variée depuis que ceux-ci étaient encore alimentés au gaz. Chaque pas propose, pour le photographe amateur que je suis, un nouveau cliché potentiellement intéressant, fleuri, fait de décoration du sud, ou d’architecture traditionnelle.

 







Le village de Taipa est resté préservé, loin de l’urbanisme tractopellien pourtant systématiquement de mise en Chine Populaire. Et grand bien lui fait ! Qu’il reste ainsi, à l’abri des tours de verre et loin du brouhaha citadin, en havre de paix éternel et incompréhensible quand on vient du continent, où le béton surgit, démesuré et épidémique, en symbole de confort et de civilisation.

 




Au risque de me répéter, si vous souhaitez passer un peu de temps à Macao, ne vous limitez pas aux clichés touristiques de la péninsule, et prenez le temps d’aller vous égarer sur les îles concomitantes de Taipa et Coloane : là est l’authentique dépaysement, et le sentiment réel d’être en vacances.

 






La fin d’après-midi s’annonce : le soleil est à la baisse, et nos pas sont plus difficiles. Nous avons beaucoup marché, sans nous poser d’autres questions que d’aller à la découverte du prochain coin de ruelle ou de sentier, enthousiasmés à chaque nouveau mètre. Après une courte pause sur un banc, alors que des enfants jouent au ballon autour de nous, nous reprenons un taxi pour rentrer à Macao.



La journée est bien entamée, mais n’est pas pour autant terminée. Cai Li est peintre amateur, avec talent, et ses toiles comme ses aquarelles ne cessent de m’émerveiller. Et je caresse le projet, dès lors que sa production sera suffisante, d’organiser une exposition dans une galerie en France. L’art et la Chine y ayant le vent en poupe, je me plais à croire que la qualité de ses œuvres ainsi que sa ténacité justifieront un jour un tel accomplissement.



Et elle avait lu que Macao recelait un musée d’art qui pouvait s’avérer intéressant. Il s’agit donc de notre prochaine destination. Dans le taxi, après avoir indiqué l’arrêt au musée, nous sentirons d’autant plus le gouffre qui sépare Macao de Taipa et Coloane : de la quiétude méridionale, nous passons à l’entassement urbain. Dommage : nous y étions si bien.

 








Le musée d’art de Macao est un blockhaus gigantesque, dont l’intérêt m’a paru obscur. Il fait la part belle à l’art contemporain qui, n’en déplaise aux amateurs, reste à mon humble avis foncièrement masturbatoire. Car sa démarche, qui se veut avant tout spéculative, n’en reste pas moins destinée à une élite snobinarde qui trouve que socialement, ça fait bien. Le questionnement qui en découle reste du niveau de la pire des BD, et à mourir de rire, si il n’était pas ennuyeux au possible. Je comprends la démarche, l’apprécie en théorie, mais ses applications confèrent au numéro de cirque.












 

Et le grand hall spartiate du musée aligne sur ses murs des postes de télévision, avec quelques clichés et de brèves explications, présentant en vidéo des performances d’artistes. Je suis passé de l’un à l’autre, m’en suis infusé ainsi une demie douzaine, avant de déclarer forfait, fort de l’ennui dans lequel ces spectacles abrutissants et sans queue ni tête m’enlisaient le cortex : aucun n’a généré en moi la moindre interrogation, sinon sur le QI de l’artiste présenté, et aucun n’a déclenché une crise de rire, ce qui aurait pourtant été un prétexte suffisant à poursuivre la visite. J’en ai conservé un en mémoire, tellement sa stupidité inégalable m’a dégoûté : un artiste japonais nu, sur la scène d’un bar de nuit quelconque, pratiquait des gestes anatomiques standards d’un quotidien humain. Il respirait, s’asseyait, s’allongeait, et finissait par pisser debout, entouré d’un public qui observait le spectacle, ouaté à des tables tamisées. Sa petite commission terminée, il s’est incliné sous un tonnerre d’applaudissement. Je ne sais pas quel concept novateur il souhaitait communiquer, et quelles spéculations sur la réalité cette performance pouvait susciter, mais s’il avait vraiment un besoin urgent, il aurait pu interrompre son spectacle pour aller assouvir sa vessie dans les toilettes du troquet de luxe. A moins que la thématique profonde de sa performance artistique soit l’incontinence. Car dans tous les cas, sa place est au fond d’une cuvette en émail, dont on n’oubliera pas de tirer la chasse. Tout simplement à vomir.



Cai Li, même si elle ne l’avouera pas, ne s’attendait pas à cela. Son intérêt pour l’art s’arrête juste avant Picasso, et elle trouve déjà les impressionnistes un chouia too much. Les performances en vidéo de ces artistes contemporains l’ont désarçonnée, mais force est de reconnaître qu’à l’inverse de mon attitude, elle est allé jusqu’au bout, histoire d’être bien certaine qu’à mon instar, elle trouvait cela d’une connerie admirable.

 

Au première étage, quelques oeuvres de George Chinnery, l’artiste anglais très reconnu à Macao, et dont la sépulture se trouve au cimetière protestant visité la veille, attirent un peu plus son attention. Moi, j’ai mal aux pieds, et la beauté de certaines toiles ne me fait pas oublier l’irrésistible envie que j’ai de quitter mes chaussures. J’attends patiemment sur un sofa molletonné que Cai Li ait fini sa visite, heureux à l’idée de reprendre un taxi pour faire une longue pause à l’hôtel. Sachant que nous avons déjeuné copieusement sur l’île de Coloane, nous abandonnons l’idée d’un dîner, ayant encore à la nuit tombée l’impression de sortir de table. Par contre, nous prenons un taxi pour les berges, et nous asseyons à la terrasse d’un des bars de l’artère. Macao est conséquemment pourvu en casinos, mais les bistrots ne sont pas légions ! Il est presque vingt et une heures, et pourtant, il n’y a pas foule. Après un verre, nous marchons de nuit au bord de l’eau, à proximité d’une statue dorée gigantesque de la déesse Ah Ma.

 

Avant de rentrer finalement à l’hôtel, nous prenons un nouveau taxi pour nous rendre au phare du mont Guia, autre symbole de la péninsule. Ce phare, construit au milieu du XIXème siècle, est le plus ancien d’Asie du Sud Est, et fonctionne encore. Il est posé sur une colline, et domine toute la ville, offrant de nuit une vue panoramique assez étonnante : en devisant toutes les maisons et les bâtiments peu élevés en contrebas, avec leur éclairage tamisé, on a le sentiment de surplomber une gigantesque maquette ! Nous en faisons le tour, prenons quelques clichés, et hélons un taxi qui nous ramènera à l’hôtel.

 


Alors que nous redescendons la colline, je demande à Cai Li de prendre une photo de moi au pied des remparts, face à un des spots ultra puissants qui éclaire le site. Sachant que notre appareil, pour peu qu’on s’en serve un peu correctement, a une capacité extraordinaire à contraster les lumières et les couleurs de nuit, je voulais faire un petit test, et voir quel pourrait être le rendu avec un éclairage massif sur ma personne. Je vous glisse le cliché ci-dessous :


 

Le rendu, particulièrement spectral, terrifie Cai Li ! Et c’est en la serrant contre moi que nous courrons à la sortie de l’édifice, dévalons la colline, pour retrouver la rassurante atmosphère urbaine, et trouver un taxi ! Je suis amateur de surnaturel pour le frisson dans l’échine, et Cai Li, comme la plupart de ses compatriotes, vit dans une superstition terrifiante.

 

Dernière surprise ce soir-là : notre chauffeur passe dans les rues qui servent de circuit pour le grand prix de formule un de Macao. En plein centre-ville, entouré de l’urbanisme un tantinet anarchique de la péninsule, il était assez surprenant de traverser ces routes au trafic constant, et de largeur somme toute assez peu importante, le tout cuirassé de glissières de sécurité plus haute que l’habitacle de notre taxi, et dont l’épaisseur renvoie au blindage.

 

Lundi 10 novembre 2008 :

 

Nous quittons l’hôtel à huit heures du matin, ayant rendez-vous à Hong Kong avec un client de Onesource pour le déjeuner. A la réception, quand nous rendons la clé, l’employée nous remercie, et nous indique que nous pouvons partir. C’est bien la première fois que je quitte un hôtel sans que le contenu de la chambre ne soit vérifié ! Il faut dire que l’état de salubrité interdit toute velléité kleptomane. Les deux seules choses qu’on aurait pu piquer sont des bactéries et des squelettes de cancrelats.

 

La dernière vue que nous offre Macao, depuis les larges hublots rectangulaires du jetfoil, est celle de la baie séparant la péninsule de Taipa, avec ses ponts en vagues blanches s’étirant jusqu’à l’horizon insulaire. Et c’est gorgé d’énergie que nous nous adossons à nos sièges, prêts à affronter une semaine de travail, au sein d’un autre archipel, celui de Hong Kong : le week-end de découverte de Macao nous a ressourcés.

 

 

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 21:03

Samedi 8 novembre 2008 :

Le lendemain, nous n’avons pas été très matinaux, quittant notre hôtel injurieux aux hôtels vers dix heures pour démarrer nos visites. Dans le couloir, nous croisons la responsable de l’étage. Avant même que nous ayons le temps de l’informer de cette histoire de porte ouverte, et sans même nous saluer, elle nous aboie « vous quittez l’hôtel ? ». Et dès lors que notre réponse sera négative, elle perdra tout intérêt à communiquer, comme si, soudainement, nous nous étions évaporés, et que nous n’avions jamais existé. Cai Li l’alpaguera toutefois pour l’avertir que nous avons retrouvé la porte de notre chambre ouverte en rentrant la veille. Haussant les épaules, elle répondra que ça lui arrive de mal fermer quand elle dépose les serviettes, et continuera son chemin sans s’excuser, ni même nous regarder. A la réception, nous informerons la préposée que la porte de notre chambre avait été mal fermée par l’employée qui apporte les serviettes. Elle en prendra acte en baillant.

 

D’après notre plan de Macao, les ruines de Sao Paulo, l’emblème de la ville, se trouvent à proximité. Mais il est toujours difficile d’évaluer les distances sur une carte, et nous hésitons à prendre un taxi. Comme se perdre fait aussi partie du voyage et de ses découvertes, nous préférons partir à pied, empruntant des ruelles tortueuses, où le mélange d’architecture nous surprendra. Et certaines, avec leurs bâtiments accolés où seul un balcon rappelle l’apport portugais, ou entrelacées d’escaliers enclavés, constitueront une bonne promenade… Pour à peine dix minutes !



L’étroitesse du territoire de Macao est avérée, car nous tomberons rapidement sur le parvis et les hautes marches de l’ancienne basilique Sao Paulo, nous étonnant de sa proximité avec notre hôtel : nous n’avons même pas eu le temps de nous égarer. Sur le parvis, des chinois tendent des brochures à l’effigie de Jésus Christ. Cai Li, très curieuse en ce qui concerne la religion catholique, en saisira une, la trimballant jusqu’à l’hôtel où elle la lira le soir, m’interrogeant sur quantités de bondieuseries. Ca tombe bien : je suis allé au catéchisme étant enfant, et avais même pensé à embrasser le séminaire, avant d’embrasser les filles. Mais après avoir savouré mes premiers baisers, Dieu ne pût supporter la comparaison. L’anecdote est authentique. 


De l’édifice religieux, construit au XVIIème siècle par des réfugiés japonais à partir des plans d’un jésuite italien (je n’invente rien), ne subsiste que la façade. Bref, l’attraction touristique incontournable de Macao se limite à un mur. Après avoir pris les clichés d’usage, histoire de bien prouver à nos connaissances que nous y étions, nous gravissons le majestueux parvis, puis rentrons à l’emplacement de l’ancienne nef à ciel ouvert, où une estrade massive de bois a été construite sur toute la surface. Hormis cette façade, il ne reste rien de la basilique, du fait d’un incendie survenu au milieu du XIXème siècle, conséquence dévastatrice du passage d’un typhon. A l’intérieur, sur le côté, un escalier métallique permet d’accéder aux fenêtres supérieures de la façade, qui envoient le regard sur les marches descendantes. La passerelle en hauteur est une grande grille de métal. Etant incroyablement sujet à la peur du vide, et ne pouvant supporter de voir au travers du sol ce qui se déroule un étage plus bas, je jetterais un œil rapide à travers une des ouvertures, prendrais un cliché, et redescendrais nerveusement : on est tellement mieux sur le plancher des vaches.

 




A l’est des ruines, nous attaquons la visite du prochain site, tout aussi symbolique de Macao. Il s’agit de la Fortaleza do Monte, forteresse qui a servi de refuge aux religieux lors des invasions hollandaises au début du XVIIème siècle.




Un parc verdoyant entoure la muraille, avec des bancs, des chemins proprets, et des escaliers permettant d’atteindre le sommet de la citadelle.




Des canons centenaires dépassent des remparts, avec la cité pour cible. Et, de ce point de vue en hauteur, nous pouvons détailler tous les endroits du centre-ville. La légende veut qu’un boulet tiré depuis le Fortaleza do Monte détruisit la réserve de poudre hollandaise, assurant l’échec de l’amirauté du pays de la défonce.


 


C’est au pied de la Fortaleza do Monte que se trouve le musée de Macao. Sachant qu’il nous a fallu moins d’une heure pour visiter les deux principaux monuments, et qu’il est loin d’être midi, nous décidons d’aller faire un tour dans ce petit musée qui, malgré sa taille, n’en reste pas moins passionnant. A l’entrée, nous traversons un long couloir. Sur le mur gauche y sont présentées différentes évolutions artistiques, guerrières ou navales, en Occident, à travers les âges. Et sur le mur droit, en parfaite symétrie, sont dévoilées les mêmes évolutions, en Chine. L’idée est séduisante, permettant de réaliser les progrès similaires de l’humanité, quelle que soit sa localisation.


Au premier étage, des maquettes grandeur nature montrent des commerces traditionnels macanais. On y voit notamment un seau contenant deux criquets, qui m’a marqué : d’après le petit écriteau posé à côté, les combats de criquets étaient un passe-temps qui, même si il ne se pratique plus, était apprécié ancestralement. Au deuxième étage, nous longeons des décors qui reproduisent un quartier traditionnel de Macao, avec une authenticité exempte de carton-pâte.

 



Après cette troisième visite, alors qu’il est à peine midi, nous remontons plus au nord, dépassant derechef les ruines de Sao Paulo, et atteignons, au détour de ruelles pentues aux escaliers accidentés suivant la configuration du sol, Santo Antonio Igreja, l’une des nombreuses églises de la péninsule. L’intérieur, très lumineux, saupoudré de dorures, renvoie irrémédiablement à la culture latine. Une famille chinoise est là, attendant le prêtre au pied de l’autel pour baptiser son bébé. Cai Li ignorait jusqu’à la teneur de cette cérémonie. Et, assis sur un des bancs en bois à la croisée des transepts, je lui murmurerais quelques explications qui engendreront chez elle d’autant plus de curiosité et d’interrogations. Il m’en reste, pour un occidental vivant en Chine depuis quelques années, une sensation d’étonnement : voir dans une église un couple chinois baptiser son enfant en suivant les rites chrétiens n’est pas banal. Le catholicisme semble très ancré à Macao.




En sortant de l’église, nos ventres commencent à gargouiller, et nous nous mettons en quête de pitance. Cai Li arrête un adolescent en uniforme de collégien qui parle très bien mandarin, et lui demandera s’il ne connait pas un restaurant. Il nous recommande une gargote peu dispendieuse, mais où les mets excitent peu l’appétit. Comme à Hong Kong, la nourriture dans ces établissements humbles est peu savoureuse. Alors que sur le continent, on peut dévorer des plats délicieux et familiaux dans n’importe quel bouiboui, et à des tarifs imbattables.

 

Tout en mangeant, j’étudie le Lonely Planet pour voir quels sites restent à découvrir. Cai Li et moi en rigolons : en moins de deux heures, nous avons visité les ruines de Sao Paulo, la Fortaleza do Monte, le musée de Macao, et l’église Santo Antonio, sans avoir eu à marcher beaucoup. A ce rythme-là, ce soir, nous connaîtrons Macao jusqu’au moindre recoin. Nous en parlons avec amusement, et aussi un brin de déception : nous nous attendions à quelque chose de plus prodigieux. Et malgré son urbanisme, Macao fait l’effet d’un quartier dense, particulièrement lorsque l’on vit sur le continent, où les agglomérations sont étendues. Par ailleurs, l’endroit partage des similitudes avec Hong Kong, sans pour autant en avoir le charme énergique.

 

Nous décidons, après le repas, d’aller visiter l’ancien cimetière protestant, parait-il assez unique en son genre, puis de nous rendre au jardin de Camoes, parc qui lui est mitoyen. Prévisible partie inhérente au voyage, au sortir du restaurant, nous nous perdons une heure dans les rues, découvrant un peu plus Macao intra-muros, pour finalement faire demi-tour, et réaliser que le cimetière était voisin de l’église San Antonio que nous avions visité ! Cet ancien cimetière protestant a de quoi surprendre : les pierres tombales sont très détaillées, avec des explications concernant le vécu comme le trépas du disparu. Il s’agissait d’expatriés qui, il y a parfois plusieurs siècles, avaient un profil bien plus aventureux que nos contemporains installés à l’étranger, et dont votre serviteur fait partie : soldats, missionnaires, marins. Et on y découvre des épitaphes telles que « Il avait aidé à la mise en place du premier télégraphe magnétique au Japon en 1854 ». George Chinnery, peintre anglais, y est enterré, et semble être une personnalité connue à Macao.

 

Même si personne ne se fait plus inhumer depuis des lustres dans ce cimetière, la petite église à l’entrée parait encore bien active, à en croire le nombre de fidèles que nous y avons croisé. Nous nous promènerons rapidement dans le jardin de Camoes, à la sortie du cimetière, pour finalement prendre un taxi, et nous rendre au temple d’Ah Ma, dont Cai Li me rabattait les oreilles depuis que nous avions décidé de venir à Macao.



Le temple se trouve à la pointe sud de la péninsule, et depuis le centre-ville, la course en taxi ne durera pas dix minutes : même avec très peu de courage, nous aurions pu y aller à pied. Durant le trajet, nous longerons la berge ouest de la péninsule. Et il est amusant de constater la proximité de la Chine continentale : la ville de Zhuhai est sur l’autre rive, à une distance si peu éloignée qu’un bon nageur doit pouvoir traverser. Dès lors, à l’arrière du taxi, j’imagine les regards interrogatifs que devaient se lancer les chinois et les macanais quand la Chine était encore un territoire fermé.


Le temple ne désemplit pas de fidèles venus prier et brûler de l’encens. J’y découvrirais un article religieux dont j’ignorais l’existence : il s’agit d’encens, mais plutôt qu’être en batôns, il est en spirales, comme des ressorts de quarante centimètres de diamètre. La construction du temple remonte à la fin du XVème siècle, en l’honneur de la déesse Ah Ma, patronne des marins.


C’est là que j’y apprendrais que Macao signifie « la cité de Dieu », ou plus véritablement, « la cité de la déesse » : « Ah Ma Gau » (« baie de la déesse d’Ah ») qui est devenu « Macao ».


Cai Li, comme à chaque fois que nous traversons un temple, et quelle qu’en soit l’idole, ira prier pour nos proches : même si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. Le temple s’étend en hauteur, et nous gravirons la colline Penha à laquelle il est accolé. Mais, comme tout à l’échelle de Macao, sa superficie est assez réduite.

 

Face au temple d’Ah Ma, de l’autre côté de la petite place faisant face à la mer, se trouve le musée de la marine de Macao. Il devait être quatre heures de l’après-midi, et même si nous n’avions pas prévu d’y aller, tant son parage que l’horaire peu tardif nous inviteront à la visite. Tout comme le premier musée en centre-ville, celui de la marine est assez intéressant. On y réalise à quel point, avant l’avènement du jeu, la mer jouait un rôle quotidien prépondérant dans la vie des macanais. Des maquettes de bateaux y sont exposées, on y décrit les anciens métiers liés à la mer, et aussi quelques célébrations typiques de Macao, telle que celle-ci, qui a lieu le quatorzième jour du septième mois lunaire, et qui, du fait de son caractère surnaturel, a retenu mon attention :

 




La tradition des pêcheurs macanais admet trois types d’êtres surnaturels : les dieux, les ancêtres, et les esprits. Alors que les deux premiers sont ardemment vénérés, le troisième n’est l’objet d’aucune attention : ce sont les marins morts en mer, qui n’ont pu être enterrés, ou les quidams décédés tragiquement. On les appelle aussi les spectres affamés. Au premier jour du septième mois lunaire, les portes de l’enfer s’ouvrent, et ces esprits malveillants envahissent le monde terrestre pour un mois. Afin d’apaiser leur haine, au matin du quatorzième jour du septième mois, les pêcheurs exécutent une cérémonie en l’honneur des dieux et des ancêtres, et, au crépuscule, ils bannissent les spectres affamés. Pour cela, ils allument des bougies, jettent de la nourriture et des offrandes de papier à la mer, en faisant exploser des pétards à la poupe des navires. Et ils repartent soulagés pour une année !

 




Au-delà de l’intérêt du musée, nous sortirons un peu déçu : il était précisé dans le Lonely Planet qu’il était possible de faire une courte croisière en Lorca, un bateau traditionnel, et nous ne trouverons rien de tel : il y a en effet un quai, mais celui-ci est nu. Nous en sommes quittes pour rejoindre le centre-ville, et après une courte pause à l’hôtel, repartons arpenter les ruelles de la vieille ville, aux alentours de Lago do Senado.

 









Nous sélectionnons pour le dîner un autre restaurant portugais. Sa particularité est qu’il est engoncé dans la cour d’une ruelle, cerné de bâtiments de cinq à six étages, et que la terrasse installée procure une atmosphère méridionale qui permet d’y dîner agréablement.






Par contre, les tarifs sont en conséquence, et à ce prix-là, nous aurions pu manger en Chine au luxueux buffet occidental d’un hôtel cinq étoiles. Mais le cadre valait la pause, même si les plats n’étaient pas à hauteur de ce que l’addition prétendait.

 








Nous sommes samedi soir, et devons prendre le jetfoil pour Hong Kong le lundi matin. Aussi nous reste-t-il une journée complète de villégiature. Mais au su de l’exiguïté du territoire, passer le dimanche à visiter la péninsule ne représentait qu’un intérêt limité : nous avons déjà vu l’essentiel des monuments, et visiter une église de plus ou de moins ne nous stimulait que maigrement. Nous décidons donc de profiter de cette journée complète pour aller nous promener sur les îles de Taipa et Coloane, parties intégrantes du territoire, à la point australe de Macao.

 


Après dîner, ne souhaitant pas rentrer immédiatement, nous irons à nouveau au pied des ruines de Sao Paulo, magnifiquement éclairées de nuit, et dont le parvis pharaonique est mis en valeur par un alignement de lampadaires de style européen. L’atmosphère nocturne prodigue à l’endroit un charme dont il est affranchi la journée. Nous y restons longuement, puis retournons à la Fortaleza do Monte, pour y apprécier la même ambiance désertée et calme. Du pied de la citadelle, le gigantesque hôtel Grand Lisboa domine l’horizon, crépitant de mille lumières colorées.
Sur le retour, nous ferons une halte dans plusieurs pastelarias, pour y acheter des sucreries. Assez similaire à des mets équivalents que nous trouvons sur le continent, une des spécialités reste les tranches de viande séchées et sucrées. C’est assez gras, doux, et un peu cartonneux. Cai Li trouve cela très bon. Mes impressions sont plus réservées. Il est bientôt dix heures, et nous rentrons à l’hôtel.


Et devinez quoi ?
Nous avons à nouveau trouvé la porte de notre chambre entrouverte...

 
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 13:56

 

 

 

Du quatorze juillet au quinze août, professionnellement, la France roupille à tel point que je pourrais fermer les bureaux de Onesource Agency : peu nombreux sont mes clients qui, depuis l’hexagone, s’en rendraient compte.

 

 
Par contre, dès que les Gaulois rentrent de leurs congés payés, bronzés et plein d’énergie, l’activité connaît un pic jusqu’à la veille des fêtes.

 

 
Ainsi, entre la mi-octobre et la mi-novembre, j’ai du me rendre deux fois à Hong Kong pour une petite semaine de boulot.

 

 
La deuxième fois, Cai Li m’a accompagné, et nous en avons profité pour passer un week-end à Macao, où aucun d’entre nous n’était jamais allé, et qui ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de Hong Kong, léchant le continent chinois.

 

Vendredi 7 novembre 2008 :


Etant ressortissant français, je n’ai pas besoin de visa pour Macao ou Hong Kong si je m’y rends pour un court séjour. La situation est toute autre pour Cai Li, même si Hong Kong et Macao ont respectivement été rétrocédés à la Chine en 1997 et 1999, et que Cai Li est chinoise. Aussi aberrant que ça paraisse, il lui faut demander une sorte de petit passeport auprès de sa ville de naissance, qui ne fonctionne que pour les deux destinations précitées, et obtenir deux visas auprès de la même administration.


Par ailleurs, elle ne peut utiliser ces visas que dans le cadre de voyages organisés, auprès d’une agence de voyages enregistrée, qui lui remet un document à présenter à la frontière. Le contrôle des mouvements de population n’est pas nouveau en Chine, et même si il s’est très sérieusement adouci depuis que le pays s’enrichit, il subsiste néanmoins, en bon héritage du communisme, de telles procédures qui, vues depuis une Europe dont on a fait tomber les frontières, procurent un sentiment d’injustice. Hong Kong comme Macao font partie intégrante de son pays, et pourtant Cai Li doit disposer d’une autorisation de son gouvernement pour pouvoir les visiter.

 








Tout cela pour dire que plutôt que de prendre un vol direct depuis Shanghai pour Macao, il nous a fallu atterrir à Zhuhai, la ville continentale et concomitante à l’ancienne colonie portugaise, puis prendre un taxi jusqu’à la frontière, s’arrêter à une agence de voyages pour obtenir le formulaire mentionné, passer l’immigration chinoise continentale, puis chinoise de Macao, pour prendre un taxi de l’autre côté, et rejoindre notre hôtel dans le centre-ville. Au lieu de deux heures et demie de vol, nous avons passé sept heures dans les transports. Et arrivés à Zhuhai, alors que la course n’était pas terminée, la température affichait les trente degrés dépassés, alors qu’à Suzhou, elle peinait à atteindre dix degrés de moins








Mais une fois dans le taxi, tout changea : étant à Macao pour la première fois de notre existence, nous avons oublié tout le tracas paperassier subi, pour découvrir, naïfs et contemplatifs, cet environnement neuf, à travers les fenêtres de la Toyota que conduisait le chauffeur de taxi.

 

Tout d’abord, comme à Hong Kong, à Macao, les voitures roulent à gauche. Et la comparaison ne s’arrête pas là. Macao, de premier abord, c’est un peu un petit Hong Kong. Mais alors tout petit. Où Hong Kong s’étend sur plus de mille kilomètres carrés, Macao ne cumule qu’une surface de seize kilomètres carrés : c’est presque soixante-dix fois plus petit ! La plupart des bâtiments, en dehors de ceux d’inspiration portugaise, ont une architecture tout à fait similaire à ceux de l’ancien protectorat britannique, jusqu’aux couleurs ou aux formes des fenêtres et des balcons. Par contre, où, sur les rives de l’île hongkongaise, miroitent de somptueuses tours de verre illuminées de néons futuristes et colorés, Macao ne compte que des immeubles traditionnels peu élevés. D’ailleurs, d’où que l’on soit en centre-ville, deux bâtiments sont facilement repérables de part leur hauteur : Sky Tower en bord de baie, et le Grand Lisboa, un hôtel de luxe rococo et tape-à-l’œil qui accueille le plus célèbre casino de la péninsule.

 


Il est bientôt dix-sept heures, et nous descendons à proximité de notre hôtel, sur l’Avenida de Almeida Ribeiro, après seulement un quart d’heure de trajet depuis la frontière. Pourtant, l’hôtel est en plein centre-ville. Le taxi connaissait l’endroit, ce qui laissait présager de sa notoriété. Même si les macanais parlent cantonnais et un peu portugais, Cai li n’aura aucune difficulté à se faire comprendre en mandarin auprès du chauffeur. Mais son accent la fera sourire. Et si elle sourit, c’est bon signe : c’est que les vacances ont déjà commencé.








Nous payons la course en patacas, la monnaie locale, et récupérons notre valise dans le coffre. J’avais pris soin de faire un peu de change au poste frontière. Même si les dollars hongkongais sont couramment acceptés à Macao, ils le sont à un taux de change défavorable.

 





L’Avenida de Almeida Ribeiro, malgré son trafic continu qui l’affilie immédiatement à une artère d’importance, reste étroite, et bordée de très jolis bâtiments à l’architecture portugaise. Notre hôtel, affublé d’une façade bleu pastel, trône sur un côté du trottoir : c’est l’immeuble le plus large et le plus massif.









Dès que nous pénétrons la réception, Cai Li et moi-même sommes effrayés par la vétusté de l’endroit. De vieilles banquettes en cuir élimées font face au comptoir qui aurait besoin d’être repeint, et les murs sont imprégnés de noirâtres traces d’humidité. Cai Li me demande si je ne préfère pas voir la chambre avant de payer. Nous avons quitté Suzhou à l’aurore, avons pris un avion, cumulé trois heures de route en taxi, passé deux postes frontière, et le thermomètre culmine au-delà des trente degrés : je m’accommoderais d’un confort rustique, pour peu que je puisse prendre une douche et que les draps soient propres. Nous payons les trois nuits d’avance, mais comme je n’ai pas suffisamment de liquidités en patacas, j’irais dans un petit bureau de change adjacent. J’ai souris de cette similitude supplémentaire avec Hong Kong : dans l’ancien archipel anglais, on trouve aussi ce type d’établissement à chaque coin de rue.

 



 

De retour à la réception, nous attendons l’ascenseur qui doit nous déposer à l’étage où se trouve notre chambre. Alors que je fais face à la porte de l’ascenseur, dès que celle-ci s’ouvre, un macanais tente de me passer devant sans ménagement, quitte à me renverser. Je l’arrête avec le bras, et lui intime en mandarin, pour peu qu’il comprenne, d’attendre son tour. La rustrerie resquilleuse des chinois ne cesse de m’ébahir. Et même après bientôt six ans d’expatriation, je n’arrive toujours pas à m’y faire. Au contraire, cette goujaterie grandiose me met dans des états de nerfs qui frisent parfois la colère, et c’est avec agacement que je réaliserais que les macanais sont équipés de la même impolitesse chronique que les continentaux. Comparativement, les habitants de Hong Kong font preuve d’éducation. Je suis le premier de la file, à vingt centimètres de l’ascenseur, j’en bouche l’accès, et malgré tout, ce type dans les starting blocks derrière moi est prêt à me faire choir pour rentrer le premier, alors que la boite est bien assez profonde pour nous loger tous.

 



Au comptoir, quand nous étions sur le point de payer d’avance nos trois nuits, la réceptionniste nous avait demandé si nous souhaitions une chambre avec ou sans fenêtre. Un peu dubitative, Cai Li avait répondu « avec ». En ouvrant la porte, nous rentrons dans une chambre spacieuse, atteignant peut-être trente mètres carrés. Son confort se limitait à sa surface : la fenêtre mentionnée devait faire vingt centimètres par trente. C’était tout au plus une lucarne, lacérée de barreaux carcéraux, au pied de laquelle ronflait un climatiseur millésimé. Nous nous sommes regardés,  nous demandant un instant si nous ne ferions pas mieux de trouver un hôtel au standard un chouia moins précaire : il ne manquait plus que des lits de camp dans le couloir pour faire passer l’établissement pour un camp de réfugiés. Cai Li s’est précipitée pour ouvrir la lucarne : tout comme moi, elle ne supportait pas la puanteur humide de la pièce qui frétillait, acide, à nos narines.

 



Ouvrant la valise après avoir quitté mes chaussures, j’en plaisanterais auprès de Cai Li. L’hôtel est si minable que nous y passerons le moins de temps possible. Ce qui veut dire qu’en dehors des incompressibles heures de sommeil, tout le reste de notre week-end sera dévolu à la découverte de Macao.

 

Après une douche rapide, nous flânons dans le quartier pour y trouver un restaurant. J’insisterais pour que nous mangions portugais : Cai Li ne connaissait pas, le manque de gastronomie occidentale est lattent pour moi, et par ailleurs, ce que nous n’avions pas investi dans un hôtel normal, nous pouvions le dépenser à table. Cai Li sourira en acquiesçant.

 


A quelques dizaines de mètres de l’hôtel, nous atteignons une place splendide et piétonne, au talus de mosaïque beige et noir vaguelée, et entourée de bâtiments portugais. Cette place, c’est Largo do Senado, la Place du Sénat, au cœur du centre ville, et à proximité de la plupart des principaux monuments à visiter. Ce qui surprend agréablement, c’est de voir à quel point l’endroit est aéré, malgré l’exiguïté du territoire. Alors que la nuit est tombée, les macanais y circulent pour faire du shopping, où s’y réunissent, s’asseyant sur les bancs ou les terre pleins au pied des arbres, pour discuter en devisant l’effervescence citadine. Nous avançons au travers des arcades, au pied des édifices coloniaux magnifiquement éclairés, et remontons la place. Au bout, avant d’emprunter une ruelle composée de restaurants, nous passerons devant Sao Domingo, une des plus vieilles églises de la ville.

 








En haut de la petite ruelle, assis sur le rebord d’une fontaine de carrelage blanc et bleu, un occidental nous haranguera en anglais : il est portugais, vit depuis trois ans à Macao, et a ouvert un restaurant contigu à la fontaine. Nous échangeons quelques banalités sur l’expatriation, et préférons descendre la ruelle avant de prendre une décision quant à la table à privilégier. Nous dépassons des restaurants chinois, japonais, portugais, et même un restaurant français à la carte alléchante, mais aux tarifs colossaux. Finalement, nous retournons à la fontaine, où le restaurateur portugais nous assurera que son établissement propose la cuisine la plus authentique de la péninsule, et acceptons de le suivre.

 






Cai Li prendra un poulet rôti épicé, et malgré le fait qu’on lui aura servi la volaille entière, elle laissera une assiette vide : ce plat typique était un régal. Nous prendrons le temps d’en profiter longuement, avant de repartir à la découverte de Macao de nuit. Si d‘aventure, vous passez à Macao, prenez cette petite ruelle au nord est de Largo do Senado. Ce restaurant discret s’appelle « Boa Mesa » et mérite sa traduction : « la bonne table ».




Macao s’enorgueillit de ses casinos. Aussi nous était-il impossible d’envisager d’y séjourner sans faire rouler des dés sur un tapis vert. Comme depuis le centre-ville, du fait de sa hauteur, on distingue de n’importe où le Grand Lisboa, hôtel réputé et jouxté par le Casino Lisboa, nous flânerons jusqu’à celui-ci. L’entrée de l’hôtel, avec ses piliers et son préau d’un baroque excessif explosant de dorures au kitch incontestable, étonne autant qu’elle dégoûte. De l’autre côté de la rue, les néons du casino attirent les clients. Je ne suis pas du tout joueur, ne vois pas l’intérêt ou l’adrénaline inhérente à la démarche, ne crois que dans le travail pour faire de l’argent, et n’ai du passer dans un casino qu’une fois dans ma vie : ce devait être il y a une quinzaine d’années, à La Baule, et je m’étais limité au bar. Une asiatique somptueuse et liane aux appâts pamplemoussiens s’y produisait, reprenant de sa voix suave des vieux standards de jazz : fatalement, j’avais préféré la compagnie de la beauté mandchoue à celle des bandits manchots.

En conséquence, en rentrant dans le Casino Lisboa, je ne savais pas à quoi m’attendre : ma référence en terme de casinos se limitait à James Bond.
Passé le portique de sécurité, j’ai ressenti un malaise en me baladant avec Cai Li de table en table. Le luxe de la décoration est tape-à-l’œil, et invite à la nausée plutôt qu’à l’élégance. Chaque table compte trois croupiers, et dès lors que l’on s’arrête pour jeter un œil candide aux parties en cours, les employés nous dévisagent, comme pour deviner si nous étions des tricheurs professionnels. C’était d’autant plus oppressant que, très sincèrement, je ne vois pas en quoi notre attitude, d’une innocence exceptionnelle dans ce cadre inédit, pouvait susciter le moindre soupçon. Comme Cai Li et moi-même ne connaissons rien aux règles du moindre jeu, nous n’avons fait que nous promener. J’ai voulu m’intéresser aux machines à sous, mais toutes sont dorénavant électroniques, avec des pupitres qui confèrent au tableau de bord d’un airbus, et j’ai abandonné l’idée. Et puis, moi, connement, je croyais que dans les casinos, il y avait une atmosphère festive. Mais j’ai du trop regarder « Ocean Eleven ». En fait, l’ambiance est quasi funèbre : les joueurs sont très concentrés sur leur partie, et une sorte de tension nerveuse, constante et malsaine dans l’air, envahit toutes les tables occupées. Nous avons fais un tour rapide, et sommes ressortis une demi heure plus tard, pour nous perdre dans les rues environnantes avant de retrouver le chemin de l’hôtel.


Clé en main, face à notre chambre, nous sommes pris d’une inquiétude : alors que nous avions pris bien soin de fermer correctement la porte, celle-ci est entrebâillée. Je me précipite à l’intérieur : a priori, rien n’a disparu ni changé de place. J’ouvre le placard où j’avais cintré mes costumes pour notre périple professionnel et consécutif à Hong Kong, et là aussi, rien n’a bougé. Par sécurité, et surtout par anxiété naturelle, quel que soit le standing de l’hôtel où je séjourne, j’emporte toujours avec moi tout ce qui a de la valeur : passeport, argent, appareil photo ou caméra DV, ne laissant dans la chambre que les vêtements. Et bien évidemment, j’avais conseillé à Cai Li de faire de même. Après avoir ouvert la valise, et rassurés, nous vérifierons que la porte ferme correctement à clé, et nous endormirons rapidement.

 
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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 12:46


Un soir de la semaine dernière, alors que je rentrais tout juste du bureau de Onesource, la tête encore embrumée des affaires en cours, Cai Li me sautera dessus, jubilant de l'annonce qu'elle formulera : David et Lei Lei, notre couple d'amis franco-chinois, ont décidé de partir en week-end à Xitang, petit village traditionnel du Jiangnan, et souhaitaient nous faire profiter de la promenade.


Au risque de paraître aberrant, je dois bien l'avouer, les cinq premières minutes, j'ai pris l'invitation avec réserve. Cai Li et moi-même passons de merveilleux moments avec David, Lei Lei, et leur fille Scylia. Mais les jours ouvrés étant dévolus au travail, j'apprécie les week-ends, où je peux m'atteler à mes violons d'Ingres, à savoir l'écriture, ou le reportage sur lequel je travaille depuis deux ans, et dont, dès qu'il sera monté, j'offrirais la primeur au lectorat du blog. Partir en week-end, aussi relaxant soit-il, anéantit deux jours de cet aboutissement créatif.



Mais nous ne prenons pour ainsi dire jamais de vacances, et créer une rupture entre deux semaines chargées ne pouvait que faire du bien. Et puis, vivre en Chine est une opportunité, et sous prétexte qu'on y a ses habitudes, s'enfermer plutôt que de découvrir le pays est absurde. Nous avions commencé, l'an dernier, à barouder un peu, et nous n'avons pas envie de nous arrêter là, n'ayant pas visité un dixième des endroits souhaités. Après une brève moue, taraudé entre la culpabilité de ne pouvoir écrire ou monter mon film, et l'idée d'un week-end de farniente, j'ai réalisé que j'étais bien heureux que David et Lei Lei aient pensé à nous.














Durant la semaine, Cai Li et Lei Lei resteront en contact pour évoquer l'intendance. Très agréablement, je dois le confesser, David et moi-même n'aurons qu'à suivre. Lei Lei s'est chargée de toute l'organisation, avec brio, car son efficacité en la matière a renforcé un bien-être avéré lors de ces brèves vacances. Elle a trouvé une voiture avec chauffeur, a réservé l'hôtel et les tickets d'entrée à Xitang, avec la crainte que nous ne soyons satisfaits, alors que, d'une part, c'était parfait, et que d'autre part, à mon sens, si nous n'étions pas contents, nous n'avions qu'à le faire nous-mêmes... Et nous n'aurions pas pu faire aussi bien.




L'emploi du temps prévoyait que nous partions à Xitang en voiture le samedi matin, y passions la nuit, et rentrions l'après-midi du lendemain. Ce bref déplacement nous a fait un tel bien que je me propose de le partager avec vous. Je vais faire la part belle aux photos de ce village lacustre du Jiangnan, méconnu des guides touristiques, et qui peut rivaliser sans rougir avec Zhuozhuang ou Tongli, qui y sont plus fréquemment mentionnés.
  










1°/Samedi 6 septembre :

Nous nous levons à sept heures et demie, la voiture que Lei Lei a réservée devant passer nous prendre une heure plus tard. Angoissé de nature, je boucle notre sac avec la nervosité du retardataire. Cai Li, sourire en coin, me rappelle gentiment que nous partons en week-end, que l'horaire a une importance toute relative, que nous n'avons pas d'avion à prendre, et que je devrais commencer à me détendre, l'objectif étant d'en profiter pleinement. Je psalmodie entre deux gorgées de café matinal, n'osant avouer par fierté idiote que c’est elle qui a raison.









Avec dix minutes d'avance, le chauffeur passe un coup de fil à Cai Li : il nous attend patiemment à l'entrée de la résidence, et nous invite à prendre le temps que nous souhaitons pour le rejoindre. Je psalmodie de plus bel au sourire victorieux de Cai Li face à mon anxiété chronométrée. Nous descendons, retrouvons notre chauffeur au volant de son vieux van, et partons pour le domicile de David, Lei Lei, et Scylia. Le chauffeur ne sachant où cela se trouve, Cai Li appellera Lei Lei, lui demandant l'adresse, et lui indiquant que nous arriverons dans la demi-heure qui suit. Celle-ci lui répondra que David dort encore ! Ce sommeil tardif, alors que nous sommes en chemin, vaincra définitivement mes angoisses de planning. Je ne pus m'empêcher d'envoyer un SMS à David, précisant que si il ne se levait pas, il serait en retard pour les vacances.

Trente minutes plus tard, nous arrivons au pied de leur résidence, où tous trois nous attendent. Après les salamaleks d'usage, nous grimpons dans le van pour atteindre Xitang. David, un peu fatigué, me racontera avoir passé la soirée accoudé à un comptoir avec des collègues espagnols et suédois qui avaient insisté pour profiter, en sa compagnie, de la vie nocturne à Suzhou. Malgré tout, son énergie  reprendra immédiatement le dessus, et comme à chaque fois que nous nous retrouvons, nous bavarderons durant les deux heures et demie de trajet.



Nous évoquerons notre destination, aucun d'entre nous n'étant jamais allé dans ce village traditionnel du Jiangnan. Le Jiangnan est la région qui inclue le sud de la province du Jiangsu et le nord du Zhejiang. La traduction de Jiangnan serait « le sud du fleuve », car cette zone australe au fleuve Chiangjiang -qu'on nomme Yang Tsé Kiang en français- regorge d'affluents, de villages bordés de canaux, et de ponts traditionnels en dos d'âne.




Le village le plus réputé reste Zhuozhuang, au nord de Suzhou, envahi par tant de touristes qu'avancer dans ses ruelles devient aussi difficile que de se frayer un passage dans une ville méridionale et tauromachique un jour de feria. C'est celui-ci que l'on retrouve dans le Lonely Planet, qui passe hélas sous silence tous les autres, comme Tongli, Luzhi, Xitang, et d'autres, qui pourtant valent tout autant le détour, sans avoir à en subir la foule.




A Xitang, il y a huit quartiers distincts, séparés par neuf rivières ou canaux, et saupoudrés d'une centaine de ponts traditionnels. Les bâtisses remontent aux Ming et aux Qing, les deux dernières dynasties. Pour toutes ces raisons, et aussi une histoire qui prend ses sources sept cent ans avant Jésus-Christ, le village est listé par l'Unesco au Patrimoine de l'humanité.




N'ayant pas pris le temps durant la semaine de nous renseigner sur notre destination, c'est avec une certaine impatience, et une certaine crainte aussi, que nous aurons hâte d'arriver... Car il commence à pleuvoir, et la profondeur grise du ciel ne laisse rien augurer de bon. Par sécurité, nous avions prévu les parapluies. Mais Lei Lei nous rassurera : elle a vérifié la météo la veille, et la pluie ne devrait tomber que ce matin. Elle a tout prévu. Nous croisons les doigts.



Assis au fond du van, David et moi-même sentons l'humidité transpercer nos vêtements : le joint au-dessus de nous n'est plus étanche, et la pluie commence à perler sur nos sièges, pour finir par ruisseler. C'est le week-end, et nous nous en amuserons, nous ratatinant sur le bord de la banquette pour éviter les gouttes. Nous profiterons d'un arrêt sur l'autoroute pour nous déplier de cette position inconfortable : Dieu merci, il reste moins d'un heure de route.












Arrivés à Xitang, l'averse aura cessé, et nous en serons quitte pour avoir une moitié de pantalon trempée. Lei Lei échangera un coup de fil avec le gérant de l'hôtel, pour que celui-ci passe nous prendre à l'entrée de la ville, et qu'il nous emmène dans son gîte, au sein du village traditionnel. Après l'avoir retrouvé, nous garerons le van sur un parking aux abords du Xitang touristique, et ferons le reste du chemin à pied : les ruelles du village sont trop étroites pour qu'une voiture y passe, et la circulation doit, pour peu qu'elle y soit possible, y être prohibée.











Au sortir du parking, dès que nous pénétrons dans l'enceinte du village, l'atmosphère des allées envahit l'être. Bordées de maisons traditionnelles blanches aux fenêtres de bois et aux toits de tuiles anthracite en pisée, les ruelles étroites de Xitang transportent dans une autre époque, faisant évoluer le visiteur dans un dédale serein et pourtant labyrinthique. Sur l'instant, cela me rappellera Venise, emprunt de la même ambiance historique, architecturale et méridionale. Comme à Venise, l'enchevêtrement des maisons, des rues et des ponts, rend difficile la prise de repère. Et comme à Venise, malgré cette perte de repère, parfois amusante et poussant à la découverte, l'Histoire est présente. A chaque nouveau pas, on devine les ancestrales générations qui en ont foulé le pavé.

Alors que nous cheminons en suivant le patron de l'hôtel, le site se révèle en vérité, ne semblant pas avoir subi les perversions de la modernité. L'hôtel est une maison traditionnelle, dont l'une des façades borde l'un des nombreux canaux, l'autre jouxtant la rue. Il s'agit plutôt d'une maison d'hôtes, dont les habitants offrent quatre chambres à la location. Celles-ci n'étant pas encore disponibles, nous abandonnerons nos sacs avant de partir en quête d'un restaurant.



Quelques dizaines de mètres plus loin, nous déjeunerons le long d'un canal. Le jarret de porc, typique de la région, même si gras, s'avèrera très bon. Cai Li, Lei Lei, et Scylia sembleront particulièrement apprécier le repas. Un chinois sans âge nous haranguera, armé d'un Er Hu, un instrument à corde traditionnel -sorte de violon se posant sur la cuisse-, bramant les trois seuls mots d'anglais qu'il doit connaître : « sing a song ! Sing a song ! ». Et pour renforcer son incitation, il nous tendra une liste de chansons traditionnelles du Jiangnan, rédigée en mandarin : exception faite de « mo li hua », qui doit être la plus connue, je n'arrive à en déchiffrer aucune. Nous tenterons de le dissuader gentiment, mais son insistance nous obligera à une fermeté presque insultante. Et à chaque fois que nous le croiserons durant le week-end, il tentera de nous vendre l'interprétation d'une de ces chansons, rieur à l’idée de se faire rabrouer.


Finalement, c'est bien rempli que nous quitterons le restaurant, pour partir nous perdre dans les rues. Malgré quelques axes principaux, le dédale d'allées extrêmement étroites et aux murs hauts offre un cheminement original et bien agréable, exempt, malgré ses dimensions écrasantes, de la moindre impression oppressante. Nous déambulerons ainsi, pour le plaisir relaxant de ce paysage lacustre, s'arrêtant devant quelques échoppes artisanales. Etonnement, de manière générale, leurs propriétaires ne nous harcèleront pas pour nous refourguer leurs produits. La typologie de ces magasins reste assez surprenante : plusieurs d'entre eux ne commercialisent que des boites d'allumettes, et d'autres, assez nombreux, vendent des vêtements d'inspiration indienne. Au-delà de ceux-ci, la plupart offraient des sucreries traditionnelles, dont notamment un, où le vendeur, à l'aide d'une masse et d'un billot gigantesques, attendrissait violement son nougat.


Notre ticket d'entrée nous donnait le droit de visiter certaines bâtisses, temples ou jardins. Le postulat du week-end étant la relaxation, nous préfèrerons déambuler calmement dans les rues. Sachant que nous ne repartions que le lendemain, rien ne nous empêcherait, le dimanche, d'effectuer ces visites.

Quelques habitants proposaient des cannes à pêche à la location. Cai Li voudra essayer. Lei Lei et Scylia rentreront à l'hôtel, cette dernière ayant besoin de faire une petite sieste. David et moi-même resterons aux côtés de Cai Li, assis sereinement sur la berge du canal, discutant de choses et d'autres, partageant essentiellement notre expérience de couple atypique. J'ai fais connaissance de David par le blog. Il vit depuis dix mois en Chine, est resté au préalable six ans en France et au Portugal avec son épouse, qu'il avait rencontrée à Dubaï. Il m'avait contacté via le blog pour obtenir quelques informations sur Suzhou et le quotidien en Chine, avant d'y emménager avec sa famille. Nous n'avions plus pris de nouvelles, et nous sommes rencontrés il y a quelques semaines seulement au café français de Suzhou, tenu par un excellent ami expatrié. Et c'est à force de discuter qu'il s'est souvenu du blog, et de notre échange. Depuis, nous nous retrouvons au comptoir de ce bistrot avec une régularité hebdomadaire.



Après une heure où Cai Li n'aura pêché qu'un maigre poisson, mais où elle aura réussi à emmêler l'hameçon à une branche noyée au fond de l'eau, nous repartirons en balade. Malgré la beauté de l'endroit, David et moi-même nous ferons une réflexion quant à l'utilisation de l'eau des canaux : certains habitants y jettent leurs ordures, les bateaux à moteur y passent constamment, des enfants y font leur besoins, et les autochtones vont y nettoyer leur linge ou leurs légumes, sans s'interroger quant à la salubrité de la démarche.



Après une heure de promenade, nous rejoindrons l'hôtel, où Lei Lei et Scylia nous attendaient. Nous pouvions découvrir nos chambres, dont la décoration reprenait très exactement le style local. Certes, celles-ci s'avérèrent petites. Mais cela fait partie de l’architecture des bâtisses de la région, apportant un charme traditionnel supplémentaire au week-end. Le lit, très dur, me fera craindre pour la nuit. Pourtant le lendemain, je me réveillais sans la moindre courbature, avec au contraire un sentiment de bien-être physique. Nous avions même la climatisation et la télévision, le tout pour une quinzaine d'euros.

En plus de cette décoration authentique, le cadre était somptueux : côté canal, une terrasse fraîche, sur laquelle s'alignaient les transats, permettait de profiter de la quiétude de l'endroit, tout en s'ouvrant sur le paysage de l'autre rive, cette relaxation bercée par le passage des rafiots glissant en silence. Culture française oblige, nous y prendrons l'apéritif, sans observer la montre, avant de partir à la recherche d'un restaurant pour le dîner.

Quand le crépuscule commença à tomber, il offrit en contrepartie de ses ténèbres, de magnifiques lumières rouges, émises par les très nombreuses lanternes de papier accrochées aux maisons. Xitang -dont la traduction serait « les berges de l'Ouest » ou « le bassin de l'Ouest »-, avec ses milliers de lanternes, conserve de nuit son calme diurne, sans sombrer dans l'austère. Ces éclairages offrent un nouveau point de vue sur le village, différent, mais tout aussi traditionnel, et tout autant chargé d'Histoire.




Alors que David et moi-même attendions nos femmes à l’entrée de l’hôtel, un chinois courtois viendra nous aborder, se présentant dans un français irréprochable. Il a vécu en France et au Canada, et voulait simplement faire notre connaissance, et avoir l’opportunité de pratiquer –avec plaisir nous avouera-t-il- l’idiome de Molière. Après un bref échange de cartes de visite, il disparaîtra tout aussi poliment. David me fera alors la réflexion : ce type d’échange, en France, serait bien rare. Ici, les chinois n’hésitent pas à faire connaissance avec les étrangers, de manière souriante et aimable. Comparativement, en France, on afficherait dans la rue une moue morose, par crainte que quelqu’un vienne nous demander l’heure.

Cai Li, Lei Lei et Scylia nous ayant rejoint, nous vagabonderons benoîtement dans les ruelles, jusqu’à ce que nous trouvions un endroit pour dîner. Sur le trajet, nous croiserons un jeune couple endimanché, posant entre un photographe professionnel et une bâtisse traditionnelle. C’est assez courant ici : les couples étant sur le point de se marier font réaliser un album de leurs photos de mariage par un studio spécialisé, avant que les noces ne soient prononcées. Et dans de très nombreux cas, les prises de vues ont lieu dans un cadre enchanteur. A vingt heures passées, nous aurons du mal à trouver un restaurant. Certes les chinois dînent tôt. Mais nous pensions qu'au sein d'un site touristique, nous pourrions manger à n'importe quelle heure. Nous trouverons finalement un établissement qui acceptera de nous accueillir, nous proposant de nous installer sur le bord d'un canal éclairé par les lampions pourpres. Nous mangerons correctement, et repasserons à l'hôtel pour y déposer Lei Lei et Scylia.


David, Cai Li et moi-même nous rendrons dans un bar chinois à la musique assourdissante, au karaoké éreintant, mais où nous passerons toutefois deux heures à jouer aux dés. Depuis son arrivée, David s'interrogeait sur les règles, et une fois que Cai Li lui aura expliqué, nous jouerons jusqu'à ce que nous rentrions à l'hôtel. Sur le trajet du retour, dès que le point de vue nocturne le justifiait, j'immortalisais un cliché.



On va dire que c'est une fixation, mais quand nous avons rejoins la chambre et que Cai Li a allumé la télé, ils passaient « Indiana Jones et la dernière croisade ». De bonne fatigue, nous nous sommes endormis avant que le Graal ne soit retrouvé. Par contre, la nuit a été ponctuée de réveils : l'isolation de la vieille demeure étant d’origine, et les chinois étant particulièrement bruyants, nous tressauterons à chaque haussement de voix extérieur.

2°/ Dimanche 7 septembre :

Vers neuf ou dix heures du matin, nous rejoindrons David, Lei Lei et Scylia dans un café sur les berges. Ils s'étaient levés bien plus tôt, Sylia n'arrivant plus à dormir. Nous avons pris le temps de prendre un petit-déjeuner, évoquant la suite de notre périple. Nos tickets incluant l'intérieur de bâtisses que nous n'avions pas visité la veille, les quelques heures qu'il nous restait à passer à Xitang pouvaient y être dévolues.



Entre deux gorgées de café, David me fera remarquer le calme ambiant : certes il y a des gens, il y a de la vie, mais la sérénité de l'endroit a un impact sur les individus. Ici, pas de hurlements, pas de sonneries de portables ou de conversations à en crever les tympans... Alors qu'à Suzhou, c'est monnaie courante, et générateur tant de nervosité que de fatigue. Moi, depuis vingt-quatre heures que nous sommes partis, j'ai complètement déconnecté, sans comprendre vraiment comment j'y suis parvenu. Et Cai Li de me dire, toute sereine elle aussi, que cela doit venir de l'endroit. J'acquiesce en finissant mon café.










Nous sommes censés quitter notre hôtel avant midi. Nous décidons d'en prendre le chemin, et de nous arrêter sur le trajet pour visiter les lieux aux quels nos tickets donnent droit. Mais on nous en refusera l'accès les uns après les autres : les tickets étant datés d'hier, il est impossible d'effectuer les visites ce jour. Sur le principe, on s'en fout : l'objectif du week-end, à savoir faire le plein d'une tranquillité ressourçante, est complètement acquis. Nous ferons alors de maigres emplettes, constituées de sucreries et de bouteilles d'alcool de riz.



 











En passant dans certains restaurants, nous remarquerons des photos de Tom Cruise aux côtés du tenancier de l'établissement. Passionné de cinéma, en devisant les clichés de tournage, je comprendrais que Xitang a hébergé l'équipe de « Mission Impossible 3 ». Cai Li et moi-même ayant visionné la toile il y a un peu plus d'un an, nous nous souviendrons en effet d'une séquence, censée se dérouler à Shanghai, où l'acteur, incarnant un agent secret, sortait victorieux d'une course poursuite mortelle sur les toits de maisons traditionnelles du Jiangnan. Quand nous avions regardé le film, Cai Li et moi-même avions pensé que cette scène avait été réalisée à Suzhou ou à Zhuozhuang, mais certainement pas à Shanghai. Nous venions de découvrir que le tournage avait eu lieu à Xitang. C'était assez marrant de voir toutes ces photos de Tom Cruise accrochées aux murs des restaurants : tous revendiquaient fièrement avoir servi l'acteur qui, souriant largement sur les clichés, s'était prêté au jeu de la célébrité.
 



Après avoir rendu les clés de nos chambres d'hôtel, nous irons déjeuner. Je goûterais alors un met, que David connaît très bien après dix mois de présence en Chine, et qu'après plus de cinq ans sur le territoire, je découvrais ! Il s'agit du niangao, une pâte très douce, et qui, avec une sauce douce, est un régal pour le palais. Nous dégusterons un délicieux repas, et Cai Li nous fera remarquer que nous n'avons pris aucune photo où nous sommes tous les cinq. Un client du restaurant, sympathique, palliera à cette lacune.

Vers une heure et demie, nous récupérerons nos sacs laissés à l'hôtel, et retrouverons notre chauffeur. Pour la petite histoire, Lei Lei lui avait remis cent cinquante yuans, soit un peu moins de quinze euros, pour qu'il puisse louer une chambre pour la nuit. Il aura préféré ne pas rogner son profit, dormant dans son van.









Nous ne mettrons qu'une heure pour rejoindre Suzhou... Alors qu'il nous avait fallu deux heures et demie à l'aller. De même, nous avions payé soixante-cinq yuans de péage à l’aller. Et au retour, cela n'a coûté que quinze yuans. Le chauffeur nous l'avouera avec une certaine gêne : n'étant jamais allé à Xitang auparavant, il n'avait pas pris le chemin le plus court. Là aussi, nous étions en vacances, et quelque part, cette surprise de voir que nous passerions moins de temps que prévu dans les transports nous ravit.










Arrivés à Suzhou, nous déposerons d'abord David, Lei Lei et Scylia chez eux. Le chauffeur nous ramènera ensuite au pied de notre immeuble. Il devait être quinze heures trente ou seize heures. Et quand nous avons ouvert la porte de notre appartement, et déposé nos sacs, Cai Li et moi-même avons ressenti une impression étrange, et particulièrement jouissive : la rupture a été telle, dans ce merveilleux petit village traditionnel de Xitang, que nous avons eu l'impression d'être parti bien plus longtemps qu'un week-end. Pour elle comme pour moi, nous avions pris de vraies vacances.













Le lendemain, nous appellerons David et Lei Lei pour les remercier de nous avoir fait partager ce fabuleux moment. Quand j’aviserais David de ce sentiment de bien-être, de rupture, et de durée, il en plaisantera largement, m'avouant que du fait de son tempérament particulièrement ennuyeux, un seul week-end en sa compagnie prenait toujours des proportions d'éternité. En tous cas, depuis, nous nous sommes jurés de repasser des week-ends ensemble, et continuer ainsi à découvrir le patrimoine régional d’un pays qui a beaucoup à offrir.

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 12:39

Fin octobre, je suis rentré à Suzhou après quinze jours de pérégrinations aventureuses et professionnelles de Ningbo à Hangzhou en passant par Shaoxing, Shantou et Canton, y ayant effectué mes emplettes en conteneurs gorgés de marchandises pour Onesource.

 

Cai Li se languissait, et a serré les dents quand je lui ai annoncé que je rapportais une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle, c'est que je devais repartir pour Hong Kong. La bonne nouvelle, c'est que je souhaitais qu'elle m'accompagne, l'idée étant qu'après les quarante-huit heures dévolues au travail, nous profitions d'un week-end dans l'archipel.

 

Hong Kong reste inclassable : ce n'est pas la Chine, malgré ses racines historiques continentales, et la rétrocession du territoire à Pékin il y a dix ans ; et ce n'est pas non plus l'Occident, malgré la domination anglaise pendant presque un siècle, et sa population cosmopolite établie. Hong Kong est unique, et je souhaitais évoquer les impressions ressenties lors de ce séjour.

 

 


 

 

1°/ Kowloon : les neuf dragons.

 

 

 

 

 

 

 






La partie continentale australe de Hong Kong, en cantonnais, se nomme Kowloon. J'ai appris par hasard, quelques jours avant notre départ, que Kowloon signifiait "neuf dragons".

 





Je ne connais rien au cantonnais, et c'est en le lisant en chinois dans un guide touristique ("Jiulong" et "Kowloon" s'écrivent de la même façon en mandarin et en cantonnais : seule la prononciation change) que j'en ai compris le sens.

 






Fier de ma trouvaille, j'en fis part à Cai Li avec une fausse humilité, utilisant ce prétexte pour lui montrer que je décryptais son langage sans difficulté.
 

 

 

 

 

 

Le flop : plutôt que de pousser un râle ébahi face à la capacité déductive de son fiancé, Cai Li bailla grassement en ajoutant que tout le monde savait ça.

 

Histoire d'écraser mon ego plus profond, elle précisa que cela provenait d'une légende selon laquelle l'empereur, visitant Hong Kong et voyant les huit pics de l'île, s'exclama "il y a huit dragons", ce à quoi un conseiller obséquieux répondit qu'il y avait neuf dragons, et non huit, faisant référence à l'empereur comme dragon supplémentaire.

 


 

C'est à Kowloon que nous avons posé nos bagages, dans un hôtel de Mong Kok, un des quartiers de la péninsule. Les tarifs hongkongais n'ayant rien à voir avec ceux pratiqués en Chine, mais n'en ayant moi-même qu'un vague souvenir, nous nous sommes orientés vers le premier quatre étoiles dont nous avons croisé le chemin. En Chine, pour cinquante euros, on passe la nuit dans un palace, incluant un lit grand format explosant de coussins, au sein d'une chambre dont la moquette cotonneuse donne l'impression de bondir de nuage en nuage, le tout agrémenté d'un écran plasma, d'un lecteur de DVD, d'un minibar, et d'une connexion Internet à haut débit, quand ce n'est pas d'un PC équipé pour surfer sur la toile.

 

 

 

 

 




A Mong Kok, pour un standing équivalent, le prix était trois fois supérieur. Nous avons poursuivi nos pérégrinations nocturnes dans les rues environnants, sac au dos et valise à la main, pour choisir le logement le moins cher : un hôtel exigu aux peintures murales baroques d'influence gréco-romaines... Mâtinées de Kama-Sutra frisant le hardcore. Notre chambre étroite recensait un lit rond surplombé d'un miroir plafonnier pour visualiser nos ébats sous différents angles, et d'un poste de télévision antédiluvien qui diffusait, à toute heure, sur un canal interne, des pornos aux provenances tant occidentales qu'extrême-orientales.

 

 





Le prix de la chambre équivalait celui d'un hôtel de luxe en Chine Populaire. Cette auberge cantonaise, qui avait tout d'espagnole, siégeait au troisième étage d'un bâtiment vétuste, posée adroitement au-dessus d'un karaoké, dont la renommée des services offerts par les hôtesses n'est plus à faire : une fois le client trouvé, elles n'ont plus qu'à gravir un étage. Il y a fort à parier qu'au-delà de cela, notre hôtel était idéal pour les rendez-vous anonymes des couples adultères.

 

 

 

Le taulier, un cinquantain grisonnant au sourire ivoire, parlait un peu le mandarin, et nous a gentiment servi de guide, nous indiquant les chemins à emprunter pour profiter de notre voyage. Cai Li, dans son innocence fraîche, n'avait pas remarqué la typologie particulière de l'hôtel, de passe, donc. Ce n'est qu'en assemblant les éléments du décor qu'elle s'est posée des questions. Rieurs, nous avons conclu qu'un hôtel de passe nous correspondait, puisque nous ne faisions que passer. Cet état de fait accepté, nous pouvions librement découvrir Hong Kong.

 

 

 

Nathan Road est l'artère principale de Kowloon, lacérant la péninsule du nord au sud. Cette large avenue accueille de nombreux commerces, des plus renommés aux plus humbles. Le passage des voitures, taxis et autobus à impériale y est constant. A la différence de la Chine, le trafic n'est pas rythmé de coups de klaxon, et même si les hongkongais roulent vite, ils ne donnent pas l'impression de le faire en état d'ivresse. Les taxis, influence britannique oblige, sont larges et spacieux à l'arrière, affublés au pare-brise de gigantesques rétroviseurs à grand angle. L'espace permet largement, aux pieds, de glisser une valise. Même si ce n'est pas le moyen de transport le moins cher, il reste très pratique. Et puis, il y a dans les rues une sonorité qui n'appartient qu'à Hong Kong : il s'agit des passages piétons. Les feux trônant aux extrémités disposent d'une indication sonore, sorte de bruit de crécelle métronomique, dont le rythme accélère dès que le feu s'apprête à passer au rouge. La circulation constante des autobus à deux étages, autre héritage anglais, lèche cette image citadine.

 

 

 






Très étonnement, le matin, Kowloon est pour ainsi dire désert. Les magasins n'ouvrent pas avant dix heures, voire midi, et le quotidien travaillomane des locaux les oblige à rester enfermés dans les bureaux plutôt qu'à se promener en centre ville. Mais le soir, et jusque tard dans la nuit, les rues sont encombrées d'une foule qui donne le vertige. Les hongkongais sortent pour dîner et pour cumuler les emplettes dans une véritable fièvre acheteuse. Il suffit de remarquer le nombre de sacs qu'ils portent en sortant des magasins pour comprendre qu'ils en ont les moyens. Les gigantesques centres commerciaux ne désemplissent pas, comme si les soldes étaient quotidiennes. Alors qu'en journée, nous balader ne posait pas de problème, à la nuit tombée, nous nous trouvions emportés dans le flot dense d'une population de fourmilière occupant le moindre centimètre carré de trottoir.
Le marché de nuit de Temple Street est un bon exemple, même si il attire autant d'étrangers que d'autochtones. On vend là quantités de gadgets made in China de piètre fabrication, ou des tee-shirts assurant la promotion touristique de l'archipel. S'y dégottent aussi de la maroquinerie, des vêtements, de l'électronique ou des montres. Derrière les tentes des forains, des restaurateurs se sont installés au rez-de-chaussée des bâtiments, permettant de manger un morceau entre deux séances de marchandage aux étalages.

 

 

 



Ca et là, de nombreux marchés se découvrent au détour d'une perpendiculaire à Nathan Road, comme Nurenjie (en mandarin), "la rue de la femme", qui propose des vêtements et des chaussures, exclusivement pour femmes. D'autres apparaissent alors que l'on émerge des stations de métro de Kowloon, aux alentours de Mong Kok, Yau Ma Tei, ou Tsim Sha Tsui.

 

 

 

 

 

 

 

Même loin de ces marchés largement fréquentés, la ville existe intensément à travers l'explosion de ses néons. Dans chaque rue ou avenue, ils sont accrochés bas, et juxtaposés jusqu'à l'horizon, ne laissant plus passer la moindre parcelle de ciel. Les murs, décrépis pour nombre d'entre eux, accueillent des superpositions de publicités criardes, dont certaines, érotiques, restent impensables en Chine continentale du fait du conservatisme ambiant.






De nuit, des fumées exotiques s'exhalent des restaurants et des caniveaux. Et on croise parfois un commerce surprenant, comme ce marchand de poissons rouges, qui a disposé sa marchandise dans des petits sacs plastiques transparents remplis d'eau, sur une grille qui s'étale sur toute la devanture du magasin, tant comme enseigne que présentoir.



 

 

 

 

 

 

 

 

C'est à l'embarcadère du Star Ferry qu'on prend le bac traversant la baie pour atteindre l'île de Hong Kong parsemée de gratte-ciels. On y croise des sampans, des péniches, et des petits chalutiers précaires, tout en discernant des portes conteneurs titanesques dans le lointain. S’asseoir sur les bancs en bois du ferry, et se gorger du parfum d'embruns et de goudron, tout en observant les buildings se rapprocher, reste une étape nécessaire à toute visite de l'archipel. Le point de vue, même si touristique, n'en reste pas moins euphorisant. Sur chaque berge, de gigantesques publicités permettent d'être vues depuis l'autre côté de la baie.

 

 

2°/ Hong Kong : le port parfumé.

 

C'est à l'occasion d'un passage à Hong Kong il y a près d'une décennie, avec un ami qui vit en Asie depuis vingt-cinq ans, que celui-ci m'avait appris que Hong Kong signifiait "le port parfumé". Dans "parfumé", il convient de traduire plus exactement "qui sent bon", car tout comme en mandarin, le cantonnais offre un adjectif qui définit directement cette expression pour laquelle le français n'a pas de mot (dans la langue de Molière, ce qui est parfumé ne sent pas obligatoirement bon, même si c'est suggéré).

 

 

 








L'île de Hong Kong est un verger de gratte-ciels qui force au torticolis, tant chaque coin d'avenue oblige à lancer le regard en l'air pour s'étonner de l'architecture des tours. La plus connue, qui abrite la Bank of China, a été imaginée par Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre. La physionomie urbaine de Hong Kong reste assez différente de celle de Kowloon. Où, à Kowloon, on trouvera bon nombre d'immeubles de quelques étages accolés les uns aux autres au bord de ruelles aux trottoirs étroits, Hong Kong parait beaucoup plus aéré, malgré l'exiguïté insulaire. Ce que les bâtisseurs locaux n'ont pas étalé au sol, ils l'ont empilé dans de vertigineux buildings aux étages cumulés jusqu'aux nuages.

 

  

Pour atteindre le sommet de Victoria Peak, qui offre une vue imprenable sur l'île, la baie, et le continent, il faut prendre le funiculaire. La pente est si forte, qu'assis à l'intérieur de la cabine, on a le dos écrasé contre le dossier, avec l’amusante angoisse qu'un câble quelconque ne rompt, avec pour désastreuse conséquence que le funiculaire n'aille s'écraser en aval après être descendu à grande vitesse. A travers les larges fenêtres, on voit défiler les bâtiments penchés par notre montée, et la luxuriance tropicale des palétuviers insulaires.

 



Victoria Peak a été conçu comme un complexe touristique, et dès la sortie du funiculaire, l'oeil est agressé par de multiples enseignes de points de vente. Autre particularité importée de Grande Bretagne, on y trouve un musée de Madame Tussaud, Grévin d'outre-manche, où Cai Li et moi-même avons passé quelques heures ludiques à nous faire tirer le portrait à côté de Jacky Chan ou d'Adolf Hitler.

 

 

C'est la brume qui nous accueillera au sommet des terrasses supérieures. J'ai eu, à l'occasion de mes nombreux voyages à Hong Kong, l'opportunité de me rendre plusieurs fois à Victoria Peak, et je n'ai jamais pu y profiter d'un ciel dégagé sur l'horizon, limitant le spectacle à l'orée de Kowloon. Mais c'est toujours avec ébahissement que l'on découvre cette pépinière de tours effilées depuis Victoria Peak, noyée dans une verdure moutonnante sur les flancs des montagnes.

 

La brume reste une marque d'authenticité typiquement hongkongaise. Les hauteurs du port, sans cette brume, n'auraient pas le même cachet. On regarde en contrebas la ruche urbaine qui ne s'arrête jamais, pour voir, sur les côtés, des pics aux sommets gommés par la brume dans une sérénité paradoxale.

 

 

3°/ Promenade sur les traces de Largo Winch :

 

La population hongkongaise a de l'argent. On le sent dans sa boulimie consumériste, à courir les magasins à la tombée de la nuit, à s'habiller avec goût de vêtements de marque, ou à arborer des objets de prix : Hong Kong est le temple du shopping. A l'image d'une capitale, on y trouve tout, à tous les prix, que ce soit insulaire, continental, ou importé. Toutes les grandes marques internationales y sont présentes, à des niveaux de tarification variables, dans des centres commerciaux répartis par positionnement sur leur marché. Tel grand magasin propose des articles Dior, Vuitton ou Chanel (et on le ressent dès le hall, où la décoration est somptuaire), ou tel autre, sur d'aussi nombreux étages, recense des magasins de produits moyen de gamme.

 

 

Il y a quelques années, j'avais entendu dire que Hong Kong était le territoire qui, au monde, comptait la proportion la plus élevée de Rolls Royce par habitant. Et, en un seul week-end, nous en avons croisé deux sur les avenues, ainsi qu'une Ferrari (plus pratique pour se garer, mais moins adaptée pour passer les dos d'âne).

 

 

Bénéfice de sa culture internationale, on peut manger de tout à Hong Kong. La plupart des restaurants locaux offrent une gastronomie d'inspiration cantonaise, la province adjacente. Je trouve cette cuisine relativement insipide, assez peu variée, et soit trop bouillie, soit trop sèche. Pourtant, la renommée de la cuisine cantonaise n'est plus à faire, à tel point qu'en Chine, il y a un dicton qui prétend que "tout ce qui marche, vole, ou nage, les cantonnais savent l'assaisonner". J'y préfère, très largement, les saveurs épicées du Sichuan, où celles, moyen orientales, du Xinjiang. Même Cai Li, pourtant chinoise, a trouvé que tous ces mets manquaient foncièrement de goût.

 

 

 

 





Pour les ventres creux au réveil, de très nombreux restaurants humbles offrent une variété de plats à qui veut commencer la journée par un repas. On y propose des petits déjeuners au cachet anglo-saxon édulcoré, avec saucisses et oeufs brouillés, mais dans des saveurs industrielles qui m'astreignent à y commander uniquement un café. Là aussi, Cai Li a fait contre mauvaise fortune la moue, cherchant désespérément, sans jamais les trouver, des plats sur la carte qui pourraient correspondre à ses références gustatives.

 

 

  

Au-delà de cette cuisine locale, qu'il m'écorche d'appeler "gastronomie", préférant me limiter aux trois premières lettres, conséquence directe de sa digestion, l'amplitude et la variété des restaurants à Hong Kong est totale : on peut y manger européen, américain, australien, et y découvrir certainement bien d'autres établissements internationaux. La France n'y est pas en reste, particulièrement lorsqu'on considère la chaîne Délifrance, qui regorge de viennoiseries, de sandwiches et de salades hexagonales, et dont le concept rappelle Starbucks dans une version gauloise.
 


Une particularité hongkongaise, qui rappelle l'hégémonie anglaise d'avant la rétrocession : le sens de circulation, à gauche des chaussées, oblige le piéton à regarder sur sa droite lorsqu'il traverse la route. Comme si cela avait été pensé pour les non-résidents, au pied de nombreux clous, une indication rappelle à l'ordre les passants quant à la direction qu'ils doivent observer avant de traverser.

 

Hong Kong reste aussi la Mecque extrême orientale d'un cinéma de genre. Jacky Chan, Bruce Lee, Chow Yun Fat, ou John Woo, en restent les portes étendards internationaux. Je suis cinéphile depuis l'enfance, et c'est avec une surprise émerveillée et trépignante que j'ai fais une découverte au hasard de nos promenades sur l'île. Quand j'étais ado, j'avais lu avec intérêt une bande dessinée qui s'appelle Largo Winch, qui racontait les aventures d'un magnat trentenaire et bellâtre. J'avais appris, en début d'année, qu'une adaptation devait se tourner incessamment pour le grand écran. Et, en passant dans une rue, Cai Li et moi-même sommes tombés sur un monospace garé, rempli de caisses de matériel, affichant sur une des vitres "Largo Winch, van number three". J'en ai déduit que la toile se tournait à Hong Kong, ce qui m'a été confirmé a posteriori par les sites Internet d'actualité cinématographique. En retour de mon excitation frissonnante, Cai Li a haussé les épaules, ne comprenant rien de mon intérêt à la chose : si elle avait croisé Jacky Chan, qui reste son idole indétrônable, c'est elle que j'aurais du porter à bout de bras suite à son évanouissement !

 


 

 

 

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 17:20
C'était un dimanche de juin dernier. Je m'étais promis de ne pas travailler et de me consacrer à l'écriture. Et puis, comme d'habitude, plutôt que de plancher sur un article, j'ai fini par répondre à mes e-mails professionnels.
   
 
Au bout d'une heure, armée de son sourire éternel, Cai Li m'a sorti de ma torpeur travaillomane, prétextant que le soleil était radieux, et que pour une fois, je pouvais bien mettre le boulot de côté pour profiter à ses côtés de l'atmosphère estivale du centre ville.
 
 
 
 
J'ai soupiré en jetant un coup d'oeil par la fenêtre, pour finalement aquiescer. Déjà, Cai Li, faisant des moulinets avec les clés de son scooter électrique, montrait son impatience à ce que nous enfourchions le destrier à piles pour vagabonder dans les rues.
 
 
 
 
C'est vrai que ce matin-là, en roulant avec Cai Li, la peau caressée par un vent tiède, à oublier un quotidien uniquement affairiste, j'ai redécouvert l'atmosphère de Suzhou dans un bien-être renouvelé, avec une farouche envie de vous inviter à partager la ballade.
 
 
 
 
Dérogeant aux règles narratives habituelles des articles de "l'expat", je souhaite m'adresser directement à chacun d'entre vous. Alors amis lecteurs, laissez-vous guider sur notre scooter électrique, comme si vous viviez cette promenade à Suzhou. Cai Li et moi-même ne serons pas des tour operators exhaustifs, exténuants, et très souvent inventifs. Et dites-vous bien que monter à trois sur un scooter électrique n'est pas une abberation en Chine : il n'est pas rare d'en croiser qui transportent cinq personnes.
 
Les seules notions historiques qu'il vous faut connaître sur Suzhou, c'est que sa fondation remonte à vingt cinq siècles, et que la ville fut le terminus de la route de la soie, dont la fabrication reste une industrie reconnue.
 
 
Marco Polo fut séduit par cette ville lascérée de canaux surplombés de petits ponts en dos d'âne.
 
 
 
On surnomme Suzhou "la Venise de l'Orient", même si la ville reste essentiellement visitée pour ses nombreux jardins traditionnels, dont huit sont classés au "patrimoine de l'humanité" de l'Unesco.
 
 
 
Venez rêver Suzhou, le temps d'un article, et accompagnez-nous à la découverte de la Venise extrême-orientale.
 
 
Il est neuf heures ce dimanche matin, et vous nous rejoignez, Cai Li et moi-même, au pied de notre immeuble, dans notre lotissement de Ling Tang Xin Cun.
 
 
 
 
1 - Ling Tang Xin Cun : un quartier populaire.
 
La monture électrique vous surprend : elle est plus légère qu'un scooter, et ses pièces en plastique lui donnent l'apparence d'un gros jouet pour adulte. Mais la selle est large, et les commandes au tableau de bord la confèrent à un véritable deux-roues urbain. Vous montez à l'arrière, et nous démarrons. Alimenté par des batteries branchées sous le tapis de sol, sans essence ni pot d'échappement, le vélo électrique ne produit que le souffle d'un glissement.
 
 
Nous traversons le quartier où Cai Li et moi-même habitons. Dans une allée bordant les batiments, des jeunes jouent au badminton. Nous dépassons quelques magasins enfoncés dans des garages repeints à la chaux, où les produits prennent la poussière sur des étagères sans âge. A votre grande surprise, des vieillards marchent à reculons, pour faire de l'exercice, et un riverain est sorti en pyjama pour acheter son petit-déjeuner à une vendeuse de brioches vapeur. Sur son étale enfumée sont disposés des paniers ronds en bois aux larges diamètres, où les brioches fourrées à la viande et aux légumes sont gardées au chaud. Un chinois promène son petit chien, alors qu'un autre balade son oiseau en cage.
 
 
Vous vous étonnez à chaque instant, alors que Cai Li et moi-même ne réagissons pas. C'est son pays, et moi, j'y vis depuis quatre ans et demie : tout ceci est devenu complètement transparent. La seule pensée dont je vous fais part, c'est la satisfaction que j'ai à me promener plutôt qu'à travailler par un si beau dimanche.
 
 
 
 
 
  
  
Sur le chemin, vous entendez un grésillement qui devient de plus en plus intense.
  
  
 
 
 
 
 
Alors que nous nous rapprochons d'un vélo sur le porte-bagages duquel sont disposés des centaines de toutes petites cages en rotin, vous réalisez que ce grésillement émane de centaines de criquets enfermés dans ces cages minuscules.
  
   
  
  
 
 
   
Vous n'en revenez pas quand je vous précise que ces petits criquets en cage sont à la vente... En guise d'éphémères animaux de compagnie.
 
  
   
 
Vous gardez les yeux grands ouverts. Les miens sont rivés sur la route. En Chine, la densité de piétons, bicyclettes, vélos électriques, chariots de fortune, voitures et bus est telle que l'accident est toujours probable. Dès les premiers mètres, vous comprenez avec une certaine appréhension qu'aucune règle de conduite occidentale ne s'applique. Les priorités n'existent qu'au rythme des coups de klaxon et des passages forcés.
 
 
Nous sortons de Ling Tang Xin Cun. Au grand portail de la résidence se trouve une guérite où deux gardes en uniforme palabrent sur le voisinage. Ils nous voient passer, hilares de contempler des étrangers circuler sur un véhicule purement local. Nous rejoignons la route. Les arrêts de bus vous stupéfient : ils ont été entièrement conçus dans la plus pure tradition locale, jusqu'aux toits, en boiseries et virgules parfaites.
 
2 - Shi Lu : le nouveau quartier commerçant.
 

 

Des deux côtés de Guang Ji Nan Lu, l'enfilade de magasins ne propose que des sanitaires, ou des salles de bain et cuisines toutes équipées, sur plusieurs centaines de mètres. Je vous explique alors qu'ici, les produits sont vendus par quartier. Les consommateurs trouvent celà plus facile : si ils recherchent un produit précis, ils n'ont qu'à se rendre à un seul endroit, où ils visiteront tous les distributeurs. Même les commerçants n'auraient pas idée de s'installer près d'un magasin proposant des articles qui ne sont pas connexes.

 

 

A jeter un coup d'oeil à travers les vitrines des magasins, vous êtes amusé : la décoration est riche, les produits coûteux (vous voyez, sans trop y croire, une baignoire importée à... Quinze mille euros !)... Mais les vendeurs, à l'allure paysanne, roupillent derrière un bureau où est posé un ordinateur flambant neuf dont ils doivent certainement ignorer l'utilisation la plus élémentaire. Mais les apparences de luxe sont sauves. Anachronique, un boulier est posé sur le comptoir.

 

Au carrefour, même si le feu est rouge, les véhicules conservent le droit de tourner à droite. Nous tournons donc, et arrivons à Shi Lu, un grand quartier commerçant. Sur le trottoir, nous garons le scooter électrique parmi une multitude de deux-roues. Un chinois officiant en parcmètre nous tend un ticket contre cinq centimes d'euros.

C'est dimanche, mais les rues sont surpeuplées de consommateurs, car tous les magasins sont ouverts. L'explosion économique se sent à travers la furieuse présence de tous ces chinois, extatiques de voir leur pouvoir d'achat augmenter, déambulants d'un magasin à l'autre, avec l'envie de consommer toujours plus. Cette sensation est étrange et palpable... Et vous vous demandez où est passé le communisme.
 
 
 
 
Shi Lu est un quartier piéton, très large, avec des jets d'eau, des magasins sur plusieurs étages, et des publicités gigantesques pour des cosmétiques ou des téléphones portables. Un écran mural monumental abrutit les passants de réclame, et en contrebas, les chinois la dévorent en automates. A l'entrée de certains points de vente, des enceintes crachent une musique assourdissante pour arranguer les chalands.
 
 
 
Nous nous frayons un passage à travers les consommateurs dominicaux. Il n'y a aucune morosité sur les visages. Votre regard virevolte en tous sens, porté avec excitation par la frénésie acheteuse des chinois. Cai Li et moi-même avançons rapidement, cloitrés volontaires dans une bulle, à l'abri de la foule et du bruit.
 
 
 
A deviser les enseignes et les magasins, ceux-ci rivalisent sans complexe avec les points de vente occidentaux : la décoration y est recherchée, et les produits atteignent des prix équivalents voire supérieurs. Paradoxalement, ils ne désemplissent pas. Rien à voir avec les petits commerces de notre quartier ! Sachant que le salaire moyen doit tourner aux alentours des cent trente euros, cette capacité à acheter des produits futiles et chers reste un grand mystère.
 
 
Après avoir traversé Shi Lu sous un soleil radieux, nous atteignons un longue ruelle bordant un des nombreux canaux de la ville. De chaque côté se trouvent des magasins plus humbles. On y vend des vêtements surannés, et des breloques diverses. Vous y repèrez des échoppes où sont disposés des sortes de photomatons. On y sélectionne le cadre des photos (présentant Hello Kitty, la Cité Interdite, ou une star chinoise), et on se fait prendre en photo. Les clichés sortent au format timbre-poste. Cai Li adore, et nous restons un quart d'heure pour nous faire tirer le portrait, sur fond d'Arc de Triomphe et de chanteur taïwanais à la mode.
 
 
Sur les berges du canal, je vous indique qu'il est possible de prendre un bateau qui, une heure durant, vous fera faire le tour des canaux principaux, avec une vue magnifique sur les principaux sites de la ville. La croisière est d'autant plus féérique à la nuit tombée, l'éclairage des bâtiments ancestraux baignant l'environnement nocturne de lumières enchanteresses. Après cette immersion dans la foule, nous reprenons notre scooter électrique, vous invitant à retrouver un peu de calme au sein de Shantangjie, une rue très traditionnelle, proche de Shi Lu.
 
 
3 - Shan Tang Jie : la rue traditionnelle.
 

 

Nous descendons de notre monture à batteries, et, du haut du pont de Qingmingqiao, vous découvrez le canal qui passe en dessous, bordé de maisons traditionnelles aux multiples lanternes de papier, avec un autre pont en dos d'âne à l'arrière plan.

 

Vous êtes instantanément charmé par l'architecture typique entretenue avec goût par les autorités. La rupture avec Shi Lu est totale : nous sommes passés du modernisme au traditionalisme, et du bruit au zen. Nous descendons les marches du pont de pierre, longeant le canal et les maisons accollées.

 

Nous croisons de nombreux touristes chinois et étrangers. Tous déambulent le nez en l'air, découvrant les toits de tuiles grises et les façades blanchies si caractéristiques du sud du Yang Tsé (région qu'en Chine, on appelle le "Jiang Nan", "Jiang" signifiant "fleuve" et "Nan" étant le sud. Par ailleurs, en mandarin, le Yang Tsé se nomme "Chiang Jiang", dont la traduction littérale serait "le long fleuve"). A chaque pont les masses s'aglutinent, souriantes, pour se faire photographier.

 

Des petits bateaux en bois aux décorations traditionnelles proposent de remonter le canal, offrant un point de vue plus original sur la ruelle. Je vous explique alors qu'à l'orée de la nuit, toutes les lanternes rouges s'illuminent, plongeant Shan Tang Jie dans l'authenticité asiatique la plus pure et la plus agréable. Shan Tang Jie, par un soir d'été, prodigue un bien-être de vacances méridionales. Shan Tang Jie, c'est le quartier de Suzhou que je préfère : à chaque promenade, j'y découvre quelque chose de nouveau, et de fondamentalement chinois, apportant systématiquement son lot d'interrogations sur cette culture si différente.
 
 
Les quelques commerces présents vendent des souvenirs... A des tarifs touristiques. Il y a cet étonnant magasin, ne commercialisant que des reproductions de souvenirs liés au communisme. On y trouve des réimpressions de posters propagandistes où sont valorisées les valeurs prolétariennes du parti unique. Même les reliques du communisme permettent de faire du profit. Des petits livres rouges y sont alignés dans toutes les langues, et vous pouvez l'acquérir en français. Il pourra ainsi trouver une place de choix dans votre bibliothèque, aux côtés de Mein Kampf.
 
Abandonnant les portraits de Mao, nous rentrons dans une maison de thé traditionnelle. Cai Li propose de vous enseigner la préparation du thé, à la manière d'un connaisseur. L'intérieur est décoré dans un respect total de la période impériale : boiseries du sol au plafond, larges étagères alignant d'énormes vasques remplies de différentes feuilles de thé, et tables où des chinois sont assis pour jouer au Mah Jong en sirotant des litres du précieux breuvage.
 
 
 
Nous montons à l'étage, dans une petite salle privative. La serveuse arrive avec un plateau où sont disposés la théière et les outils inhérents à la cérémonie du thé. Le plateau est à double fond : le premier est troué pour laisser s'échapper l'eau, et le second, en profondeur, sert de receptacle à l'eau perdue. Elle pose au sol un énorme thermos d'eau chaude, pour que nous puissions nous resservir autant que nous le souhaitons.
 
 
Concentrée, Cai Li prend en main les outils avec la maestria culturelle d'une adoratrice du thé. Pour une chinoise, c'est inné, au même titre que nous ferions virevolter la robe sanguine d'un Saint Emilion dans un verre à pied.
 
 
Telle pince courbe de bois lui sert à saisir les feuilles, une baguette fine lui permet de nettoyer le conduit de la théière, et des dés à coudre de porcelaine assurent de la qualité du breuvage en en humant le bouquet.
 
 
Nous suivons religieusement la cérémonie, pour finir par goûter. Le thé chinois paraît exceptionnellement fade par rapport à ses équivalents anglais ou nord africains. Ici, on le boit sans sucre ni lait.
 
 
 
 
   
Je vous fais remarquer que ce serait un blasphème, comme celui que les chinois commettent en mélangeant du vin rouge avec des glaçons et du Sprite lors de leurs soirées en Karaoké. Il ne s'agit que d'eau chaude parfumée, et pourtant, Cai Li s'en délecte.
 
 
Nous quittons Shan Tang Jie après une agréable promenade sur les berges du canal, où le temps s'est arrêté.
 
  
 
 
 
Reprenant le scooter électrique, et après vingt minutes à se frayer un passage tumultueux à travers le trafic hurlant et klaxonnant, nous arrivons au coeur du centre ville, remontant Ren Min Lu, "l'avenue du peuple", pour nous arrêter à l'entrée du large quartier piéton de Guan Qian Jie, "la rue qui borde le temple".
 
 
 
 
 
 
Alors que nous remontons Ren Min Lu par l'allée des deux roues, je vous explique que, héritage du communisme, chaque ville en Chine a sa "rue du peuple" ou "place du peuple"... Au même titre qu'en France, après la révolution, nous avons rebaptisé nos "places et rues royales" par "rue nationale" ou "place de la république".
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
4 - Guan Qian Jie : où spiritualité et mercantilisme cohabitent.
 
Contre cinquante centimes d'euros donnés à un vieux chinois édenté, nous laissons notre scooter électrique sous sa garde, sur un trottoir qui en recence déjà plusieurs centaines... Et nous avançons dans la large artère piétonne, commerçante, et dense de foule.
 
 
De siège du temple taoïste de la ville, Guan Qian Jie est devenu celui de la consommation paroxytique. Large comme une nationale, la rue laisse circuler des minibus couverts de publicité pour les fast-foods importés. Des deux côtés, les enseignes défilent, occidentales et orientales : Starbucks, Gucci, Armani, KFC et Mac Donald's cohabitent avec les "magasins du peuple", reliquat d'un communisme où pourtant L'Oréal et Rolex disposent de stands luxueusement décorés.
 
Partout, la musique hurle, vomie par les baffles à l'entrée des magasins. Les prix sont globalement plus élevés que ce que vous avez pu voir par ailleurs, mais le luxe des points de vente est sans commune mesure avec tout ceux que vous avez croisé depuis ce matin. Pour signaler leur déplacement aux piétons, les minibus diffusent à grands renforts de décibels une version bontempi de "joyeux anniversaire", et je vous tire par le bras, vous signalant qu'il vaut mieux faire très attention, car les chauffeurs de ces minibus ne semblent pas s'intéresser à la survie des clampins qui croisent leur route.
 
 
 
Tous les cent mètres, montrant un catalogue élimé, un vendeur vous arrête à même la rue, vous proposant d'acheter la contrefaçon d'une montre de marque. Il répète inlassablement, avec un accent made in China, "watch ! watch ! watch ! Rolex ! Rolex ! Rolex !", sans doute par crainte que vous n'ayez pas compris. Et quand vous refusez poliement, il insiste, embrayant sur un tout autre panel de prestation, allant du Karaoke au massage. Je beugle en chinois en fronçant les sourcils, et le marchand du temple disparaît.
 
 
 
 
 
Au milieu de Guan Qian Jie, un portant de pierre indique l'entrée d'un magnifique temple taoïste. En lui faisant dos, vous remarquez que se trouvent là un Pizza Hutt et un fast-food américain qui cadrent difficilement avec le caractère spirituel de l'édifice traditionnel. Et pourtant, devant le Pizza Hutt, plusieurs dizaines de chinois font la queue, espérant qu'une table se libère rapidement.
 
 
Face au temple, quelques stands sont disposés. Vous vous rapprochez avec curiosité, et je vous explique qu'il s'agit-là d'un studio de photos renommé à Suzhou, offrant la réalisation de photos de mariage. A regarder les clichés, vous êtes à deux doigts du fou rire : toutes les photos ont été outrancièrement retouchées via les logiciels adaptés, et les poses manquent d'un naturel déconcertant. Les vêtements de mariage, au-delà de la traditionnelle meringue, montrent des époux en uniformes napoléoniens sensés dénoter d'une noblesse et d'une élégance parfaite... Mais qui font finalement montre d'un mauvais goût et d'un ridicule total !
 
 
Nous faisons le tour du temple, et sur la place qui le précède, de nombreux petits magasins sont engoncés dans des préhauts. On y propose des accessoires de beauté à bas prix, et des produits traditionnels : soie, thé, éventails, et tee-shirts assurant la promotion des cinq petites mascottes des Jeux Olympiques de Pékin.
 
 
Derrière le temple, un marché vend de nombreux vêtements de qualité contestable à des tarifs imbattables. Mais partout, Cai Li doit diviser les prix par quatre pour obtenir un montant décent. Pour répondre à votre étonnement face à ce marchandage, je vous précise qu'avec nos faces blanches, il aurait fallu diviser les prix par dix !
 
Nous ne pénétrons pas dans le temple, mais observons les croyants qui prient, faisant brûler des bâtons d'encens de large diamètre, et des cierges, en s'inclinant devant des idoles, dont le panthéon est un who's who où même les chinois se perdent.
 
5 - Chuan Fu Lou : un restaurant gastronomique Sichuanais.
 
 
 
 
 
 
Le reste de la rue n'étant qu'une succession de magasins, nous décidons de nous arrêter à mi-chemin, dans un restaurant de spécialités du Sichuan, dont la gastronomie épicée reste, au goût de Cai Li et moi-même, une des plus savoureuses de Chine.
 
 
 
Malgré son emplacement stratégique en centre ville, à cinquante mètres du temple, la note à Chuan Fu Lou est toujours moins épicée que le repas. La décoration y reprend tant une architecture pleinement traditionnelle, qu'une atmosphère de plein-air, avec ses arbres très bien imités au milieu des salles de restaurant.
 
 
 
 
 
Vous devisez le menu d'une vingtaine de pages, qui reproduit des clichés des plats. Mais la cuisine chinoise est tellement différente de la gastronomie occidentale que les photos ne vous permettent pas d'identifier les aliments.
Ne sachant que choisir, vous nous tendrez finalement la carte, nous laissant le soin d'opérer la sélection.
  
 
J'espère que vous savez vous servir des baguettes, car un quart d'heure plus tard, vous dégustez des travers de porc et d'agneau rotis et saupoudrés d'épices admirablement conjugués : paprika, piment, ail, et bien d'autres, dont le mélange est difficilement reconnaissable, mais qui prodigue une saveur unique et délicieuse.
 
 
 
 
 
Vous vous régalerez de feuilles de choux ingénieusement repliées, fourrées de boeuf sauté aux cacahuètes et de petits croutons. Des morceaux de lard nous sont aussi proposés, agrémentés d'un légume sombre que vous me demanderez d'identifier. Hélas, je n'ai connu celà qu'en Chine, et suis bien incapable de vous répondre.
 
 
   
 
 
 
Dubitatif, et finalement séduit, vous testez un plat de tofu au crabe : un délice, malgré une texture étonnante et quelque peu crayeuse. A voir votre sourire en avalant cette première bouchée, je vous précise qu'à l'accoutumée j'ai horreur des fruits de mer, et qu'il s'agit pourtant là d'un mets que j'affectionne particulièrement ! Nous finirons sur des parts de maïs sucrées et des gateaux doux à la pate de potiron. Pour conclure le repas, la serveuse déposera sur la table une assiette de pastèque, véritable fruit national, avant de vous tendre la note... Que je vous arracherais des mains. Non mais alors.
 
 
 
 
 
Laissez, c'est pour moi.
Si, si, j'insiste.
 
 
Nous ressortons repus par ce délicieux repas, nous réacheminant tranquillement vers notre scooter électrique, traversant les ruelles qui bordent Guan Qian Jie, fief de tous les restaurants traditionnels de la ville. Mais je vous signale, si d'aventure vous souhaitiez partir à la découverte de la gastronomie locale par vous-mêmes, que la plupart de ces établissements sont plus touristiques que gastronomiques, et qu'ils disposent de deux cartes : l'une pour les locaux, et l'autre pour les étrangers, avec une inflation délirante entre les deux. Cai Li et moi en avons testé deux ou trois, et tant les plats que l'addition nous avaient laissé un mauvais goût dans la bouche.
 
6 - Le musée de Suzhou
 

 

 

Un peu plus au nord est, nous rejoignons le musée de Suzhou, qui a ouvert ses portes en octobre 2006, et dont l'architecte n'est autre que Leoh Ming Pei, celui de la pyramide du Louvre.

 

 

Le musée recence bon nombre d'artefacts ancestraux liés à la culture Wu, le clan qui, culturellement et historiquement, a eu le plus d'influence dans cette partie de la Chine. L'architecture et la décoration vous séduise tout autant que nous, mais les objets exposés, du fait d'un manque d'explications flagrant, restent assez hermétiques au néophytes que nous sommes.

 

 

A la sortie, nous récupérons notre destrier, et nous faisons avaler par l'intense trafic dominical, partant au sud pour Shi Quan Jie, une longue rue traditionnelle dont la diaspora occidentale a fait le camp de base de ses virées nocturnes, mais qui reste très agréable de jour.

 

7 - Shi Quan Jie : quartier traditionnel et bastion occidental.

  
 
 
 
 
 
 
Shi Quan Jie est une longue rue traditionnelle, au sud du centre ville, qui traverse Suzhou d'est en ouest. Ses façades blanches et ses toits gris, ainsi que ses arbres dont les frondaisons verdoyantes forment un plafond au-dessus de la chaussée où filent les voitures et les deux roues, vous charment immédiatement.
 
 
 
 
 
 
On y trouve des commerces orientés vers le luxe moyen de gamme (vêtements et cosmétiques) ou le tourisme (produits traditionnels ou restaurants). C'est ici que se trouve Yang Yang, la franchise d'une chaîne de restaurants chinois classée par le Lonely Planet, et qui, après Chuan Fu Lou, reste un des meilleurs établissements de la ville, pour un prix raisonnable. Si, lors de vos pérégrinations solitaires, vous souhaitez vous y rendre, Cai Li et moi-même vous recommandons tout particulièrement les aubergines braisées au porc, qui fondent en bouche dans une saveur sucrée salée inoubliable. Vous ne me connaissiez pas avant mon expatriation, mais sachez que j'ai pris dix à douze kilos depuis mon arrivée !
 
 
 
 
 
Dans la rue, il est courant de croiser des occidentaux venus se promener, faire des emplettes ou manger un morceau. Il y a une entente tacite entre les occidentaux vivant en Chine, et qui doit  exister dans bien d'autres pays : lorsqu'on se croise entre laowai ("étranger" en chinois, et la traduction littérale serait "vieux" et "extérieur", mais la dénomination ne se veut en aucun cas péjorative : l'adjectif "vieux" en chinois est synonyme de sagesse, et pas de date de péremption !), on échange systématiquement un sourire. On y est encore si peu nombreux qu'en dehors de ce signe de reconnaissance quasi franc-maçonnique, on va même jusqu'à s'apostropher pour faire connaissance et échanger les cartes de visite.
 
 
La nuit, Shi Quan Jie prend une toute autre couleur, oscillant entre le rose et le rouge. Les boites de nuit, pubs, et bars à filles ouvrent leurs portes, accueillant une clientèle d'expatriés célibataires et de chinois dont la jeune génération de cols blancs middle-class ne cesse de s'émanciper malgré les traditions indubitablement conflictuelles de leurs aînés.
Dans la rue, nous croisons une berline richement fleurie. Avant même que vous ne me posiez la question, je vous indique qu'il s'agit d'une voiture transportant un couple de jeunes mariés, le jour de leurs noces en famille.
 
 
Le cinéma étant ma passion, je m'arrête rapidement dans un magasin de DVD, qui offre les toutes dernières nouveautés pour soixante centimes d'euros la galette. Et le choix, dans ces humbles échoppes, est dix fois supérieur à celui du Virgin Megastore de n'importe quelle capitale occidentale. Tout en fouillant dans les bacs, je vous rassure : je n'en ai que pour cinq minutes. Nous ressortirons au bout d'une demie heure, et c'est avec une moue jouissive que je brandis le petit sac renfermant la trentaine de films que je viens d'acquérir. Cai Li, résignée, répond à mon hilarité en concluant que, comme d'habitude, je n'en regarderais pas la moitié.
 
 
Nous enfourchons à nouveau le scooter électrique, dont la batterie commence à souffrir tant du poids de nos trois personnes que de notre promenade de quelques heures. Pour éviter d'avoir à ramener à pied notre moyen de transport sur piles, Cai Li et moi-même recommandons de rentrer le recharger sans tarder. Vous faites la moue, et nous convenons d'une dernière halte, sur le retour, à Xu Men, dans un petit parc aux abords du grand canal, où trônent encore les remparts médiévaux de la ville. Vous répondez par un sourire, et nous repartons.
 
 
8 - Xu Men : parc, pont, et patrimoine de l'humanité.
 
 
De Shi Quan Jie, nous remontons Feng Huang Jie vers le nord, puis empruntons Gan Jiang Lu qui traverse Suzhou d'est en ouest. Gan Jiang Lu, qui est un des principaux axes de la ville, est dans toute sa partie est, coupée en son milieu par un petit canal, que quelques ponts de reproduction traditionnelle permettent de traverser.
 
 
 
 
C'est aussi sur Gan Jiang Lu que se trouvent l'entrée principale de Suzhou Da Xue, dit Suda, l'université de la ville, gigantesque campus universitaire où les résidences étudiantes sont de véritables lotissements, où il y a de nombreux complexes sportifs, des centres commerciaux, et des restaurants, qui permettent une vie universitaire et autarcique très confortable.
 
 
 
 
Un quart d'heure plus tard, nous arrivons à Xu Men, et dans le parc nouvellement construit trône une statue du fondateur de la ville, il y a deux millénaires et demi. Sous la verdure, et parfaitement entretenue, la porte Xu, vestige des fortifications de l'ancienne cité, donne une idée des délimitations de la ville il y a quelques siècles.
 
 
Un pont monumental, construit en 2003 dans un respect total de l'architecture traditionnelle, surplombe le grand canal qui mène au palais des congrès de Suzhou, sur l'autre rive, ouvert spécifiquement l'été 2004 pour accueillir la conférence sur l'héritage mondial organisé par l'UNESCO. A cette occasion, une exposition gratuite présentant tous les sites classés au patrimoine de l'humanité avait été ouverte.
 
Nous sommes en fin d'après-midi, et déjà, nous avons fais un tour important du centre-ville. Certes, nous avons pour l'instant occulté les jardins traditionnels épars, qu'un mois entier ne suffirait pas à visiter. Mais l'atmosphère si différente de cette cité chinoise historique, vous a, je l'espère, déjà rempli de sensations nouvelles. En Chine, il y a un proverbe qui dit "Au ciel, il y a le paradis. Sur Terre, il y a Suzhou et Hangzhou".
 
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14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 12:07

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Depuis deux ans que je connais Cai Li, elle évoque souvent un séjour qu'elle a effectué à Hongcun, un petit village traditionnel à proximité de Huangshan, alors qu'elle étudiait l'art. Sa classe y était parti quelques semaines pour y reproduire, au pinceau et à l'encre, les bâtisses splendides et traditionnelles construites il y a huit siècles, et inscrites au patrimoine de l'humanité de l'UNESCO.

 

Je n'avais personnellement jamais entendu parler de Hongcun avant de la connaître, mais reste éternellement avide de découvertes. Cai Li connaît par ailleurs mon amour, depuis l'enfance, pour le septième art, et pour me décider définitivement (comme si c'était nécessaire), elle lâchera dans la conversation qu'une séquence de "Tigre et Dragon" y a été tournée. Fatalement, c'était un passage obligé de ces trois jours.

 

 

4°/ Jeudi 19 juillet : Tradition et nature en aval de Huangshan.

 

Alors que nous petit déjeunions dans le restaurant de l'hôtel, la soeur du patron, qui sera notre chauffeur pour la journée, vint faire notre connaissance. Aimable et sereine, elle apprendra par Cai Li ma cinéphilie chronique, et répondra immédiatement qu'il y a un autre site, tout près, où d'autres scènes de la toile précitée ont été réalisées. Devisant nos horaires de train, elle opinera quand nous lui demanderons si nous avons le temps de faire la visite en sus de Hongcun.

 

 

Comme partout en Chine, la circulation sur les routes qui serpentent à flanc de montagne est une insulte au code de la route. A chaque virage, toujours pris un peu trop vite, on se molécularise à la portière. A chaque dépassement sans visibilité sur une voie qui zigzague, on prie en espérant ne pas embrasser violemment un bus arrivant en sens inverse. J'évaderais mes craintes en reluquant les paysages, serrant les dents à chaque approche un peu trop serrée de la rambarde de sécurité. Au volant, notre chauffeur reste aussi zen qu'un moine shaolin sous morphine.

 

 

Nous arrivons à Feicuigu, le site de tournage si chaudement recommandé. La ballade est censée durer trois quarts d'heure, mais l'enchantement nous y guidera pendant deux heures. Nous remontons un cours d'eau parsemé de cascades fraîches. Le fond est peu profond, et les hectolitres qui s'y déversent varient du vert au turquoise, dans une pureté rare. Nous croisons quelques touristes épars, sans faire face à l'intolérable cohue de Huangshan.

 

 

L'objectif à atteindre, c'est le mot "amour", gravé dans le roc en amont. Nous pérégrinons à travers des paysages exotiques et calmes. Les montagnes nous entourent. Le gloussement silencieux de l'eau glissant sur la roche lissée nous détend. Nous oublions les souffrances de la veille. Le site est là aussi splendide, et sa propreté irréprochable. Ca et là, tranquillement, nous stoppons pour ôter nos chaussures et tremper nos pieds dans la rivière.

 

 

A mi-trajet de l'inscription "amour", un bloc de pierre recense, comme un cahier d'écolier, une page d'écriture de ce mot dans différentes typographies, reproduisant les styles de personnalités chinoises, dont Mao Zedong. Cai Li l'étudiera avec intérêt, avant que nous ne reprenions notre chemin.

 

 

En avançant, je reconnaîtrais les images de "Tigre et Dragon" : une cascade somptueuse, et sur l'autre rive, une forêt de bambous où les acteurs virevoltaient dans un ballet de kung fu d'audace et de grâce. Une signalisation présentant quelques photos de tournage confirme ma découverte. J'en ferais part à Cai Li dans une excitation enfantine. Elle répondra à cette puérilité par un soupire. Comme tous les chinois, elle n'a pas aimé le film : c'est bon pour les touristes tant c'est hollywoodien, et Jacky Chan est bien plus fort.

 

 

Nous sommes restés là, à nous ressourcer en écoutant la cascade s'abattre avec force. Cai Li m'arrachera le caméscope des mains, me sommant de profiter de l'endroit à l'instant précis, plutôt que de vivre mes vacances à la télé quand nous rentrerons. Je ferais la moue, mais force est de reconnaître qu'elle avait raison : les sonorités naturelles étaient symphoniques.

 

 

Sur un rocher plat au large diamètre, nous découvrirons finalement l'inscription "amour", gravée de rouge. Profitant de la présence de quidams, nous nous ferons prendre en photo allongés près du sinogramme. De manière systématique, tous les autres touristes de passage auront la même démarche.

 

 

Pour redescendre, nous traverserons une forêt de bambous. Les rayons du soleil qui passent à travers les frondaisons y jette une ombre verte. Malgré l'exotisme de la flore, ce qui reste définitivement le plus surprenant, ce sont les sons. Oiseaux ? Insectes ? A entendre les bruits de cet environnement naturel, il est impossible d'identifier les animaux qui le peuplent.

 

 

Quelques dizaines de minutes plus tard, sur le parking où nous l'avions laissé, nous retrouvons notre chauffeur. Elle nous attendait bien patiemment, et nous demandera tout de go si nous avons apprécié l'endroit. Il est clair qu'elle connaissait déjà la réponse. Toute autre considération concernant Feicuigu aurait été un mensonge.

 

 

Le souffle rafraîchissant de l'air conditionné, depuis la banquette arrière du taxi, a fait un bien fou. Toujours souriante au volant, notre conductrice entame la conversation avec Cai Li, lui proposant de nous emmener, avant d'aller à Hongcun, faire un tour en raft. Ma fiancée trépigne : elle sait à peine nager, mais la perspective de pagayer l'amuse au plus haut point. Après tout, nous avons le temps. La décision est prise immédiatement.

 

 

A l'arrivée, nous devrons enlever nos chaussures, enfiler des gilets de sauvetage aux chromies DDE, et laisser dans la voiture tout ce qui craint l'eau : caméscope, portefeuille et passeport. Notre chauffeur nous prévient qu'elle nous rejoindra en aval, au terminus des rafts. Nous attendons notre tour pour monter dans un des canots pneumatiques, et commençons à pagayer mollement. Cai Li a dissimulé son appareil photo, souhaitant garder un souvenir de son expérience en bateau.

 

 

Il y a deux choses qui m'ont particulièrement amusé. La première, c'est le discutable port du gilet de sauvetage, car où que nous passions, l'eau nous arrivait à mi-mollets. La deuxième, c'est la capacité des chinois à jouer facilement. Tous, Cai Li y compris, étaient survoltés de cris et de rires sincères à passer au travers de piètres rapides, excités à renverser les passagers de leur canot, ou d'arroser les bateaux adjacents à grandes rafales de pagaies. L'atmosphère bon enfant m'a conquis, autant que l'environnement naturel. Et j'ai fini, pathétique et hilare, par m'affaler dans l'eau en tentant de ramener le bateau à quai... A la grande joie des chinois à voir que les étrangers n'hésitent pas à se mouiller.

 

 

C'est trempé que je remonterais à l'arrière de notre taxi, notre chauffeur ayant pris soin de glisser une bâche plastique sur la banquette au préalable. Nous mettrons une bonne demi-heure avant d'atteindre le village traditionnel de Hongcun, qui devait être l'étape culminante de la journée. C'est à travers les vitres de la voiture que le soleil séchera partiellement mes vêtements. Cai Li s'endormira sur le trajet, fourbue de ses émotions navales.

 

 

A l'entrée de Hongcun se trouve un grand parking. Immédiatement, Cai Li s'ébahira du paysage modifié. Il y a quelques années, quand elle était venue, il n'y avait pas toutes ces infrastructures pour accueillir les touristes. Nous achetons les tickets pour rentrer, qui comprennent l'accompagnement d'une guide chinoise.

 

 

Hongcun est un petit village magnifique, qui est connu en Chine pour avoir la forme d'un boeuf. La colline de Leigang, à l'ouest, ainsi que deux arbres qui y sont plantés, représentent la tête et les cornes. Au-dessus d'un étang plat, quatre ponts permettent d'accéder à l'intérieur du village, et font office de pattes. Enfin, le dédale de ruelles et les bâtisses symbolisent le corps de l'animal.

 

 

La spécificité de Hongcun, c'est qu'il s'agit d'un village clanique, ou une famille dominante en a fait son univers à sa construction, il y a huit siècles. L'endroit étant reculé, et entouré de montagnes en remparts au reste du monde, l'existence s'y déroulait dans une certaine autarcie.

 

 

La vue depuis l'extérieur est somptueuse en soi. Le lac reflète le village en miroir dans une quiétude totale. Autour des ponts poussent des lotus étincelants de vert. Sur cette rive extérieure s'alignent des artistes venus avec leur matériel pour reproduire le site sur vélin.

 

 

Notre guide nous rejoint. C'est une jeunette étudiant l'Histoire, qui s'abrite du soleil sous une ombrelle traditionnelle. Nous traverserons en sa compagnie l'un des ponts en dos d'âne entouré de lotus, pour rejoindre l'intérieur du village. Les bâtisses ne font guère plus de deux étages, mais l'enchevêtrement des ruelles étroites donne le sentiment d'évoluer dans un labyrinthe.

 

 

La concentration de peintres est tout aussi dense dans le village. Les maisons de blanc délavé, avec leurs toits de tuiles anthracite, offrent un modèle de choix. Et à eux seuls, les chambranles au-dessus des portes, ouvragés de dentelle en pierre, sont des oeuvres d'art.

 

 

Les échoppes touristiques sont éparses, et permettent à l'endroit de conserver son charme authentique. On trouve malgré tout de quoi se restaurer, et des sodas frais. La gravure sur bois est une tradition à Hongcun : pas une ruelle sans un artisan proposant ce type de souvenirs. Pour moins de deux euros, Cai Li achètera un pot à crayon, où aura été magnifiquement reproduit à la main un paysage du grand réservoir du village.

 

 

Le réservoir de Hongcun, sur la grande esplanade, c'est l'estomac du boeuf. Mais c'est aussi un autre lieu de tournage de "Tigre et Dragon". C'est "l'étang de la lune", du fait de sa forme en croissant. Les artistes y sont plus nombreux, souhaitant immortaliser le reflet des bâtiments à la surface plane de l'eau.

 

 

Pour rester dans la métaphore digestive et animalière, nous passerons de l'estomac aux intestins du boeuf, en suivant les rigoles longeant les ruelles. Ces rigoles permettaient à chaque habitation de disposer d'eau courante, mais aussi de prévenir les risques d'incendie. Leur intégration dans le décor est harmonieusement agencé, et moderne pour l'époque.

 

 

Nous sortons du village. La ville actuelle est séparée des bâtisses traditionnelles par un pont. La journée conclue les vacances, et le soleil commence sa descente, rosant l'horizon. Nous avons bien marché, et jouissons d'un Coca sous un arbre avant de rejoindre le parking.

 

 

Après la visite et une petite heure de route, notre chauffeur nous abandonne à Laojie, une rue réputée pour ses bâtiments traditionnels, dans la ville de Huangshan. C'est un retour en douceur à la vie de la cité. Mais Laojie est très largement surestimée, avec son traditionalisme bien palot comparativement à toutes les merveilles que nous avons devisé depuis deux jours.

 

Nous faisons une pause dans un restaurant. A peine avons-nous commandé le dîner que Cai Li reçoit un appel de notre chauffeur, l'informant que nous avons oublié les photos de notre périple en canot pneumatique à l'arrière de sa voiture. Très gentiment, elle nous proposera de nous les rapporter, où que nous soyons en ville. Elle nous retrouvera un quart d'heure plus tard, brandissant les clichés. Nous l'inviterons à notre table, pour qu'elle profite du bien bon repas.

 

 

L'heure commence à tourner, et il ne nous reste moins d'une heure pour rejoindre la gare et prendre le train qui nous ramènera à Suzhou. A la sortie du restaurant, nous attraperons un taxi qui nous y déposera en moins d'un quart d'heure. Cai Li et moi-même nous sentons fourbus par ces trois jours, mais heureux.

 

A l'entrée de la gare, Cai Li me dit qu'elle se sent sale, et qu'elle souhaite prendre une douche. Il nous reste à peine une demi-heure avant de monter dans notre wagon, et étant anxieux de nature, c'est tout nerveux que je l'accompagnerais dans un hôtel contigu où, en dix minutes seulement, elle aura réglé le problème... Alors que nous aurons payé la chambre pour trois heures. Par peur de ne pas me doucher assez vite, je l'attendrais sagement et salement à la réception, me rongeant les sangs à chaque coup d'oeil jeté sur la montre.

 

Dans la salle d'attente de la gare, c'est l'affluence d'un jour de départ en vacances. Pourtant, les congés en Chine sont en janvier, mai, et octobre. La taille de la gare ne doit plus être suffisant pour contenir l'effervescence des voyageurs venant visiter Huangshan. Il n'y a pas de panneau lumineux pour indiquer les départs et les quais. Quand Cai Li demandera à un planton où trouver l'information, elle s'entendra répondre qu'il suffit d'attendre que la préposée crache dans le haut-parleur l'arrivée du train. Deux minutes plus tard, c'est le cas, et comme à l'aller, nous courrons jusqu'à notre wagon.

 

 

Le retour a été bien plus pénible que l'aller. Nous partagions notre compartiment avec trois chinois bruyants, excités comme des gosses à l'idée de prendre le train. Ils fumaient sans gêne dans le couloir, à grands renforts de déclamations hilares, malgré l'interdiction de crapoter ailleurs qu'à la jonction entre les wagons.

 

Je m'efforcerais de m'enfermer dans ma bulle à la relecture des "Trois mousquetaires", quand l'un d'entre eux me lancera une cigarette à la figure. En Chine, offrir une cigarette à quelqu'un est, plus qu'une marque de politesse, un message de paix. Sur le principe, l'idée me plaît énormément : de parfaits inconnus partagent une promiscuité pas forcément agréable, et s'échanger des clopes, c'est montrer son envie de lisser sa condition.

 

Mais au-delà de l'idée, nos trois co-voituriers étaient aussi discrets que des bidasses ivres en virée, à un moment où Cai Li et moi aurions bien profité d'un peu de calme. Dans ma logique occidentale subversive, le respect des autres est plutôt là. Ils feront plusieurs tentatives, et après une heure, je remarquerais un sol jonché de cigarettes au pied de ma couchette.

 

Alors que j'étais enfoncé dans mon roman, me demandant si d'Artagnan allait réussir à atteindre Londres pour y récupérer les ferrets qu'Anne d'Autriche avait offert à Buckingham, le contrôleur passe à hauteur de ma couchette. Il m'ordonnera d'un regard discipliné de ramasser les cigarettes jonchant le sol du compartiment. Je lui répondrais en mandarin que ces cigarettes ne sont pas les miennes, mais celles des trois zigotos gloussants. Estomaqué par ma capacité à communiquer, il métamorphosera sur l'instant sa moue militaire en un sourire d'animateur de kermesse. Mais plutôt que d'intimer aux trois chinois de faire le ménage, il trouvera plus rigolo de disserter sur ma présence en Chine. Les cigarettes resteront là jusqu'au matin.

 

La nuit a été un enfer, à tel point que j'en ai presque regretté le téléphérique. Bons dormeurs après leurs excès, les trois chinois ont ronflé à l'unisson, sans se soucier du rythme sans harmonie de leurs saccades nasales, et encore moins de la gêne occasionnée aux autres. L'intensité était telle que les passagers des compartiments voisins se plaignirent : ils n'entendaient même plus le train rouler. Les vacances se concluront sur cette note exotique.

 

 

 

 

5°/ Vendredi 20 juillet : Retour au bercail.

 

A neuf heures du matin, nous arrivons à Suzhou, peu reposés. La chaleur est bien plus intense qu'à Huangshan. Nous prenons un taxi après avoir poireauté dans la file d'attente, et dix minutes plus tard, gravissons les six étages qui nous mèneront à notre appartement. Je prendrais une douche rapide, m'installerais à nouveau derrière le PC, et reprendrais le travail immédiatement, comme si la coupure à Huangshan n'avait été qu'un rendez-vous de plus sur un agenda professionnel.

 

Mais le soir même, en devisant les nombreux clichés pris durant ce bref séjour, le virus du voyage m'a repris; et je fis part à Cai Li de mon envie renouvelée de prendre le sac à dos. Avec un sourire étonné, mais heureuse de découvrir ma bougeotte, elle conclura que j'étais bien plus jeune que les cadets qu'elle connaissait, qui préfèrent s'enfermer dans un quotidien cotonneux figé, et rêvent de porter des chaussons inusables. Par cette sentence rassurante, Cai Li aura conclu la thérapie mentale que je m'étais infligée en préambule à mon anniversaire, me guérissant de mon impression de vieillesse prématurée.

 

Puisque je vous dis que je vais beaucoup mieux.

 

 

 

 

 

 

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14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 09:49

Mi-mai, Cai Li évoqua la proximité de mes trente-cinq ans. J'avais répondu par une moue absorbée, tout en réglant derrière le PC les petits soucis constituant un quotidien professionnel. Elle s'était refermée, vide d'instructions quant à mes desideratas d'anniversaire, évènement dont j'étais pourtant l'objet.

 

Les jours s'égrainant, j'ai ressassé le même constat : il y a quatre ans et demie, âgé de trente ans, j'atterrissais en Chine tout pétri de naïveté et de courage. J'étais parti en quête de spiritualité, et ne suis arrivé qu'à m'abrutir de travail. La Chine, camp de base pour s'imbiber l'esprit, était devenue qu'une source de réussite par le travail.

 

Fin mai, à l'aurore de trente-cinq ans éclairée par deux bougies numériques au sommet d'une gourmandise à la crème, je me suis éveillé. La vie est belle, mais courte. Le travail est aboutissant, très bien. Quid des rêves qui m'ont porté si loin ? En contrecoup d'une pauvreté historique, la Chine n'est irriguée que par le succès. Et combien en plains-je, ici, des léthargiques richissimes, qui sortiront de leur hibernation au crépuscule, pleurant de ne pouvoir héberger leurs millions dans la tombe ? Je ne veux pas finir comme eux.

 

Je l'ai avoué à Cai Li, en réponse tardive à l'interrogation qu'elle avait formulé deux semaines plus tôt. L'activité de ma société, fruit d'un copieux coup de collier qui a duré deux ans, est pérenne. Le sacrifice, pour peu qu'il puisse être ainsi qualifié, aboutit et promet pour l'avenir. Mais à l'orée de mon anniversaire, je me suis demandé comment j'étais passé de trente-trois à trente-cinq ans, sans m'en être rendu compte, trop absorbé pendant deux ans par la seule viabilité de l'entreprise.

 

Et puis à trente-cinq ans, on a perdu son sentiment d'immortalité. On sait que les lendemains se décomptent, et qu'il y en aura un dernier. J'ai senti peser la menace de n'ouvrir les yeux sur mes rêves inaboutis que dans dix ans. Tout homme vit une crise, dès lors qu'il réalise que sa jeunesse est passée de mode.

 

Fin mai, c'était ma crise.

Mais je vais beaucoup mieux, je vous remercie.

 

Parce qu'après réflexion, quand on prend de l'âge, rien ne change. A l'image de la loi de Lavoisier, rien ne se perd, ni ne se créé, et tout se transforme. Passée la trentaine, on perd en cheveux ce qu'on gagne en bide. La prise d'âge, on ne la réalise pas au coeur. On en prend conscience dès lors qu'on a du poil qui commence à pousser dans les oreilles.

 

Prendre le travail pour prétexte est facile, surtout quand on se gargarise d'être un artisan de l'international, dont l'indépendance noble oblige un travail léché. Et, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !" reste une excuse. Le métier est aboutissant, et l'argent gagné doit servir d'autres accomplissements plus spirituels... Comme les vacances ! Et puis, depuis deux ans que Cai Li est dans ma vie, nous ne sommes jamais partis en congés amoureux. Au même titre, mes derniers moments de farniente réels, sans téléphone ni internet, remontent à quatre jours passés au Hainan en septembre 2004.

 

A ruminer mon trentenaire et demi dans la différence du temps qui passe, j'en suis arrivé à la conclusion jouissive que mes rêves aventureux nécessitaient un dépoussiérage. La meilleure façon de m'y atteler était de renfiler le sac à dos qui avait accompagné mes baroudages planétaires avant l'expatriation (oui, quand j'étais jeune, donc), et de rechausser mes bottes de sept lieux. J'ai donc proposé à Cai Li de mettre à profit celui de ma société, le dépensant en partie lors de périples en Chine.

 

Maintenant que mon analyse psychologique a été faite, avec pour bilan que les voyages ne forment pas que la jeunesse, je partirais régulièrement, au bras de Cai Li, à la découverte de son pays dix-huit fois grand comme l'hexagone, et qui s'enorgueillit d'une civilisation datant presque autant que l'Egypte antique.

 

Je vous remercie tous de cette thérapie de groupe, qui m'a fait un bien fou, et offre (preuve de ma gratitude) de vous raconter le récit de notre premier séjour choisi, à savoir dans le sud de la province de l'Anhui, autour de Huangshan, où "montagnes jaunes". Même si l'anniversaire révélateur a eu lieu fin mai, Cai Li et moi-même n'avons pu libérer du temps qu'à la mi-juillet, et pour trois jours seulement, car comprenez-vous, "je n'ai pas le temps, j'ai trop de travail !"

 

1°/ Lundi 16 juillet : les grands départs.

 

J'éteins mon PC à vingt et une heures. Notre train part dans deux heures et demie. Je n'ai pas encore rempli notre sac, et mon cerveau est encore connecté de commandes et de relances. Les sourcils froncés par le travail, j'attrape les affaires que Cai Li a déposé sur le lit, les enfournant dans le sac à dos : caleçons, chaussettes, tee-shirts, calculatrice. Je m'arrête un instant. Nous partons en montagne, à près de deux mille mètres d'altitude. Pourquoi emporter la calculatrice ?

 

Je me masse les tempes du pouce et de l'index. La calculatrice, c'est mon prozac comptable. Au calcul, je rassure les rentrées d'argent, les objectifs accomplis, et la faisabilité de ceux à atteindre. En société, ou pour le compte de la mienne, je la dégaine d'une dextérité pistolérote, déchargeant pourcentages et conversions de devises de la pression d'un doigt. Money Luke, l'homme qui tape plus vite que son nombre.

 

Je me surprends alors à deux titres. Le premier, c'est que j'ai glissé la calculatrice dans le sac de façon réfléchie, et pourtant complètement automatique, comme si elle faisait partie de la panoplie standard du vacancier. Le deuxième, c'est que je ressens un mal-être à l'idée de l'en retirer, comme si trois jours sans calculette allaient engendrer un manque (à gagner, dans ce cas). Fermant les yeux sur ma calculoïte incurable, je l'enferme dans un tiroir, évacuant le sentiment de perte par le remplissage d'artefacts plus à propos.

 

Cai Li a fait des achats en prévision du périple : un abondant sac plastique rempli de xiaochi (la traduction serait "petit manger"). On y trouve, à foison, des bonbons gélatineux aux saveurs thé vert, des barres de chocolat fondues sous la chaleur estivale où surnagent des éclats de noisette, et des tranches séchées de boeuf au piment. Amoureusement, elle a prévu pour deux, mais sera la seule à s'en délecter.

 

Nous quittons notre appartement après avoir débranché toutes les prises, éteins les lumières, et escamoté les PC portables dans nos méandres placardesques, sous des couettes qui prendrons la poussière jusqu'à l'hiver. Nous descendons prestement les six étages, tout en comptant au toucher le contenu de nos poches. En braille, nous n'avons rien oublié. Les ténèbres nocturnes n'offrent aucune fraîcheur. L'été, dans le Jiangsu, à quelle qu'heure, il fait toujours chaud et humide. Nous hélons un taxi qui nous déposera à la gare.

 

La gare de Suzhou, c'est la cour des miracles. Répandus là se trouvent pléthore d'humbles vautrés sur leurs volumineux sacs à stries pastels, les polos remontés jusqu'aux pectoraux osseux, les sandales ou chaussons élimés, et les pantalons retroussés sur des mollets allumettes.

 

En Chine, on pénètre à l'intérieur des gares en justifiant un billet à l'entrée. Cai Li montre les nôtres et nous rentrons. Malgré l'heure tardive, c'est la cohue. Nous atteignons la salle d'attente. Les gares fonctionnent en aéroports : on attend son train dans une salle bondée, jusqu'à l'embarquement, où la foule de voyageurs se rue à quai, avec l'obligation de représenter son billet pour y accéder.

 

A vingt trois heures trente, nous nous frayons un passage au bord de la voie. Le train vient d'arriver, et repart dans neuf minutes. Nous courrons jusqu'au wagon où nous attendent nos couchettes. Il existe en Chine deux classes : mou et dur. Et notre niveau de vie de nabab nous permet de nous offrir la classe molle.

 

Très étonnement, des français partagent le même compartiment : couple aventureux de l'éducation nationale, profitant des généreuses congés d'été pour explorer la Chine, avec leurs sacs à dos, leur guide du routard, leur jeune fils, et bien du courage, dans un pays où leur analphabétisme du chinois leur interdit de lire et de communiquer. Nous passons un moment à nous découvrir, jusqu'à ce que les lumières s'éteignent.

 

Dans un uniforme de gradé, le contrôleur officie pour la sécurité des voyageurs. Il passe avec une régularité métronomique dans les allées, nous aveuglant scrupuleusement au rayon de sa torche. Je m'ensommeille rarement, attendant les vacances, qui ont pourtant déjà commencé.

 

2°/ Mardi 17 juillet : Huangshan, nous voilà.

 

A cinq heures du matin, lassé d'avoir expérimenté toutes les positions géométriquement réalisables sur ma couchette, et au solde d'un sommeil comptabilisable en minutes, je me lève avec le soleil. Cai Li, comme la famille française, dort à poings fermés. Les chinois, qui se couchent comme les poules et s'éveillent au chant du coq, commencent à s'ébrouer bruyamment sous les draps. Souhaitant éviter de trouver leurs crachats matinaux dans les lavabos, je file me toiletter le premier.

 

 

Debout sur la plateforme séparant les wagons qui officie en coin fumeur, je devise le Lonely Planet. Même si il date de mon arrivée, il reste fiable. J'essaye de comprendre comment le train, partant à minuit, n'arrive qu'à dix heures à Huangshan. En potassant, je découvre que le train Shanghai - Huangshan (Suzhou étant une étape) passe à Nanjing, à deux heures et demie au nord est de Suzhou, alors que Huangshan se trouve diamétralement opposé, au sud ouest. Sans comprendre la logique du trajet, je referme le bouquin, dubitatif.

 

Il est dix heures. Nous arrivons à Huangshan. Je descends du train sous une température clémente. La famille française nous suit, comptant sur notre aide, car elle souhaite profiter de sa présence en gare pour acheter des billets pour Guilin, à l'autre bout de la Chine.

Cai Li se rue à l'extérieur. Etant passés par un voyagiste, un accompagnateur doit nous guider en bus jusqu'aux montagnes. Même sans expérience du voyage, ma fiancée a fait admirablement les choses : le forfait comprend les billets de train, les tickets d'accès aux montagnes, et une nuit d'hôtel en altitude. Car, idéalement, un passage à Huangshan doit compter un lever de soleil au sommet.

 

La course s'accélère à la sortie de la gare. Cai Li trouve notre contact, qui hurle de nous voir aider des français, alors qu'un car nous attend. Après le passage au guichet, nous courrons jusqu'au bus, emportant la famille française avec nous. Pour trente yuans, elle sera acheminée un peu plus loin, à son hôtel, en aval de Huangshan. Nous nous quitterons là, sans connaître nos prénoms, dans un échange sincère de sourires furtifs à la vitre du car.

 

Le bus mettra une heure pour atteindre l'aval, et nous déposera dans la cour d'un hôtel. Je descends pour fumer une cigarette. Un gardien m'indiquera une interdiction formelle de m'en griller une. Dans un sourire, j'écrase mon mégot à peine entamé : c'est les vacances. Et déjà, le parc forestier qui noie l'aval de son toit vert recolore notre grisaille citadine.

 

Un deuxième bus nous rejoint, pour nous déposer au pied de la ligne de téléphérique de Yuping Feng (ou "pic de l'écran de jade"). Un sympathique freluquet chinois nous y attend, sa prestation de guide étant incluse dans notre forfait. Cai Li et moi échangeons un sourire : nous ne sommes jamais partis seuls en amoureux. Après une explication avec le guide, nous nous passerons de sa présence d'érudit chaperon montagnard.

 

 

J'ai horreur du téléphérique : ma phobie du vide est abominable. Quitter le plancher des vaches, c'est ma kryptonite. Et dans la boite de Damoclès suspendue à un fil, la vue était aussi imprenable que l'éloignement du sol était terrifiant. Si l'enfer existe, il est dans les airs.

 

J'ai pris mon angoisse en patience, baignant dans une sueur niagaresque, le corps contracté jusqu'aux cheveux. A chaque passage sous un poteau du téléphérique, la cabine s'ébranlait dans un soubresaut prêt à me faire défaillir. J'ai fermé un oeil, engonçant l'autre orbite dans l'oeilleton du caméscope, espérant ainsi ne pas évaluer les distances et le vide qui les sépare.

 

Nous arrivons enfin, et après la minute qui me sera nécessaire pour reprendre tant l'équilibre que mes esprits, nous entamons notre marche vers Tiandu Feng (ou "pic de la capitale céleste"), trônant à 1849 mètres d'altitude. La tradition touristique nous oblige à y faire l'acquisition de deux cadenas en forme de coeur, où contre quelques billets, un artisan gravera nos deux noms. Nous les refermons sur la rambarde où quelques autres milliers de cadenas scellent les sentiments des couples passés là.

 

Un des objectifs du séjour à Huangshan, c'était l'extraction de la foule citadine, bruyante et fourmilière, qui nous exténue à Suzhou. Nous recherchions un havre où l'étouffante étreinte des autres aurait disparu. Le fiasco complet : la population y est aussi dense et surexcitée qu'un jour de soldes : impossible de faire un pas sans marcher dans quelqu'un. Au rang des outils inutiles et irritants, les guides chinois disposent par ailleurs d'un porte-voix pour déclamer leur argumentaire touristique, dont les décibels assourdiraient une corne de brume.

 

La foule est d'autant plus compacte autour de Ying Ke Song ("pin de l'accueil des invités"), qui est le symbole de la province de l'Anhui. C'est un pin à sommet plat, comme tous ceux qui hérissent Huangshan, avec cette particularité physionomique cassée de résineux tarabiscoté, qu'on ne retrouve que sur les peintures traditionnelles chinoises.

 

A Huangshan, les prix grimpent avec l'altitude. Nous avons déjeuné dans un restaurant de Tiandu Feng, et même si les plats y étaient délicieux, ils n'étaient pas aussi salés que la note. Cai Li sursautera à la vue du montant, croyant que c'était la date. Je souris, et sors mon portefeuille sans tergiverser : nous sommes en vacances, avons voulu venir à Huangshan, et n'y reviendrons à priori jamais tant une vie entière ne suffirait pas à découvrir toute la Chine.

 

Repus, nous attaquons notre ascension. Notre prochaine étape nous conduira à Guangming Ding ("sommet de la clarté"), guère plus élevé que Tiandu Feng, puisqu'à 1860 mètres d'altitude. Sur le trajet, nous traverserons Hehua Feng (ou "pic du lotus"), à 1864 mètres. Malgré une distance de quelques kilomètres, la difficulté des sentiers de montagne entrelacés et de leurs escaliers aux marches sèches, nous fera arriver des heures plus tard.

 

Le paysage montagneux et forestier aux formes uniques et tourmentées, vaut très largement la fatigue occasionnée. La brume se déplace en vapeurs spectrales pour recouvrir les pics rocailleux ombragés, dans un silence que seul la population touristique brise. La structure de la flore est incompréhensible : des pins prennent racines dans la pierre, sur des flancs pourtant verticaux et inaccessibles autrement qu'avec du matériel d'escalade.

 

Le travail d'aménagement fait à Huangshan est impressionnant. Les sentiers sont bien organisés, et les indications, dans un parc pointu de soixante-douze sommets, permettent de s'orienter sans difficultés. L'entretien du site est époustouflant, d'une propreté impeccable, malgré la foule constante.

 

Guangming Ding est une plateforme en altitude. Il y a un petit magasin, ainsi qu'un panneau lumineux affichant les heures de lever et de coucher du soleil, ceux-ci restant parmi les spectacles incontournables qu'offre la chaîne de montagnes. C'est là qu'est notre hôtel, le plus pitoyable où j'ai séjourné. Pourtant, du fait de sa localisation au sommet d'un des sites les plus touristiques de Chine, les tarifs pourraient rivaliser avec ceux des suites présidentielles du Ritz.

 

La réceptionniste y est vautrée sur son coude, le regard vide et la moue avachie d'un crapaud aviné. Elle flatule un oeil agacé sur notre réservation, et jette une clé sur le comptoir avec la conviction professionnelle d'un moribond. Pendant que Cai Li tente de communiquer, je devise les prix, sans y croire tant ils sont délirants, et pourtant affichés sans honte. Les chambres coûtent de cent à quatre cent cinquante euros. A Suzhou, pour dix euros, on aurait une chambre cent fois plus confortable.

 

Nous rejoignons notre chambre, souhaitant faire une pause avant le dîner. Nous traversons un paysage hôtelier post-apocalyptique. Sur le palier de la cage d'escalier sont installés des matelas à même le sol. Nous nous accrochons à la rampe, faisant un petit bond pour éviter de marcher sur leurs occupants. Notre étage offre une vision d'exode : dans les couloirs sont alignés des lits militaires à deux étages, où dormiront les plus humbles. L'espace entre ces lits et le mur est tellement étriqué qu'il faut y passer sans sac à dos, en marchant en crabe. Ce n'est pas un hôtel. C'est un camp de réfugiés.

 

La chambre n'est pas mieux. La fenêtre donne sur l'intérieur de l'hôtel, puit de lumière sur un bar bruyant deux étages plus bas. Le climatiseur ne fonctionne pas : la réception nous assure qu'en montagne, les nuits sont froides. La moquette nécessite un shampooinage au lance-flammes. Je refuse d'y marcher en chaussettes, et encore moins pieds nus. Cai Li fait de même, par peur d'avoir à se faire vacciner contre l'hépatite à notre retour. Les draps sont si jaunes qu'ils ont du servir de linceul à une momie. La poignée de la porte de la salle de bain me reste dans la main. Cai Li, en nage, enrage : la télé n'a pas de télécommande.

 

 

Nous dînerons dans l'hôtel, faute d'autre choix à cette altitude. Comme pour le déjeuner, la gastronomie familiale est délicieuse, mais les prix sont dix fois supérieurs à ceux normalement pratiqués en Chine. Fourbus, nous regagnerons notre chambre. J'y dormirais habillé, au-dessus des draps, en priant pour qu'un cafard ne vienne pas me ronger une oreille en plein sommeil.

 

3°/ Mercredi 18 juillet : Huangshan, archipel de montagne et mer de nuages.

 

Nous avions mis nos réveils à quatre heures et demi du matin, le soleil se levant à cinq heures dix-sept. Nous l'avons fais pour rien, à double titre : dès quatre heures du matin, le brouhaha ambiant nous a réveillé, et le ciel était tellement englué de brume qu'il n'y a rien eu à voir.

 

Se frayer un passage jusqu'à l'esplanade de Guangming Ding a été difficile. Plusieurs centaines de chinois, armés de leur manteau de pluie et de leur appareil photo, stationnaient avec excitation en espérant voir l'astre se lever. Le ciel est passé du noir au gris au crème, sans que le soleil n'apparaisse, masqué qu'il était derrière un mur de nuages.

Dans tous les cas dans l'incapacité de se rendormir, nous nous sommes préparés, avons enfilé la petite laine que nous avions bien fais d'emporter, et avons entamé notre journée de marche dans Huangshan, quittant avec délice un hôtel où nous ne refoutrons plus jamais les pieds.

 

L'objectif de ce matin-là était d'atteindre Bei Hai, soit "la mer du nord", pour en faire notre dernier terrain vague avant la descente. Un détour nous permettra d'admirer Feilai Shi, rocher posé étonnement et naturellement à la verticale. Mais la brume matinale nous empêchera de visualiser le caillou autrement qu'en étant à portée de main.

 

La promenade était magnifique. Traverser ces sentiers forestiers où les arbres se décalquent vaporeux en filigrane du brouillard, dans un silence plein, donnait l'impression d'évoluer dans un dessin traditionnel chinois en trois dimensions. Féerique, fantomatique, et foncièrement inoubliable. En avançant dans ce décor de conte exotique, Cai Li et moi-même nous sommes surpris à parler à voix basse.

 

Une heure plus tard, nous arrivons à Bei Hai, où la cohue touristique nous a devancé. La brume s'est finalement effacée, laissant apparaître un ciel clair et saupoudré de coton. La vue est imprenable : plongeon sur les gouffres qui séparent à pic de l'aval, et horizon vertigineux sur les autres sommets. Nous déambulerons pendant plusieurs heures d'un rocher à l'autre, étreints tant par la trouille du vide que par la majesté du somptueux paysage. Bei Hai est vaste, et chaque pas offre une merveille à l'oeil.

 

Comme partout à Huangshan (exception faite des hôtels, donc), Bei Hai est d'une propreté stupéfiante. A mon retour, j'en discuterais avec un chinois amateur de trekking. Il m'expliquera que l'équipe d'entretien prend des risques mortels pour accéder à des détritus perchés à flanc de falaise. Au su de l'inconscience des chinois en matière de sécurité, je ne serais pas surpris.

 

Après un repas réparateur, et préparateur de la marche qui nous attend, nous attaquons notre descente. Sur le trajet, nous croiserons des porteurs ravitaillant les hôtels en amont à la force de leurs épaules et mollets. Certains transportent des cartons de boissons, d'autres du linge. Tous m'impressionnent par leur endurance, à gravir, lourdement chargés, les près de huit kilomètres qui séparent l'aval du sommet. Malgré ce travail de bâtisseur de pyramide, plus d'un esquissera un sourire à mon passage.

 

Etonnement, la descente est plus difficile que l'inverse ! Les escaliers n'en finissent pas, écrasant chaque pas sur une marche plus brutale que la précédente. Les cuisses, les genoux et les mollets commencent à nous peiner. Cai Li a du mal à suivre, et je n'arrive pas à freiner mon rythme, par peur de manquer d'endurance. Le téléphérique passe au-dessus, et malgré la difficulté, je n'échangerais ces escaliers de roc contre aucune boite vitrée dans le vide.

Nous mettrons quelques heures à descendre ces milliers de marche qui suivent la topologie accidentée des montagnes. Cai Li m'en veut de ne pas l'attendre. Elle entame la conversation avec des touristes, espérant que les discussions feront passer le temps et la douleur. Lâchement, je fais des pauses, prétextant que j'attend qu'elle me rejoigne.

 

Victorieux et exténués, nous arrivons en bas. Sur le vaste parking, des chauffeurs de taxi nous harassent sans nous laisser reprendre notre souffle. Cai Li négocie rapidement avec l'un d'entre eux, pour que celui-ci nous dépose à notre nouvel hôtel... Car le voyage ne s'est pas arrêté là.

 

Nous passerons la nuit dans la ville de Huangshan, en aval, à des tarifs cette fois raisonnables. L'hôtel est confortable, et le gérant d'une amabilité qui redonnerait foi en l'humanité. Il discute avec nous comme si nous étions ses invités, aux quels, avec passion, il souhaiterait faire découvrir la région. Sachant que notre train pour Suzhou ne part que le lendemain soir, il nous aide à organiser nos déplacements, et y va de ses recommandations quant aux sites à privilégier. Et pour vingt euros, nous règlerons la location d'un taxi pour tout le lendemain, qui passera nous prendre après le petit-déjeuner, pour nous déposer à la gare le soir même. Quand nous lui demanderons quel est le niveau de confiance que nous pouvons accorder au chauffeur (pour qu'il ne nous laisse pas en plan en ayant volé nos affaires, ou bien qu'il n'accélère pas le mouvement, nous frustrant du voyage), il nous répondra dans un éclat de rire qu'il n'y a aucun soucis à se faire : il nous réserve le meilleur chauffeur, à savoir sa soeur !

 

Nous nous endormirons sereinement dans des lits propres et frais. Après la première nuit dans le train, et la seconde dans un hôtel holocaustien, du véritable repos était bienvenue.

(./..)

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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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1 avril 2007 7 01 /04 /avril /2007 08:02
La semaine dernière, Cai Li est venue me voir les pieds en dedans, me suggérant de l'accompagner à Jinjiang, un village du Jiangsu, pour assister au mariage de Zhao Li Li, une de ses amies de fac. Elle jubilait à l'idée de revoir ses copines, éparpillées depuis le diplôme, ainsi qu'à celle de me les présenter. Moi, j'y allais un peu à reculons : la campagne chinoise recense peu d'occidentaux, et je me voyais y attirer d'autant plus les regards. Et puis, j'ai déjà assisté à de nombreux mariages chinois. Réalisant toutefois l'importance que celà revétait pour elle, j'ai accepté, et ne l'ai pas regretté, tant nous avons passé une journée exceptionnelle.
1- La course au mariage, passage obligé d'une vie :

Au sortir des études, les chinois trouvent un travail, et l'étape suivante, pour s'intégrer dans la société, c'est de se marier. J'entends souvent des célibataires clamer : "L'an prochain, je me marie !" Et quand je réponds : "Félicitations ! Avec qui ?", j'ai toujours droit à la même conclusion : "Je n'ai personne et dois trouver un(e) petit(e) ami(e) d'ici là." Ici, c'est très commun, et quand je mentionne la problématique sentimentale, on me répond que l'épouse ne se doit pas d'être celle qu'on a le plus aimé, mais qu'il faut fonder une famille à l'âge approprié. La famille est accomplissante, l'amour optionnel.

En Chine, ne pas être marié à trente ans ne génère que suspicion, particulièrement s'agissant des femmes. Moi-même, qui, étant pourtant étranger, sort des gabarits chinois, était regardé d'un oeil torve quand j'avouais être seul. Depuis un an et demie que ma vie de couple est établie, la perception que les chinois ont de moi est beaucoup plus rassurée : je suis rentré dans la norme sociale. Car à mon âge, être célibataire est symptômatique d'une instabilité. Pire encore, et qui accentue la course au mariage : une femme, passé trente ans, a peu de chance de trouver un homme prêt à l'épouser : elle a atteint la date de péremption.

Zhao Li Li a vécu la perspective du mariage comme une libération. En fac, elle était la seule à ne pas avoir de petit ami, était effrayée à l'idée de ne pas en trouver un, et de ne pouvoir accomplir ce jalon essentiel qu'est la noce. Elle sera finalement la première de ses amies à se marier, avec un bonheur extrême.
 

2- La recherche de l'âme soeur :

Quand on a l'âge de se marier, on demande directement à ses amis si ils connaissent quelqu'un de libre et "de bien". Les parents eux-mêmes officient parfois en entremetteurs. Arrivé en Chine, et découvrant cette pratique d'introduction par des tiers, on trouve celà mignon, voire même euphorisant. C'est fantastique de se dire "ce soir, je vais rencontrer une fille pour la première fois, et peut-être qu'elle sera celle de ma vie !" Mais après une demie-douzaine de rencontres idoines, où on ne trouve pas l'amour, il n'en reste plus qu'un abbatage glacé, et un pragmatisme vide de romanesque.

On part en quête de quelqu'un avec qui passer sa vie, mais pas pour autant d'une passion éternelle. Les jeunes chinois recherchent une "fille bien", rêvant d'une vierge. Ils ne veulent pas épouser une femme divorcée, et celles-ci sont mises au banc de la société, nonbostant les raisons de leur séparation. Epouser une divorcée, c'est comme d'acheter une voiture d'occasion qu'on n'aura jamais le droit de changer.

En rencontrant quelqu'un avec qui on se sent bien, que l'amour soit présent ou non, on planifie le mariage très rapidement. Il faut mettre à la décharge des chinois que la vie ici est exceptionnellement dure comparativement à l'Occident, et qu'il faut se battre tout le temps contre tout le monde, sans possibilité de recours auprès des autorités. Il ne s'agit pas d'une vérité vaine : le vide juridique est total, et la soif de pouvoir inhérente à la logique de pensée chinoise fait monter l'entubade sur le plus haut podium des traditions établies. La pire absurdité est prétexte au conflit, et le combat est épuisant. Les autorités plénipotentiaires se comportent en salomons, légiférant au coin de la rue des décisions autoproclamées, sans se soucier de la loi, et se limitant à leur propre ressentiment. Constituer un foyer, c'est pouvoir faire bloc, être plus fort, ne pas être seul face à l'adversité, et être reconnu comme une véritable entité sociale.
 

2- Les pressions familiales :

Contrairement à l'Occident, la Chine est restée traditionnaliste. Pour un amateur d'exotisme, c'est très stimulant de baigner dans ces coutumes inaltérables depuis Confucius... Même si ce traditionnalisme freine la progression : nous assistons à l'émergence d'une jeune génération qui peut prétendre aux rêves libéraux de la propriété, et malgré tout, les ingérences familiales restent totales.

J'avais été témoin, il y a quelques mois, d'un inoubliable lavage de linge sale en famille. A l'occasion des congés de mai, Cai Li et moi-même étions partis à Jiangyan, chez ses parents. Parents, grands-parents, oncles et tantes vivent dans le même hameau campagnard, et nous nous étions tous réunis un soir pour dîner. Chen Ri, cousin de vingt-cinq ans, de passage à Jiangyan, était parmi nous, avec ses parents. Le repas avait démarré tendrement, jusqu'à ce qu'on évoque sa vie privée. Celui-ci avait une petite amie avec qui il vivait. La chaleur familiale est alors montée d'un cran volcanique. Crescendo, la mère de Chen Ri beuglait que ce n'était pas une fille bien, et qu'il était hors de question qu'il l'épouse. La soufflante hystérique a duré une demie-heure, à tel point que mon beau-père m'invitera à sortir, pour "laisser l'étranger ne parlant pas notre dialecte hors de celà". Je m'étais retrouvé sur le perron de la fermette, à inspirer la fraîcheur nocturne pour atténuer la migraine générée par la castratrice hurlante. La mégère explosait si fort que, de l'extérieur,  j'entendais la vaisselle vibrer. Le fiston, rougi d'effroi, rentrait la tête dans les épaules en subissant le courroux maternel. Le plus étonnant, c'est que le reste de la famille pouffait de ce lavage de dents au savon.
 

Le repas s'est conclu sur une saveur amère. Pour digérer, Chen Ri nous demandera de le rejoindre en terrain neutre, dans notre chambre. Allongé sur le lit à fumer cigarette sur cigarette, il nous racontera qu'il a connu cette fille dans un bar, qu'elle n'a pas fait d'études, et qu'elle vivotte de petits boulots. Le tort qu'il a eu, consentira-t-il, c'est d'avoir expliqué à sa génétrice les circonstances de la rencontre. Apprendre que cette fille avait harponné son fils dans un établissement où, en Chine, les "filles bien" ne vont pas, l'avait empli d'une colère désespérée. Car ici, l'importance des convenances est extravagante : Cai Li et moi-même avions du, pour rassurer ses parents sur nos objectifs communs, inventer une présentation fomentée par un ami, alors que nous nous sommes rencontrés en discothèque. Chen Ri, écartelé entre son propre mal-être sentimental, et celui de sa mère, ne savait quelle décision prendre.

Cai Li et Chen Ri m'ont demandé mon avis, moi qui provenait d'un autre horizon. Si mes parents s'étaient comportés ainsi, je me serais levé de table et serais parti. Je ne tolérerais pas qu'ils me forcent dans des choix qui m'appartiennent entièrement. Mes parents ont toujours respecté mes décisions, tout en me mettant en garde. En réponse, j'ai eu droit au systématique "tu ne peux pas comprendre : tu n'es pas chinois". Pourtant, je reste convaincu d'avoir des parents justes. Je n'ai pas souhaité m'arrêter là, et ai posé la question qui n'avait pas été évoqué, à savoir "Chen Ri, est-ce que tu es amoureux d'elle ?" Sa réponse a été ambigüe, amalgammant le fait qu'il était épris d'elle, et celui qu'elle ne satisfaisait pas aux exigences familiales. Quand j'ai conclu que c'était à lui qu'elle devait plaire, et pas à ses parents, j'ai été sentencé du même axiome : "tu n'es pas chinois : tu ne peux pas comprendre." Et nous n'en avons plus parlé.
 

Quelques semaines plus tard, Chen Ri passera un coup de fil à Cai Li, pour lui dire qu'il est à Suzhou pour une nuit, avec sa petite amie, et qu'il se propose de nous la présenter. La porte lui est toujours ouverte, et nous les avons accueilli avec plaisir. La demoiselle m'a fait l'effet d'un animal craintif à l'idée d'une confrontation familiale où elle serait jugée. Chen Ri nous expliquera qu'ils sont venus à Suzhou pour fuir la pression familiale. Finalement, quatre mois après leur passage à Suzhou, Cai Li m'annoncera que Chen Ri avait rompu. Elle n'a pas évoqué le sujet plus en avant, mais j'ai très bien compris que la désaprobation parentale avait sonné le glas de sa relation.
Et ça ne s'est pas arrêté là !

En février, nous sommes retournés à Jiangyan pour fête le nouvel an chinois. Chen Ri était présent... Avec sa nouvelle petite amie. Elle était à notre table, pleinement intégrée à la famille. Lors du dîner, Chen Ri nous annoncera qu'ils allaient se marier... Onze jours plus tard. En haussant les sourcils, j'ai fais un rapide calcul. Il s'est séparé de sa précédente dulcinée quatre mois plus tôt. En si peu de temps, il a réussi à faire son deuil, à rencontrer quelqu'un d'autre, à officialiser une relation, à la demander en mariage, à la faire accepter, et à organiser la noce pour qu'elle puisse être célébrée deux semaines plus tard. Grand prix, palme d'or, et félicitations du jury.

Un peu plus tard, alors que Cai Li et moi-même nous retrouvions dans la chaleur intime de la couette conjugale, je l'ai questionnée sur Chen Ri et sa future épouse. Elle m'avouera qu'il s'était séparé de sa précédente petite amie car il n'assumait plus le fiel familial. Suite à la rupture, ses parents lui ont présenté sa future épouse. Même sans être amoureux, il se sentaient bien ensemble, et l'optique du mariage semblant ravir l'entourage familial mutuel, ils ne voyaient pas de raison de ne pas se marier. Ainsi, le problème du mariage, passage obligé de la vie des jeunes chinois, était réglé.
 

3- Une monogamie conceptuelle :

Ici, l'image que l'on donne de soi est essentielle : il faut montrer que l'on est un professionnel ambitieux, et un père de famille respectable. Dans de nombreux cas, ce n'est hélas qu'une façade. Une fois mariés,  les hommes cumulent fièrement les petites amies, héritage des concubines ancestrales. Même si les femmes ne le tolèrent pas, c'est une démarche générale de la gent masculine contre laquelle, exception faite d'un divorce, elles ne peuvent rien faire. Plus d'une fois, j'ai entendu des chinois dire :"je me marie, et après on verra bien...", façon d'avouer que la famille faisait partie de leurs plans, mais pas la fidélité.

Le cumul des petites amies prouve la réussite. Les chinois ont l'ego haut placé. L'amour, en dehors de celui qu'ils portent à cet ego, a peu d'importance. Je me souviens d'un chef d'entreprise qui, marié à la plus douce des chinoises, n'en additionnait pas moins de sept maîtresses. Quand je lui faisais part de mon incompréhension, il répondait qu'il était riche, et qu'il fallait que ça se voit. En France, un homme qui se vanterait d'autant de relations extraconjugales serait irrémédiablement relégué au rang des pauvres types. Ici, c'est le contraire : celui qui se contente de son épouse n'a aucune ambition. Même si celà n'est pas prêt de changer, j'entends de plus en plus parler de divorces, du fait d'aldutères : l'image de la femme chinoise soumise s'avèrerait surannée.
Ce chef d'entreprise a du divorcer, son épouse s'étant rendu compte de la supercherie qu'était son mariage. Quelques mois plus tard, pour rétablir sa position sociale, il s'est remarié. Comme je connaissais certaines de ses amantes, je lui ai demandé si il avait épousé l'une d'entre elles. Avec un petit sourire en coin, il me répondra que "les épouses ne sont pas les maîtresses". Le pouvoir est le plus puissant des aphrodisiaques.
 

Au début de notre relation, Cai Li m'avouait que c'était la raison pour laquelle elle avait souhaité s'acoquiner d'un occidental plutôt que d'un chinois. Elle ne pouvait s'imaginer vivre avec un homme montrant une façade de bon mari, pour mieux complèter un tableau de chasse. Au rang des idées reçues, il est éberluant d'entendre l'image que les chinois ont des occidentaux, sentimentalement s'entend. Je les écoute dire que les blancs ont beaucoup de petites amies, et qu'ils ne sont pas fiables. Ce à quoi je leur rétorque qu'ils ont mal compris : en Europe, le sexe n'est plus un tabou. Les occidentaux ont naturellement plus de relations avec le sexe opposé, mais pas en même temps, et à fortiori pas après le mariage. En Chine, le sexe reste un tabou social en apparence : il suffit de voir le nombre de maîtresses additionné par certains pères de famille.
 
Si le sexe reste tabou en Chine, c'est aussi du fait de l'éducation. J'en parlais avec Cai Li dernièrement, ne comprenant que modérément les gênes rougissantes aux quelles j'ai droit de la part des locaux dès lors que j'évoque le sujet dépassionnément. Elle me racontera qu'à l'école, elle n'a pas suivi de leçons de choses. L'éducation sexuelle est évoquée au lycée, mais les professeurs invitent les élèves à étudier dans leurs livres, sans donner de cours magistraux. Quand, adolescente, elle demandait à ses parents comment naissaient les bébés, ils lui répondaient qu'ils sortaient de sous les aisselles des femmes ! C'est un peu moins romantique que nos explications potagères. Les chinois partent à la découverte de leur sexualité en totale méconnaissance de cause. Encore actuellement, le bureau du planning familial propose aux jeunes couples, au préalable de leur mariage, de venir visionner des films éducatifs qui expliquent l'amour physique, ses modes opératoires, et les différentes géométries possibles... Sans nul doute pour éviter que les jouvenceaux ne se blessent lors de leurs premiers ébats. Rien d'étonnant à ce que certains d'entre eux, après avoir compris ce qui se déroulait dans les draps conjuguaux, aient envie de poursuivre leurs expérimentations dans le lit de tiers. Car je reste convaincu que ces messieurs adultères y ressentent une jouissance purement ludique.
 

4- Et l'amour dans tout ça ?

J'ai somme toute rencontré peu de couples chinois véritablement amoureux au sens occidental du terme, et en suis arrivé à la conclusion que le concept de l'amour n'est pas universel, mais culturel. Dans le cadre d'une expatriation, on réalise que de nombreuses vérités, pourtant essentielles et fondatrices, que l'on croyait uniformes d'un pays à un autre, sont variables en fonction de la culture.

En Chine, être amoureux, c'est avoir l'habitude de vivre avec quelqu'un qui prend soin de soi. L'époux gère toute l'intendance financière pour assumer l'assurance du couple et de l'enfant à venir. La sécurité prévaut, et se substitue à l'amour. En échange, la femme apporte son soutien. Et puis, sachant que les chinois ont une confiance relative les uns envers les autres, dès lors que l'on souhaite monter un commerce ou une entreprise, l'investissement est gèré en couple, tant dans l'actionnariat que dans le travail.
 

Les chinois qui ne sont pas résignés, ceux qui cherchent l'amour véritable et inaltérable, sont peu légion. Ceux-ci, au même titre que Chen Ri, doivent combattre un ennemi qui prend les proportions de leur environnement complet. J'en ai connu, et ceux-ci se sentent seuls au monde, poussés par leur famille pour obtempérer à ce qu'ici, on considère être la sécurité suprême : le mariage.

Il n'y a pas de réponse formatée à donner concernant le bonheur des couples mariés. Sauver la face est impératif en Chine, et les gens vous disent ce qu'ils ont envie d'entendre à leur sujet. A les écouter, tous nagent en plein bonheur. Pourtant, le poids du quotidien n'est pas dur à sentir. Combien en ai-je connu, angoissés à la perspective du mariage, pour être finalement extatiques au jour de leurs noces ? Je reste convaincu que dans la plupart des cas, c'est l'aboutissement social qui est le moteur de leur bonheur, et qu'ils l'assimilent à ce qu'en Occident, on nomme l'amour.
 

5- L'héritage des traditions :

Ancestralement, le mariage était l'union de deux familles, et le couple ne faisait parfois connaissance qu'au jour de ses noces. Le mari régnait en maître de famille, et l'épouse n'avait pas d'autres options que d'obéir. Les choses ont évolué : elles ne sont plus là pour pronlonger le nom, et ont légalement les mêmes droits que les hommes. En pratique, les femmes indépendantes font peur, car elles restent difficilement contrôlables. Mais on peut dorénavant choisir d’épouser qui on veut, même si, à la campagne, les traditions changent lentement.

Naguère, l’entremetteur était une profession à part entière. Il organisait le mariage, et faisait des études astrologiques pour confirmer que les deux fiancés se convenaient. Il règlait aussi les négociations relatives aux contingences matérielles. L’épouse partait vivre chez son mari en emmenant avec elle toutes ses possessions. En contrepartie, la famille de l’époux devait organiser un mariage digne d’elle. L’entremetteur discutait la quantité de nourriture pour les noces ainsi que les mets que la belle-famille souhaitait. Des cadeaux de valeur devaient être faits par l'époux à l’élue de son coeur. La profession a disparu, mais la fonction reste pérenne : l’entremetteur est un ami du couple qui visite les parents de la demoiselle pour obtenir un accord de mariage.
 

Par le passé, au démarrage de la célébration, le futur époux se rendait à pied chez la mariée, accompagné des membres de sa famille, en portant de hautes perches rouge. L'objectif était de montrer à tout le monde que l'épouse allait être récupérée par autre famille. Les perches servaient de chassis pour transporter les biens de la mariée dans la maison de sa belle famille.

Une fois arrivé, le cortège jetait des pétards autour de la maison de la jeune fille, pour repousser les démons. La famille de la mariée enpêchait quiconque de rentrer. Tout ceci faisait partie d'un rituel convivial, et sytématiquement, l’entremetteur réussissait à corrompre le barrage en offrant des cigarettes et des gâteaux.

A l'intérieur, les beaux parents attendaient l'époux et se faisaient un peu prier, toujours dans la bonne humeur, pour lui remettre des enveloppes rouges contenant de l’argent. Ce deuxième barrage forcé, il pouvait enfin retrouver sa bien aimée. Puis, tous se mettaient à table, où ils restaient jusqu’au milieu de l’après-midi.
 

 

Après le repas, on allongeait les perches rouges tout en sortant les affaires de la mariée. Le petit convoi reprenait sa route, avec l'épouse et ses biens. Même si la maison du mari se trouvait à l'extérieur du village, on traversait systématiquement le bourg, pour que les habitants réalisent que l’épouse venait de changer de famille. 

Une fois arrivé, on rentrait le mobilier dans la maison. C’est la tante du marié qui était chargée de chaperonner l'épouse pour sa dernière soirée de célibat. Toutes les femmes mangeaient à part, pendant que les hommes faisaient la fête de leur côté. Certains plats avaient, et ont encore, une symbolique : la cacahuète représente la fécondité, et tous les aliments ronds caractérisent l’union familiale. Un nombre de plats pair est servi, pour apporter chance et bonheur aux époux. A la fin du repas, qui durera plusieurs heures, ils se lavaient le visage, en signe de nouveau départ. Enfin, la jeune fille était présentée à sa nouvelle famille. A son tour, on lui donnait de l’argent dans une enveloppe rouge. La fête durait toute la nuit et les époux ne se retrouvaient dans l'intimité qu'au lendemain.
 
 
6- Se marier en ville :
 
En ville, les mariages sont très sommaires. Les chinois attachent plus d'importance à la superstition des dates qu'aux jours ouvrés, et il n'est pas rare d'être invité à une noce en milieu de semaine. Les festivités se résument à un dîner d'une heure ou deux, dans un hotel classieux. J'ai toujours été un peu surpris de ce mode expéditif, qui rend l'évènement sensiblement moins... Evènementiel.
 
Les invités arrivent en short et tee-shirt, et quand je les rejoins, taillé dans la coupe européenne de mes costumes, on me sourit en me demandant pourquoi je suis sur mon trente et un pour un mariage. Quand je réponds que dans mon pays, c'est la tradition, les chinois trouvent la démarche élégante. Les époux reçoivent les invités à l'entrée de l'hôtel. A leurs côtés trône une photo d'eux au format affichette, prise au minimum quelques semaines auparavant, dans une posture si hollywoodienne qu'elle en devient risible. En plus des félicitations, on leur adresse une enveloppe rouge contenant de vingt à cent euros, en fonction de la relation.
 
 
Durant le repas, on assiste à des mises en scène amusantes, telles que la découpe de la pièce montée, ou la fontaine de champagne. Il s'agit uniquement de mises en scène, car d'une part, c'est une mode importée d'Occident, et d'autre part, la pièce montée comme les coupes de champagne sont laissées en l'état, sans que personne n'y touche. Une fois le dîner expédié, après que les mariés aient terminé leur tournée pour offrir cigarettes et trinquer, tout le monde rentre chez soi.
 
 
Durant les noces, il y a deux étapes, qui existent en Occident, et qu'on ne retrouve jamais en Chine : le mariage civil, et la prise de photos. Les chinois considèrent le mariage civil comme une démarche purement administrative, et il n'y a aucune célébration. Les futurs époux, avec leurs papiers d'identité, se rendent au bureau local dédié, y font la queue, et n'ont qu'un formulaire à remplir face à un fonctionnaire qui officialise la relation d'un coup de tampon. Les photos de mariage sont prises bien avant la célébration, parfois même un an avant ! Très souvent, le week-end, en se promenant dans des parcs reconnus pour leur beauté, on croise de équipes de photographes, avec un ou deux couples, et qui les immortalise dans des pauses outrancières, et manquant complètement de naturel. Les époux auront choisi leurs vêtements dans la garde robe de déguisements de ces studios de photos, et passent un après-midi entourés de ces paparazzi. Rien qu'à Suzhou, il doit y avoir une trentaine de photographes proposant ce type de prestation. Le plus réputé s'appelle "Paris Photos", dans un souci de romantisme certainement, et dispose d'un magasin avec des conseillers en photo de mariage... Qui ne désemplit pas. Les clichés sont ensuite retraités sous les logiciels appropriés pour que les tourtereaux soient complètement vidés de leur naturel, et ne ressemblent plus qu'à des gravures de mode glacées qui ne les ressemblent plus. Qu'importe que celà est l'air vrai : les chinois trouvent ça beau.
 
 
7- Le mariage de Zhao Li Li :
 
Certaines pratiques traditionnelles sont encore d'actualité. Zhao Li Li nous accueillera chez ses parents, à Jinjiang. Enfermée dans sa chambre, elle était revêtue d'une somptueuse robe blanche froufroutante et meringuée, à l'appartenance occidentale fondamentalement mode. Les mariées chinoises sont indéfectiblement magnifiques : le matin de leurs noces, elles passent de longues heures chez un apprêteur professionnel qui aura blanchi leur visage, pailleté le bord de leurs yeux en y ajoutant des faux-cils félins, et arrangé leurs cheveux voluptueusement. Très souvent, ce n'est qu'à la robe blanche qu'on reconnaît ces beautés somptuaires d'un jour, qui révèlent pourtant un physique banal au quotidien.
 
Les amis et la famille défilèrent, en attendant l'arrivée de l'époux, et le démarrage des festivités. Alors que les retrouvailles entre copines de fac fusaient, à l'extérieur, les préparatifs allaient bon train. Des bassines de poisson, de viande, de légumes, et de larges woks étaient entreposés sur le béton de la cour, pendant que les femmes préparaient les ingrédients du déjeuner dans une bonne humeur travailleuse. Une heure passa, durant laquelle tables rondes et vaisselle furent installées. Laissant Cai Li profiter joyeusement de la présence de ses amies, je joindrais l'intendance, sous les rires des chinois, qui n'imaginaient pas qu'un étranger sache mettre la table.
 
 
Au dehors résonna l'explosion consécutive de ribambelles de pétards : c'était l'époux. L'usage d'artifices permet tant d'annoncer son arrivée, que d'éloigner les mauvais esprits. Même si cette superstition n'existe plus, l'utilisation des pétards est perpétuée pour son côté festif. Le prétendant n'arrive plus chez son épouse à pied, mais à bord d'une voiture avec chauffeur. En ville, on croise de somptueuses limousines de location, rutilantes de chrome, décorées de pourpre, et qui dissimulent jusqu'à leurs plaques minéralogiques sous de pimpantes bandes de papier rouge et or affichant "cent ans de bonheur".
 
 
Fidèles à la tradition, les parents de Zhao Li Li laisseront la grille d'entrée scrupuleusement close. Je me glisserais dehors, ne souhaitant pas en manquer une miette. A l'extérieur, entourée d'un atroupement jouissant du spectacle autant que moi, la famille de Zhao Li Li, et celle de son époux, batailleront dans une joute verbale hurlante qui durera un bon quart d'heure. L'époux devra argumenter à gorge déployée toutes ses meilleures intentions vis-à-vis de sa future épouse, et, en échange de quelques paquets de cigarettes, pourra finalement rentrer. Suant mais renforcé par cette première victoire, il se précipitera en courant vers la chambre de Zhao Li Li, brandissant un pharaonique et magnifique bouquet de fleurs à l'intention de sa femme.
 
 
A la porte de la chambre, les meilleures amies de la mariée, Cai Li en tête, lui refuseront l'accès, pouffant de leurs taquineries à l'encontre du jeune homme, allant jusqu'à lui demander de l'argent, avec un sérieux réquisitionniste. Ce n'est qu'après une dizaine de minutes, une fois que ces demoiselles se seront lassées de ce petit jeu, et que Cai Li restera la seule à faire obstacle, qu'il forcera violemment le passage pour accéder au coeur de son aimée. Le mariage, ça se mérite.
 
Dans la chambre, le prétendant endimanché se jettera aux pieds de l'élue et de son lit, lui offrant son bouquet ravissant en échange d'une vie à ses côtés. Les rires continuèrent, et, alors que la pièce se remplissaient d'amis et de membres de la famille, les félicitations explosèrent : elle venait d'accepter.
 
Nous passerons tous à table. Un plat de poisson était posé au centre. Lorsque, les baguettes malhabiles, je tenterais d'en saisir un morceau, Cai Li me l'interdira. Le poisson est un symbole de prospérité : lors des mariages, le repas en comporte toujours un, auquel aucun des convives ne doit toucher, pour apporter la richesse. J'ai fais sourire les chinois de mon ignorance, et j'ai appris quelque chose.
Sur la table, des paquets de cigarettes étaient posés à l'intention des invités. En Chine, on fume socialement, la cigarette étant, au même titre qu'un repas arrosé, un plaisir. La cigarette est surtout une manière de souhaiter la bienvenue : quand les oncles de Cai Li arrivent chez ses parents, sa mère me donne toujours un petit coup de coude, et, en comprenant la raison, je sors de mon paquet autant de cigarettes qu'il y a d'intrus, et leur distribue. Avant la fin du repas, les époux devront aussi faire la tournée des tables pour trinquer avec tous les invités, allumant une cigarette à chacun d'entre eux. Même les non-fumeurs souscrivent à la coutume sans aucunement diaboliser la tige, quitte à l'écraser l'instant d'après. Dans ce genre de circonstances conviviales, fumer, pour quelqu'un qui n'est normalement pas enclin à le faire, c'est prétexte à s'amuser.
 
Le déjeuner terminé tardivement, nous avons suivi la caravane de voitures qui, une fois chargée des affaires de Zhao Li Li, se rendra chez les parents de son époux. C'est là la version moderne de la tradition des perches rouges. Sur la route, point de concert et klaxonnade, mais les décorations arborées par les véhicules étaient suffisantes pour prouver qu'il s'agissait d'un cortège de noces. Arrivé devant chez les parents de l'époux, les convives et la famille ont fait à nouveau exploser des pêtards, au grand intérêt du voisinage, et nous sommes rentrés... Pour passer à nouveau à table.
 
Tous les cadeaux de mariage, ainsi que les affaires de Zhao Li Li, furent disposés dans leur chambre. Le lit conjugal avait été spécialement décoré pour l'occasion du sinogramme du double bonheur. L'ancienne tradition donnait une importance fondamentale au lit du jeune couple. A l'époque, il était spécialement fabriqué par un artisan, et décoré d'enluminures souhaitant la fécondité et le bonheur.
 
Pour le dîner, Zhao Li Li avait changé de robe, préférant cette fois un apparât flamboyant de rouge, couleur du bonheur et du mariage en Chine. Souvent, dans les mariages chinois, les épouses changent trois fois de robe, de la robe contemporaine occidentale à traineau, jusquà la qipao traditionnelle au col Sun Ya Tsen, juste au corps, brodée de soie, et échancrée jusqu'au haut de la cuisse. Nous sommes repartis au solde de ce deuxième repas, tout aussi festif que le premier, le ventre plein, et des émotions plein la tête.
 
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Published by Christophe Pavillon - dans Traditions millénaires.
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