J'avais un rendez-vous dans une usine samedi matin, à Hangzhou, dans la province du Zhejiang, et nous avons profité de l'opportunité, Cai Li et moi-même, pour y passer le week-end.
Il faut dire que, au-delà du fait que Hangzhou est au coeur du bassin industriel du Sud-Est de la Chine, la ville n'en reste pas moins un important centre culturel et touristique, particulièrement du fait d'un imposant lac, Xi Hu, ou "lac de l'Ouest", dont les berges regorgent de batisses historiques, médiévales, et traditionnelles.
En Chine, on a un proverbe qui dit "au ciel, il y a le paradis, et sur Terre, il y a Suzhou et Hangzhou". Cai Li trépignait bien évidemment à l'idée d'aller y faire un tour, tant Hangzhou est renommé en Chine.
Quand Cai Li et moi avons ouvert les rideaux vers sept heures et demie, quelle n'a pas été notre surprise de voir qu'il négeait très abondamment sur Suzhou. Et la couche blanche sur les toits et les trottoirs prouvait que celà avait commencé durant la nuit. Cai Li me confiait que celà faisait des années qu'il n'avait pas autant neigé dans la province.

Nous avons mis deux heures en car pour rejoindre Hangzhou... Où il négeait au moins tout autant. Etonnement, comme il n'y avait pas de vent, on ne ressentait pas le froid. Mais, je dois bien le confesser, alors que je me refusais depuis trois ans à cet achat, j'ai fais l'acquisition de la panoplie complète Damart, pantalon et tee-shirt, si épaisse et décalée qu'on dirait un uniforme de Star Trek, ou des sous-vêtements de western. Même si ce n'est pas très grâcieux, croyez-moi, quand il gèle à pierre fendre, c'est très confortable. Cai Li, dans sa doudoune épaisse qui lui tombe jusqu'aux chevilles, on la croirait prête à embarquer dans un fusée Soiyouz.
A l'arrivée, dans le tumulte de la cohue de la gare de l'est de Hangzhou, l'assistante du directeur de l'usine nous attendait. Je lui avais demandé de faire une réservation d'hotel pour moi et Cai Li, et nous sommes allés récupérer les clés de la chambre, avant de faire la visite de l'usine. Ensuite, le patron nous a invité à déjeuner, puis nous avons commencé à faire un peu de tourisme.
Très gentimment, le patron de l'usine nous a déposé sur les berges du lac de l'ouest, à l'autre bout de la ville, lac que je n'imaginais pas aussi grand. Au préalable, comme j'ai une petite amie intelligente, elle n'avait pas manqué de demander au même patron, un local, quels étaient les endroits les plus intéressants à visiter, et ceux à éviter.

Dans la voiture, gentimment et commercialement, le DG de l'usine n'a pas manqué de passer de la musique française, et j'ai du me fader le CD "Hélène, je m'appelle Hélène" sur tout le trajet. C'est fou, mais c'est la seule chanson française connue ici, et l'écouter confère, pour les chinois, à la "cool attitude". C'est bien simple, cette chanson, je dois l'entendre dix fois par semaine, dans les magasins, ou les restaurants.
A partir de là, nous avons sacrément marché. Les chinois sont des gosses, et Cai Li ne déroge pas à la règle. Elle a même un côté enfantin, pour ne pas dire infantile, qui me dépasse parfois. Je ne sais pas combien de boules de neige elle m'a envoyé, et elle s'arrêtait devant chaque bonhomme de neige avec la frustration de ne pas l'avoir fais elle-même. Finalement, elle s'est décidée, et il a fallu, dès lors qu'elle a commencé avec assiduité et concentration, la construction de son propre bonhomme de neige, que je la mitraille de photos et de vidéo aux côtés de sa création. Dans tous les cas, elle a vécu cette journée enneigée avec la même excitation qu'un enfant. Et ça faisait plaisir à voir.
Le lac de l'ouest, qui a conservé son côté naturel et forestier, n'en reste pas moins un enchaînement de pagodes éternelles, demeures ancestrales, ponts élégants en dos d'ânes sereins, et temples sur les berges. Par ailleurs, toutes les infrastructures ont été mises en place pour les visiteurs, avec des routes et des chemins en parfait état, ainsi que des panneaux d'orientation aux points stratégiques. Et puis, ce qui reste très joli, c'est que, étant préservé à l'écart du centre-ville, le lac est bordé de montagnes, qui donnent au paysage un côté peinture chinoise traditionnelle du plus bel effet.
Cai Li n'a pas manqué de me raconter la légende concernant la création du lac de l'ouest, réputé comme étant le plus beau lac de Chine. On raconte que pendant les temps anciens, un dragon et un phénix ont ramassé, sur une île, un jade blanc. Le dragon frotta la pierre avec ses pattes et le phénix le picota avec son bec. A la longue, la pierre se transforma en une perle luisante. Ayant appris cette nouvelle, la Reine du Royaume Céleste descendit sur la terre et arracha la perle au dragon et au phénix. Ceux-ci la poursuivirent jusqu'au Palais Céleste afin de récupérer la perle. Le dragon enlaça la Reine et le phénix l'attaqua à coups de bec. Ainsi la Reine lâcha la perle qui tomba du ciel jusqu'à terre, devenant le lac de l'Ouest, un endroit extrêmement beau.
Ce qui était le plus agréable, ce samedi, c'était la neige. La neige change tout de l'atmosphère, et c'est encore plus vrai en Chine. Pourquoi ? Parce que la neige assourdie, et quand on vit dans un pays aussi bruyant, retrouver un peu de silence dans un paysage si serein fait un bien fou. Tant le climat que les paysages conféraient à l'idée que l'on peut se faire d'un décor chinois.
Vers dix-huit heures, alors que la plupart des édifices visitables fermaient leurs portes, nous sommes rentrés à notre hôtel, où, bien crevés, après un rapide dîner, nous nous sommes endormis sans problème.

Le lendemain matin, Cai Li avait plein d'idées en tête : elle voulait visiter Leifengta, une pagode emblématique de Xihu, ainsi que le "pont brisé" (en chinois Duanqiao), car ces hauts-lieux seraient ceux où se sont déroulés les faits d'une légende très connue en Chine, nommée la légende du serpent blanc. Cai Li me l'a raconté comme elle a pu, et j'ai réussi à la compléter, pour vous la livrer, grâce à internet.
La légende du Serpent blanc est l'histoire d'amour tragique entre un homme, Xu Xian, et un serpent, Serpent Blanc, qui a pris forme humaine sous les traits d'une très belle jeune femme. Le jour de la fête Qingming, Xu Xian, commis dans une pharmacie, se promène au bord du Lac de l'Ouest à Hangzhou. Surpris par une averse, il s'apprête à rentrer chez lui en bateau quand une jeune veuve vêtue de blanc et sa suivante vêtue de bleu lui demandent de monter à bord. C'est le coup de foudre. A la descente du bateau, Xu Xian prête son parapluie aux deux jeunes femmes et a ainsi un prétexte pour les revoir.

Quelque temps plus tard Xu Xian et Serpent Blanc se marient.
Le jour de la fête des bateaux Dragons, Xu Xian rencontre Fahai, un moine taoïste qui lui révèle que sa femme est un serpent et lui donne une drogue à lui faire boire, pour découvrir sa véritable nature. Après avoir bu, Serpent Blanc se transforme en serpent. La voyant ainsi Xu Xian meurt d'effroi. Serpent blanc décide de s'envoler pour les îles des Trois Immortels et d'y voler des herbes magiques qui sauveront Xu Xian. Dans l'île elle doit combattre les gardiens. Ému par la jeune femme, l'Étoile de la Longévité intervient et lui donne l'herbe qui ramènera Xu Xian à la vie.
Fahai ne s'avoue pas vaincu et enlève Xu Xian qu'il retient prisonnier au temple du Mont d'Or. Serpent Blanc implore Fahai de relâcher Xu Xian. Comme il refuse, avec l'aide de Serpent bleu, des Dragons rois des quatre mers et leur armée aquatique, Serpent Blanc monte à l'assaut du temple. En un clin d'?il, une immense masse d'eau monte jusqu'à la porte du temple. Fahai dresse un barrage qui contient l'eau. Serpent Blanc, affaiblie car enceinte, ne peut résister, abandonne le combat et retourne dans les eaux du Lac de l'Ouest.
Xu Xian parvient à s'enfuir du temple de Jinshan et se rend à Hangzhou. En souvenir de sa première rencontre avec Serpent Blanc, il se rend au bord du Lac de l'Ouest, à côté du Pont brisé. Tout à coup il aperçoit sa femme, mais Serpent Bleu menace de le tuer car elle l'accuse d'avoir trahi Serpent Blanc. Cette dernière s'interpose. Finalement tous les trois se retrouvent. Le temps passe et à la Fête des boulettes de riz glutineux, Serpent Blanc met au monde un bébé.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Un mois plus tard, Fahai, déguisé en colporteur vend à Xu Xian un diadème qu'il offre à sa femme. Dès qu'elle le pose sur sa tête, Serpent Blanc perd connaissance. Fahai pénètre dans la maison et l'emprisonne dans un bol magique. Puis il construit la pagode Lei Feng devant le temple de Jingzi sur la montagne Nanping, pour y enfermer le bol. Mais un jour, la pagode s'écroulera et Serpent Blanc sera libérée...
Nous avons quitté l'hotel, et avons pris le premier taxi pour les berges. Ce dimanche matin, la neige avait presqu'entièrement fondu, et même si le froid persistait, la ballade sur le lac embrumé était bien agréable. Et puis nous avions tout le temps devant nous, notre car pour Suzhou ne partant qu'à dix neuf heures.

Nous avons commencé nos visites par Leifengta, pagode où le bol magique en question est supposé reposer. En fait, la visite s'avèrera surprenante. Leifengta est une haute pagode perchée sur une colline, et pour y accéder, il y a des escalators ! Cai Li m'expliquera que la pagode originale a été complètement détruite, et qu'elle a été entièrement reconstruite selon les gravures historiques (mais les escalators ne devaient pas exister il y a mille ans). Le gouvernement chinois avait commencé par procéder à des fouilles au sol afin de retrouver les fondations, et a terminé la reconstruction en 2003. Le batiment ne manque pas d'originalité : de l'extérieur, on dirait vraiment une pagode historique et pluricentenaire (hormis les escalators, donc), et à l'intérieur, il y a des ascenceurs ultraperfectionnés aux parois de verre, ainsi qu'un musée tout ce qu'il y a de plus moderne qui raconte sous la forme de panneaux ciselés de bois, la légende du serpent blanc. Anachronismes qui cohabitent. Dans tous les cas, la vue panoramique que l'on a sur le lac du haut de l'édifice vaut le coup d'oeil.

Après Leifengta, nous avons négocié dur avec un passeur, et avons emprunté un petit bateau traditionnel pour faire un tour sur le lac, accompagné d'un couple de chinois. Celà donne un autre point de vue sur l'endroit, et permet de se rapprocher des quelques îles qui parsèment la surface de l'eau.
Nous avons commencé par rejoindre l'île de Xiaoyingzhou, d'où nous avons pu voir les Santanyinyue, ou "trois lanternes où se reflètent la lune". Ces trois lanternes alignées dans l'eau comportent chacune cinq orifices, où l'on place des bougies scintillantes à l'occasion de la fête de la Lune ou fête de la mi-automne, deuxième célébration importante du calendrier chinois, après le nouvel an.
Nous sommes ensuite passés sous un petit pont traditionnel, avant de rejoindre la berge menant au "pont brisé". Il était étonnant de croiser de nombreux couples en habits de mariage, accompagnés de photographes, pour profiter de l'endroit afin d'immortaliser l'instant. En Chine, les photos de mariage se prennent avant la cérémonie, et les époux sélectionnent, chez un photographe professionnel, les vêtements et les endroits qu'ils souhaitent voir dans leur "book". Les photos sont retraitées sous les logiciels adaptés, et il est toujours amusant de voir le manque de naturel consternant et le côté "gravure de mode" des photos de mariage. Il n'est pas rare aussi, de voir chez les gens, un énorme cadre enluminé de dorures, recouvrir tout un pan de mur avec une gigantesque photo de mariage. Ces photos sont tellement retravaillées et flatteuses... Qu'on a parfois beaucoup de mal à reconnaître les époux... Tant ils y paraissent beaux et irréels.
L'autre élément sympa, c'est la possibilité de louer des vélos... Par contre, la très grosse contrainte, c'est qu'il faut les ramener au même endroit, et c'est la raison pour laquelle nous n'en avons pas pris. Mais il est vrai que celà doit rendre la visite bien agréable, enfin, particulièrement en été.
Vers dix-huit heures, nous avons repris un taxi pour la gare routière, et sommes rentrés en car à Suzhou. Cai Li était exténuée, et a dormi pendant une bonne heure, la tête posée sur mes cuisses, les mains lovées autour de mes genoux, comme font toutes les chinoises. A son sourire d'ange endormi, j'ai bien vu qu'elle avait savouré le week-end... Et c'était là bien l'objectif.